L’Ile d’Arturo

Arturo vit avec son père sur l’île de Procida, face à Naples, dans le Palazzo di Guaglioni qui porte ce surnom (« palais des jeunes hommes ») car son ancien propriétaire l’Amalfitain n’appréciait guère la gente féminine. Le récit se déroule entre les quatorze et les seize ans d’Arturo, période complexe au cours de laquelle le jeune héros est amené à remettre en cause ses certitudes.

Arturo grandit seul sur une île qui a gardé son aspect sauvage et sur laquelle le temps ne semble pas avoir de prise. Le jeune garçon se cultive et apprend l’Histoire à travers les livres. Ses journées sont ponctuées par les repas, les allées et venues des bateaux qui font la liaison avec le continent, les balades en barque et les déambulations dans la ville. Arturo voit peu son père, souvent absent, mais cela ne l’empêche pas, bien au contraire, de développer une profonde estime et une admiration certaine à son égard. Quant à la mère, morte en couches, Arturo aime à se la représenter. La vie du jeune Procidain paraît simple, presque monotone, mais son esprit traverse une période charnière. Le roman se situe juste avant sa période d’apprentissage. Grâce à la première personne du singulier, Elsa Morante fait voir au lecteur cette période intense qui précède et conduit au début de la pérégrination initiatique du héros.

Procida

Arturo épouse les idées de son père, se félicite de sa virilité naissante, développe la misogynie propre aux hommes qui fréquentent la maison des Guaglioni et maltraite Nunzia, sa jeune belle-mère. Les certitudes hautaines et les pensées haineuses envers les femmes rendent, dans un premier temps, le jeune homme peu sympathique. Mais Elsa Morante a su montrer les failles des personnages, odieux et sûrs d’eux d’un côté, faibles et sensibles de l’autre. Wilhelm, Arturo et même Nunzia souffrent en secret d’une frustration sentimentale, d’un manque d’amour : Wilhelm fuit constamment son île, il manque une mère à Arturo et Nunzia reporte sur son fils Carmine l’amour qu’elle ne peut donner à son mari.

Les bruits du vent et des vagues se mêlaient, et ce chœur naturel, d’où était absente toute voix humaine, discutait certainement de mon destin, dans un langage aussi incompréhensible que la mort.

Elsa Morante décrit un paysage, pose une atmosphère et analyse, dans une vie calme, bercée par les vagues, la tempête des sentiments qui agite l’esprit de ses personnages. Le temps semble cyclique mais les émotions et les frustrations, elles, sont de plus en plus vives. Le lecteur finit par s’émouvoir de ces personnages, peu attachants au premier abord, mais pétris de souffrances secrètes. L’Ile d’Arturo est un roman douloureux qui offre tout de même une porte de sortie au jeune héros.

Elsa Morante. L’Ile d’Arturo. 1957

Roman lu dans le cadre du club Lecture de la Duchesse

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie « Cette année, je (re)lis des classiques » (édition 2020).

Je vous emmène

Je vous emmène raconte trois épisodes consécutifs fondateurs de la vie d’une jeune femme américaine, dont le nom restera inconnu aux yeux du lecteur tout au long du récit. Joyce Carol Oates donne la parole à cette femme sensible, en marge d’une société conformiste, à qui il manque une sœur (inexistante), une mère (morte en couches) et un père (aux abonnés absents). Celle qui utilise le nom d’emprunt Annellia tente de se faire une place parmi les sœurs Kappa Gamma Pi, membres d’une des plus prestigieuses sororités d’un campus de l’état de New York au début des années soixante. La jeune femme, différente en tout point de ses camarades, se réfugie dans l’étude et l’écriture.

Je comprenais que même lorsqu’un homme est seul, il reste en sympathie avec les autres hommes et avec la qualité d’homme. Il ne se sent pas seul comme cela peut arriver à une femme. Ses jugements, rapides et infaillibles, ont été forgés dans l’enfance et constituent un jugement collectif. Il a le pouvoir de voir avec les yeux des autres, et pas seulement avec les siens. Je n’attendais pas de pitié de ces yeux-là.

Joyce Carol Oates sonde l’âme de cette brillante étudiante en philosophie, issue d’un milieu populaire. Dans la première partie du récit, la jeune femme lutte pour étouffer les différences : vêtements d’occasion, maquillage, petits boulots… mais les dettes s’accumulent et le fossé se creuse. En cours de philosophie, elle fait une rencontre décisive et tombe immédiatement et éperdument amoureuse d’un doctorant Noir : Vernor Mathéius. L’autrice analyse le regard porté sur le couple mixte mais aussi le mécanisme d’un amour destructeur. Le jeune doctorant arrogant souffre d’un mal de vivre qui l’incite souvent à rejeter grossièrement la jeune femme et qui le rend à la fois touchant et détestable aux yeux du lecteur. Joyce Carol Oates décrit un couple qui vit la tête dans les étoiles et les pieds dans la crasse. Vernor s’endort sous un portrait de Descartes et pisse sous les yeux de Wittgenstein ; Annellia lutte pour sa propreté en rédigeant son premier livre.

Je vous emmène est un récit initiatique en trois étapes. Les évènements narrés permettent à la jeune femme de faire l’expérience de la solitude, de comprendre les manques dont elle souffre et de se construire sa propre identité. Le troisième évènement, une perte douloureuse, marque le début d’une nouvelle vie. C’est un récit profond et vertigineux, magnifiquement bien écrit, qui ne laisse pas indifférent. Oates sait captiver son lecteur en traitant à égalité les histoires de cœur des sœurs Kappa, les maladies des parents et les crises existentielles de Vernor, sans jugement, avec humour et tendresse.

Joyce Carol Oates. Je vous emmène. 2002

Miroir de nos peines

Avril 1940. Louise est une jeune institutrice qui travaille aussi au café de Monsieur Jules La Petite Bohême. Raoul et Gabriel, deux soldats en attente de combat, affectés au Mayenberg, sur la ligne de défense Maginot. Fernand est garde-mobile et Désiré, personnage fantasque et multiple, tantôt avocat, informateur ou prêtre. Au cours du printemps 1940, ces personnages vont traverser un tournant de la guerre, un grand moment historique avec chacun leurs désirs et leurs peines.

En attendant de mourir pour la patrie, on s’emmerdait.

Emblème des unités de la ligne Maginot, représentant un canon pointant hors d’un créneau, surmonté par une tourelle, le tout couronné par la devise « On ne passe pas » héritée de la Première Guerre mondiale.

Pierre Lemaître prouve une nouvelle fois qu’il est un chroniqueur hors pair capable de captiver son lecteur dès les premières lignes : Que se passe-t-il dans cette chambre de l’hôtel Aragon ? Gabriel va-t-il sortir vivant du Mayenberg envahi par les gaz allemands ? L’auteur dresse avec minutie le portrait de personnages attachants. On a plaisir à retrouver Louise dont la mère avait logé Edouard Péricourt et Albert Maillard, les héros d’Au revoir là-haut. On suit avec intérêt l’évolution de la relation entre Gabriel et Raoul. On s’attache à ce dernier qui pisse sur le lit des bourgeois, vole la voiture d’un jeune couple sous ses yeux mais sauve un chien abandonné et déploie toute l’ingéniosité dont il est capable pour aider son camarade blessé. On s’amuse des usurpations d’identité de Désiré Migault et on prie pour qu’il s’en sorte dignement à chaque fois. Et bien sûr, on suit de près la quête de Louise qui la mène sur les traces de l’histoire d’amour de sa mère avec le docteur Thirion dans l’espoir de trouver des réponses à ses questions (le désir d’enfant notamment) et d’apporter réparation au garçon abandonné d’un côté, recueilli par une femme perverse de l’autre.

Les gens cherchaient une bonbonne de gaz, une roue de landau, un endroit où enterrer leur chien, une femme portant une cage à oiseaux, des timbres, des pièces mécaniques pour une Renault, des pneus de vélo, un téléphone qui marche, un train pour Bordeaux… Chercher des autobus parisiens à cent kilomètres de la capitale ne déparait pas dans le flot des interrogations.

Après le récit de l’arnaque dans Au revoir là-haut, celui de la vengeance dans Couleurs de l’incendie, dans Miroir de nos peines, l’auteur de roman policier s’efface devant le conteur et le chroniqueur. Pierre Lemaître offre un récit moins haletant mais peut-être plus sensible. Ce dernier roman reste néanmoins magistralement bien construit : moins de surprises et de retournements de situation mais de belles lignes convergentes qui emportent personnages et lecteurs, sans oublier une pointe d’humour et de dérision très plaisante.

Pierre Lemaître. Miroir de nos peines. 2020

Eden

Dans une région indéterminée coincée entre une autoroute et une forêt menacée de destruction par une exploitation forestière, des adolescentes grandissent, rêvent, aspirent à un avenir meilleur et se révoltent contre un monde injuste et cruel, régenté par des hommes imbus de leur puissance.

Mon cœur battait à un rythme aussi lent que celui de la création de la terre, les mouvements d’un glacier, l’érosion d’une montagne.

Comme le village des origines, Eden se situe à la lisière : à la lisière entre la forêt et la ville, entre l’ordre et le chaos, entre le rêve et le cauchemar, entre la sororité et la meute, entre la justice et la vengeance. Nita, Kishi, Lucy et les autres se rendent chaque jour au lycée. Certaines, comme Lucy, attirent le regard des jeunes hommes ; d’autres, comme Kishi, les repoussent à coups de joggings informes. Nita, elle, la narratrice, subit gestes et mots déplacés qui semblent le quotidien de ces jeunes filles mais refuse la fatalité et, pleine d’énergie et de conviction, ose se confronter au trio Scott, Conrad et Awan ainsi qu’aux hommes de l’exploitation forestière. Le monde semble divisé en deux entités. La forêt protectrice est un refuge pour les animaux traqués mais aussi pour les femmes qui viennent s’y ressourcer entre sœurs, comme les serveuses du Hollywood, puiser des forces en son sein et y prier des esprits bienfaisants. La forêt est associée au féminin dans tout ce qu’il a de plus sacré. A l’opposé, hormis deux figures masculines protectrices : le père de Lucy et l’inspecteur Lipszyc (si l’on met de côté les trois adolescents à qui l’autrice laisse la possibilité de devenir des hommes bons), les hommes sont associés à l’exploitation forestière : ils détruisent, déchirent femmes, forêt et animaux. Depuis que la forêt est menacée, certains hommes subissent d’ailleurs de violentes agressions sans que l’on sache si ce sont les femmes qui se vengent des viols qu’elles subissent ou les animaux, de leur forêt détruite. La police enquête.

Les myriades de cavaliers, envers de la pièce 2, scène 26 de la Tenture de l’Apocalypse © Antoine Ruais / CMN

Monica Sabolo, loin de regretter le paradis perdu, dénonce la violence d’un monde originel qui ne connaissait ni le bien ni le mal. Alors qu’il est communément admis qu’Eve a commis le péché originel en croquant dans la pomme, Eden propose une hypothèse plus violente encore : si les humains ont été chassés du paradis terrestre, c’est qu’Adam a abusé d’Eve. Monica Sabolo multiplie les références aux épisodes bibliques qui font écho à la cruauté du monde contemporain : les filles du Hollywood apparaissent comme des cavaliers de l’Apocalypse, détruisant tout sur leur passage, adeptes de la purification par le feu.

Des points lumineux surgissaient entre les arbres, suspendus aux branches, aussi fugaces qu’une idée, aussitôt disparue. Peu à peu ils parurent se synchroniser, dessinant des constellations éphémères, et ce fut comme un chant silencieux, des mots inscrits dans la nuit, une mystérieuse langue codée.

Eden est un mythe fondateur, réécrit au féminin qui, loin de nier la violence des origines, tente de rétablir l’équilibre en faisant subir un châtiment à ceux qui ont voulu détruire le féminin, le sacré, la nature et surtout l’espoir de ces jeunes filles pleines de rêves, de convictions, d’énergie et de désir d’un monde meilleur. Eden est un récit à la fois violent et onirique, une fable écologiste et féministe qui fait la part belle au mythe, au sacré, au sensible et à l’intangible. Monica Sabolo manie avec talent images et métaphores et sait dégager le lumineux derrière le récit de ces adolescences dévastées.

Monica Sabolo. Eden. 2019

Sucre noir

Dans un village des Caraïbes, en plein XXe siècle, la légende du corsaire Henry Morgan dont le navire s’est échoué trois cents auparavant, attire toujours les chercheurs d’or. La famille Otero occupe les terres qui, selon de savants calculs, recouvrent le fameux butin.

Sucre noir est une histoire de famille sur plusieurs générations bien ancrée dans la plantation de cannes à sucre qui prospère chaque année. Les Otero ont acheté la propriété pour une somme dérisoire en acceptant une étrange clause morale : ne rien toucher à la chambre du fond. Chaque premier novembre, une vieille femme s’y enferme avec un seau vide et y pleure son mari toute la journée. La fille Otero, Serena, devient Bracamonte le jour où elle épouse Severo, ambitieux chercheur d’or qui laissera sa vie dans cette quête.

Plantation de cannes à sucre. Licence CC

Miguel Bonnefoy joue un peu facilement avec le fameux trésor, ses occurrences et ses interprétations : où se cache-t-il ? Existe-t-il vraiment ? N’est-il pas le symbole de la quête du bonheur ? Ne serait-il pas tout simplement cette plantation qui prospère ou ces liens qui unissent la famille ? Seule Serena semble se désintéresser du butin, elle lui préfère ses rêveries amoureuses et ses études botaniques. Même sa fille adoptive Eva Fuego laissera son bonheur dans cette quête ambitieuse. Le mythe du trésor semble une malédiction qui dicte les destinées : son emprise paraît relever d’une instance magique : Sucre noir s’inscrit à mi-chemin entre le conte merveilleux et le récit familial. L’arrivée de Severo semble répondre aux incantations de Serena et à ses annonces anonymes transmises par l’intermédiaire du poste TSF. La jeune fille se soumet aux vœux du ciel même si le jeune ambitieux ne ressemble en rien au mari qu’elle imaginait. De même, souhaitant devenir mère, elle accepte les potions à base de coings en poudre et de rosiers de montagne proposées par les guérisseurs et les femmes du village qui lui conseillent également d’éviter le regard des hommes qui ont été piqués par un serpent.

Un récit agréable à lire qui mêle magie, attachement à la terre et fait la part belle aux liens familiaux.

Miguel Bonnefoy. Sucre noir. 2017

Premières lignes #78

Lord Dunlevy, riche oisif anglais souffre d’une maladie peu commune : il est claustromane. Il appréhende le monde extérieur et s’épanouit pleinement dans le milieu clos de son appartement. Lorsqu’un de ses amis lui propose un séjour au Mas de la Gasparine, Lord Dunlevy se confronte à ses pires terreurs : un vieux manoir ouvert à tous les vents, une terrasse au bord d’une falaise et des voisins curieux. Mais c’est l’occasion pour le jeune homme d’affronter ses peurs et d’éclaircir une sombre histoire de famille.

Provence. Licence CC

Le docteur Mornay insista : – Lord Dunlevy, vous êtes parfaitement guéri. Son patient eut d’abord l’air incrédule puis ennuyé. Le psychiatre l’observait derrière ses lunettes. Lord Dunlevy pensa qu’il ressemblait de plus en plus à Woddy Allen. Aussi éclata-t-il de rire. – Ravi de constater que cela vous met de bonne humeur, dit le psy, toujours sinistre. – Je ne me sens pas guéri, répondit Lord Dunlevy. Mécaniquement le médecin enclencha son magnétophone. – Vous pouvez m’expliquer ça ? demanda-t-il. – Non. Je trouve simplement déplaisant de m’entendre dire que je suis guéri alors que je n’en ai aucune envie. – Vous ne voulez pas guérir ? Je vis très bien avec ma psychose. Pourquoi m’en séparer ? – Avouez qu’elle ne facilite pas vos relations sociales. – Oui, mais c’est pratique pour se débarrasser des imbéciles.

Moka. La chambre du pendu. 2001

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Le hussard sur le toit

Angelo, un jeune hussard piémontais, traverse une France dévastée par le choléra de 1838 avant de rejoindre l’Italie, suite à un duel politique.

Jean Giono inscrit son récit dans une géographie très précise : le lecteur rencontre Angelo sur la route de Banon, le suit à Manosque et le quitte à Théus, prêt à traverser les Alpes. La Provence du XIXe siècle est riche en odeurs et en saveurs. Angelo se nourrit de melons, de tomates, de vin et de fromage de chèvre mais se garde bien de boire l’eau, par crainte de la contamination. Le lecteur ressent la chaleur, la moiteur de la canicule et l’orage qui menace à chaque instant, sur la route du village au hameau, de la forêt à la ville. Le jeune homme traverse une région désolée où les cholériques tombent les uns après les autres avec une fulgurance terrifiante, où les morts s’entassent dans les charrettes et où les étrangers sont à tout moment, menacés de quarantaine.

C’est à Manosque qu’Angelo séjourne le plus longtemps : quatre jours sur les toits de la ville, au cours desquels il rencontre pour la première fois Pauline de Théus et trois jours auprès d’une nonne qui apporte les derniers soins aux morts qui s’accumulent. Ailleurs, le jeune hussard passe sans s’arrêter, croisant des hommes et des femmes, des soldats et des paysans, sans profondeur narrative. Dans ce brouillard humain, hormis le souvenir invoqué des mères, seules cinq figures se dessinent : le « petit Français », un jeune médecin qui se donne corps et âme au soin des malades, l’homme à la redingote, un médecin philosophe, Guiseppe et Lavinia, le frère de lait d’Angelo et sa femme, et surtout, Pauline, auprès de qui le jeune homme passera une dizaine de jours, le temps de voyager de Manosque à Théus, en prenant soin d’éviter les soldats et les quarantaines. L’être le plus précisément décrit reste néanmoins le malade au « faciès éminemment cholérique », ce qui fait du Hussard sur le toit, un roman très physique. Pas de romantisme (la qualification de « romance en Provence » destinée à captiver un public ciblé paraît tout à fait abusive) mais une analyse minutieuse des corps qui souffrent et un souci des besoins vitaux.

Le cholérique n’est pas un patient : c’est un impatient. Il vient de comprendre trop de choses essentielles. Il a hâte d’en connaître plus. Cela seul l’intéresse et, seriez-vous cholériques l’un et l’autre qui vous cesseriez d’être quoi que ce soit l’un pour l’autre. Vous auriez trouvé mieux. […] L’être cher vous quitte, pour une nouvelle passion, et que vous savez être définitive.

Le récit est encadré par deux figures de médecin diamétralement opposées. Le second reproche au premier de se vouer à la survie des malades non par amour de son prochain mais par orgueil. Pour l’homme à la redingote, le pays subit avant tout une épidémie de peur. Et si Angelo est épargné alors qu’il côtoie de près les malades, c’est qu’il est bon et courageux. La maladie est une forme d’égoïsme, un dernier « sursaut d’orgueil. » Plus rien ne compte pour le contaminé, ses peines et ses joies tombent en poussière devant son anatomie dévastée. Ce dernier discours semble la clé de compréhension de ce récit à la fois physique et métaphorique.

Jean Giono donne à voir le parcours initiatique d’un jeune homme noble et courageux, qui prend des allures d’expérience sensuelle et philosophique, dans un milieu hostile finement analysé faisant écho au contexte actuel.

Jean Giono. Le hussard sur le toit. 1951

Roman lu dans le cadre du club Lecture de la Duchesse

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie « Cette année, je (re)lis des classiques » (édition 2020).

Les frères Karamazov

L’intrigue du dernier roman de Dostoïevski s’articule autour d’une figure paternelle qui n’en a que le titre : entre conflits d’argent et rivalités amoureuses, les relations entre Fiodor Pavlovitch et ses fils ne sont pas tendres. Les trois fils légitimes, Dimitri, Ivan et Alexei, ainsi que le fils illégitime Smerdiakov, ont été les victimes de mères mortes trop tôt et d’un père défaillant. Bien qu’au cours de leur prime jeunesse, ils aient tous bénéficié des soins aimants du serviteur Grigori et de sa femme Maria, les garçons ont tous des histoires différentes qui ont forgé leur personnalité.

Dostoïevski dresse les portraits de personnages complexes tiraillés entre la morale, la vérité et l’explosion de leurs émotions. Dimitri se reconnaît aisément voyou et noceur mais passer pour un voleur aux yeux de Katerina Ivanovna, sa noble fiancée qu’il a abandonnée pour Grouchenka, une femme entretenue qui plaît aussi à son père, sera le drame de sa vie. Ivan, sensible et philosophe, cache une culpabilité qui le ronge. Alexei quant à lui, futur moine et noble cœur, envoyé par le starets Zossima auprès de ses frères, tente de comprendre, de démêler les tensions et d’apaiser la situation. Enfin Smerdiakov est présenté comme un dégénéré, délicat et épileptique. Les mères sont absentes de ce drame familial mais le portrait des potentielles épouses est peint avec nuances. Katerina et Grouchenka, rivales et opposées, se battent néanmoins toutes les deux pour leur dignité et leur liberté dans ce monde dicté par les hommes.

Fiodor Dostoïevski en 1876 (domaine public).

Les frères Karamazov est un roman philosophique dans lequel Dostoïevski s’interroge sur la religion, la morale et la complexité des rapports humains par le biais de fables (l’histoire du grand Inquisiteur), de discussions animées (entre Ivan et Alexei entre autres) et d’histoires parallèles. A côté de ceux qui se battent pour leurs terres et leur héritage, il y a ceux qui se battent pour leur survie au quotidien. Suite à l’humiliation que Dimitri fait subir à Snegiriov, les Karamazov rencontrent la famille de cet ancien capitaine et découvrent une réalité méconnue, des âmes nobles et complexes dans des corps sales et des vêtements usés. Ainsi Alexei se lie d’amitié avec une ribambelle de jeunes écoliers tous plus intéressants les uns que les autres, qui se révèlent à la fois cruels et tendres, seule lumière d’espoir.

Les frères Karamazov est un roman philosophique très abouti, dense et complexe. Dostoïevski donne à penser bien au-delà de la finitude humaine et dresse des portraits magnifiques de personnages faillibles, perdus entre l’amour de la vertu et le penchant du vice.

Fiodor Dostoïevski. Les Frères Karamazov. 1880

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie « Cette année, je (re)lis des classiques » (édition 2020).

Les frères Karamazov, tome I

Ivan à son frère Aliocha :

Plus bête c’est, plus c’est proche du concret. Plus c’est bête, plus c’est clair. La bêtise, elle est courte, elle est naïve, alors que la raison fait des méandres et se camoufle. La raison, c’est une crapule, alors que la bêtise est franche et honnête.

Ivan à son frère Aliocha :

En fait, quand on parle parfois de la cruauté « bestiale » de l’homme, c’est une injustice terrible et blessante pour les animaux ; un animal ne pourra jamais être aussi cruel qu’un homme, cruel avec un tel sens artistique, un tel art. Le tigre dévore, déchiquette, tout simplement, il ne sait rien faire d’autre. Il ne lui viendra jamais à l’idée, à lui, de clouer les gens avec des clous par les oreilles pour la nuit, quand bien même il aurait la possibilité de le faire.

Tigres. Planche issu du catalogue libre de droits de la Biodiversity Heritage Library.

Le starets Zossima à ses disciples :

Souviens-toi surtout que tu ne peux être le juge de personne. Car nul juge ne peut juger le criminel avant que ce juge lui-même ne se rende compte qu’il est lui-même un criminel exactement semblable à celui qui se tient devant lui, il est peut-être bien le premier coupable. Quand il s’en sera rendu compte, alors il pourra être juge.

Fédor Dostoïevski. Les frères Karamazov. Tome I. Traduit du russe par André Markowicz.

Avril #22 (Journal de confinement)

Vider des œufs sans casser la coquille / Leur talent d’influenceuses / Il sait faire des tractions à une main / Découper des fleurs et peindre des lapins / Dessiner une paire de chaussures à soumettre au vote / Inspiration croisée entre ma grand-mère et la dernière grande reine de France / Deux tours et demi / Imitation Beyoncé style pour fan de hip-hop / Tourner des vidéos pour les anniversaires confinés des natifs d’avril / Ouvrir un monument de la littérature russe / Réduire comme peau de chagrin / La même Twingo qu’il y a 7 ans / Une grosse dans un corps de maigre, l’inverse ou la complexité de la perception de soi / Dérouler le fil / Garder le rythme / Les journées se ressemblent mais le temps file / Enchaîner les projets couture / Jouer au poussoir, à la marmotte et à attraper E. / Participer à une consultation sur le jour d’après / Envoyer 4 mails pour annuler le voyage / Quand je rentre, je tiens les murs / Transformer le salon en salle de fitness et la salle à manger en atelier de confection / Constituer une petite armée de votants journaliers / J’espère bien qu’il va pleurer / Chuuuut, tu vas réveiller la lune ! / Dessiner la pluie qui tombe sur le parmesan râpé / Merci, c’est gentil mais en fait non ça va aller je ne suis pas faite pour travailler je crois / Vous avez besoin de lui pour contempler sans cesse l’exploit de votre fidélité et lui reprocher son infidélité. Et tout cela vient de votre orgueil / Rajouter une goutte d’huile essentielle / Des consignes contradictoires / La mine fatiguée du Premier Ministre / Un engrenage dans la violence, gros plan sur Cantona / Non mais ils sont complètement à côté de la plaque… / Alors moi mes objectifs professionnels dans le cadre de la continuité pédagogique ? C’est euh de changer le volant de ma jupe avant dimanche et finir les frères K avant le 18…

D’après une idée de Mokamilla