Les Envoûtés

A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, une communauté se forme au domaine de Polyka, propriété de Mme Okholowska, veuve désargentée contrainte de louer les chambres de son manoir. Les Envoûtés commencent dans une ambiance de huis clos aristocratique entre conversations mondaines, préparatifs de mariage et relations pécuniaires. La ressemblance frappante entre Walczak, moniteur de tennis invité pour entraîner Mlle Okholowska (Maya), et la jeune fille bouleverse l’ordre établi. Kholawitski, secrétaire du prince voisin, craint pour ses fiançailles. Alors que tout les oppose et tout les réunit, Maya et Walczak luttent contre cette attirance maléfique qui les rend complices dans la violence : la mort de l’écureuil, le match de tennis, la bagarre dans la forêt…

Les Envoûtés est un roman d’apprentissage, une histoire d’amour entre deux jeunes gens qui se construisent et, tour à tour, s’aiment et se haïssent, se poursuivent et se fuient. Pour Gombrowicz, l’évidence de l’amour et la figure du double tiennent du maléfique, du diabolique, comme si un sort avait été jeté, un vent qui rend fou. L’auteur multiplie des indices attestant la présence d’une force surnaturelle : les ressemblances indéniables entre Maya et Walczak, entre le prince et François, ce jeune homme mystérieux appelé à corps et à cris, la ressemblance entre Walczak et François mais aussi le motif de la bouche : les lèvres de l’historien tremblent, celles du moniteur de tennis noircissent, celles de Maya sont en sang, celles du prince sont congestionnées, celles de Maliniak bleuissent…. Et le motif de la serviette tremblant dans le château du prince qui épouvante certains et hante les cauchemars d’autres.

Le manoir du prince Holchanski déploie son ombre sur le domaine de Polyka. Gombrowicz joue avec les codes du roman gothique anglais. Le château tombe en ruine, le prince déraisonne, un méchant au rire démoniaque, des trésors inestimables couverts de poussière, des souterrains, des cryptes, des enfilades de pièces, des tours, des couloirs, le vide, le silence… Myslotch a tout du manoir hanté : une histoire de famille énigmatique et une pièce qui rend fou. Chacun semble atteint d’un mal à exorciser. La jalousie se mêle aux puissances fantastiques. Les envoûtés sont pris au piège de l’amour. Gombrowicz emporte le lecteur, avec un style haletant de plus en plus rythmé, dans la vieille cuisine du château, cœur insondable où se résout l’énigme.

Witold Gombrowicz. Les Envoûtés. 1977

Volver

Raimunda, sa fille Paula et sa sœur Sole survivent tant bien que mal dans les quartiers pauvres de Madrid jusqu’au jour où la mort accidentelle de Paco, le conjoint de Raimunda, fait ressurgir les fantômes du passé…

Déclaration d’amour aux femmes dans toute leur diversité et leur complexité, Pedro Almodovar réunit une communauté féminine solidaire contre les aléas de la vie. La proximité entre la mère et la fille est renforcée dès le début du film par un accord passé pour couvrir la mort de Paco. Quant au duo Raimunda / Sole, les deux sœurs ont toujours été très proches bien qu’elles aient été séparées durant leur jeunesse. Autour d’elles gravitent les bavardes clientes qui viennent se faire coiffer chez Sole et les dévouées voisines de Raimunda, toujours prêtes à rendre service ou à participer aux festivités. Lorsque l’on quitte Madrid, le village des origines fait ressurgir des figures presque mortes : la vieille tante Paula, Irene, la mère de Raimunda et Sole, Agustina, la voisine torturée et le bal des villageoises curieuses et charognardes. Toutes ces femmes luttent pour leur survie contre un ennemi commun : les hommes. Emilio est un adjuvant malgré lui : en laissant les clés de son restaurant à Raimunda, il lui donne une deuxième chance professionnelle. Mais le vrai mâle, dans toute sa brutalité, absent mais omniprésent, c’est le père des deux sœurs, redoublé par la figure de Paco qui semble reproduire le modèle patriarcal comme si l’histoire devait se répéter. On a été vernies avec les hommes nous trois. Pourtant la force virile, ce sont bien ces femmes au sang froid qui triment pendant que les hommes sont au chômage.

Gustav Klimt (1862-1918) « Les Trois Âges de la femme »
Huile sur toile – 178 x 198 cm – 1905
Galleria Nationale d’Arte Moderna – Rome

Les fautes du père font peser sur la famille un lourd secret qui tour à tour tend et distend les liens féminins. Après les morts de Paco et de la tante Paula, l’enquête sur celle des parents de Raimunda et Sole, victimes d’un incendie, semble se rouvrir. La présence fantomatique de la mère disparue donne corps aux croyances populaires. Elle multiplie les signes, plus ou moins amusants, de son retour à la vie : vélo d’appartement, biscuits étiquetés, pets pestilentiels, blouse dépliée sur le lit, valise pleine… Almodovar joue avec les codes du thriller. Sonnette, téléphone : ces bruits inquiétants en ce qu’ils manifestent une présence indésirable suspendent les gestes des personnages. Pour lever le voile sur la mort des parents et la disparition simultanée de la mère d’Agustina, cette dernière se présente, un peu malgré elle, à une émission de télévision qui rappelle le goût du réalisateur pour le voyeurisme. Mais, comme le signale Raimunda, il s’agit d’une affaire de famille qui doit se régler entre soi au cœur de ce village qui détient le taux de folie le plus élevé d’Espagne.

Volver est à la fois un film sobre et plein d’émotions. Pedro Almodovar soigne l’aspect esthétique : il fait tourner les éoliennes et varie les plans : plongée, porte entrebâillée, gros plans, tâche de sang qui inonde l’écran… ces indices à la Hitchcock qui annoncent l’action suivante. Les appartements sont toujours aussi colorés et graphiques. Raimunda rayonne dans ses tenues vives parmi l’équipe de tournage qui fréquente son restaurant. Même dans ce Madrid populaire qui fait la part belle sobrement et délicatement aux relations féminines, l’art et le cinéma ont toute leur place. Sublime de pureté.

Pedro Almodovar. Volver. Avec Pénélope Cruz, Carmen Maura, Lola Duenas. 2006

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Dégustation de thé

J’ai participé à une expérience exceptionnelle, bien heureuse de cette chance qui m’a été offerte. L’association « Le thé vert, un art de vivre » a organisé à Vincennes une dégustation de thé invitant six producteurs venus de Tokorozawa, une ville proche de Tokyo. Après une présentation du thé vert, de la région et des techniques de production par une ambassadrice pleine d’humour et de vie, nous avons dégusté une douzaine de thés verts très différents (malheureusement je n’ai pas retenu tous les noms).

Un petit voyage au Japon tout en bonne humeur : clin d’oeil à l’attendrissant Totoro, emblème des studios Ghibli, gestes calibrés presque cérémoniels des souriants producteurs, odeurs, saveurs… J’ai apprécié la noble humilité des Japonais : aimables, disciplinés, bien habillés. D’ordinaire j’admire l’éclatement de la violence des sentiments, au cinéma, en littérature ou même dans la cuisine, mais uniquement dans l’intimité. En public, il me semble que la discrétion, la pudeur, la mesure sont des qualités apaisantes qui facilitent la vie en société.

Bien loin d’une action commerciale (les thés goûtés ne sont pas commercialisés en France), nous sommes repartis avec de jolis cadeaux : une théière, une tasse et un échantillon de thé vert. Souvenirs d’un moment convivial, promesse d’instants de partage autour d’une tasse de thé et preuve d’une certitude : il existe encore des évènements désintéressés dont la seule raison d’être est l’échange, le partage et l’éveil à la culture.

Premières lignes #29

Difficile de résister à cette série et l’été m’a paru le moment propice pour me plonger dans la jeunesse d’Elena et Lila. Dans un quartier populaire de Naples, les deux jeunes filles grandissent parmi une ribambelle de frères et soeurs, des parents aux ambitions modestes, les rivalités entre clans et la violence de la rue. Elena choisit la voie des études tandis que Lila, à l’esprit pourtant secret et explosif, quitte l’école avant le collège. Les deux amies restent intimement liées partageant problèmes familiaux et relations sentimentales. Leur adolescence est une période riche et intense, aux accents mystiques. Entre une journée de cours, une virée entre amis et une discussion familiale, Elena Ferrante crée du silence, du vide, du mystère, qui rendent l’inexplicable plus poétique encore. L’auteure livre le portrait de deux jeunes Italiennes dans les années cinquante, à la fois enracinées dans leur classe et attirées par le sublime.

Ce matin Rino m’a téléphoné, j’ai cru qu’il voulait encore de l’argent et me suis préparée à le lui refuser. Mais le motif de son appel était tout autre : sa mère avait disparu. « – Depuis combien de temps ? – Quinze jours. – Et c’est maintenant que tu m’appelles ? » Mon ton a dû lui paraître hostile ; pourtant je n’étais ni en colère ni indignée, juste un tantinet sarcastique. Il a tenté de répliquer mais n’a pu émettre qu’une réponse confuse, gênée, moitié en dialecte et moitié en italien. Il s’était mis dans la tête, m’a-t-il expliqué, que sa mère était en vadrouille quelque part dans Naples, comme d’habitude. « – Même la nuit ? – Tu sais comment elle est. – D’accord, mais quinze jours d’absence, tu trouves ça normal ? – Ben oui. Ca fait longtemps que tu ne l’as pas vue, c’est encore pire : elle n’a jamais sommeil, elle va et vient, elle fait tout ce qui lui passe par la tête. »

Elena Ferrante. L’Amie prodigieuse. 2015

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Chanson douce

Lorsque Myriam décide de reprendre son travail d’avocate, il semble indispensable de faire garder les enfants, Adam et Mila. Le couple parisien engage alors Louise. Celle-ci a toutes les qualités pour faire une bonne nounou : disponibilité, discrétion, efficacité. Paul et Myriam retrouvent une vie dynamique entre leur profession, les dîners avec les amis, les enfants et les vacances. Louise devient très vite nécessaire à l’équilibre familial.

Les phrases courtes débutant souvent par le sujet de l’action et le présent de narration rendent le récit vivant et rythmé. Le lecteur entre dans l’intimité des personnages. La réussite du couple s’oppose à la vie modeste de Louise, la bonne éducation des enfants, au délaissement de Stéphanie, la fille de la nounou. Leïla Slimani tour à tour rassure et inquiète. Louise est une excellente gouvernante, pourtant le lecteur, au fait du drame qui s’est joué dans le bel appartement de la rue de Hauteville, recherche les indices, les failles dans le comportement, qui annoncent la tragédie : un trio un peu malsain, des cris disproportionnés, une force physique surhumaine, une morsure inexpliquée, une séance de maquillage inappropriée, une horreur un peu trop marquée pour le gaspillage… Leïla Slimani écrit un thriller à contre-courant. Elle rassemble autant qu’elle disperse les éléments attestant la névrose de Louise. L’auteure fait le portrait une femme transparente et mystérieuse, souvent décrite à travers le prisme du regard des autres.

Tout s’agite dans le monde de l’enfance : les jeux, les rituels des bains et des repas, la communauté des nounous du quartier… Puis les jouets se figent dans un silence glaçant, les rires restent suspendus, la nervosité gagne, le huis clos devient étouffant.

Leïla Slimani. Chanson douce. 2016

Premières lignes #28

Beau livre et travail de chercheur. Manuscrits, commentaires, retranscriptions, photographies, dessins, lettres, extraits d’œuvres. Grâce aux documents de la Bibliothèque Nationale de France, Antoine Compagnon, historien de la littérature, entre dans l’intimité d’une sélection d’écrivains français et décline le sentiment amoureux de Victor Hugo jusqu’à Annie Ernaux.

Les mots n’ont pas « la même couleur en passant une frontière », estimait Paul Morand. Ainsi le mot love lui semblait plus « secret », plus magique, plus troublant que le mot amour. Pourquoi pas ? Peut-être parce qu’amour nous vient du latin et que nous avons appris à conjuguer amare depuis notre plus jeune âge, à toutes les personnes, amo, amas, amat, amamus, amatis, amant et à tous les temps, amabam, amabo, amavi… Nous n’y voyons plus de mystère, de profondeur, d’infini, tandis que love, venu du vieil anglais, du haut allemand, et plus loin du sanscrit, contiendrait forcément du désir et de la pulsion, ce que l’on appelle très exactement de la libido. Amour, en somme, serait trop châtié.

Antoine Compagnon. Aimer l’amour, l’écrire. 2016

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Balenciaga : L’œuvre au noir

Les œuvres du couturier sont présentées au musée Bourdelle, certaines rassemblées dans une vaste salle en sous-sol qui ne laisse passer aucun rai de lumière extérieur, d’autres disséminées parmi les collections du musée, le noir des tissus contre le blanc des sculptures, la modernité contre l’antique, la ligne contre le désordre. Quelques pièces très délicates sont masquées des regards par un voile noir à soulever et protégées ainsi de la lumière venue du jardin qui traverse les hautes fenêtres. Balenciaga : L’œuvre au noir est un constant dialogue entre obscurité et clarté. Le jeu des formes et des matières développe le prisme du noir : le velours mat emprisonne la lumière, la dentelle et le voile la diffusent, les plumes la font scintiller, les tissus brillants la renvoient.

Au cœur des années soixante, le couturier fait cohabiter les costumes traditionnels de la duègne espagnole et les lignes épurées de la modernité. Comme le confirment les croquis préparatoires, Balenciaga corrige à sa guise les silhouettes féminines selon qu’il souhaite les rendre longilignes ou ondulantes, mettre en valeur le bas du corps, une taille marquée, des épaules carrées, un haut port de tête. Les tissus étoffent les silhouettes, les dentelles créent du volume, les rubans serrent les tailles, les tissus souples épousent les formes des corps.

Matières, formes, lumière, à travers ces œuvres au noir qui rappellent le roman de Marguerite Yourcenar et la première phase de l’alchimie, le couturier espagnol développe tout le panel de son art.

Palais Galliera / Musée Bourdelle. Balenciaga : L’oeuvre au noir. Du 8 mars au 16 juillet 2017.

En chair et en os

Désireux de revoir Helena, Victor se rend chez elle alors que la jeune femme attend son dealer. Alertés par une voisine ayant entendu un coup de feu, deux policiers, David et Sancho, forcent la porte et la scène tourne au drame. Victor est accusé d’avoir tiré sur David, le paralysant à vie. Cinq ans plus tard, à sa sortie de prison, le jeune homme s’immisce dans la vie d’Helena désormais mariée à David…

Pedro Almodovar met en scène un quintet vénéneux et amoureux. Deux couples d’amis : Helena et David, Clara et Sancho, et cet intrus, Victor, le masque dans le foyer, le loup dans la bergerie, ce désirable inconnu sorti d’un passé douloureux qui bouscule les certitudes et révèle les incertitudes. Tantôt les couples contre les couples. Tantôt les hommes contre les femmes. Tantôt les hommes contre les hommes. Mais rarement les femmes contre les femmes, comme si les relations féminines, chères au cœur du réalisateur, étaient dénuées de toute agressivité. Un seul moment de grâce devant le match de football : David et Victor oublient un instant qu’ils sont ennemis. Chaque personnage représente un caractère : Helena, d’une sincérité insultante, est douce et impétueuse ; Clara a la force de l’amoureuse et la fragilité de la victime ; Sancho est l’homme abhorré par le maître espagnol : jaloux, violent et dominateur ; David, champion de basket handisport depuis son accident, est courageux mais il n’en est pas moins diminué ; quant à Victor, c’est l’étalon fougueux et attachant. Solidarité, emprise, désir, amitié, jalousie, orgueil, Almodovar développe le prisme des relations humaines, divise et réunit ses personnages blessés par le drame de l’amour et de la sexualité.

Madrid

Dans ce film noir, le réalisateur espagnol montre à quel point les pulsions gouvernent les vies humaines. Après quatre ans de prison, le plan de vengeance de Victor, c’est faire jouir Helena jusqu’à la fendre en deux, point de convergence entre Eros et Thanatos. Auprès de Clara, le jeune homme fait son éducation sexuelle et compte les leçons. Pendant ce temps, David entraîne durement son corps et Sancho dégrade le sien à coups d’alcool fort. En chair et en os est un film sensuel et physique qui s’ouvre sur les cris de douleur d’une femme sur le point d’accoucher. L’intrigue se complexifie en fonction des relations sexuelles des personnages. Almodovar filme des corps nus légèrement voilés et les changements de plan rendent ces scènes très esthétiques. Les personnages se livrent à des exercices d’espionnage enchâssés et chacun est voyeur de l’autre. Les motifs corporels sont démultipliés : dans l’appartement du père d’Helena, les jambes de la jeune fille, incapables de la porter après le coup de feu, sont longuement filmées ; celles du mannequin de cire dans le film dans le film se détachent de son corps ; et bientôt David, le jeune policier, n’aura plus l’usage des siennes. Almodovar décrit un monde violent dans lequel le corps se délite. Les pistolets sont objets courants et chacun est prêt à en braquer un devant quiconque sera un obstacle à ses désirs.

Fidèle à lui-même, le maître espagnol place son drame sur un fond artistique. Les beaux appartements d’Helena sont décorés de grandes fresques murales et la chanson lyrique accompagne le récit. Le coup de feu se confond avec celui tiré dans le film dans le film La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz et la distinction entre réalité et fiction n’est plus très nette. Almodovar crée un réseau cinématographique : l’espionnage à la fenêtre chez Hitchcock, le photographe voyeur de Kika, l’incendie domestique comme dans Femmes au bord de la crise de nerfs… L’arrière-plan est populaire, un Madrid au bord de la ruine de toutes parts traversé par des bus, parmi ceux-là, la ligne circulaire paradoxalement favorable aux naissances et au renouveau. Alors qu’il fait exploser la violence des relations humaines (« Tu m’as condamné à regarder par terre »), Pedro Almodovar confie à la ville tant aimée, qui a adopté Victor et s’apprête à voir naître son enfant, le soin d’éveiller au bonheur.

Pedro Almodovar. En chair et en os.Avec Javier Bardem, Francesca Neri, Liberto Rabal, Angela Molina et José Sancho. 1997

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Premières lignes #27

Secondé par l’historienne Cécile Berly, Benjamin Lacombe livre une version toute personnelle du mythe Marie-Antoinette. Il invente le carnet intime de cette reine qui n’a jamais pris la plume que pour envoyer de ses nouvelles à ses proches. Le récit fictionnel est entrecoupé de lettres authentiques et de documents lacombisés : recettes de cuisine, plans du Trianon, extraits d’opéra… Et cette alliance, portée par des illustrations gorgées de symboles à la fois poétiques et inquiétants, est toujours aussi séduisante.

Benjamin Lacombe. Marie-Antoinette : Carnet secret d’une reine. 2014

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Aurore

Séparée, seule auprès de deux filles qui grandissent, Aurore voit son corps vieillir et s’indigne contre les médecins qui n’ont encore rien trouvé contre les bouffées de chaleur. Aurore est un film de femmes sur les femmes. Quatuor parfois en conflit mais toujours en amour : la meilleure amie, la mère pré-ménopausée, la fille aînée enceinte, la cadette amoureuse. La vie d’Aurore se partage entre son intérieur, ses filles, sa meilleure amie et son travail de serveuse, jusqu’au jour où elle retrouve Totoche par hasard, son premier amour qu’elle n’a pas eu la patience d’attendre pendant son service militaire. Ces retrouvailles (à moins que ce ne soient les bouffées de chaleur) donnent l’énergie de tout envoyer valser et d’assumer ce corps qui perd son stock d’ovocytes. Ca vous amuse de briser des couples inconnus ? C’est méchant mais qu’est-ce que ça fait du bien. Après une petite vengeance bien méritée, Aurore est soulagée de quitter son crétin de nouveau patron qui l’avait gardée comme si elle faisait partie des meubles et insiste pour la surnommer Samantha. Confrontée au monde du chômage, Aurore rencontre des femmes qui, comme elle, subissent des sautes d’humeur, sont assaillies par des bouffées de chaleur, ne finissent pas leurs phrases, sont victimes de discriminations en tout genre. Jusqu’à cette communauté de vieilles femmes qui partagent les retraites pour payer le personnel, belle leçon de vie tant elles assument leur âge, resplendissent et respirent la joie. Et cet amour pour Totoche qui renaît et redonne l’envie d’être belle dans cette jupe en plastique, sous l’œil bienveillant des enfants.

Aurore est un film drôle et touchant à la fois, chaleureux et coloré, qui fête bien le commencement d’une nouvelle journée. Sans engagement marqué mais tout de même contre les carcans sexistes, une leçon de solidarité entre femmes de générations différentes, qui fait la part belle aux relations filiales et amicales, et plus discrètement, amoureuses. A cinquante-deux ans, Agnès Jaoui n’a jamais été aussi rayonnante.

Blandine Lenoir. Aurore. Avec Agnès Jaoui. 2017