Idaho

Elle va dans la buanderie, où elle prend dans la pile de linge propre quelques vêtements pour June, les plie puis monte frapper à la porte de sa fille et lui dire que ça, ce monde perdu des poupées, c’est la raison pour laquelle l’amour existe.

Dans les montagnes de l’Idaho, Ann donne des cours de piano et de chant aux enfants comme aux adultes. Wade, un homme doux et rustre à la fois, devient l’un de ses élèves et, après la perte tragique de sa femme et de ses deux fillettes, épouse sa professeure de musique. Ann tente de reconstituer le passé que son mari semble avoir oublié.

La construction du roman est centrée autour d’un évènement tragique jamais narré. La disparition des fillettes touche à l’impardonnable, à l’indicible, au monstrueux. Pourtant point d’ancrage du roman, cette journée de l’été 1995 n’est jamais ni expliquée ni excusée. L’auteure se garde de tout jugement moral et soigne la construction littéraire de son récit plus que l’émotion de ses personnages. Hormis des accès de violence inouïe et triste, personne ne crie, personne ne pleure, personne ne se confie. La solitude qu’inspire les grands espaces paraît vider les personnages. Ceux-ci, tantôt force, tantôt faiblesse, supportent silencieusement le poids de la fatalité. L’instinct de vie semble faire défaut. La seule qui a eu l’énergie de s’échapper l’a fait depuis longtemps et les autres passent le reste de leur vie à imaginer la sienne. L’auteure divise son texte en chapitres et en périodes allant de 1995 (date de l’évènement tragique) à 2024 (date du renoncement ou de la fin de la quête d’Ann). Idaho est un roman sur la mémoire : celle que Wade perd, que June cherche à effacer et qu’Ann cherche à reconstituer.

Paysage de l’Idaho

Littérairement, Idaho est un texte finement construit. D’un point de vue émotionnel, il est beaucoup plus difficile d’accès. Le lecteur ne rencontre jamais l’intériorité de Wade, est horrifié par ses moments de violence et ceux de sa première femme, ne comprend ni Jenny, la mère des deux petites, ni Ann, qui épouse un homme brisé et semble n’avoir aucune perspective de bonheur. Les seuls personnages émouvants, les deux fillettes aux prénoms qui rappellent le printemps et annoncent l’été, sont déjà très lointaines.

Idaho est une lecture dérangeante, osée et dure car son sujet touche à l’inconcevable, frôle l’inhumain et dépasse l’entendement du lecteur, malgré quelques moments de douceur poétique, mais l’auteure parvient à en faire un véritable coup de force littéraire.

Emily Ruskovich. Idaho. 2018

Publicités

Premières lignes #55

Quelle poésie que d’assister à la destinée de Jacominus, animal universel qui prend vie tout en douceur sous les pinceaux de Rebecca Dautremer. L’illustratrice soigne les détails et chaque planche est un véritable monde : l’école, la plage, le champ de bataille… Sans oublier sa touche habituelle d’humour et de sensibilité et ses clins d’œil à la littérature classique.

Quand Beatrix Gainsborough vit naître son dernier petit-fils, elle fut folle de joie. « Il s’appellera comme son grand-père ! déclara-t-elle. N’est-ce pas un nom un peu long pour un si petit-petit ? demande la maman. – Rubbish, darling ! rétorqua Beatrix. Jacominus Stan Marlow Lewis Gainsborough est un nom léger et gracieux, qui ira à merveille à ce doux enfant. » Monsieur et Madame Gainsborough étaient si heureux du nouveau bébé qu’ils voulurent aussi faire plaisir à sa grand-mère. Il prénommèrent donc leur fils Jacominus. Tout simplement.

Rebecca Dautremer. Les riches heures de Jacominus Gainsborough. 2018

Exposition jusqu’au 3 décembre à la galerie Robillard

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Novembre #13

Assister à une première rencontre dans une file d’attente / Entendre une jeune fille guider un malvoyant dans une exposition / Faire le compte des heures de don de soi par mois / Cuisiner un repas de maîtresse de maison / Comparer les affiches de Mucha et le vitrail de la cathédrale Saint-Guy / Commander du phil Aviso / Les bottes roses à clous dorés / Préparer les cadeaux de Noël / Visite privée de la BNF / L’enthousiasme de Juliette lorsqu’elle parle des transports automatiques de documents / Les architectes et les bibliothécaires ne font pas bon ménage / Vincent L. est bien le neveu de Jérôme / Chercher une chèvre en plein treizième / Se rappeler les bons souvenirs / Ce n’est qu’un au revoir / Tu veux que je te montre des photos de Mimi ? / Croiser deux fois Thibault en deux semaines à cent cinquante kilomètres de distance / Double coïncidence : ma prof de seconde en grande discussion avec un camarade de master / Boire un chocolat chaud avec Astrid au QG / Proposition de nouvel an à Cabourg / Croiser Sylvain G. au théâtre Montfort / Discuter avec Anne-Céline : brunch parisien et plantes en pot / Danses bretonnes et chants traditionnels : fêter l’anniversaire de Nolwenn sans Paris-Brest / Deux coqs dansant et grimaçant dans un vestiaire / Assister à une pièce jouée comme une première prise de cinéma / Admirer les oeuvres du génie du clair-obscur / Passer un week-end en Normandie / On a eu la même idée / Croiser cet homme aux longs cheveux gris à l’aller comme au retour / Découvrir des nouvelles boutiques / Participer à un vernissage coloré, rentrer en compagnie de Jacominus / La semaine des deux sorties en trois jours / Jouer aux conférenciers / Passer derrière l’horloge / Leïla Bekhti en castratrice atrophiée / Des tartelettes comme à l’atelier / Déplorer qu’on ne considère toujours pas les enfants comme des personnes à part entière / Créer un jeu de cartes impressionnistes…

D’après une idée de Mokamilla

Rebecca

Maxim de Winter, veuf richissime, rencontre, en villégiature à Monte-Carlo, une jeune fille désargentée qu’il épouse quelques semaines plus tard. Après un voyage de noces en Italie, le jeune couple s’installe à Manderley, en Angleterre, propriété familiale du mari. Dans cette grande demeure bourgeoise, le fantôme de la première épouse Rebecca, morte noyée un an plus tôt, crée des tensions entre les personnages.

Dans son adaptation cinématographique, Alfred Hitchcock insiste sur l’aspect inquiétant de la présence de Rebecca en jouant avec les ombres et les objets disséminés à Manderley : le nécessaire d’écriture, l’imperméable, le mouchoir… La jeune épouse, sans prénom et sans consistance, de vingt ans la cadette de Maxim, semble invitée chez la vraie Mme de Winter tant Manderley est imprégné d’elle, de son aura, de sa grandeur et de son élégance. Le personnage principal du roman n’est pourtant plus qu’un cadavre qui repose dans la crypte, un être que l’on ne rencontre qu’à travers les souvenirs de ceux qui l’ont côtoyé et c’est là un véritable coup de maître de la part de l’auteur.

Laurence Olivier et Joan Fontaine dans Rebecca d’Alfred Hitchcock (1940)

Il y a quelque chose de touchant mais aussi d’agaçant chez les personnages qui empêche l’identification du lecteur. La jeune épouse est intimidée, fade, semble une enfant, ne trouve pas sa place. Maxim, lui, se comporte en père, en maître autoritaire et taciturne. On se croirait chez Molière mariant un barbon et une jeune première. En ce début du XXIe siècle, la relation du couple dérange et exaspère. La jeune femme est souvent décrite assise par terre, au pied de son mari. Elle est son enfant ; il est son père, son frère et son fils. Il y a beaucoup d’amour mais très peu d’égalité et parfois des mots durs. Les autres personnages sont réduits à un seul trait de caractère : la fidélité de Franck, le manque de tact de Béatrice, la bonhommie de Giles, la méchanceté perverse de Mrs Danvers… Heureusement la construction fine du scénario et l’accélération du rythme compensent la faiblesse des personnages, à qui malgré cela, on souhaite tout le bonheur possible.

L’atmosphère du récit est prenante et séduisante : l’Angleterre du milieu du XXe siècle a un charme intemporel et les azalées de Manderley fleurissent chaque année quels que soient les évènements. Les passions et les haines éclatent, le ressac de la mer menace, les personnages ne sont pas épargnés mais chaque jour, quoi qu’il arrive, on prend le thé entre 16h30 et 17h.

Daphné du Maurier. Rebecca. 1960

Les fantômes d’Edimbourg

De jour, Édimbourg, dont la vieille ville est construite le long du Mile Royal, propose une offre culturelle incomparable et témoigne des différentes fonctions occupées par la capitale écossaise : demeure royale, château fort, institution européenne… Gravir la colline de Calton ou visiter l’enceinte du château fort, véritable bastion militaire, permet un beau point de vue sur la ville. De l’autre côté du Mile Royal, au palais de Holyrood, on imagine Elizabeth II déambuler dans les appartements d’apparat. L’abbaye en ruine accolée rappelle l’importance de l’ordre religieux, elle est aussi une très esthétique fenêtre sur le parc de Holyrood et Arthur’s Seat, paysage qui rompt avec le fourmillement de la ville. Côté Art, les musées nationaux, tous gratuits, ont une impressionnante collection picturale (des Vinci, Caravage, Tintoret et une multitude d’impressionnistes) et n’ont rien à envier à nos musées parisiens. Côté littérature, Édimbourg a vu passer Sherlock Holmes, le héros de Conan Doyle, Walter Scott, l’auteur d’Ivanhoé et a vu naître Harry Potter, le plus célèbre des sorciers, dans le café Elephant House où JK Rowling s’installait régulièrement.

Palais de Holyrood
Salle à manger du palais de Holyrood
Abbaye de Holyrood
Calton Hill

De nuit, Édimbourg a ce quelque chose d’inquiétant qui caractérise l’architecture outre-Manche. Les avenues s’élargissent, les bâtiments s’élèvent vers le ciel, les passants disparaissent, les églises se transforment en boîtes de nuit gothiques, le vent susurre entre les pierres et fait danser les feuilles des arbres. On se met dans l’ambiance avec le récit de Jack l’Éventreur, assassin des rues de Londres, poursuivi par la police de Scotland Yard. On écoute Amy, Française amoureuse d’Édimbourg, chasseuse de fantômes, armée de pierres, crucifix et matériel de premiers secours. Ça commence avec les pratiques moyenâgeuses : des pendus, des torturés, des emmurés vivants, des os entassés et des chicots dans le mortier. Ça se termine dans le cimetière de Greyfriard, le plus hanté de la ville, avec des détecteurs d’ondes, des histoires de revenants, de blessures inexplicables et des incantations devant le tombeau du bloodie McKenzie. Décidément je préfère la mignonne histoire de Bobby, ce chien fidèle qui s’est rendu chaque jour, pendant quatorze ans, jusqu’à sa mort, sur la tombe de son regretté maître.

Cimetière de Greyfriard
Statue de Bobby

L’Art de perdre

Quand il parle, il est à la fois lui-même et sa postérité rayonnante.

J’avais repoussé la lecture de cette somme depuis près d’un an, regrette un peu cette attente mais suis satisfaite du moment choisi pour m’y plonger : les vacances de la Toussaint et le retour de l’automne sous un ciel dégagé. Cette lecture m’a permis de poser quelques questions à mon pied-noir de grand-père, sur la guerre d’Algérie, pays qui hante aussi ses souvenirs.

Alice Zeniter divise son récit en trois parties : la première raconte la vie en Algérie d’Ali, le grand-père, considéré comme harki à la fin de la guerre, on ne sait pas bien pour quelles actions ; la deuxième raconte la traversée de la Méditerranée, abîme entre l’Algérie et la France, où s’installent Hamid, le fils aîné, et ses parents après les affrontements ; la troisième se concentre autour du personnage de Naïma, la petite-fille, qui se questionne et s’intéresse à l’Algérie, à la fois originelle et inconnue.

Le roman se présente comme la quête de Naïma, héritière d’une Histoire qu’elle ne connaît pas. Face au silence de son père et de ses grands-parents, la jeune Parisienne, employée dans une galerie d’art contemporain, interroge les livres d’Histoire, les sites Internet et les souvenirs des Anciens. Se rendant en Algérie, elle tente de réconcilier passé et présent, mémoire et Histoire, souvenirs et réalité, origine et destination. Naïma est en quête de ses origines, en quête d’elle-même, même si l’auteure refuse le roman d’apprentissage et préfère le terme de mouvement.

Alger la Blanche

Alice Zeniter raconte une vaste épopée qui mêle la grande Histoire : la guerre d’Algérie vue par la lorgnette méconnue des harkis, ces Algériens embarqués plus ou moins malgré eux contre l’indépendance et dont ni l’Algérie ni la France ne sait que faire en 1962, et l’histoire générationnelle de la famille de Naïma, perdue entre deux nationalités. L’Art de perdre est le résultat d’un incroyable travail de recherche (lectures, voyages, rencontres) du personnage principal comme de l’auteure (qu’on a parfois du mal à distinguer, si ce n’est quelques interventions d’Alice Zeniter à la première personne du singulier) et d’un travail d’écriture exceptionnel : profondeur des personnages, finesse des comparaisons, liens subtiles entre les êtres et leur quête, de la violence mais aussi beaucoup de bienveillance.

Elle a cette beauté fanée des grosses fleurs, qui paraissent être au summum de leur déploiement chatoyant quand déjà un simple effleurement suffirait à en détacher tous les pétales.

L’auteure signe un roman dont on ne sort pas indifférent, à la fois nostalgique et positif, sur les blessures de l’Histoire et la reconquête des origines.

Alice Zeniter. L’Art de perdre. 2017

Le Golem de Prague

Hiver comme été, de jour comme de nuit, Prague attire des milliers de touristes venus des quatre coins du monde. Capitale européenne à échelle humaine (je suppose qu’on emploie cette expression lorsqu’il est possible de traverser la ville à pied et c’est le cas pour Prague), elle offre un riche patrimoine culturel, historique et religieux. (On repassera pour la gastronomie, hormis cette chose sucrée au nom imprononçable que l’on achète à chaque angle de rue.) Prague est forte de son Histoire, des conflits religieux aux influences Art Nouveau qui égayent le centre ville. Les ruelles pavées aux mille vitrines nous mènent de vastes places (place de la vieille ville) en jardins ombragées (souvent aux abords des églises) où il fait bon pique-niquer.

Certains monuments proposent un beau point de vue sur la ville : le Clementinum, collège des Jésuites, ou la colline de Petrin, par delà la Vltava. La traversée du Pont Charles est une terrible épreuve mais elle permet de découvrir un autre aspect de Prague : le quartier de Mala Strana, après la verdoyante île de Kampa, qui mène à la colline et de l’autre côté, le monastère de Strahov, dans lequel nous avons visité les deux admirables bibliothèques : la salle théologique et la salle philosophique.

Vue sur le pont Charles depuis l’île Kampa
Vue de la colline de Petrin
Vue du Clementinum
Vue du Clementinum

L’enceinte du château nous rappelle à quel point la société royale est un véritable microcosme : églises, logements, grandes salles, ruelles, jardins, cours… Petit coup de coeur pour la Ruelle d’Or qui nous ramène au temps de Rodolphe II, la ruelle colorée des Alchimistes, grâce au savoir desquels le Golem a vu le jour et dont on retrouve les traces en parcourant les synagogues et le cimetière du quartier juif.

Cimetière juif