Premières lignes #52

C’était lui tel qu’il était : l’ombre de quelqu’un qu’elle n’avait jamais connu.

Près de vingt ans après Cent ans de solitude, Gabriel Garcia Marquez inscrit un récit d’amour au coeur des Caraïbes. Pendant plus de soixante ans, un trio de personnages, Florentino Ariza, Fermina Daza et Juvenal Urbino, entouré d’une farandole de maîtresses régulières ou occasionnelles, lutte contre le temps, l’amour et la maladie. Garcia Marquez soigne détails et densité du récit sans oublier sa touche personnelle d’humour et de magie.

C’était inévitable : l’odeur des amandes amères lui rappelait toujours le destin des amours contrariées. Le docteur Juvenal Urbino s’en rendit compte dès son entrée dans la maison encore plongée dans la pénombre où il était accouru d’urgence afin de traiter un cas qui pour lui avait cessé d’être urgent depuis déjà de nombreuses années. Le réfugié antillais Jeremiah de Saint-Amour, invalide de guerre, photographe d’enfants et son adversaire le plus charitable aux échecs, s’était mis à l’abri des tourments de la mémoire grâce à une fumigation de cyanure d’or. Il trouva le cadavre recouvert d’un drap sur le châlit où il avait toujours dormi, près d’un tabouret avec la cuvette qui avait servi à l’évaporation du poison.

Gabriel Garcia Marquez. L’amour aux temps du choléra. 1987

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Tout sur le zéro

Pierre Bordage fait entrer le lecteur dans un milieu clos peu connu : le casino. Pas celui des bords de mer, tape-à-l’œil, chic, soirées de l’élite, non, ni celui du monde de la nuit et des trafics en tout genre, ceux-là plaisent déjà au cinéma. Le casino qui intéresse l’auteur, c’est Château-L’Envieux, établissement du Sud-Ouest, moyen, familial, parfois festif, qui attire des joueurs habitués ou occasionnels, sans-toit, peintre, ébéniste ou bourgeois.

Bordage s’immisce dans l’intériorité de joueurs qui se croisent, s’ignorent ou apprennent à se connaître. Ils viennent tous d’horizons différents mais ont tous un point commun, ou plutôt deux : la passion du jeu et la solitude. Paul, veuf, est un peintre reconnu ; Blaise, veuf également, peine à s’occuper de ses deux enfants ; Eloïse est une oisive, étrangère à sa propre famille ; Charlène travaille dans une station-service. Toutes deux mariées, toutes deux délaissées. Le jeu est une manière de sentir l’adrénaline qui nous rappelle qu’on est vivant. Paul, Blaise, Eloïse et Charlène en doutent parfois. Ils vieillissent, perdent confiance et envie. Pas d’autre désir que de miser et de voir se multiplier les chiffres sur l’écran. Une succession de gains et de pertes qui rend fou. Le jeu est une parenthèse, le casino, un microcosme. Un lieu et un moment où on peut être soi-même, jouer sa vie, ressentir son corps et ses émotions, oublier son morne quotidien, se laisser entraîner dans la démesure qui réveille les pulsions les plus animales, le vide, l’abîme, se laisser happer par la case verte du zéro.

Les joueurs ont des failles, des manques à combler, des maladies à guérir. Le jeu pallie une sexualité insatisfaisante. On se jette sur la roulette électronique comme on sent le désir monter et on glisse fougueusement ses billets dans la fente. Bordage est très attentif aux corps et à la sensualité que dégagent ses personnages. Certains ne sont pas prêts pour une nouvelle relation. D’autres ne font qu’attendre le regard brûlant que l’on pose sur eux. Pour Paul, inviter Charlène à déjeuner redonne un instant le goût de vivre : il se plaît à ressortir ses toiles et ses pinceaux. Bordage utilise des métaphores violentes ou douces, l’incendie, la fleur, la source pour qualifier à la fois le jeu et la sexualité. Son quatuor forme une nouvelle famille, se rencontrant parfois en dehors du casino mais étant véritablement elle-même qu’en son sein. Le jeu pervertit toutes les relations sociales. Même l’amour lui est comparé : Ce n’est pas parce qu’il a touché les six numéros du loto avec Sophie qu’il doit cracher sur les moindres gains avec d’autres femmes.

Hormis deux chapitres relatant deux conversations entre Blaise et Paul, tous les chapitres sont composés d’une seule longue phrase, suite de propositions, introspection de chaque personnage. Malgré le feu, l’adrénaline, l’appât du gain, le vertige du jeu, le désir renaissant, les solitudes se rencontrent sans se combler et laissent au lecteur impuissant un sentiment de fatalité et de compassion froide.

Pierre Bordage. Tout sur le zéro. 2017

Premières lignes #51

Strasbourg, 1825. Gaspard et Basile, deux jeunes garçons, vivent sous l’égide de l’impressionnante cathédrale. Gaspard s’ennuie en cours de latin et rêve de devenir sculpteur comme son père. Basile, batelier, passe ses journées sur l’Ill, le fleuve qui traverse la capitale alsacienne. Intrigués par une légende qui raconte que la cathédrale est fondée sur une étendue d’eau, Gaspard et Basile, guidés par de maigres indices, partent en quête du fameux lac des damnés.

Une enquête un peu facile et des personnages démesurément courageux mais un récit agréable à lire implanté dans une époque historique très intéressante.

Cathédrale de Strasbourg. Août 2011

J’ai rencontré Basile un jour de juin 1825, et nous ne savions pas quel danger nous attendait. Tout a commencé à cause de cet oiseau. J’étais assis sur un des pontons de bois, au bord de l’Ill, mon carnet sur les genoux. L’angélus n’avait pas encore sonné à la cathédrale, et derrière la rivière, la place du Marché-au-Cochon-de-Lait était presque vide. Avec ma mine de plomb, j’essayais de reproduire le pont des Corbeaux. Je m’appliquais. Mais, malgré moi, je songeais aux anciens criminels exécutés à cet endroit. Accrochés sur une planche ou enfermés dans une cage, ils étaient jetés du pont, et plongés dans l’eau vaseuse pourrie par les abattoirs tout proches. Que ressentaient-ils quand leurs corps touchaient l’eau ? Vers qui allaient leurs dernières pensées ? Et d’ailleurs, combien de temps un noyé met-il pour mourir ? Comme toujours, j’essayais d’imaginer, de comprendre… Ah, si j’avais moins aimé réfléchir, nous aurions passé un été plus calme !

Sophie Humann. Les Compagnons de la cigogne. 1, Le lac des damnés. 2018

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Septembre #11

Un été qui se prolonge / Une soirée en terrasse à Chelles / De nouvelles têtes / D’agréables retrouvailles / Un emploi du temps qui se remplit / Reprise des activités sportives / Derniers footing en tenue d’été / Week-end familial / Le bébé le plus mignon du monde / Avoir toujours une création en cours / Ceux qui créent les histoires et ceux qui les alimentent / Une glace en bas des marches du château / Celle qui ne sait pas dire non / Des impressionnistes en visite à Londres / La gourde n’est pas toujours celle que l’on croit / Les idées ingénieuses d’une Bretonne en quête d’elle-même / Moi je voulais juste faire un tableau et des listes / Des réunions pour préparer des réunions / Je vais enfin rencontrer Madame B. / Le secret de l’ascendance de R. / Talons et petite robe noire / Le rendez-vous du vendredi soir / Celle qui n’arrive pas à revenir de vacances / Si pas de nouvelles, appelle la maréchaussée / Révérences et compliments / Déjeuner à Vaires reporté / Le lundi des candidatures / Le badminton fédérateur / Le discours des inspecteurs ou comment jouer avec les mots / Celle qui cherche du travail / Conseils et confidences / Retrouvailles à la Maison / Des échanges de pochettes cartonnées / Avec ça, tu l’auras / Moment brunché au milieu des oiseaux / Convoi pépiant jusqu’à la Gare du Nord / Dans deux mois on fait le point / A chacune son tour de parole / Foule devant le musée pour admirer les affiches de Mucha / Huiles essentielles et beurre de karité / Il faudrait un véritable laboratoire / Histoires de famille au Jardin des Tuileries / Grande Première à l’opéra Louis Jouvet / La magie de la mise en scène / Quand les sorcières de l’imaginaire anglais rencontrent la destinée des héros troyens / Déjeuner au soleil chez les parents de Pauline / Randonnée dans les rochers de la forêt de Fontainebleau / Barbizon ou l’alternance agence immobilière – galerie d’artiste / Un dernier jour comme quand on était petites

D’après une idée de Mokamilla

D’acier

Dans une Italie en plein bouleversement politique, en face de l’Elbe, l’île des touristes anglais, allemands et italiens, les métallos de Piombino et leur famille tentent de survivre entre la plage et le béton. En cet été 2001, Anna et Francesca, bientôt quatorze ans, dévalent, main dans la main, les escaliers de leur immeuble pour rejoindre la mer, couvées par le regard des jeunes hommes du quartier.

Silvia Avallone dresse le portrait d’une cité ouvrière italienne au début des années 2000. A l’usine Lucchini, les hommes usent de force pour faire couler l’acier et luttent pour conserver leur emploi à une époque où la délocalisation en Pologne menace les salariés. Alessio, le frère d’Anna, et ses camarades triment de jour comme de nuit pour se payer des lignes de coke et des verres au Gilda, le bar de nuit de Piombino. Les pères se tuent à la tâche ou y renoncent et peinent à assumer leur rôle de parent. Quant aux mères, harassées et résignées, elles compensent tant bien que mal pour offrir à leurs enfants, si ce n’est un avenir meilleur, du moins maison propre, alimentation et affection. Dans ce milieu hostile où rien ne pousse, où pullulent des félins difformes et où l’acier défigure le paysage (de l’alliage en fusion coulé par les métallos aux barres de pole dance autour desquelles se déhanchent les danseuses du Gilda), surgissent deux créatures de rêve à peine sorties de l’enfance. Anna et Francesca font dorer leur peau au soleil et provoquent par maintes petites attitudes des hommes pleins de désirs. Parmi la laideur, la crasse, la drogue et les coups de poing, Silvia Avallone fait éclater la beauté triomphante de la blonde et de la brune qui éclipsent toutes les autres jeunes filles du quartier, Lisa en particulier, caricaturale (l’intello moche flanquée d’une sœur handicapée) et faire-valoir des deux autres. L’auteure insiste tant sur les contrastes que ses deux héroïnes principales en deviennent irréelles, trop sexy pour être vraies malgré leurs failles, et le lecteur peine à croire en elles. D’autres personnages, Alessio par exemple, touchant dans sa conscience de lui-même, écrasé par le poids de sa classe, fou d’amour pour une femme devenue inaccessible, sonne plus juste.

En une année, Silvia Avallone narre le passage de l’insouciance de l’enfance à la conscience de l’âge adulte. Anna et Francesca semblent avoir pris dix ans tant elles ont vécu et subi. Leur adolescence est une période riche en rencontres, disputes, choix, deuils et souffrance. Impossible de lire D’acier sans penser à Elena et Lila, le duo amical d’Elena Ferrante, qui, elles aussi, s’aiment, se cherchent, se disputent, grandissent, se battent dans un coin d’Italie oublié. Avallone, elle, fait le choix d’implanter son récit dans le contexte des attaques terroristes : difficile d’évoquer l’année 2001-2002 sans mentionner la terrible date du 11 septembre. Cet épisode permet d’insérer l’international dans le local, de mesurer distance et proximité entre les personnages et les événements et d’introduire du tragique dans un récit qui débutait par des jeux de plage.

Malgré un manque de nuances et quelques incohérences temporelles (des jours qui se transforment en semaines et un 11 septembre qui devient un mardi – je me souviens très bien que c’était un vendredi, je rentrais de l’école et ce n’est pas des choses que l’on oublie), Silvia Avallone emporte le lecteur et fait subtilement basculer l’ambiance de son premier récit d’une saison à une autre, d’été en hiver et d’hiver en été, tout en soulignant l’importance de l’amitié dans le cycle de la vie.

Silvia Avallone. D’acier. 2010

Premières lignes #50

Dans la commune de King’s Abbot, Roger Ackroyd, riche industriel, vient d’être assassiné dans son cabinet de travail après avoir reçu une mystérieuse lettre… Le détective belge Hercule Poirot, venu s’installer dans cette commune britannique, mène l’enquête accompagné du docteur Sheppard, narrateur du récit.

Agatha Christie brouille les pistes jusqu’au dénouement de l’histoire et l’enquête glisse du policier au littéraire : l’auteur joue avec les points de vue, les non-dits et les mensonges par omission et ne laisse rien au hasard.

Mme Ferrars mourut dans la nuit du seize au dix-sept septembre, un jeudi. On me fit appeler le vendredi matin à huit heures précises. Il n’y avait plus rien à faire, la mort remontait à plusieurs heures. Il n’était guère plus de neuf heures quand je regagnai mon domicile. J’entrai par la porte principale et pris délibérément mon temps pour suspendre mes vêtements au porte-manteaux du vestibule, mon chapeau d’abord puis le pardessus léger que j’avais jugé prudent de me munir, les matinées sont fraîches au début de l’automne. A dire vrai, j’étais assez préoccupé pour ne pas dire inquiet. Je n’irai pas jusqu’à prétendre qu’à cet instant je prévoyais déjà les évènements que me réservaient les semaines suivantes, j’en étais même fort loin, mais mon instinct me soufflait que ma tranquillité était gravement menacée.

Agatha Christie. Le meurtre de Roger Ackroyd. 1926

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Premières lignes #49

Freddie Watson, un jeune Anglais originaire du Sussex, tente de se remettre de sa dépression causée par la disparition de son frère aîné pendant la Première Guerre Mondiale. Au cours de l’hiver 1928, il voyage dans le sud-ouest de la France en quête de repos. Le jeune homme traverse des villages hantés par une Histoire douloureuse et procède à une difficile introspection.

Jolie surprise que ce roman sans prétention offert par les libraires. Une construction à partir de récits enchâssés. Mystère et mémoire. Enquête et quête psychologique. Version inquiétante de la rencontre entre le grand Meaulnes et Yvonne de Galais.

Tarascon-sur-Ariège

Il marchait pas à pas, comme un homme revenu depuis peu au monde et à lui-même. Avec précaution et délectation. Il était grand, rasé de frais, peut-être un peu trop mince. Dans son costume de Savile Row en fine laine à chevrons, coupé large aux épaules, étroit à la taille, avec ses gants fauve assortis à son feutre mou, il avait l’allure d’un Anglais sûr de son bon droit d’évoluer là, dans cette rue, par ce délicieux après-midi printanier.

Mais les apparences étaient trompeuses. Car sa démarche était un peu trop prudente, un peu trop hésitante, comme s’il ne parvenait pas à croire tout à fait en la stabilité du sol sous ses pieds. Et puis il ne cessait de jeter des coups d’oeils furtifs à droite, à gauche, comme si aucun détail, même infime, ne devait lui échapper.

Kate Mosse. Fantômes d’hiver. 2010

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