Mai #19

Aller trois fois au cinéma en trois jours / Prendre une mi-salade mi-pizza à la Scala / Préparer les vacances d’été : entre côte vendéenne et Aiguilles Rouges / Se replonger dans le cycle almodovarien / Une soirée improvisée / Jeu de piste à la BNF en compagnie de Burma et Lupin / Devant Maillol, des grands-parents qui se plaignent d’être les nounous des petits-enfants (en plus elle est encore enceinte) / Une conversation insolite six ans après : si c’est pas de la fidélité, ça / Un vide-dressing sans bonnes affaires / Reprendre le sport du dimanche matin / On ne dit pas un choix par dépit mais par défaut / Trois pousses d’épinard et un œuf pour douze euros / Balade en bord de Seine et premier verre en terrasse / Écouter de célèbres airs d’opéra : un Don Juan à la pointe de la technologie / Apprendre la naissance de Jeanne boulevard Bonne Nouvelle / On dit un pétale / Préparer un week-end d’anniversaire : bouquet rond, petits plats et bijou artisanal / L’habituel programme du samedi après-midi à la Douce Heure / Un petit tour en Fiat 500 (la Ferrari) / Apéritif de l’autre côté du RER B / Va falloir que je lui fasse de la place / J’adore cette chanson / Découvrir le concept du danceoké / Dernière sortie du club à Paris : trois quarts d’heure de musée et une heure trente de cache-cache dans le jardin / L’éclectisme des soirées à la coloc’ : un chasseur à moto et un étudiant en droit réalisateur de courts-métrages / Celle qui se trouve trop passionnée / Je n’ai pas les codes, il me faut des images / Participer au programme d’anniversaire de Juliette / Tous les ans, c’est la même chose : faudrait faire une étude sociologique dans la cave / Replanter mon jardin, comme un air d’été / Penser fort à la petite reine d’Angleterre (Tata t’aime, ma Mimi) / Cueillir des cerises : Je leur ai demandé de t’en laisser / On n’écrit pas de poème pour une ville qui en est un

D’après une idée de Mokamilla

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Douleur et gloire

Agé d’une soixantaine d’années, Salvador Mallo est un réalisateur madrilène renommé. Écrasé par des douleurs physiques et émotionnelles, il est en mal d’inspiration depuis la mort de sa mère et son opération du dos. Par curiosité et par nostalgie, il accepte la proposition de la Cinémathèque : une projection de Sabor, son plus grand succès, récemment restauré. C’est l’occasion pour le vieil homme de renouer avec Alberto, l’acteur principal, qu’il a perdu de vue depuis trente-deux ans.

Douleur et gloire est un drame crépusculaire qui met en scène un double d’Almodovar. Contrairement à son dernier long métrage, Julieta, il s’agit ici d’un film d’hommes, mais d’hommes vieillissants, de coqs déplumés qui ont perdu leurs forces mais non leur dignité et leurs désirs. Mallo renoue avec les hommes du passé : Alberto, avec lequel il était brouillé, Frederico, son ancien amant parti vivre en Argentine, mais aussi Eduardo, un jeune maçon auquel il avait appris à lire et à écrire lorsqu’il était enfant. Eduardo est la figure masculine par excellence : malgré son analphabétisme qui le soumet à l’enfant, il est plein de force, de jeunesse et de vigueur, véritable dieu grec, et éveille le petit Salvador au désir charnel. Il permet également l’intermédiaire entre les deux âges du réalisateur que l’on ne voit qu’enfant ou homme vieillissant. Le corps du vieil homme désire encore mais subit de nombreuses douleurs qui imposent au réalisateur un suivi régulier à l’hôpital. Pedro Almodovar manifeste une nouvelle fois son obsession pour le milieu médical mais il est ici dénué de toute fantaisie : une bonne nouvelle mais pas de guérison miracle (Parle avec elle ou La loi du désir). De même, l’institution religieuse est dépeinte dans toute sa rigueur et son conservatisme mais on observe, depuis Julieta, un phénomène d’épuration qui sied à la solennité du propos.

Douleur et gloire est un hommage aux inspirations de Pedro Almodovar. La figure de la mère, belle, digne et aimante est omniprésente : consciente d’être le sujet principal des films de son fils, elle s’exprime au nom de ses voisines, elles aussi mises en scène : « Elles n’aiment pas cela. » A Madrid, Mallo est un autre homme ; il vit dans un appartement-musée dans lequel sa mère n’aurait pas trouvé sa place, mais n’a pas rompu avec ses origines modestes. D’ailleurs Alberto, vivant en banlieue madrilène, semble faire le lien entre Madrid et le village des origines et entre le passé et le présent. Il est ainsi tout désigné pour jouer le rôle de Mallo dans la pièce L’Addiction. Almodovar enchâsse les récits : le théâtre dans le film mais aussi le film dans le film (Sabor). Il a beau utiliser les mêmes procédés (très semblables à La Mauvaise éducation), le maître espagnol nous surprend à chaque fois, mêlant époques différentes, réalité et fiction.

Dans un cadre coloré et graphique, Douleur et gloire concentre tout en les épurant les obsessions de Pedro Almodovar : le désir sans la sexualité, l’hôpital sans la guérison miracle, l’institution religieuse sans les abus sexuels ; toujours le lien entre passé et présent, la confusion entre réalité et fiction ; et surtout l’hommage aux arts du spectacle : les rapports entre les personnages semblent conditionnés par la relation triangulaire qu’ils entretiennent avec la création. Malgré le manque d’émotion qu’il dégage, un film épuré magistralement construit par un Almodovar fidèle à lui-même.

Pedro Almodovar. Douleur et gloire. 2019

Qui a peur de la mort ?

Dans une Afrique apocalyptique, Onyesonwu, fille du désert et enfant d’un viol, manifeste très jeune des dispositions pour la sorcellerie. Elève du sorcier Aro, elle entend bien déjouer le Destin inscrit dans le Grand Livre et faire accomplir la Prophétie pour libérer les Okekes du joug des Nurus.

Les gens craignent l’inconnu. Quelle meilleure manière de débarrasser quelqu’un de la peur de sa mort que de la lui montrer ?

Nnedi Okorafor plonge le lecteur dans une Afrique parallèle, quelque part entre la sorcellerie des traditions, celle dont on se sert pour ensorceler les vivants et les objets du quotidien (le « juju ») et la science-fiction, monde angoissant et inquiétant, ses propres lois et cet œil scrutateur et menaçant venu du futur, du monde de la mort. L’auteure se place du point de vue des opprimés : les Africains et leur lourd passé d’esclaves ; les femmes et leur soumission ancestrale aux hommes, à la fois méprisées (Eve la pécheresse) et craintes (le sang menstruel assimilé à une souillure diabolique) ; les Okekes, peuple africain soumis depuis des générations aux sanguinaires Nurus ; et enfin les Ewus, parias par excellence, êtres apatrides nés d’un métissage entre Okekes et Nurus, reconnaissables à leur teinte sable, la plupart du temps, fruit d’un viol. Onyesonwu est tout cela à la fois et pourtant elle est porteuse d’espoir : d’après la prophétie, c’est une sorcière Ewu qui mettra fin au massacre des Okekes par les Nurus. Commence alors une quête, un voyage de cinq mois dans le désert, direction l’Ouest pour mettre fin au conflit. Onyesonwu est accompagnée des trois jeunes filles qui ont accompli le Onzième Rite, l’excision, en même temps qu’elle : Luyu, Diti et Binta, mais aussi du mari de Diti, de Mwita, son fidèle compagnon, et de l’esprit des ancêtres. Tous feront des expériences qui marqueront leur vie et leur mort.

Aux non-adeptes de science-fiction, certains passages manqueront de sens, de clarté ou de logique (hormis celle du méchant qui paraît excessivement simpliste : « j’exterminerai votre peuple de la surface du globe ») mais c’est surtout une aventure humaine, féministe et mystique que propose l’auteure américaine. Le corps de la femme, qu’il perde son sang, qu’il soit excisé ou qu’il éprouve du plaisir, est placé au centre des relations filiales, amoureuses et amicales. Onyesonwu, héroïne puissante, fait l’expérience de la différence dans une Afrique désertique qui semblait avoir perdu tout espoir de paix.

Nnedi Okorafor. Qui a peur de la mort ? 2011

Roman lu dans le cadre du club Lecture de la Duchesse

Pietra viva

Léonor de Récondo saisit un moment de la vie du célèbre sculpteur italien du seizième siècle Michelangelo Buonarroti dit Michel-Ange. En réponse à la commande de Jules II, l’artiste se rend à Carrare, en Toscane, pour choisir les blocs de marbre qui serviront à la réalisation du tombeau du pape.

« C’est quoi le talent ? Michelangelo réfléchit. – C’est ce qu’on a en soi et qu’on se croit obligé d’exprimer. »

Léonor de Récondo nous donne accès à un Michel-Ange bouleversé, en pleine réflexion sur son rapport au monde, sur son art et sur le sens qu’il veut donner à sa création. Connu pour son orgueil, son arrogance et sa misanthropie, Michel-Ange est déstabilisé par des sentiments inhabituels qui le traversent. Au pied des montagnes de marbre, le sculpteur convoque le souvenir de sa mère, perdue lorsqu’il était enfant, et celui d’Andrea, un jeune moine rencontré dans son atelier de dissection pour qui il éprouvait des sentiments confus. Ce duo, la mère et le jeune homme, se juxtapose à la Pieta que le célèbre artiste vient de réaliser. L’auteure mêle avec délicatesse vie et œuvre de Michel-Ange.

Michel-Ange. Plafond de la chapelle Sixtine. Rome. 1508-1512. [Détail]

Léonor de Récondo saisit un moment de trouble, de basculement, et l’analyse finement. Son coup de force est d’insuffler des sentiments à cet artiste antipathique qui, au premier abord, paraît aussi froid que ses statues. En convoquant la figure de la mère et celle de l’amant, l’auteure crée un lien entre l’artiste, qui semblait s’être coupé du monde, et son entourage. Loin du pape et de Rome, ce sont les simples habitants de Carrare qui peuplent le roman : les carriers, leurs femmes et leurs enfants, et c’est auprès d’eux que Michel-Ange renaît. Séduit par la douce folie de Cavallino et la force fragile de Michele, le sculpteur semble retrouver de son humanité et son projet de tombeau pour le pape prend un tout autre sens. Réconcilié avec ses proches et ses souvenirs, c’est un nouvel artiste qui resurgit des montagnes.

« Dans celui-là, il y a quoi ? – Un homme qui se tord pour essayer de se dégager du marbre. Avec mon ciseau, j’enlève peu à peu la pierre. Je me rapproche de lui jusqu’à ce qu’il puisse en sortir. »

Plus que l’artiste, c’est l’homme dans toute sa complexité qui est dévoilé dans ce court roman ponctué de poèmes. Pietra viva est aussi un hymne à la matière d’où jaillit la création artistique : le travail des carriers, le choix des blocs, leurs veines et la blancheur des montagnes. Le maniement du ciseau de celui qui s’apprête à peindre le plafond d’une des plus belles chapelles du monde, est un acte de naissance par excellence.

Léonor de Récondo. Pietra viva. 2013

Cette lecture me permet de participer au défi de Madame lit sur le thème des villes européennes pour ce mois de mai : pour moi, Carrare en Toscane (Italie).

Avril #18

Participer à une réunion pour fixer les dates des prochaines réunions / Visiter l’atelier d’Eugène Delacroix / Ramassage au bois de Vincennes / Rencontrer une chercheuse en hémophilie / Partager un goûter zéro déchet / Faire un tour à la foire du trône avec quatre inconnus / Rencontrer PikPik Environnement avec des inconnus un peu moins inconnus / Découvrir le peintre danois Hammershoi / Un rayon de soleil très réaliste / Intimité domestique entre Vermeer et Hopper / Soirée crêpes improvisée / Expliquer la différence entre budget et rémunération / Une action soutenue par les parents / Suspendre nos activités pour raisons politiques / Le premier Olympia de Clara avec Juliette / Les deux sudistes (faut mettre une majuscule ?) / Marée de cœurs blancs pour C.L. / B.B. et une demie-Brigitte, les invités que l’on connaît déjà / Goûter un millefeuille au salon de thé chinois / Clôturer la correspondance avec Séverine Vidal / Sortir de ma zone de confort : science-fiction africaine sur fond de sorcellerie apocalyptique / Mais des fois, je craque : modeler un flamant rose-cupcake en pâte fimo et ajouter des paillettes / Après-midi surprise en forêt de Fontainebleau / Comme quand j’étais petite / Je te vois bien en princesse / Le choix des vacances d’été : hésiter entre Mont-Blanc et Verdon / Une drôle de semaine / Un drame à la BNF : déclenchement de cellule de veille / Un symbole qui part en fumée / Dîner de gaufres avec Pauline / Notre dernier goûter-jeux. Dilili à Paris / Visite guidée dans les collections du Moyen-Orient romain : Louise à l’histoire de l’art et Julie à la technique / Transformer une boucle d’oreille en bague / Une coccinelle en chocolat noir / Un herbier posé sur un tas de bois : mon quatrième album dédicacé par Benjamin L. / Distribuer des ballotins de Pâques made in FSE / Retrouver la Mimi et ses boucles brunes / Dîner avec Béa au Quarante / Recevoir un cadeau tout droit venu de NY / Souvenir d’une Piscine dans laquelle on ne peut se baigner / Tout remettre dans l’ordre chronologique

D’après une idée de Mokamilla

Premières lignes #64

Otis, un Américain, achète le manoir de Canterville malgré les nombreuses tentatives de dissuasion. Le château est réputé hanté : un fantôme joue des tours depuis des siècles à ceux qui osent troubler son repos. La famille Otis n’est pas de celle qu’on impressionne : moderne à souhait, elle fait la chasse à ce spectre venu d’un autre âge, à la domination révolue.

La clarté des planches et le choix des teintes donnent du charme à cette adaptation sans prétention du texte d’Oscar Wilde, tout en soulignant l’humour originel du récit.

Elléa Bird d’après Oscar Wilde. Le Fantôme de Canterville. 2018

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

De l’amour et autres démons

Je vis dans l’épouvante d’être vivant, avait-il déclaré un jour.

Alors qu’elle préparait sa fête d’anniversaire pour ses douze ans, la jeune Sierva Maria, fille unique du marquis de Casalduero, est mordue par un chien portant une lune blanche sur le front. Ayant voulu barrer la route de l’animal, trois esclaves ont succombé à leurs morsures. Quant à Sierva Maria, elle ne manifeste aucun symptôme de la rage.

Bottoni. Entrée en réclusion de Jeanne Le Ber. 1908

Inspiré par la découverte en 1942 du cadavre d’une recluse portant une chevelure de vingt-deux mètres de long, Garcia Marquez place son récit dans les Caraïbes du XVIIIe siècle. La jeune fille, délaissée par ses parents, grandit dans un milieu pauvre mais joyeux, parmi les esclaves noirs de la maisonnée. L’auteur narre le basculement de la vie de Sierva Maria depuis les gaies coutumes venues d’Afrique jusqu’aux rites exorcistes infligés par l’Inquisition. Alors que la petite ne semble pas avoir contracté la rage (une simple égratignure), tous s’acharnent à déceler le mal. Les médecins défilent chez le marquis jusqu’à ce que les prêtres s’en mêlent, alarmés par les maux infligés par les multiples traitements. La jeune fille contracte alors un mal-être physique assimilé à une forme de démence, une présence diabolique à exorciser. De la médecine à la religion, du mal physique au mal diabolique, Garcia Marquez fait basculer son récit (et la vie de son personnage) dans une atmosphère sensuelle et malsaine. Contrairement à la religieuse de Diderot, Sierva Maria ne se rebelle pas contre son enfermement injustifié mais n’en subit pas moins les perversions du couvent. La claustration aiguise la tension sexuelle de ces femmes frustrées, soumises, idéologiquement et administrativement, aux prêtres. La communauté se resserre contre celle qui porte en elle la marque du Diable (la morsure à la cheville) et celle de la féminité par excellence (la magnifique chevelure), pour l’ostraciser et l’exorciser.

Parce que les athées ne peuvent se passer des curés, dit Abrenuncio. Les patients nous confient leur corps mais non leur âme, et pour tenter de l’arracher à Dieu nous faisons le diable.

Sans pour autant dénoncer l’enfermement des femmes au XVIIIe siècle, Garcia Marquez oppose la vie à l’extérieur : la fête d’anniversaire, les jeux des esclaves, les achats au marché… à la vie à l’intérieur : la frustration, la jalousie, les relations perverses causées par la dénaturation de cette situation. Un brin voyeuriste, il éprouve toutefois un malin plaisir (et le lecteur aussi) à assister à la décadence et à la destruction des êtres les uns par les autres, sur fond de joyeuse confusion des sens et des mœurs.

Gabriel Garcia Marquez. De l’amour et autres démons. 1994