Premières lignes #71

Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl, deux étudiantes en médecine norvégiennes, proposent de combler une méconnaissance notoire en matière de sexe féminin perçue à travers leur entourage mais surtout par l’intermédiaire de leur blog à succès Underlivet. Pour répondre aux nombreuses questions des internautes, les deux jeunes femmes publient un texte qui se présente à la fois comme une réflexion sur les idées reçues et les non-dits mais aussi comme un manuel pratique. Un bon ouvrage de vulgarisation qui ne s’embarrasse pas de style (on est plus proche du blog que de l’essai) mais qui a le mérite de poser les bonnes questions, de donner des pistes de réponses et de réhabiliter le sexe féminin dominé par des siècles et des siècles de phallocratie.

Début 2005, nous lancions notre blog Underlivet. Nous n’étions pas certaines qu’il y ait un véritable besoin de nouvelles publications sur la santé sexuelle, le corps féminin et le sexe. Dans les médias on trouve aujourd’hui plus que jamais des informations sur la sexualité : le meilleur mais aussi le pire. Enfants et adolescents ont accès à Internet et l’utilisent dès leur plus jeune âge. Quand on a une question, le docteur Google est facile à consulter. Et puis n’est-on pas raisonnablement calé sur le sujet quand on a suivi les cours d’éducation sexuelle à l’école ? Nous ne savions pas non plus vraiment comment aborder le sujet. Un énième blog sur le sexe ? Encore des étudiantes en médecine naïves expliquant aux internautes qu’ils sont en bonne santé et que tout est normal chez eux ?

Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl. Les joies d’en bas. 2018

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

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Belle du seigneur

Les bottes, vigueur, gloire militaire, victoire du fort sur le faible, toute la gorillerie chérie ! Adorateurs de la nature et de sa sale loi que vous êtes tous, vous tous ! Mieux encore, pour cette païenne, les bottes évoquent la puissance sociale ! Oui le cavalier, c’est toujours un monsieur bien, un gentilhomme, un important de la tribu, en fin de compte un descendant des barons du Moyen-Age, un chevalier, un monté à cheval, un dépositaire de la force, un noble !

Milieu bourgeois de la Genève des années trente. Attablé au Ritz, Solal, sous-secrétaire de la Société des Nations, promet à Ariane, l’épouse d’Adrien, un de ses employés, de la séduire en moins de trois heures. C’est le début d’une histoire d’amour passionnée et destructrice.

La première partie du roman est peuplée de personnages drôles et ridicules qui gravitent autour du futur couple. Albert Cohen dépeint avec humour les travers du milieu bourgeois genevois pour qui tout n’est qu’apparence et bigoterie. Les parents adoptifs d’Adrien forment un couple décalé et ridicule qui fait pendant à la famille de Solal : une ribambelle de cousins, Juifs de Céphalonie, tous plus excentriques les uns que les autres. Adrien, quant à lui, a tout du mari trompé des pièces de boulevard : haut fonctionnaire feignant, trop tendre, trop faible, désireux d’afficher son ascension sociale. Le futur couple semble hors du temps : Solal, prince chevalier et Ariane, belle oisive. La transcription des flux de conscience permet de mieux comprendre ces personnages qui se prennent pour des héros de roman, l’un par cynisme, l’autre par ennui. Solal séduit Ariane par des moyens qu’il déteste : « des babouineries de gorille » les appelle-t-il, et semble poursuivre son entreprise, guidé par une pulsion autodestructrice, afin d’asseoir sa théorie sur la fausseté et la vanité de l’amour. Ariane, quant à elle, se rêve en princesse de contes de fées, multipliant les bains, les essayages de robes et les dialogues devant son miroir, toute dévouée à son seigneur.

La seconde partie du roman commence avec la formation du couple d’élite. Solal a fait enlever Ariane et les deux amoureux peuvent enfin vivre au grand jour. Sur fond de montée de l’antisémitisme (Hitler est au pouvoir depuis deux ans), Cohen développe l’expression du sentiment amoureux de ses deux personnages et parvient à faire ressentir au lecteur exaspération et écœurement. Alors que la première partie était drôle, bruyante et relevée, la seconde, qui commence avec la formation du couple et qui coïncide avec le début de la décadence de Solal, est plus lente, plus mièvre, désespérée. Coup de maître remarquable, grâce à un style oral, rapide, poétique et rythmé, et l’insertion des flux de conscience, Albert Cohen parvient à mimer l’isolement du couple, son fourvoiement et l’ennui qui monte. Solal et Ariane, bien qu’ils n’aient pas tout à fait la même vision de l’amour, s’enferment dans une conception figée et romanesque qui ne laisse pas de place au naturel et au réel et qui, sans issue, ne peut conduire qu’à la tragédie.

Par l’intermédiaire de Solal, Albert Cohen glisse de fines (et désabusées) analyses psychologiques sur le mécanisme de la séduction et la construction du sentiment amoureux. Solal, fier et écœuré de sa propre beauté, à la fois exploite et dénonce la vénération de la force qui, selon lui, attache la femme à l’homme. Belle du seigneur est un contre-hommage à la littérature des XVIIe et XVIIIe siècle (ou du moins la preuve qu’elle ne fonctionne plus au XXe siècle), un anti-manuel d’amour, une histoire belle et exaspérante à la fois, une histoire d’erreurs plus que d’amour, servie par un style remarquable.

Albert Cohen. Belle du seigneur. 1968

Roman relu dans le cadre du Club Lecture de la Duchesse

Cette lecture me permet également de participer au défi de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

Challenge

Septembre #21

Partir en week-end juste avant la rentrée / Découvrir une ville tout de béton reconstruite / Visiter un appartement-témoin / A Paris, pour ce prix-là… / Louer une chambre vintage / Retrouver une amie six ans plus tard / Emporter une bouture et la regarder prendre racine / Délaisser la salle de sport / Faire un cours d’essai / Mantra en clôture de séance / Se retrouver à la croisée / Fixer un nouveau rendez-vous / La rentrée des associations sportives le 9 / S’offrir une petite bouffée d’adrénaline / Vivre la Révolution aux côtés de Marie-Antoinette / Demander des nouvelles du Lapinou (lequel ?) / Guetter la rentrée littéraire / Multiplier les ateliers / Soirée improvisée aux fêtes de Loire / Revoir tout le monde / Organiser mon programme de cinéma / Dépenser / Reprendre le sport du dimanche matin avec Jessica / Continuer la couture (prendre une décision) / Revoir une randonneuse de Chamonix et se perdre en forêt / Du kayak sur la Marne / Visiter Vaux-le Vicomte aux chandelles / Se rabattre sur un sandwich / Recevoir des cadeaux-souvenirs de vacances / Redécouvrir des trésors du tombeau de Toutânkhamon (et ne jamais savoir comment l’orthographier) / Le dernier feu d’artifice de l’été / Réunion autour d’un scénario un peu particulier / Relire Belle du Seigneur en cinq jours / En parler chez Juliette autour d’un mille-feuille/mille-pages fait maison / Une amitié féminine / De jolies portraits de femmes / Toujours du couvent au mariage / Un week-end à New-York qui ne se passe pas comme prévu / Des envies d’autre chose / Beaucoup beaucoup de mal à s’y remettre / Participer à une journée de l’élégance haute en couleurs / Bourrage d’urne / Revoir un Stanley Kubrick qui a fait polémique / Sauver et réparer une chaise longue pour l’été prochain / Expéditions en magasins de bricolage / En manque d’électricité / Penser à la Mimi / Son premier voyage en train / Réserver six spectacles au théâtre / Remplir mon agenda / Organiser le prochain séjour à La Rochelle / Supposer que Rennes sera encore reportée…

D’après une idée de Mokamilla

Premières lignes #70

C’est presque toujours un destin secret qui règle le sort des choses visibles et publiques : presque tous les évènements mondiaux sont le reflet de conflits intimes.

Stefan Zweig fait le portrait d’une des plus grandes reines de France. Adolescente envoyée à la cour de France, jeune femme frivole, mère aimante, bouc-émissaire du peuple, Marie-Antoinette a de très nombreuses facettes. L’auteur autrichien révèle sa jeunesse volée, les difficultés de son ménage avec Louis XVI, les fêtes et les jeux à Trianon, la naissance des enfants, le grand amour pour le comte suédois Axel de Fersen, les abus et les tromperies et s’attarde sur la période révolutionnaire. Personne ordinaire rencontrant une destinée exceptionnelle, Marie-Antoinette a su évoluer d’égérie de la mode à parangon de dignité. En fin psychologue, Zweig propose un beau portrait de femme, à la fois sublime et sotte, attisant la haine du peuple, tout en nuances et en paradoxes.

Elisabeth Vigée-Lebrun. Marie-Antoinette à la rose. 1783. Huile sur toile. Château de Versailles.

Pendant des siècles, sur d’innombrables champs de bataille allemands, italiens et flamands, les Habsbourgs et les Bourbons se sont disputés jusqu’à épuisement l’hégémonie de l’Europe. Enfin, les vieux rivaux reconnaissent que leur jalousie insatiable n’a fait que frayer la voie à d’autres maisons régnantes ; déjà, de l’île anglaise, un peuple hérétique tend la main vers l’empire du monde ; déjà la marche protestante de Brandebourg devient un puissant royaume ; déjà la Russie à demi païenne s’apprête à étendre sa sphère à l’infini : ne vaudrait-il pas mieux faire la paix, finissent de se demander – trop tard, comme toujours – les souverains et leurs diplomates, que de renouveler sans cesse le jeu fatal de la guerre, pour le grand profit de mécréants et de parvenus ? Choiseul, ministre de Louis XV, Kaunitz, conseiller de Marie-Thérèse, concluent une alliance ; et afin qu’elle s’avère durable et ne soit pas un simple temps d’arrêt entre deux guerres, ils proposent d’unir, par les liens du sang, la dynastie des Bourbons à celle des Habsbourgs.

Stefan Zweig. Marie-Antoinette. 1933

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L’amour est aveugle

Accordeur de génie, Brodie est employé chez Channon, un fabricant de pianos reconnu. Lorsque son patron lui propose un poste dans sa filiale à Paris, c’est l’occasion pour le jeune homme de quitter l’ennui de son Ecosse natale. Arrivé dans la capitale française au tournant du XXe siècle, Brodie devient très vite indispensable au pianiste de renom John Kilbarron, le suit dans ses tournées à travers l’Europe et tombe éperdument amoureux de la cantatrice Lika, compagne de ce dernier.

Le mot « fébrilité » ne convenait pas, non. Il ressentait plutôt l’imminence d’un bouleversement, en bien ou en mal. Une « fébrimminence », s’il pouvait oser ce néologisme.

William Boyd fait voyager le lecteur de l’Ecosse aux îles Andaman au large de l’Inde, en passant par la Russie, pays d’origine de la belle Lika. Entre musique et amour, l’auteur nous fait vivre un drame passionnel d’une grande intensité. C’est d’abord l’amour pour la musique qui rassemble les accordeurs écossais, la cantatrice russe et les jumeaux irlandais. Boyd nous dévoile les astucieuses techniques d’accordage de Brodie et nous fait entrer à l’intérieur même de l’instrument. C’est ensuite l’amour immédiat entre Brodie et Lika. C’est aussi le lien malsain qui relie John Kilbarron à son frère Malachi. C’est enfin le goût destructeur du pianiste pour l’alcool. Tous musiciens mais tous différents, représentatifs d’un certain type de personnage : le jeune premier, l’artiste, la femme fatale et le manipulateur. Alors que l’idylle commence tout en légèreté au nez et à la barbe de John Kilbarron (la seule préoccupation des amants est d’imaginer des astuces pour se retrouver), la seconde partie du roman narre une traque à mort à travers l’Europe, d’Edimbourg à Biarritz en passant par Trieste.

C’est un discours romantique et tragique sur l’échec de l’amour et l’aveuglement des amants mais aussi une plongée passionnante dans l’Europe des pianistes du début du XXe siècle, bien rythmée et bien conçue, qui joue si bien avec les émotions du lecteur.

William Boyd. L’amour est aveugle. 2019

La maison aux esprits

Ils se découvraient pour la première fois et n’avaient rien à se dire. La lune parcourut tout l’horizon sans qu’ils s’en aperçussent, occupés qu’ils étaient à explorer leur plus secrète intimité, à insatiablement se glisser dans la peau l’un de l’autre.

Dans un pays qui ressemble au Chili, Esteban Garcia construit son monde à la force de ses bras et de son caractère. Entre l’exploitation agricole des Trois Maria et les activités à la capitale, les lignées bâtarde et légitime issues du patriarche nouent des relations d’amour, de haine et de violence sous l’œil bienveillant des esprits ancestraux mais dans un contexte politique de plus en plus oppressant.

Alfred Agache. Les Parques (ou Moires). Palais des beaux-arts de Lille. 1882

Isabel Allende, petite cousine du Président, romance la situation politique du Chili qui lui a valu de se réfugier au Venezuela suite au coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973. L’ancien monde, peuplé d’esprits, qui rappelle sans peine le réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez, laisse place à un monde moderne privé de fantaisie, terre-à-terre et violent. Allende accompagne cette transition d’épisodes drôles et cocasses qui donnent un souffle joyeux au pesant contexte politique : la tête de Nivea oubliée dans un carton pendant un demi-siècle, l’élevage de chinchillas de Jean de Satigny, sans oublier les détails inexplicables qui font le charme du réalisme magique comme la chevelure verte d’Alba, héritée de sa tante Rosa. Clara, la clairvoyante matriarche, traverse son époque avec distraction tandis que ses enfants et petits-enfants rêvent de changer leur pays. Tous pourtant vivent des émotions puissantes : un amour indestructible unit des couples que tout oppose et des haines ancestrales divisent des familles générations après générations.

Elle me divertissait beaucoup. Je pouvais l’apprécier à sa juste valeur, car, à force de tant rencontrer l’ambition dans la glace quand je me rasais le matin, j’avais fini par savoir la reconnaître quand je la rencontrais chez les autres.

La maison aux esprits met en scène les classiques combats entre Eros et Thanatos, entre les pauvres et les riches, entre les idéalistes et les conservateurs, combats dans lesquels les morts semblent aussi puissants que les vivants. Malgré le contexte historique très présent, surtout dans la deuxième partie du roman, Allende inscrit l’histoire de trois générations dans un temps cyclique qui permet de prendre de la hauteur sur les évènements comme en témoignent les malédictions ancestrales, les viols répétés, les frises animalières infinies de Rosa, Clara et Blanca… Et cette épopée se déroule sous l’œil des trois sœurs Mora, invocatrices d’esprits et prédicatrices d’avenir, Moires du nouveau monde qui filent le temps et fixent les destinées.

Isabel Allende. La maison aux esprits. 1982

 

Premières lignes #69

Pour la cohésion de la communauté, on place la sérénité, l’entente, au-dessus du vrai.

Le narrateur voyage régulièrement en Chine pour ses affaires commerciales. Il aime se rendre dans les sous-sols du Grand-Hôtel pour discuter avec la curieuse Madame Ming qui se vante d’avoir dix enfants. Le narrateur s’étonne de cette importante progéniture dans un pays qui impose l’enfant unique mais Madame Ming manie si bien les mots que le jeune homme renonce à distinguer vérité et mensonge.

Ce conte philosophique nous plonge dans une fiction poétique scandée par les sages préceptes de Confucius. Un joli moment suspendu entre réalité et fiction, mensonge et vérité.

Estampe chinoise du XVIIIe siècle représentant le philosophe Confucius (551-479 av. J.-C.). Josse/Leemage

La Chine, c’est un secret plus qu’un pays. Madame Ming, l’oeil pointu, le chignon moiré, le dos raidi sur son tabouret, me lança un jour, à moi, l’Européen de passage : « Nous naissons frères par la nature et devenons distincts par l’éducation. » Elle avait raison… Même si je la parcourais, la Chine m’échappait. A chacun de mes voyages, son sol s’étendait, son histoire s’évaporait, je perdais mes jalons sans en gagner de nouveaux ; malgré mes progrès en cantonais, en dépit de mes lectures, quoique je multipliasse les contrats commerciaux avec ses habitants, la Chine reculait à mesure que j’avançais, tel l’horizon. « Au lieu de se plaindre de l’obscurité, mieux vaut allumer la lumière », affirma Madame Ming.

Eric-Emmanuel Schmitt. Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus. 2012

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