Premières lignes #40

Rebecca Dautremer provoque une rencontre entre le lecteur et deux personnages observateurs qui déambulent à travers la ville endormie de la Belle au Bois dormant. Tout est calme, le temps est arrêté. A une époque où tout passe et tout lasse, l’illustratrice suspend les mouvements des habitants du Bois, une ville intemporelle et universelle qui, loin d’imiter la mort, respire la tranquillité du repos. Dautremer soigne la légèreté des poses et le détail : une affiche de cirque, une main qui pend d’une fenêtre, des fleurs fanées, des feuilles mortes… avec le souci du photographe qui capte l’attitude du corps qui se relâche.

Le Bois dormait est un magnifique album, coloré et poétique, qui réjouit les yeux et donne des envies enchantées de lâcher-prise.

Rebecca Dautremer. Le Bois dormait. 2016

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

 

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Point cardinal

Est-il possible de connaître si peu quelqu’un avec qui l’on a toujours vécu ?

Chaque samedi, Laurent se rend au Zanzibar et se transforme en Mathilda : perruque, maquillage, robe en soie, talons hauts. Laurent le sait : les virées au Zanzi ne sont pas un jeu mais un besoin. Le samedi soir, il quitte son rôle pour être enfin elle-même : la femme qu’il a toujours été. Lorsque Solange, sa femme, le surprend, il n’est plus question de se cacher. Laurent a bien l’intention de faire éclater aux yeux du monde (sa femme, ses deux enfants, les voisins et les collègues en premier lieu) la femme qu’il est au fond d’elle-même.

Point cardinal est l’histoire d’un être né dans le mauvais corps, qui se bat pour sauver les apparences jusqu’à ce que la lutte soit synonyme d’autodestruction. Lorsque Solange surprend son mari, Laurent doit devenir pleinement femme ou disparaître. Le lecteur rencontre Laurent au moment où son combat ne peut plus se résumer au travestissement du samedi : la quête identitaire de Laurent devient plus intime, plus profonde, une question de vie ou de mort jusqu’à atteindre le point cardinal. Bien qu’il se sente mari et père, du plus loin qu’il s’en souvienne, Laurent a toujours été une femme. Et il l’affirme devant sa famille réunie. Point cardinal raconte le courage d’être soi mais aussi celui d’accepter l’autre. Léonor de Récondo se place du point de vue des différents membres de la famille Duthillac. Solange cherche désespérément à comprendre ce qui lui a échappé, s’interroge sur sa vie commune avec son mari et déplore l’ébranlement de l’édifice familial qu’elle a construit avec fierté. Claire fait preuve d’un courage exemplaire. Quant à Thomas, son frère aîné, alternant silences et propos agressifs, il prend la fuite et s’éloigne d’un père qui s’affirme.

C’est avec beaucoup de délicatesse que Léonor de Récondo narre la transformation de Laurent en Lauren. Comme dans Amours, son précédent roman, on retrouve une infinie tendresse envers des personnages pétris de forces et de faiblesses. Récondo traite avec beaucoup de pudeur un sujet encore tabou. Le voyeurisme, ce n’est pas l’auteure qui le prend à sa charge mais des personnages qui appartiennent à l’entourage de Laurent. Solange se renseigne sur l’opération de changement de sexe. Quant à Victor et Solène, ils se plaisent à observer et commenter la transformation de leur voisin et, confondant identité et sexualité, l’accusent de ne pas assumer son attirance pour les hommes. Guidé par l’auteure, le lecteur vit auprès de Laurent l’euphorie de la délivrance. L’écriture accompagne savamment cette mutation en passant très subtilement du il au elle. Une lecture délicate sur un thème complexe, dans le sillage de Laurent, enfin « prêt à être prête ».

Léonor de Récondo. Point cardinal. 2017

Premières lignes #39

Dans ce deuxième volume, lu d’une traite, avec avidité, comme on lit un roman policier, Elena Ferrante fait grandir ses deux héroïnes napolitaines. Elle s’attaque à une période difficile : l’adolescence. Alors que Lila commence une vie commune avec un mari qui la répugne, Elena poursuit ses études et, après l’obtention de son baccalauréat, quitte Naples pour Pise. Les deux jeunes filles se retrouvent l’été et, autour d’elles, gravitent les jeunes gens du quartier. Leur relation alterne entre fusion et séparation.

Elena est narratrice et observatrice d’un peuple qui, en même temps, s’embourbe et rejette la misère, celle d’un quartier qu’elle aime et renie. Quant à Lila, toujours aussi complexe, elle agace et émeut à la fois ; elle se débat entre ses pulsions, écartelée entre le désir de n’être rien et celui d’être tout, le désir de faire éclater son être et celui de s’anéantir. Le vœu de s’en sortir ne suffit pas pour enrailler la violence des origines. Dans Le Nouveau nom, on cogne toujours avec les poings mais on se fait aussi des coups bas, appâtés par le gain. Et le cloisonnement des conditions sociales saute à la figure, au cœur d’une ville et d’une époque que le lecteur apprend à mieux connaître.

Bord de mer napolitain

Au printemps 1966, Lila, dans un état de grande fébrilité, me confia une boîte en métal contenant huit cahiers. Elle me dit qu’elle ne pouvait plus les garder chez elle car elle craignait que son mari ne les lise. J’emportai la boîte sans faire de commentaires, tout juste quelques remarques ironiques sur la quantité de ficelle qu’elle avait utilisée pour la fermer. A cette époque nous étions en très mauvais termes, mais on aurait dit que j’étais la seule à le penser. Les rares fois où nous nous voyions elle n’exprimait nulle gêne, elle était affectueuse et pas une parole hostile ne lui échappait.

Elena Ferrante. L’amie prodigieuse. II, Le Nouveau nom. 2016

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Janvier #3

Un trio gagnant / Une nuit dans les couloirs du RER / Exercer sa créativité (des petits cadres en crochet) / Faire du 37 l’été et du 38 l’hiver / Hésiter entre plusieurs challenges Lecture / Porter le prénom d’une tempête fâchée / Un attrape-rêves qui éloigne les cauchemars / Des moules-frites au coin du feu / Offrir un cadeau immatériel sur le thème du cinéma / Dommage que le musée Ghibli soit à Tokyo, ça fait loin quand même / Les réunions de famille ou la pression sociale exacerbée / Noël après noël : un sapin de biscuits saveur pain d’épices / Une rencontre inquiétante au bout de ma rue / Quand certaines femmes jouent contre leur camp / Est-ce que les Hommes sont les seuls animaux à avoir le sens de l’humour ? / Assister à une troisième Pluie d’été / Bouder les soldes / Cuisiner entre amies, un repas de famille / Attendre une heure pour des pancakes australo-canadiens / Recevoir selon ses besoins et donner selon ses moyens / Échanger un parapluie contre une ceinture jaune de karaté / Rencontrer Romain, parvis gare de Lyon Part-Dieu, sortie Rhône / Un parcours touristique à Lyon sous la pluie / Les aléas du T4 / Le quai des adieux / Visiter une section mode qui donne envie d’apprendre à coudre / Une montée des eaux menaçante / Traverser l’exposition sur les dessins de Degas / Assister à la représentation des Noces de Figaro en petit comité / Envie d’une box DIY / Aller quatre fois au cinéma en dix jours / Attendre avec Marguerite le retour de Robert / Chanter fort et faux / Appeler Elsa pour faire un bonhomme de neige / Recevoir un pendentif Art Déco de la part d’Emma et Chloé / Tu remercieras Brigitte / Finir avec regret un roman adoré / Lire des récits sur le thème de la transidentité / A vos risques et périls, suspendre la signature / Des journalistes en herbe / Une demande de remboursement qui ressemble à une tirade de tragédie classique / Réserver un aller-retour dans le Tyrol

D’après une idée de Mokamilla

Lyon Presqu’île

Arrivée matinale à la gare de Lyon Part-Dieu. A dix heures tapantes, j’attends Juliette, Lyonnaise pour six mois, sur le parvis sortie Rhône et je rencontre Romain, un jeune Lyonnais qui a confondu mon manteau La Redoute avec une pièce haut-de-gamme. Après ce moment quelque peu surnaturel, je retrouve Juliette qui, guide touristique en poche, me propose une visite de la ville. Nous voilà enchaînant tram + métro + funiculaire jusqu’à nous retrouver en haut de la colline qui travaille sur laquelle se sont retranchés les canuts d’autrefois, faute d’habitations adaptées en bord de Saône. Aujourd’hui, c’est un quartier branché, entre petites boutiques et ruelles pavées. En descendant, deux jeunes hommes nous ont proposé d’échanger nos parapluies contre leurs ceintures de karaté mais, vu la couleur des ceintures et la pluie qui tombait, ça ne valait pas.

En bas de la butte, Lyon regorge de jolies places illuminées. Juliette me fait découvrir la place de l’Hôtel de Ville et le musée des Beaux-Arts qui accueille actuellement l’exposition Los Modernos autour des figures tutélaires de Diego Rivera et Frida Khalo. Qui dit week-end lyonnais, dit gastronomie (entre temps nous venions d’apprendre la mort du chef Paul Bocuse). Nous voilà donc installées dans un bouchon traditionnel (j’ai eu du mal à comprendre que le bouchon était, non pas un plat typique, mais un lieu). J’ai choisi salade paysanne + quenelle de brochet tandis que Juliette a opté pour gratin + saucisson chaud. Dans les deux cas, ça cale bien. Le digestif offert par la maison est bien passé.

Après une pause thé chez Juliette dans le quartier Etats-Unis, nous nous rendons au cinéma Lumière qui propose un hommage à Danielle Darrieux. Le Bal de Max Ophuls, ça me dit quelque chose… Ce ne serait pas l’adaptation d’une nouvelle d’Irène Némirovsky que j’ai lue récemment ? Je raconte ce dont je me souviens à Juliette. Oups, c’était bien cette histoire-là mais en version moins cruelle, plutôt morale familiale tout-finit-bien-à-la-fin. Entre la sortie du cinéma et la réservation au restaurant russe, nous avons une bonne heure pour nous balader dans les ruelles du Vieux Lyon, lorgner sur la carte des restaurants étoilés dans lesquels nous n’irons jamais et emprunter les traboules, ces venelles entre deux maisons qui permettaient de desservir plus aisément les ensembles de bâtiments. Avec Lénine au-dessus de la tête et re-digestif offert après le repas, le trajet du retour nous a bizarrement paru moins pluvieux et moins froid.

Le lendemain, nous avons visité les vestiges des théâtres gallo-romains (c’est ici que se déroulent les Nuits de Fourvière, cela doit être fabuleux !) ainsi que la basilique Notre-Dame-de-Fourvière (qui ressemble, avec ses quatre pattes évasées, à un éléphant à l’envers) tout en haut de la colline qui prie. Au brunch de L’Epicerie dans le huitième arrondissement, nous avons déjeuné auprès d’une famille réunie en ce dimanche midi qui respirait la joie de vivre et le bonheur d’être ensemble, joli portrait. On a tenté de reconstituer l’arbre généalogique, sans succès.

L’Institut Lumière n’est pas très loin d’ici et la visite du musée, qui se situe dans la villa de la famille Lumière en face de l’usine de photographie (aujourd’hui, ce qui l’en reste a été transformé en salle de projection), nous plonge au tout début du cinéma. Les inventions des Lumière sont exposées (ils ont déposé près de deux cents brevets !) et nombre de leurs films tournent en boucle dans les différentes salles du musée. Ce parcours est aussi la visite d’une demeure majestueuse de la fin du XIXe siècle, surnommée « le château ». On a adoré le Jardin d’hiver qui rappelle l’ambiance des romans sous le Second Empire et la chambre d’Antoine (le père) au premier étage. Il pleut toujours, nous assistons donc à un second hommage à Danielle Darrieux. On retrouve le guichetier hipster de la veille : tatouage, petit chignon, barbe, ça ne va pas à tout le monde mais sur lui, on aime bien. Le Plaisir est composé de trois adaptations de nouvelles de Maupassant. L’actrice a bien grandi (elle avait quatorze ans dans Le Bal) mais le film est, à mon goût, un peu moins réussi que celui de la veille. Mais bon Max Ophuls + Maupassant + Danielle Darrieux, ça passe.

Retour à la gare grouillante de Lyon Part-Dieu où tous se font leurs adieux du dimanche soir avant d’embarquer et de démarrer une nouvelle semaine. Et pour moi, un trajet rendu agréable par la satisfaction d’un week-end humide mais riche en découvertes et en émotions.

Premières lignes #38

En apparence, Marguerite est une jeune femme comme les autres : elle a un joli appartement, un amoureux gentil et un travail intéressant. Sa différence est tenue, presque invisible : Marguerite a beaucoup de mal à supporter le bruit et l’agitation sociale autour d’elle. Consciente de ses difficultés, la jeune femme part à la quête d’elle-même, lit, se renseigne, consulte, fait des rencontres et se libère peu à peu…

L’autrice-dessinatrice-narratrice de ce roman graphique inspiré de faits réels n’est autre que la libraire de Marguerite, témoin de ses recherches. Entre observatrice et confidente, Mademoiselle Caroline a suivi les pas de la lectrice assidue. Le jeu de couleurs très significatif (du rouge sur fond noir symbolisant les agressions extérieures jusqu’aux couleurs éclatantes de la libération) permet de retracer, sobre et touchante, la rencontre de Marguerite avec elle-même.

Qui, au cours de cette lecture drôle et émouvante qui pointe une difficulté mal connue, ne s’est pas dit : « Mais c’est moi, ça. » ?

Mademoiselle Caroline et Julie Dachez. La différence invisible. 2016

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Lettres de la religieuse portugaise

Je vous conjure de me dire pourquoi vous vous êtes attaché à m’enchanter comme vous avez fait, puisque vous saviez bien que vous deviez m’abandonner ? Et pourquoi avez-vous été si acharné à me rendre malheureuse ? Que ne me laissiez-vous en repos dans mon cloître ?

Mystère que ces cinq lettres d’amour (à ne pas confondre avec les lettres galantes, écrites pour être lues en public) parues en 1669 : Sont-elles authentiques ? Sont-elles fictives ? Une manigance de la part de Guilleragues, se présentant comme traducteur, pour accéder à la charge de secrétaire ordinaire du cabinet du roi ? Une véritable correspondance entre Mariana da Costa Alcoforado, une religieuse portugaise, et le comte de Chamilly, un officier français ?

Malgré les incertitudes quant à leur origine, ces lettres n’en sont pas moins un chef d’œuvre de la littérature amoureuse du dix-septième siècle. A l’instar de Phèdre, Mariane ressent un froid intense et une chaleur brûlante. Elle se remémore les instants passés auprès de son amant, déplore son malheur présent et ne voit dans l’avenir que folie et mort. La jeune religieuse souffre d’abandon et de trahison. Ces sentiments puissants sont cause qu’elle déraisonne et hurle sa passion. L’amant français est destinataire de ces mots tendres et violents, sages et fous. Dans l’enceinte du cloître, lieu de calme et de paix qui, à la fois, protège des tourments de la vie séculière et ne permet pas de distraire son attention, Mariane écrit à l’homme qui a franchi l’enceinte sacrée. L’amour profane est entré dans ce lieu consacré à l’amour de Dieu et les lettres agissent comme un lien entre ces deux mondes. A la lecture des quatre premières lettres, on oublie le destinataire, relégué. L’adresse à l’officier français semble un prétexte à l’implosion de la religieuse, facilitée par l’écriture. Les mots transcrivent les sentiments mais les déforment aussi. Mariane en est consciente et déplore que le langage ne puisse refléter la profondeur de sa passion. Dans la cinquième lettre, l’amant semble plus vivant, on a de ses nouvelles et on lui renvoie tous les effets qui ont un lien avec lui. C’est la mort de la passion, le calme après la tempête, la victoire de la raison, le désespoir sage, la résignation malheureuse.

Les Lettres de la religieuse portugaise sont un chemin de soi vers soi, un travail de deuil épuisant mais salutaire depuis le déni jusqu’à l’acceptation en passant par les éprouvantes manifestations physiques qui accompagnent la dépression.

Le langage classique séduit encore les oreilles du lecteur contemporain et la féminisation des pronoms a un étonnant écho sur nos préoccupations actuelles. La compassion éprouvée témoigne bien du charme indémodable de l’art épistolaire et de l’expression de l’amour.

Lettres de la religieuse portugaise. 1669

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Recueil lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !