Le train des enfants

En 1946, Amerigo quitte Naples pour passer quelques mois dans une famille plus prospère du nord de l’Italie. De nombreux enfants ont, de la même manière, bénéficié de cette opération du parti communiste italien vouée à arracher les plus jeunes à la faim et à la pauvreté. Amerigo quitte sa mère Antonietta et son quartier à regret mais il découvrira à Modène la musique et la joie de ne manquer de rien.

Viola Ardone raconte le séjour d’Amerigo en Italie du nord, son retour à Naples et un épisode marquant de sa vie près de cinquante plus tard. Elle raconte surtout le déchirement d’un très jeune garçon entre ses origines modestes et sa famille d’adoption qui lui ouvre le champ des possibles. Amerigo est attaché à Naples : on découvre avec lui son quartier, pauvre mais chaleureux, le basso de sa mère, ses voisines, la Jacasse, la Royale et les petits trafics en tout genre. Amerigo et Tommasino gagnent quelques sous en faisant passer des rats teints pour des hamsters et en ramassant, lavant, raccommodant et revendant de vieux chiffons au marché. Puis les deux jeunes garçons, avec beaucoup d’autres, sous le contrôle de Maddalena, prennent le train jusqu’à Bologne et sont répartis dans leurs familles d’accueil. Amerigo découvre les joies de la famille, une vie simple, rurale, mais prospère. Il fait d’importants progrès à l’école et surtout se découvre une passion pour la musique.

L’après-midi à l’atelier, alors qu’on cirait un piano qu’on devait rendre, Alcide m’avait dit que les enfants méchants ça n’existe pas. C’est que des préjugés. Les préjugés, c’est quand tu penses quelque chose avant même de la penser parce que quelqu’un te l’a mise dans la cervelle et qu’elle y est restée bien plantée. Il a dit que c’est comme une sorte d’ignorance, et que tout le monde, pas seulement mes camarades d’école, doit faire attention à ne pas penser avec des préjugés.

Viola Ardone explore l’attachement aux lieux de l’enfance. Les chaussures usées, trop petites, qui font mal, ou au contraire les chaussures neuves qui comptent deux points dans les jeux d’enfance d’Amerigo, apparaissent comme un leitmotiv tout au long du récit. Impossible de ne pas penser à Lila la cordonnière et créatrice de chaussures napolitaine de L’amie prodigieuse. Dans Le train des enfants comme dans la tétralogie d’Elena Ferrante, on retrouve d’ailleurs les mêmes liens paradoxaux entre ceux qui restent et ceux qui partent. En 1946, on entendait ces chants communistes que fredonnent encore nos grands-mères d’aujourd’hui : Bella Ciao, Bundiera rossa… Et on circule dans les ruelles de Naples jusqu’au basso d’Antonietta, cette femme forte, cette mère célibataire qui a voulu donner une chance à son fils mais n’a jamais su ni lui manifester son amour ni le rassurer (« Ca pousse, la mauvaise herbe »). Car Le train des enfants, c’est aussi l’histoire d’un amour qui ne s’est pas rencontré.

Vue sur le golfe de Naples et le Vésuve

En 1946, Amerigo n’a que huit ans. Viola Ardone a décidé de lui donner la parole et s’exprime à hauteur d’enfant. Amerigo a l’esprit vif ; il a un regard tantôt naïf tantôt acerbe sur les adultes. Il sait qu’il doit quitter le basso lorsqu’Antonietta s’enferme avec Forte-Tête pour travailler, compare les camarades du Parti de Maddalena à ses camarades de classe et s’amuse de la moustache de la Royale. Certaines expressions enfantines rendent le texte amusant et charmant : « ma maman Antonietta », « personne ne naît avec la science en infusion », « je suis triste dans mon ventre ». Dans la dernière partie du récit, le regard de l’homme adulte sur son passé et l’enfant qu’il a été apporte une autre dimension au roman. Même si l’épilogue est prévisible, il ouvre une infinité de questionnements que l’on retrouve souvent dans la littérature italienne mais aussi dans le cinéma espagnol de Pedro Almodovar : l’attachement aux origines, les liens du cœur, l’amour maternel, le don de soi. Un beau roman à la fois drôle et mélancolique sur un épisode méconnu de l’histoire italienne.

Viola Ardone. Le train des enfants. 2021

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Premières lignes #86

Julie Légère, Elsa Whyte et Laura Pérez nous invitent à une « initiation à notre histoire et nos savoirs ». Utilisant la première personne du pluriel, elles s’adressent à nous, leurs sœurs, et dressent l’histoire de la sorcellerie depuis les sorcières des religions antiques jusqu’aux sorcières modernes telles Hermione Granger et Willow Rosenberg, en passant par les terribles chasses aux sorcières du Moyen-Age.

Secrets de sorcières est un bel album, pratique et théorique, mêlant réalité et fiction, qui rend hommage aux femmes. Il crée des liens entre la magie et la terre, la lutte féministe et la protection de l’environnement dans une belle harmonie et sous l’œil bienveillant de l’astre lunaire.

Le récit poétique d’une réhabilitation et d’une réconciliation à la fois douce et militante.

Chère sœur, si ce livre est en ta possession, cela signifie qu’il est temps pour toi de commencer ton apprentissage. Tu as dû percevoir une partie de tes pouvoirs ; ce manuel t’apprendra à les développer et à les canaliser. Mais sans savoir, le pouvoir est bien peu de chose. Ces pages t’expliqueront tout ce que tu dois connaître sur nous, tes sœurs, et sur celles qui nous ont précédées.

A l’image de l’histoire, les contes ont rarement été tendres avec nous. Aux bonnes fées, la magie blanche, protectrice et bienveillante ; aux sorcières, la magie noire et maléfique. Au-delà de ses pouvoirs, la sorcière se définit surtout par sa soif de faire le mal… Dans l’imaginaire collectif, nous avons presque toujours l’apparence d’une vieille femme repoussante au nez crochu et au chapeau pointu, qui concocte de terribles potions dans son chaudron et jette de vilains sorts, souvent pour nuire à une belle jeune femme qu’elle jalouse. Les nuits de pleine lune, elle enfourche son balai pour retrouver ses consœurs et adorer le diable lors d’odieux sabbats.

On dit de nous que nous vivons en marge de la communauté, le plus souvent isolées dans la forêt. Et si nous pouvons parfois être jeunes et belles, c’est par le biais d’un sortilège, pour mieux tromper et faire souffrir. Mais le temps est venu de rétablir la vérité et notre nom tant moqué. Es-tu prête à découvrir notre histoire ?

Julie Légère, Elsa Whyte et Laura Pérez. Secrets de sorcières. 2019

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Suite française

L’histoire de Suite française publiée en 2004 et récompensée par le Prix Renaudot la même année est presque aussi romanesque que le récit lui-même. Suite française est un roman inachevé (le projet initial devait comporter un millier de pages réparties en quatre ou cinq parties) : Irène Némirovsky, romancière russe juive convertie au catholicisme le rédige en 1942 alors que la France est occupée. L’autrice écrit deux parties « Tempête en juin » et « Dolce » avant d’être déportée. Ses amis et sa famille, malgré des efforts acharnés, perdent définitivement sa trace le 14 juillet 1942. Son mari déporté quelques mois plus tard, elle laisse deux filles Denise et Elisabeth entre les mains d’une garde-malade dévouée Julie Dumot, qui a su protéger les fillettes de la traque des gendarmes, d’abord cachées dans un couvent puis dans des caves de la région bordelaise. D’un refuge précaire à l’autre, Denise a sauvegardé les manuscrits de sa mère dans une précieuse valise. De nombreuses années plus tard, ils font l’objet d’une publication, introduits par une préface et accompagnés de notes d’Irène Némirovsky et d’extraits de correspondance entre 1942 et 1945.

Suite française est le récit de l’occupation allemande en 1942. Dans « Tempête en juin », Irène Némirovsky narre l’exode des Français vers des terres plus libres. On ressent le désordre et le chahut des départs précipités. L’autrice choisit de montrer la diversité des fuyards : banquiers, employés, conservateurs de musée, artistes, famille, curé… jeunes et vieux, adultes et enfants. Sans jugement, elle dévoile les cœurs nobles et les bassesses : Gabriel Corte se fait arracher son déjeuner à la volée ; Charles Langelet vole l’essence d’un jeune couple insouciant ; tandis que Jean-Marie Michaud, le fils des employés de banque, blessé, est recueilli par des fermiers et que Hubert, le jeune fils des riches Péricand, quitte ses parents pour s’engager dans l’armée française. Impossible de ne pas penser à Miroir de nos peines, troisième tome de la trilogie historique de Pierre Lemaître qui narre ce même affolement de l’exode, la convergence vers Bussy et concentre son récit autour de la figure de Madeleine, non pas Péricand mais Péricourt.

Photo d’Irène Némirovsky à l’âge de 16 ans, reproduite dans Irène Némirovsky, un destin en images, Olivier Corpet (dir.), Paris, Denoël, 2010.

Alors que Lucile Angellier n’apparaît que très brièvement dans « Tempête en juin » (elle offre le couvert à Maurice et Jeanne Michaud lors de leur périple vers Tours), elle est l’héroïne de « Dolce ». A Bussy, l’armée allemande installe ses troupes et les habitants sont contraints de cohabiter avec l’ennemi. Lucile Angellier vit seule avec sa belle-mère en attendant le retour d’un mari prisonnier en Allemagne qu’elle n’a pas eu le temps de connaître : mariage arrangé juste avant le départ à la guerre de Gaston. Les dames Angellier, propriétaires d’une maison de maître confortable, sont contraintes d’accueillir le lieutenant Bruno von Falk. Alors que la vieille Mme Angellier refuse d’adresser la parole à l’officier, Lucile se laisse séduire par les manières douces et polies de l’Allemand. Lucile et le jeune homme apprennent discrètement à se connaître lors de conversations régulières au jardin. La jeune femme, réservée, est partagée entre son cœur de Française et son attirance pour l’Allemand mais aussi entre ses devoirs d’épouse envers un mari qu’elle ne connaît pas et qui entretient une jeune femme en ville, et son cœur de jeune femme prompt à s’émouvoir et que les manières douces de l’officier ont su éveiller. Autour du couple, gravitent les habitants de Bussy et leurs hôtes. Némirovsky se moque des puissants (la vicomtesse entre autres) et éprouve une infinie tendresse pour ses fermiers. Le désespoir résigné de Madeleine, jeune orpheline contrainte d’épouser un homme de sa classe, alors qu’elle aime le distingué Jean-Marie, blessé et recueilli dans « Tempête en juin », est traité avec tendresse et bienveillance. De même pour Cécile, aussi amoureuse de Jean-Marie mais consciente de sa classe, qui ne trouvera pas homme à épouser. Némirovsky aime ses personnages d’amoureuses et les traite avec douceur, ce qui donne des allures féministes au récit.

Suite française est un roman puissant et douloureux et l’histoire du manuscrit amplifie ces impressions. Irène Némirovsky aime ses personnages et les fait vivre tels qu’ils sont, tantôt lâches, tantôt héroïques, sous les yeux du lecteur contemporain dont la mémoire collective d’une sombre époque est ravivée.

Irène Némirovsky. Suite française. 2004

Histoires de la nuit

Oui, plus je peignais la robe, plus elle entrait dans sa chair. Plus elle disparaissait dans les plis de sa peau, plus elle devenait elle. Mais de toute façon, à chaque fois, on peint un tableau pour connaître le tableau qu’on veut peindre, on peut pas le savoir avant, moi je ne peux pas. Je voulais pas de femme nue, et finalement, c’est elle qui me reste sur les bras, alors que sa robe, je la verrai jamais.

La vie est très simple au hameau de la Bassée. Christine, peintre, s’est retirée en terre rurale tandis que le couple Bergogne élève sa fille Ida, lui s’occupe de ses bêtes et elle, travaille dans une imprimerie. Alors que le hameau s’apprête à fêter les quarante ans de Marion, des évènements inquiétants surviennent : Christine reçoit des lettres de menace, un homme étrange cherche à visiter la troisième demeure du hameau, une crevaison retarde le retour de Patrice.

Laurent Mauvignier sait sonder l’âme de ses personnages ordinaires : chaque mouvement de la pensée fait l’objet d’une analyse poussée et le style emporte le lecteur autant d’un point de vue psychologique que littéraire. On passe savamment d’une intériorité à l’autre, chapitre après chapitre.

Cependant le roman ne tient pas ses promesses. Le huis clos se veut angoissant mais il se révèle d’une interminable longueur. Le lecteur a du mal à imaginer une scène de prise d’otage aussi étirée. Alors que le style promettait un dénouement dramatique, on est déçus par tant de banal et de sordide. Pour ma part, l’auteur m’a perdue dès que Denis a rappelé à Marion qu’il y a quelques années, elle arrondissait ses fins de mois sur les aires d’autoroute (ce n’est pas dans cette voie narrative que je voulais m’engager et j’ai trouvé cela sordide à souhait). Les personnages, pourtant bien développés, ne m’ont ni émue ni intéressée. Volontairement ou non, l’auteur a pourtant réussi à mettre mal à l’aise le lecteur et lui donner envie de fuir loin du hameau : qu’on en finisse.

Comme tout le monde, elle aime plaire, mais il y a les hommes qui vous désirent et ceux qui vous convoitent, ceux qui vous veulent et ceux qui vous prennent, ceux qui vous cherchent et ceux qui pensent que vous avez de la chance de les avoir trouvés.

A lire pour le style, uniquement mais sans conteste.

Laurent Mauvignier. Histoires de la nuit. 2020

La Princesse de Clèves

Quel plaisir de se replonger dans la célèbre histoire de Mme de Clèves, remise au goût du jour il y a quelques années alors que Nicolas Sarkozy affirmait que plus personne ne la lisait et ne s’émouvait de sa destinée. Quel bien lui en a pris !

La princesse de Clèves est considérée comme le premier roman psychologique. Mme de Lafayette sonde l’âme de sa princesse avec une grande finesse. Mais c’est aussi un grand roman d’un point de vue stylistique et narratif. On se souvient de ces grandes scènes de littérature : les premières entrevues entre les protagonistes et surtout les deux scènes voyeuristes à Coulommiers. Claire Bouilhac illustre très fidèlement ces épisodes (les dialogues originels sont conservés) et découpe son récit méthodiquement : la rencontre avec le prince de Clèves, celle avec Nemours, le tournoi, la lettre, les deux scènes à Coulommiers et l’entrevue finale. L’adaptation en bandes dessinées permet de bien distinguer ces scènes et il est amusant de voir ces personnages monumentaux prendre figure humaine. Le duc de Nemours paraît bien fade tandis que Mme de Clèves a des allures de déesse déchue à la Marie-Antoinette. Sans doute une volonté de l’autrice qui a accentué à l’inverse la noblesse du prince de Clèves. La beauté du couple Nemours-Clèves paraît peu de choses à côté du couple Clèves-Clèves, étonnamment moderne.

Je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Volontaires ou fruits du hasard, ils vous ont animé à les vaincre, et donné assez d’espérances pour ne pas vous rebuter. Vous êtes né pour séduire et être séduit.

L’adaptation est écrite à quatre mains : comme un dialogue entre les différentes autrices, l’histoire de la princesse est encadrée par deux scènes racontées par Catel Muller. La première est une entrevue entre Mme de Lafayette et La Rochefoucauld au cours de laquelle le projet de roman est évoqué et la seconde est une discussion entre Mme de Lafayette et Mme de Sévigné : les deux femmes de lettres commentent le succès de la princesse. Mme de Lafayette paraît aussi sage que son héroïne, aspirant à la retraite tandis que Mme de Sévigné amuse avec ses boucles folles et son goût pour les mondanités.

Claire Bouilhac et Catel Muller mettent en scène la genèse et la réception de La Princesse de Clèves et dressent de beaux portraits de femmes tout en nuances et contradictions. Le récit dans le récit (le roman écrit par Mme de Lafayette) est mis en avant par des lignes nettes et des couleurs profondes tandis que la postériorité des deux entrevues encadrantes (le temps du récit) est illustrée par un trait plus léger.

Une adaptation fidèle qui illustre à merveille le récit originel.

Madame de Lafayette. Bouilhac et Catel. La Princesse de Clèves. 2019

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie « 2021, cette année sera classique ».

Premières lignes #85

Rosalie vit à Paris avec son père, peintre, et ses deux jeunes frères Auguste et Isidore. Très tôt, la jeune fille développe un goût et un talent pour la peinture. Mais au début du dix-neuvième siècle, les cours des Beaux-Arts ne sont pas accessibles aux femmes. Rosalie, déterminée, fait tout pour être renvoyée des cours de couture et autres pensions et finit par obtenir ce qu’elle veut : devenir l’apprentie de son père. Accompagnée de sa fidèle amie Nathalie, Rosa apprend les techniques de peinture classique. Elle se perfectionne dans l’art animalier bien que son père ait tenté, sans succès, de l’orienter vers la peinture d’Histoire, considérée comme la plus noble. Bientôt les portes des Salons s’ouvrent à la jeune femme.

Anna Klumpke. Portrait de Rosa Bonheur. 1898. New York. Metropolitan museum of Art. (Domaine public)

Il est des matins ternes qui, sans prévenir, changent le cours d’une vie. Pour Rosa Bonheur, ce matin-là tomba un lundi. On était en 1837. – Pff. Quelle horrible journée ! Découragée par ce qui l’attendait, Rosa trempait son pain dans son café au lait. Misère ! Pourquoi ? Déjà, elle se sentait lasse. Coude sur la table, elle avait posé sa tête dans sa main. Elle mordit dans sa tartine, et poussa un profond soupir. Elle mâchait lentement, avec un soin exagéré, comme si cela avait pu retardé son départ. D’ici peu, il lui faudrait sortir de son immeuble. Elle emprunterait une enfilade de ruelles, allant à petits pas pressés, parfois elle interromprait sa route pour aller caresser un cheval – dans Paris, on en trouvait à tous les coins de rue, ils tractaient les fiacres et les omnibus -, ou bien elle irait s’occuper d’un chien errant, ou trotter derrière un chat de gouttière en l’appelant à douce voix. Tout plutôt que d’arriver en avance à son cours de couture.

Natacha Henry. Rosa Bonheur : l’audacieuse. 2020

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Pierre de Lune

Le soir de ses dix-huit ans, Rachel Verinder reçoit de la part de son oncle un présent maléfique : la pierre de Lune, joyau d’une grande valeur, volé aux Hindous au cours du siècle précédent et porteur d’une malédiction sur tous ceux qui la possèderont. Rachel exhibe fièrement le diamant à son corsage tandis que sa mère, son cousin et l’intendant de la maison s’inquiètent : l’oncle renié ne tenterait-il pas de se venger de sa sœur en offrant à sa nièce un cadeau empoisonné ? Au moment de son coucher, Rachel enferme le joyau dans le petit meuble des Indes de son boudoir. Le lendemain matin, on crie au vol.

Pierre de Lune est considéré comme le premier roman policier de la littérature pourtant son auteur demeure très mal connu des lecteurs français. Collins pose ce qui deviendra des motifs de la littérature policière à commencer par la figure de l’enquêteur : le sergent Cuff semble davantage s’intéresser au jardinage et aux roses en particulier qu’à l’enquête, pourtant rien ne lui échappe, il est d’une finesse redoutable. Pour preuve, l’enveloppe cachetée au début du roman et brandie au dernier chapitre : elle contient le nom du coupable. Cuff est relayé dans son enquête par un certain nombre de personnages masculins, la plupart présents le soir du vol. Collins donne la parole à ces enquêteurs amateurs, laisse libre cours à son ironie et multiplie les documents utiles à la résolution de l’énigme : témoignages, correspondances, reçus de banque, extraits de journaux… Ces différentes voix sont comme les facettes du diamant et permet de voir apparaître la vérité à travers des prismes. En ce sens, comme l’affirme le préfacier Charles Palliser, la pierre est en elle-même le symbole du roman.

J’ai la conviction – ou l’illusion – que le crime porte en lui sa fatalité. Non seulement je suis persuadé de la culpabilité de Herncastle, mais j’ai assez d’imagination pour croire qu’il regrettera un jour son acte, s’il garde le diamant. Je crois également que d’autre personnes regretteront d’avoir accepté la pierre de Lune, si jamais il leur en fait présent.

Au-delà de l’enquête, Collins peint un milieu, celui de la société victorienne. Les Verinder sont une riche famille aristocratique, on les voit vivre d’abord dans le Yorkshire où ils possèdent un domaine puis à Londres. Rachel observe le bal des prétendants qui danse autour d’elle tandis que ses cousins parcourent le monde. Collins décrit un monde corseté, très codifié, dans lequel l’apparence prime. L’auteur nous montre le laid derrière le beau et les travers de cette société malhonnête mais aussi le beau derrière le laid. Charles Palliser cite deux personnages intéressants à cet égard : Rosanna Spearman et Ezra Jennings souffrent de difformités, pourtant ils sont d’une profonde bonté. Seul Franklin Blake, cousin de Rachel et narrateur d’une grande partie du récit, ose se remettre en question.

Adulaire du mont Adula, Suisse (7×6,5 cm)

La société anglaise décrite par Collins s’oppose à la civilisation hindoue évoquée au premier chapitre et à la toute fin du récit. L’auteur oppose la superstition et la religion à la rationalité exigée par la médecine et l’enquête policière. Il établit en effet un parallèle entre le diagnostic du médecin et l’enquête du détective. Ce sont d’ailleurs les expérimentations du docteur Jennings, tournées en ridicule par la plupart des personnages du roman, qui vont permettre de résoudre une part importante de l’énigme. Ce qui a commencé par une malédiction, en passant par une enquête policière, se termine par une expérimentation médicale. Il est encore trop tôt pour parler de recherches sur l’inconscient mais il est clair que le docteur ouvre une porte qui remet en cause des certitudes bien établies. En ce sens, selon Charles Palliser, les sables frissonnants qui engloutissent et relâchent des choses bien enfouies sont le symbole de l’inconscient, tandis que le vol de la pierre de Lune dans le boudoir de Rachel en pleine nuit, pourrait symboliser le viol de la jeune fille.

Pierre de Lune maintient le lecteur avide dans un suspense permanent. Sans le disperser, Collins lui laisse entendre différentes voix qui permettent d’avoir un aperçu de la société victorienne et d’avancer dans l’enquête. L’auteur est tantôt piquant et mordant, tantôt d’une grande tendresse envers des personnages bien typés. Pierre de Lune est un roman qui mériterait d’être mieux connu tant il est fin, drôle et bien construit.

W. Wilkie Collins. Pierre de Lune. 1869

Roman lu dans le cadre du Club Lecture de la Duchesse

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie « 2021, cette année sera classique ».

Premières lignes #84

Entre meurtres sordides et histoires de famille, Joyce Carol Oates clôt sa trilogie gothique par Les Mystères de Winterthurn. Ce roman est divisé en trois parties, trois enquêtes que le détective Xavier Kilgarvan va tenter de résoudre au cours de trois moments différents de sa vie. C’est d’abord un bébé que l’on retrouve égorgé, douze ans plus tard, ce sont cinq jeunes filles et encore douze ans plus tard, le pasteur, sa mère et une de ses paroissiennes. Xavier Kilgarvan, souvent seul contre tous, se bat pour la vérité, au risque d’y perdre sa santé. Il se retrouve confronté aux grandes familles aristocratiques de Winterthurn qui font tout pour étouffer les scandales et préserver leur réputation. Guidé par son sens de la justice, Xavier n’hésite pas à dévoiler au grand jour la perversion des grands de ce monde.

A l’aube d’une matinée particulièrement froide pour un mois de mai – d’énormes flocons de neige mouillée voltigeaient comme des fleurs -, la fille aînée du juge défunt, Mlle Georgina Kilgarvan, apparut suivie sz Pride, son domestique noir, et alla tirer la sonnette d’un marchand nommé Phineas Cutter (de Cutter Brothers Mills, route de la vallée de la Tempérance) auquel elle prtésenta une requête fort singulière. Pauvre Phineas !… Brutalement tiré de son sommeil, sourd de l’oreille droite, il se demanda si cette forme drapée de noir était la fille du juge ou un fantôme surgi de ses cauchemars : se pouvait-il que Mlle Georgina du manoir de Glen Mawr, habillée de ses lourds vêtements de deuil, discrètement voilée comme à l’accoutumée, fût venue à pied pour lui acheter… cinquante livres de chaux vive !

Joyce Carol Oates. Les Mystères de Winterthurn. 1984

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Never Mind

La France de 1800 a la gueule de bois. Les idéaux ont pris l’eau de toutes parts. Le cœur n’y est plus. Il y a si longtemps qu’on n’a pas rêvé… Alors le petit caporal corse devenu général, puis consul, puis Premier Consul, pourquoi pas ?

Le soir de Noël 1800, Napoléon Bonaparte, accompagné de sa femme Joséphine, de son jeune frère Louis et de sa belle-fille Hortense, se rend à l’opéra. Retardés par Joséphine qui cherchait ses gants, ils traversent la rue Saint-Nicaise à vingt heures au moment où une détonation retentit. Le premier consul et sa famille viennent d’échapper à un attentat mené par Joseph de Limoëlan, un jeune royaliste breton, partisan de la chouannerie.

Après de longues recherches, Gwenaële Robert raconte les temps qui ont suivi cet attentat raté et les évènements qu’il a directement ou indirectement provoqués. On apprend à connaître Joseph de Limoëlan, cet aristocrate banal qui a vu son monde s’effondrer et a voulu retrouver son avenir mais aussi Fouché, ce premier ministre intraitable chargé de la répression des royalistes et des jacobins. Gwenaële Robert aime les nuances et les contradictions : le cœur de Limoëlan a frémi la veille de l’attentat en effleurant la nuque de Laure de Saint-Chef ; Fouché, bon mari et excellent père, s’inquiète de la fièvre de la petite dernière. Seul Napoléon, même dans l’intimité, apparaît égal à lui-même : fier, ambitieux, calculateur, avide de pouvoir jusqu’à la déraison. Si ces trois personnages ont une importance historique indéniable, dans le roman, ils sont les égaux des petites gens qui ont subi les évènements des premières années du XIXe siècle. La voix des petits se mêle à celle des grands pour raconter Paris en 1800. Gwenaële Robert donne la parole à Basile Collin, médecin, Pierre Vigier, étuvier, Justine, prostituée, François Topino-Lebrun, peintre… Elle fait de Marianne Peusol, jeune marchande de quatorze ans, une martyre et un symbole, celui de l’enfance brisée, victime des guerres des adultes. L’héroïne du roman, c’est elle, exterminée en plein rêve, l’obsession de Limoëlan et l’origine de sa rédemption.

Rue Nicaise, 3 Nivôse an 9 de la République française. Attentat à la vie du premier consul

Chez Gwenaële Robert, il n’y a pas de petites histoires dans la grande Histoire (selon l’expression communément employée) mais un ensemble d’histoires personnelles qui forment la grande Histoire. Bien sûr, les décisions de Napoléon ont plus de conséquences sur la marche du pays et l’avenir des citoyens que les rêves de Marianne Peusol mais chacun, à son échelle, participe de l’écriture de l’Histoire et de l’avancée du roman. Avec une délicatesse et un sens de la formule qui ne sont plus à prouver après Tu seras ma beauté  et Le dernier bain, Gwenaële Robert fait l’éloge du commun et sait donner de la noblesse aux petits riens de l’existence : la contemplation de la tête de porc chez Pierre Palloy qui a l’habitude de fêter la mort du dernier monarque chaque 21 janvier autour d’un bon banquet ; la déception du pâtissier François Leclerc qui ne sait plus quoi faire de ses patriotes, ces choux tricolores qu’il vendait par centaines…

Il est comme un homme à qui on aurait montré un trésor avant d’en refermer brusquement le coffre et de jeter la clef à la mer. Sauf que ses mains sont restées agrippées à l’intérieur et que le couvercle lui scie les poignets depuis plus de dix ans.

Gwenaële Robert nomme chacun de ses personnages, petits ou grands, et en leur donnant un nom, leur donne une existence, des pensées et des idéaux. Elle les raconte sans les juger, avec sympathie, qu’ils vendent leurs charmes, tiennent des établissements de bain, suivent les cours d’accouchement du soir, participent au macabre bal des victimes, vendent des légumes ou cherchent à marier leurs filles. Gwenaële Robert aime ses personnages qu’ils soient historiques ou fictifs et sait transmettre sa tendresse au lecteur grâce à la poésie de ses mots et la puissance de ses images.

Gwenaële Robert. Never Mind. 2020

Algues vertes

Trente-six sangliers sont retrouvés morts dans l’estuaire du Gouessant à Hillion. La FNSEA organise un match de foot sur la plage de Morieux pour montrer l’absence de risques. Les écologistes sont visés comme étant responsables de suicides d’agriculteurs.

Après des années de recherche, de rencontres et de lecture de rapports, Inès Léraud, journaliste et documentariste et Pierre van Hove, dessinateur, publient une bande dessinée sur un scandale écologique toujours en cours : des algues vertes amassées sur les côtes bretonnes dégageant un gaz toxique. Le récit commence par la mort d’un cheval et l’évanouissement de son cavalier. Pierre Philippe, médecin urgentiste, fait un rapprochement entre plusieurs cas de décès (trois hommes et au moins quarante animaux) et la toxicité des algues vertes. Il alerte les autorités sanitaires, sans succès. Puis on revient aux origines du phénomène : l’agriculture intensive qui pollue les eaux mais rapporte beaucoup d’argent, non aux agriculteurs lésés, mais aux grands groupes industriels, lobbyistes et politiques. Et on comprend pourquoi ça n’avance pas.

Les auteurs croisent le temps de l’enquête et la chronologie des faits. Le récit n’est donc pas linéaire mais permet d’épouser plusieurs points de vue et d’accrocher le lecteur qui s’interroge. La lecture est dense (les analyses scientifiques et l’enchevêtrement des intérêts politiques, touristiques et économiques ne sont pas toujours aisés à comprendre) mais les protagonistes sont bien présentés, souvent avec une pointe d’humour, et la fiction est accompagnée d’un dossier contenant la chronologie des faits et des documents importants. Les illustrations de Pierre van Hove accompagnent le récit dans de belles nuances de vert. Une belle lecture qui fait réfléchir !

Inès Léraud et Pierre van Hove. Algues vertes : l’histoire interdite. 2020