Premières lignes #19

A l’approche du Printemps des Poètes au cours duquel l’Afrique est à l’honneur, voici les premières lignes du très remarqué Petit Pays de Gaël Faye. Sur fond de souvenirs de jeux et de jeunesse, Gabriel raconte la déchirure sanglante qu’a subi son pays, le Burundi, au début des années 1990, évènement tragique à l’origine des failles identitaires (sans mauvais jeux de mots) du jeune homme exilé en France. Avec un style poétique et métaphorique (j’aime beaucoup les lettres à Laure), Gaël Faye manie à merveille les silences et les bruits. C’est lent, à la limite de l’insouciance (sans jamais la franchir : il y a toujours un drame latent) puis tout explose.

Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé. Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette. « Vous voyez, au Burundi c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec de gros nez. – Comme Donatien ? – Non, lui c’est un Zaïrois, c’est pas pareil. Comme Prothé, par exemple, notre cuisinier. Il y a aussi les Twa, les pygmées. Eux, passons, ils sont quelques-uns seulement, on va dire qu’ils ne comptent pas. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. Toi, Gabriel, avait-il dit en me pointant du doigt, tu es un vrai Tutsi, on ne sait jamais ce que tu penses. »

Gaël Faye. Petit Pays. 2016

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Lettre d’une inconnue

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J’ai commencé cette lecture dans le RER car le pays de Gaël Faye a beau être petit, le Burundi ne rentrait pas dans mon sac. Je connaissais Lettre d’une inconnue, le film réalisé par Max Ophüls en 1948 et l’histoire de cette jeune femme, dont on ne connait pas le nom (elle reste anonyme aux yeux du lecteur comme à ceux du destinataire de la lettre) m’avait déjà beaucoup touchée. Dans le roman, Stefan Zweig utilise l’épistolaire pour tracer une destinée amoureuse et malheureuse, tragique et romantique.

Le matin de ses quarante-et-un ans, R. reçoit une enveloppe épaisse qui contient le récit de vie d’une jeune femme. Chez l’auteur autrichien, européen de cœur, les émotions sont décuplées. Quand on a peur, on devient fou ; quand on a pitié, on donne son âme ; quand on est amoureux, on en meurt. La construction littéraire permet la distance entre le temps du récit qui retrace la vie de la jeune inconnue commençant véritablement le jour où elle voit R., l’homme à qui elle adresse sa lettre, pour la première fois, le temps de l’écriture, c’est l’heure du bilan au crépuscule de l’existence et le temps de la lecture, celui de la révélation. La jeune narratrice raconte combien sa vie a été consacrée à son amour pour R., un écrivain voisin de palier, solitaire et passionné, mais aussi joueur et séducteur, n’aimant rien plus que la légèreté et la liberté. Les deux destinées se sont croisées à plusieurs reprises par volonté ou par hasard mais jamais le jeune homme n’a reconnu l’adolescente qui lui a tenu la porte en rougissant et se consumait pour lui en secret. Au lendemain de la mort du fils caché, substitut du père, l’amour que la belle inconnue avait enfoui en son corps perd son réceptacle, ne peut plus être contenu, il doit être révélé au grand jour, déclaration d’échec, forme de renoncement, marque de désespoir. La lettre-confession semble rédigée d’un trait, en une nuit, à la lueur vacillante d’une chandelle, auprès du cadavre encore chaud de l’enfant. Tremblante, la jeune femme révèle la misère d’une vie, malgré la multitude d’amants riches écartés ou évaporés en ce moment de peine extrême qui ne tolère pas la présence d’étrangers profanateurs, consacrée à un amour unilatéral.

Lettre d’une inconnue est à la fois le récit de vie d’une jeune viennoise (on côtoie son entourage, on connaît son emploi, on assiste à ses rencontres, on accompagne l’enfance de son fils) et une des plus belles déclarations d’amour du XXe siècle, tout en humilité et noblesse, discrétion et puissance. Le rythme s’accélère, on ne termine plus ses phrases, on revient sur ce qu’on a dit, les points de suspension se multiplient, le style devient oralité, la lettre, conversation, ou plutôt, monologue. Il n’y a rien eu. Ou si peu. Et pourtant pour elle, ça a duré des années. Des années d’attente, de doute, de vide comblé, de regards croisés et perdus pour quelques heures de bonheur, des moments d’intenses émotions pour lesquels on donne sa vie. La plus riche des deux, c’est elle, qui a beaucoup aimé et beaucoup souffert. Lui est resté dans l’ignorance, n’a pas vu, n’a pas su, n’a pas reconnu, a multiplié les rencontres mais n’a pas vécu et pire, n’a pas compris, ne comprend pas, ne se souvient pas. Seul Johann le domestique a vu, la jeune femme sortant de l’appartement les yeux embués, en un seul regard, il a compris toute sa vie.

Stefan Zweig, secondé par une brillante traductrice, maîtrise à la perfection l’art de la chute, la peinture de la violence des sentiments, la cruauté des disproportions, la beauté tragique des causes perdues qui lutte contre la fatalité et sort triomphante, qu’elle que soit l’issue du combat.

Stefan Zweig. Lettre d’une inconnue. 1922

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Roman lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !

Avis aux amoureux de la littérature !

Qu’elle soit réelle ou fictive, courte ou fleuve, envoyée à un destinataire ou gardée précieusement, la lettre a cette richesse de favoriser à la fois l’introspection et l’expression des sentiments. Belle écriture, papier cacheté, encre parfumée, on a tous rêvé de recevoir une telle déclaration.

Ma copine Comète du blog Aux bouquins garnis et moi, en grandes romantiques, avons décidé de s’offrir ce plaisir : en ce 14 février, nous ouvrons le projet Lettres d’amour. Il s’agit de savourer et de partager nos lectures.

Les lettres peuvent être :

  • réelles (comme celles de Mitterand à Anne) ou fictives (comme la Lettre de la religieuse portugaise)
  • une lettre unique (comme la Lettre à Laurence de Bourbon Busset) ou un recueil (comme Les Liaisons dangereuses)
  • de tout siècle
  • de toute nationalité
  • Seule contrainte : les lettres doivent évoquer le sentiment amoureux (on mettra de côté l’amour maternel, fraternel…)

Mode d’emploi :

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Nous dresserons progressivement une liste des comptes-rendus et des plus belles lettres d’amour de la littérature ❤

A vos boîtes aux lettres !

Premières lignes #18

Quand le Savoir de la nature est confondu avec les puissances maléfiques… Triangle dangereux entre la religion, le mal et la nature. Dans l’Angleterre du 17e siècle, parmi les farfadets, les fées et les lutins, la jeune Nell apprend le métier de guérisseuse auprès de sa grand-mère. Plantes, potions et sortilèges n’ont plus de secret pour elle pour soigner les villageois. Mais très vite, sous l’influence d’un découvreur de sorcières et d’une jeune fille perverse, on accuse Nell de pactiser avec Satan. Un roman jeunesse entre magie et cruauté qui révèle le besoin communautaire du bouc-émissaire pour expier les maux.

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Jamais je n’ai souhaité que cela se termine comme ça s’est terminé. Grace peut-être, moi non. A quinze ans, Grace était aussi retorse qu’un serpent et déjà sur la pente glissante qui mène à l’Enfer. En revanche, moi, Patience Madden, j’aurais pu m’arrêter à tout moment – cesser de loucher, ne plus agiter mes bras et mes jambes, retenir les grossièretés qui, tels des crapauds, jaillissaient de ma bouche. J’aurais pu cracher les épingles dissimulées sous ma langue et admettre qu’elles n’étaient nullement une manifestation du Démon mais provenaient de la boîte en merisier où notre mère conservait de menus objets.

Julie Hearn. L’Ange de mai. 2009

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La La Land

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Après Whiplash, Damien Chazelle signe un bel hommage au cinéma en général et à la comédie musicale en particulier. Jacques Demy, Fred Astaire, Ginger Rogers, James Dean, Woody Allen, les plus grands noms du cinéma se croisent dans La La Land. Le duo formé par Emma Stone et Ryan Gosling est un couple romantique mais surtout artistique. Comédienne depuis l’enfance, elle enchaîne les castings ; lui, rêve de monter son club de jazz. C’est au cinéma, passion commune qui les rapproche, qu’ils passent leur premier rendez-vous : il la rêvait sur grand écran, il la retrouve devant le grand écran, sur l’estrade, et n’en est pas moins séduit. Dans le film dans le film, celui qui marque le début de la relation amoureuse, La fureur de vivre, la scène finale se déroule dans un observatoire : dans ce décor de cinéma qui rappelle aussi le refuge du couple dans Magic in the moonlight, Sebastian et Mia rejouent la fin du film mythique. Le théâtre d’un côté : le one woman show de Mia ; la musique de l’autre : le free jazz de Seb ; mais toujours le cinéma au cœur, comme si le septième art portait en lui et unifiait tous les domaines artistiques du monde du spectacle.

Dans La La Land, le soleil brille toute l’année et quelle que soit la saison, c’est tous les jours l’été. Les robes de Mia et de ses joyeuses colocataires virevoltent, véritable ballet aux mille couleurs. Les personnages respirent la joie de vivre et le moindre coup de mou est emporté dans un tourbillon d’émotions positives. Le klaxon des voitures, agression sonore, se transforme en leitmotiv annonçant la présence de Seb. Dans ce monde idéal, on se balade dans les rues des studios de cinéma : ici, un tournage, là, un montage photo, une célébrité à chaque coin de rue. Damien Chazelle soigne l’esthétique du film : couleurs éclatantes, chorégraphies rythmées, chants joyeux, ce qu’il faut de magie sur fond d’ombres chinoises qui rappellent les élégants Princes et Princesses de Michel Ocelot.

A La La Land, on se doit de réaliser son rêve. Chaque soirée mondaine est l’occasion pour les comédiennes aux multiples visages de rencontrer du beau monde et de s’introduire dans le milieu très prisé du cinéma : actrices adulées, musiciens en tournée, réalisateurs prétentieux aux idées farfelues (réécrire Boucle d’or du point de vue d’un des ours). Comme une volonté du destin, Mia et Sebastian se croisent à plusieurs reprises dans ce microcosme étourdissant. L’histoire d’amour se mesure à l’aune de la réalisation des rêves. Chacun projette l’autre dans un avenir radieux qui doit les mener de plaisirs en réussites jusqu’au bonheur espéré. Le film adopte un rythme ascensionnel jusqu’à la chute brutale (renoncer à ses rêves ? qu’étaient-ils initialement ?). Il ne pleut toujours pas mais il s’en est fallu de peu. Une porte qui claque et tout bascule, c’est le désenchantement. La deuxième ascension se passe hors champ, ellipse temporelle de cinq ans. Les scènes semblent se rejouer à quelques détails près, bande-annonce d’une vie rêvée qui contraste avec la réalité. Toutefois, le sourire final de Mia, d’une tendre franchise, est une véritable pirouette, clin d’œil à Cafe Society, qui éloigne la mélancolie et rappelle le bonheur éphémère de la rencontre artistique et amoureuse dans un monde euphorique et poétique.

Damien Chazelle. La La Land. Avec Emma Stone et Ryan Gosling. 2017

Étreintes brisées

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Scénariste aveugle, Harry Caine travaille avec la fidèle Judit Garcia. Un soir, en l’absence de Judit, Diego, son fils, a un accident. Harry rend visite au jeune homme et, pour le distraire, raconte les évènements, pendant le tournage d’un film quatorze ans auparavant, qui lui ont coûté la vue.

A l’annonce de la mort d’Ernesto Martel, le passé resurgit et l’apparition de Ray X rappelle des souvenirs douloureux. Pedro Almodovar alterne les époques et jongle entre les évènements du passé et leurs conséquences sur le présent. A l’été 1994, Mateo Blanco, avant qu’il ne devienne Harry Caine, rencontre Lena, la maîtresse d’Ernesto Martel, un homme d’affaires puissant. Subjugué, il l’engage aussitôt pour jouer le rôle principal de Filles et valises. Une ellipse masque les jeux de séduction et déjà le réalisateur et l’actrice sont des amants passionnés. Mais Martel, jaloux et violent, veille par l’intermédiaire d’Ernesto fils, chargé de filmer le tournage du long-métrage. Almodovar décrit une histoire d’amour et de sexe, brève mais intense, évidente et passionnelle. Les âmes et les corps se troublent et s’attirent comme ceux de Julieta et Xoan. Mais chez Almodovar, le bonheur ne dure jamais. Il est entaché par l’ombre de Martel qui contraint les amants à un secret difficile à garder. A Madrid, la pression est trop forte ; sur la plage El Golfo, incognito, ils peuvent vivre leur passion au grand jour. Mais rattrapés par l’effervescence de la ville, les amants se montrent et tragiquement, par jalousie et par dépit, sont fauchés par la fatalité de leur destinée.

Le maître espagnol assemble un quatuor et équilibre la composition. Au cœur de ce groupe paritaire, se dessinent deux triangles amoureux (l’un autour de Mateo, l’autre autour de Lena) qui contrarient les amours du couple jusqu’à la tragédie. Hommes comme femmes, dans Etreintes brisées, Almodovar étoffe tous ses personnages. Ernesto Martel porte en lui la virilité ennemie, dominatrice et violente qui détruit par jalousie. C’est le barbon moliéresque. Il s’oppose à Mateo, l’amoureux, l’artiste, qui perd sa virilité en perdant la vue et au jeune Ernesto, son fils, au penchant homosexuel. Dans Filles et valises, Ivan, c’est l’homme absent par excellence, celui que la Leo de La Fleur de mon secret passe son temps à attendre. Lena, quant à elle, protéiforme, variable et changeante, incarne la diversité féminine dans toute sa richesse : fille aimante, secrétaire docile, séductrice, belle-maman, actrice comique… Mais c’est auprès de Mateo, amante passionnée, qu’elle est la plus naturelle. Penelope Cruz, magnifique, représente à elle seule les différentes facettes de la féminité qui séduisent tant Almodovar. Dans un décor coloré et graphique, elle apporte l’étincelle de vie que recherche Mateo réalisateur, double du maître madrilène.

Etreintes brisées concentre les obsessions de Pedro Almodovar. Sur fond de drogue (ecstazy dans le film, cocaïne dans le film dans le film), Lena se prostitue tandis qu’Ernesto fils enfile les robes de sa mère. Chaque pseudonyme qui permet de vivre plusieurs vies incarne, assumée ou non, la part artistique des personnages : Lena et Séverine, Ernesto fils et Ray X, Mateo Blanco et Harry Caine. Dans un monde de fête et de jeux de rôle, la musique, la drogue, le travestissement, l’hôpital apparaît comme contrepoint, séjour glacé, loin de l’agitation de la ville et du tournage : le cancer de l’estomac du père de Lena, l’accident de Diego, la chute de Lena, la tragédie de Mateo. Comme Julieta après la disparition de Xoan, le jeune réalisateur vieillit d’un coup. Chacun porte en lui un lourd secret : Diego ne connait pas son père (préférence pour la version de l’amant de passage) ; Ernesto fils a épousé deux femmes avant d’assumer son homosexualité. Absent, malade ou détestable, la figure paternelle est malmenée. Comme dans Tout sur ma mère, d’étonnants couples mère-fils se forment comme pour se protéger des hommes. C’est le soir de son anniversaire que Judit révèle à Harry, redevenu Mateo en une nuit, ce qui s’est réellement passé quatorze ans auparavant. Accablée par le poids de la culpabilité comme les femmes dans Julieta, elle révèle sa jalousie, son dépit, son amour déçu, son immense regret. La vérité, c’est ce que n’a pu entendre Esteban, le soir de ses dix-sept ans, dans Tout sur ma mère. La vérité, ce qui délivre du poids du passé et réconcilie avec le présent.

Pedro Almodovar rend hommage à l’art en général et au cinéma en particulier. Lena veut faire l’actrice ; Ray X a réalisé un documentaire ; Diego est DJ et futur réalisateur, élève auprès de Mateo qui, lui, tourne un film comique dans le film dramatique. Etreintes brisées multiplie les allusions aux précédents films du réalisateur espagnol et annonce les grands thèmes des prochains. Plus largement, véritable déclaration d’amour au septième art, le film fait référence aux monstres sacrés du cinéma international : cheveux tirés, yeux de biche, « on dirait Audrey » ; s’apprêtant à le quitter, poussée par un mari jaloux, c’est Scarlett du haut de l’escalier. Hommage et personnage, le cinéma a un véritable rôle dramatique. En 1994, Ernesto fils filme le tournage du film dans le film et ce témoignage permet au père d’espionner la maîtresse. Retournement de situation, c’est aussi par ce biais que Lena, jouant sa propre doublure, avoue, face caméra, qu’elle en aime un autre. Le cinéma est un intermédiaire, un moyen de communication. Les photographies déchirées du tournage envahissent le champ et, comme un puzzle, Diego tente de les assembler. Lien entre les époques, le cinéma est une tentative de reconquête du passé qui délie les langues, réconcilie les être et les unit autour d’une passion commune qui dépasse les drames personnels et les hantises intimes.

Pedro Almodovar. Etreintes brisées. Avec Penelope Cruz, Lluis Homar, Blanca Portillo. 2009

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Le mois prochain, on regarde Parle avec elle, à vos écrans !

Premières lignes #17

En plein cours de maths, Louise a un malaise. Seule, elle met au monde un enfant qu’elle n’a ni désiré, ni attendu. A partir de plusieurs points de vue (Louise, Samuel, Awa, Virginie…), Isabelle Pandazopoulos retrace l’année de terminale de cette adolescente bouleversée par un évènement qui dépasse l’entendement. L’auteure s’interroge sur les relations familiales, amicales et sentimentales à l’aube de l’âge adulte et se centre sur le combat contre soi-même qui fait à la fois aimer et rejeter l’enfant venu de nulle part. Ce drame intime, poignant et émouvant, entre crises et silences, prend parfois l’allure d’une enquête policière : qu’est-il arrivé à cette adolescente ordinaire, meilleure élève du lycée entourée d’une famille aimante ?

Ce soir-là sans savoir j’ai su. J’étais au concert à la salle Pleyel. J’ai su à travers la musique, à cause ou avec elle. C’était la 9e de Mahler dirigée par Claudio Abbado. Je me suis mise à attendre, à attendre si fort que les larmes ont coulé. Une émotion brute, douloureuse et si lourde, ça monte crescendo, pas à pas, et puis ça se déchire dans un chaos sonore, pas tout de suite, pas encore, ça menace, ça tourmente et puis ça disparaît, la mélodie revient, comme un souvenir, légère, insouciante, et pourtant nostalgique, déjà perdue, elle s’enfuit, s’estompe, et la violence reprend, explosive… Ballottée, submergée, je me rends, il n’y a rien à comprendre, et soudain ce silence, l’intuition du vertige, quelque chose qui s’incarne, la sensation d’un massacre, si ce n’était la douceur de la flûte…

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Isabelle Pandazopoulos. La Décision. 2013

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Lucile, adolescente amoureuse

Eugène Lami. Couple s'embrassant dans le studio d'un artiste. 1881
Eugène Lami. Couple s’embrassant dans le studio d’un artiste. 1881

Lucile Le Verrier est née en 1853. Fille de l’astronome qui a découvert la planète Neptune, elle grandit dans un Second Empire mondain, peuplé d’artistes. Comme bon nombre de jeunes filles de son âge et de son milieu, Lucile entreprend l’écriture de son journal, exercice préconisé par l’Eglise catholique pour corriger ses défauts. Journal d’une jeune fille Second Empire fait entrer le lecteur dans un quotidien riche en émotions, narré avec humour et spiritualité, qui nous mène des jeux de l’enfant jusqu’à la rencontre avec Lucien Magne, architecte et futur mari, en passant par les troubles et les émois de l’adolescente.

            Le journal est le récit d’une enfant perturbée par une révolution intime : le passage à l’âge adulte. Pourtant, à part quelques portraits et les descriptions de maladies, par décence et par pudeur, l’écriture du corps est censurée. La jeune fille a une vision socialisée de sa propre apparence. En effet, Lucile se conforme à un genre très codifié ; elle ne fait allusion qu’aux parties visibles en société de son anatomie : le visage, les mains, l’allure générale. De fait, les changements pubertaires se limitent à cette allusion ; « j’ai grandi, enforci, embelli. » Toutefois Lucile décrit ses tourments, ses rêves, son impatience de l’amour. Elle fait parfois preuve de mélancolie et s’en étonne elle-même, accusant son caractère passionné, exacerbé par un spleen adolescent passager. Lucile rêve secrètement à l’amour. Son imagination se focalise sur le désir d’aimer et d’être aimée. Subissant la pression sociale, la jeune fille ressent un manque que pallient, un temps, la foi chrétienne et l’amitié féminine. Rêveuse, elle est aussi exaltée par la lecture romanesque dans laquelle elle puise sa théorie de l’amour idéal. La jeune catholique reste toutefois prudente dans ses épanchements, respectant les consignes édictées par la morale sociale et religieuse, et se contente de vagues aspirations.

            A la maison, Lucile reçoit l’éducation édulcorée prescrite aux jeunes filles de son milieu et apprend, auprès de sa mère, à devenir une bonne chrétienne, une bonne épouse et une bonne mère. En société, elle met à profit ce qu’elle a appris au sein de sa famille ; elle a le devoir d’observer des critères de décence, d’élégance simple et de pudeur et d’être réservée avec les hommes. Le passage du cercle familial privé au cercle social public est une véritable seconde naissance pour la jeune membre de la haute sphère, découvrant avec plaisir la vie mondaine. Elle note sa fierté à être reçue et reconnue jeune fille par le monde au cours de soirées officielles. Musicienne admirée, elle suscite l’ovation du public en mettant son art en scène et se réjouit d’être au centre de l’attention. Adolescente troublée projetée dans un milieu inconnu, Lucile trouble également un environnement dans lequel elle doit se faire une place. La rencontre de jeunes hommes permet à la jeune fille de mettre enfin des mots et des visages sur l’être auquel elle rêvait secrètement. Attentive au moindre regard, elle se plaît à attirer admiration et compliments, se renvoyant ainsi une image agréable d’elle-même. Lucile joue, en effet, avec les limites mais, soucieuse du respect des convenances, ne les transgresse jamais. Après ses pas dans le monde et ses premiers contacts avec les hommes, la jeune diariste raconte les assiduités de Lucien menant au mariage, sa principale préoccupation. Sensible et romantique, rêvant encore au prince charmant, Lucile rencontre Lucien le jour de ses vingt ans. Ils apprennent à se connaître et, quelques mois plus tard, signent un véritable contrat d’amour.

Le journal de la jeune fille est le récit d’une adolescence type de la bourgeoisie du Second Empire et un exemple de discours conventionnel sur soi, qui laisse néanmoins échapper la vivacité d’esprit de l’auteur. Malgré la frustration de ne pas être devenue compositrice, l’élève de César Franck a réalisé ses rêves d’adolescente et nous en livre le récit, à la fois touchant et amusant.

Lucile Le Verrier. Journal d’une jeune fille Second Empire (1866-1878). 1994

Women de Lettres

Roman lu dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XIXe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.

Premières lignes #16

Pierre André, un précepteur à la jeunesse passée et aux illusions perdues, revient au pays auprès de sa vieille mère après six ans d’absence. Pendant ce temps, la jeune voisine, Marianne Chevreuse a bien grandi, a perdu père et mère, refusé une installation en ville et éconduit plusieurs prétendants. Alors que les sentiments de Pierre pour la jeune fille s’éclaircissent, un jeune rival cherche à épouser Marianne…

Au cours de cette lecture, j’ai appris un joli adjectif qui rappelle le signe astrologique et annonce l’amour :

sagitté,ée. adj 1778. du latin sagittatus, de sagitta « flèche ». didact. Qui a la forme d’un fer de flèche, de lance. Feuilles sagittées.

Auguste Charpentier. George Sand. 1835
Auguste Charpentier. George Sand. 1835

Quand tu passes le long des buissons, sur ce maigre cheval qui a l’air d’une chèvre sauvage, à quoi penses-tu, belle endormie ? Quand je dis belle… tu ne l’es point, tu es trop menue, trop pâle, tu manques d’éclat, et tes yeux, qui sont grands et noirs, n’ont pas la moindre étincelle de vie. Or quand tu passes le long des buissons, sans soupçonner que quelqu’un peut être là pour te voir paraître et disparaître, – quel est le but de ta promenade et le sujet de ta rêverie ? Tes yeux regardent droit devant eux, ils ont l’air de regarder loin. Peut-être ta pensée va-t-elle aussi loin que tes yeux ; peut-être dort-elle, concentrée en toi-même.

Il lui manquait pour être jolie que d’avoir songé à l’être, ou de croire qu’elle pourrait le paraître.

George Sand. Marianne. 1875

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Les vies extraordinaires d’Eugène

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Dès son premier roman, Isabelle Monnin s’inscrit dans la lignée de ces auteurs qui (se) racontent en train d’écrire. Le narrateur, jeune chercheur en Histoire parisien, entreprend le journal de ses fouilles : il tente de reconstituer la vie de son fils, Eugène, né grand prématuré et mort à quelques jours. Pendant un an, il rassemble les petits riens qui ont composé, si ce n’est la vie, du moins l’existence de son fils.

Dans ce roman douloureux, l’auteur s’interroge sur l’infiniment petit, l’échelle microscopique de la vie humaine. Comment faire le deuil de ce qui a été sans avoir vécu ? L’angoisse des parents d’Eugène de voir leur fils oublié renvoie à l’obsession originelle de laisser une trace de notre passage éphémère sur Terre. Le narrateur et sa femme ont deux manières différentes de porter le deuil : elle, se mure dans le silence (S’il n’y a plus rien à dire alors je ne parlerais plus). Lui, le taiseux du couple jusqu’alors, ne cesse plus de parler et d’écrire. Chaque page de son journal est datée en fonction de l’anniversaire de la mort d’Eugène, premier jour du deuil. Tous les deux s’imposent des défis, sortes de dépassements de soi en hommage au petit. La jeune femme coud des pantalons rouges pour chaque âge de la vie (jusqu’à quatre-vingt-seize ans) selon la stature moyenne des hommes. Le narrateur s’entraîne pour participer au marathon de New York en novembre, mois de naissance et de mort du bébé. Le salon de l’appartement se transforme en atelier de confection d’un côté, en terrain de course de l’autre. En faisant vivre ce qui n’a pas vécu, l’écriture est une tentative de reconquête de la parole. Cherchant ceux d’Eugène, le narrateur évoque les souvenirs de sa propre jeunesse. La semaine passée auprès du grand-père qui n’arrive pas à mourir est un retour aux sources, à la terre natale. Le jeune homme retrouve Mathieu, son ami d’enfance, bain de minuit dans la piscine des de Villedieu, ils ont à nouveau quinze ans. Dans le délire du grand-père Marcel, la figure d’Eugène le brave se superpose sur celle d’Alphonse, l’arrière-grand-père, rentré de la guerre à vingt-deux ans, estropié. Les générations se mêlent : le narrateur vient de perdre son fils, il s’apprête désormais à perdre son grand-père.

Le roman dans le roman, l’histoire d’Eugène dans le journal de son père, est un travail de recherche, un écrit historique, quasi-scientifique. Comme il a l’habitude de le faire dans son laboratoire, le narrateur s’appuie sur des faits. Il dresse d’abord la bibliographie puis rassemble les documents dont il a besoin pour reconstituer la vie du petit : photos, interviews, émissions de radio, mails, plan de quartier, liste d’enfants inscrits à la crèche… L’abondance des documents et des chiffres (le père est professeur de mathématiques) intégrés au texte interroge sur la porosité entre les genres littéraires. Le fictionnel réside là où on ne l’attend pas. Parmi les statistiques sur les chances des enfants prématurés, les adresses des futurs camarades du bébé, les interviews des infirmières, se glissent les vies extraordinaires d’Eugène, peintre ou médecin. Le roman est à la fois le texte que le narrateur est en train d’écrire, dont il nous livre l’intégralité, et le livre que nous lisons. A travers le journal du père, Isabelle Monnin raconte la souffrance du couple, leur isolement, leur grande tendresse mais aussi une vie d’adolescent dans les années quatre-vingts, une famille passionnée par le sport, des anecdotes amusantes (le trafic de dédicaces récoltées au salon du livre)… Et pourtant la sentence finale Mais nous ne sommes pas dans un livre est un véritable renversement entre réalité et fiction, document et roman.

L’auteur révèle dans ce premier roman ses obsessions d’écrivain enfermées dans la case 21710 du columbarium du cimetière du Père-Lachaise : la terre natale, les générations, la perte de l’enfant, la dignité de la souffrance, le deuil comme puissance créatrice.

Isabelle Monnin. Les Vies extraordinaires d’Eugène. 2010

Women de Lettres

Roman lu dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XXIe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.