Casse-noisette

Casse-Noisette est un conte de Noël écrit par l’auteur fantastique Hoffmann, plus tard adapté par Alexandre Dumas. Le soir de Noël, les parents de Clara reçoivent une foule d’invités les bras chargés de cadeaux, parmi eux l’oncle magicien Drosselmeyer. Alors qu’il neige dehors, la porte de la demeure bourgeoise s’ouvre sur un intérieur chaleureux. Les tentures tombent du plafond, le sapin s’illumine au fond de la scène. Le ballet prend des allures de fête mondaine et la danse se transforme en théâtre : on se fait signe, on se répond, on rit, on se chamaille, on distribue des cadeaux. Le casse-noisette offert par Drosselmeyer intrigue. Ballet dans le ballet, la danse des jouets est pleine d’humour et d’énergie. Puis les somptueux décors s’éteignent, la scène est plus intime, c’est la chambre de Clara. La nuit, les forces malfaisantes se déchaînent, l’armée des souris envahit la chambre de la petite. Les jouets s’animent et prennent la défense de Clara. Combat du bien contre le mal, Casse-Noisette marque la fin de l’innocence de l’enfance. Ce passage de l’enfance à l’adolescence est aussi une ouverture vers d’autres révélations : le casse-noisette se transforme en prince et entraîne Clara dans un voyage initiatique au cours duquel ils découvrent, accompagnés par des flocons scintillants, le Paradis des jouets : les poupées espagnoles, russes, arabes, le loup et la bergère, les poupées chinoises… Chaque duo est un univers : le serpent ondule, les poupées aux chapeaux adoptent un rythme plus mécanique, la danse de Clara et du prince est un hymne à l’amour naissant. La musique se teinte tantôt de l’obscurité du mal, tantôt de la légèreté de l’enfance mais elle est toujours empreinte d’un humour festif. Casse-Noisette est un ballet réjouissant dont on retient le drôle et le doux. Moment suspendu, les décors s’animent, les costumes brillent, les jouets entrent en scène, qui fait la part belle au rêve et laisse une tendre impression d’enthousiasme enfantin.

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Casse-Noisette. Ballet en deux actes interprété par l’Opéra National de Russie (M. I. Glinka – Tcheliabinsk). Musique : Piotr Tchaïkovsky. Libretto : Marius Petipa. Directeur de la compagnie : Vladimir Dosaev. Directeur artistique du ballet et chorégraphe : Yuri Klevtsov. Chef d’orchestre : Vadim Nikitin. 2016.

Charlotte

Si David Foenkinos a éprouvé le besoin de retourner à la ligne à chaque phrase pour respirer, j’ai dû reprendre mon souffle à chaque page pour mesurer l’étendue de la tragédie de Charlotte ou pour m’en échapper quelques instants. Le texte, puissant, c’est l’adjectif que je choisirais s’il n’en fallait qu’un pour le décrire, révèle les liens forts teintés de rêve, d’admiration et de poésie qui unissent David, l’écrivain français du XXIe siècle à Charlotte, la peintre juive allemande à la destinée brisée par la seconde guerre mondiale. Charlotte grandit délaissée par les absents, étouffée par les morts. Sa famille maternelle semble victime d’une malédiction : la jeune fille apprend à lire son prénom sur une tombe, il faut se surveiller constamment, la mort s’abat comme une fatalité.

David fait de la vie de Charlotte un roman qui émeut en profondeur sans négliger la pudeur. Le récit à la troisième personne permet de s’émanciper du récit autobiographique de la jeune fille et impose une distance qui, au lieu de brimer les sentiments, invite à la vénération de Charlotte Salomon, artiste talentueuse à la courte vie tumultueuse. Avec l’art de la formule qui le caractérise, David rend hommage à l’inspiration et à la création. Charlotte tombe éperdument amoureuse du professeur de chant de sa belle-mère et cette passion est à l’origine de son œuvre. Bien des années après leur séparation, Alfred, admirateur du talent de la jeune fille, est bouleversé de comprendre à quel point leur histoire a inspiré une œuvre autobiographique et picturale, qui continue de fasciner et d’émouvoir, sentiments proches de la catharsis, des décennies plus tard.

Charlotte Salomon. from Leben? oder Theater? Ein singspiel. entre 1940 et 1942.
Charlotte Salomon. from Leben? oder Theater? Ein singspiel. entre 1940 et 1942.

Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe. Elle n’est donc pas la première Charlotte. Il y eut d’abord sa tante, la soeur de sa mère. Les deux soeurs sont très unies jusqu’à un soir de novembre 1913. Franziska et Charlotte chantent ensemble, dansent, rient aussi. Ce n’est jamais extravagant. Il y a une pudeur dans leur exercice du bonheur. C’est peut-être lié à la personnalité de leur père. Un intellectuel rigide, amateur d’art et d’antiquités. A ses yeux, rien n’a davantage d’intérêt qu’une poussière romaine. Leur mère est plus douce. Mais d’une douceur qui confine à la tristesse. Sa vie a été une succession de drames. Il sera bien utile de les énoncer plus tard.

David Foenkinos. Charlotte. 2014

Noël à Colmar

A Colmar, on mêle histoire de l’art et artisanat. Les marchés de Noël sont répartis dans la ville ; les artisans font la démonstration de leur art ; la ville s’illumine à 16h30 (c’est drôle comme il fait nuit plus tôt dans l’est). La ville est plus petite que Strasbourg et les charmants chalets respirent la tradition.

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Colmar accueille le musée Unterlinden rénové depuis 2015 par Herzog et de Meuron. Les deux architectes ont conçu une galerie souterraine permettant de relier le cloître au couvent des Dominicains et d’avancer dans le temps depuis le Moyen-Age jusqu’à l’époque contemporaine en passant par la Renaissance. Le cloître abrite le chef-d’œuvre de la collection du musée : le retable d’Issenheim (1512-1516) réalisé par Mathias Grünewald et Nicolas de Haguenau. Celui-ci est présenté dans un écrin de blancheur, au regard de tableaux de la même époque pour en magnifier la modernité. Les panneaux sont décloisonnés et chaque scène à son unicité. Le Christ en croix impressionne par l’expressivité de ses traits. Accrochées au mur du cloître, des maquettes permettent de se rendre compte de l’objet retable en ouvrant et fermant les deux séries de pans de bois, devant lesquelles les malades d’Issenheim défilaient pour espérer la guérison.

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Bilan du séjour :

  • Des discussions, des rires
  • Du thé, des épices, des sablés
  • Des décorations de Noël artisanales
  • Des couches de vêtements
  • Des trajets en train
  • Des légendes alsaciennes
  • Des découvertes culturelles
  • De belles photos, des souvenirs
  • Et surtout… la satisfaction d’un voyage en féérie, comme hors du temps..

Noël, c’est aussi à Strasbourg !

Strasbourg, capitale de Noël

Moi, j’adore Noël. Et la féérie alsacienne à cette époque me faisait rêver depuis quelques années. Partir à Strasbourg pendant les vacances de Noël, ce n’est pas très original. Résultat : il a fallu anticiper pour réserver le TGV et louer un petit studio.

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Une fois le pont menant au centre-ville emprunté et le barrage de sécurité franchi, on laisse de côté soucis et drames du quotidien pour s’imprégner de la magie de Noël. Les marchés de Noël sont répartis sur les différentes places de la ville selon leur spécialité.

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Les chalets du quartier du château ravissent nos papilles, ceux de la place Broglie nous permettent de décorer nos intérieurs, le marché de la place Gutenberg fait la part belle aux produits portugais, nationalité invitée cette année, celui du carré d’or fait rêver par le raffinement des produits exposés tandis que la place Kléber accueille des associations et arbore fièrement son sapin de trente mètres de haut.

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Pas toujours évident de distinguer les produits industriels des objets issus de l’artisanat. J’ai dû inventer une troisième catégorie : le made in china qui imite l’authentique. Le bourru à qui j’ai demandé où étaient fabriquées ses boules à neige : Ca dépend desquels ! En Allemagne ! Et mon portable, il vient de Chine ! J’aurais dû répondre Je n’ai pas l’intention de vous l’acheter ou Mais votre portable, vous ne le vendez pas sur le marché de Noël de Strasbourg. Au lieu de ça, j’ai haussé les épaules.

Et partout, ce sont des spécialités à déguster : vin chaud épicé, parts de choucroute ou de spaëtzel, des tartes ou baguettes flambées, des bretzels salés ou sucrés, du pain d’épices et toutes sortes de bredele.

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La magie de Noël opère véritablement à la tombée de la nuit lorsque les rues aux décors scintillants s’illuminent. Chaque boutique possède ses propres décorations : guirlandes, feuillage, sapin, installations lumineuses, véritables scènes de Noël dans les vitrines…

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La féérie est la norme. La rue des Orfèvres qui mène de la place du marché neuf jusqu’à la place de la cathédrale émerveille par la démesure élégante des décors de part et d’autre des façades.

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C’est aussi l’occasion de (re)visiter le centre de Strasbourg :

  • Se laisser surprendre par le caractère imposant de la cathédrale Notre-Dame au sortir de la rue Mercière, rêver à ses chiffres : 142 mètres de haut, deux siècles de construction, pas plus de 40 ouvriers sur le chantier
  • Chercher le petit chien des étudiants à l’intérieur de la cathédrale, se pencher vers l’horloge astronomique, mesurer de l’œil le pilier des anges
  • Traverser le quartier de la petite France, mal fréquenté jusqu’au 19e siècle, qui accueillait les malades de la syphilis, le mal venu de France
  • Visiter le musée Tomi Ungerer, illustrateur strasbourgeois (Les trois brigands), et découvrir une part méconnue de sa production…

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Noël en Alsace, c’est aussi :

  • Manger du pain d’épices au petit déjeuner
  • Boire des litres de thé de Noël
  • Grignoter du chocolat toute la journée
  • Regarder des téléfilms qui finissent bien, l’après-midi et des films de Noël, le soir (avoir la chanson de La Reine des Neiges dans la tête)

Noël, c’est aussi à Colmar !

Mode et costumes : anecdotes

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Au musée de la mode et du costume, j’ai appris que :

  • Selon Issey Miyake, une robe n’est faite qu’à 50% tant qu’elle n’est pas portée
  • Le musée a acquis 100 000 vêtements en 35 ans, je me demande où ils les rangent
  • On portait des vêtements clinquants pour être visible dans la pénombre, à la seule lueur des bougies, un peu comme mon manteau orange en hiver
  • Les mesures étaient empiriques avant l’invention du gabarit
  • Marie-Antoinette mesurait 53 cm de tour de taille et 110 cm de tour de poitrine, ça, c’est ma préférée
  • Le nœud des robes près du cou s’appelle le nœud du parfait contentement, c’est joli, ça me rappelle le suivez-moi-jeune-homme
  • Le jean vient de Gênes et le denim de Nîmes, logique
  • La dernière merveille du musée, une robe de l’époque 1750 a coûté 173 000 euros
  • La crinoline vient de la jupe en crin, logique
  • Le corset était porté par 2% de la population, 98% de la population pouvait respirer normalement
  • On disait de la duchesse de Talleyrand qu’elle était belle vue de dot, marrant
  • Le pantalon pour femme a été inventé par Yves Saint-Laurent, merci monsieur

Palais Galliera. Anatomie d’une collection. Jusqu’au 12 février 2017

Les Femmes savantes

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Chrysale et Philaminte s’apprêtent à marier Henriette, leur fille cadette, mais ils se disputent sur le choix du prétendant. Philaminte, Armande, la fille aînée, et Bélise, la belle-sœur, se piquent de sciences et de philosophie et proposent Monsieur Trissotin, un pédant qui fréquente la maison, pour époux. De leur côté, Chrysale et son frère Ariste favorisent l’amour de Clitandre pour Henriette et souhaitent marier la jeune fille et le jeune premier.

Dans cette pièce de Molière, l’intrigue ne multiplie pas les rebondissements (pas de personnage salvateur, de révélation ou de déguisement, une simple fausse nouvelle suffit à dénouer la situation en faveur des jeunes gens) mais le texte fait la part belle à la joute verbale qui confronte les discours des deux camps. Contrairement à son habitude, Molière ne prend pas ici la défense de la jeune génération contre l’ancienne mais oppose les partisans du pragmatisme à ceux de la culture à outrance. Les pères sont du côté des jeunes, les mères, du côté de la science. Les femmes savantes qui étalent leurs connaissances et se pâment devant la bêtise sont ridiculisées comme si l’étude était une dénaturation de la féminité. Alors que les mères sont très rares dans le théâtre de Molière, Philaminte, interprétée par Agnès Jaoui, n’a que peu de chaleur maternelle, contredit les vœux de sa fille Henriette et malmène l’autorité de son bourgeois de mari, Jean-Pierre Bacri, parfait en couard, invectivant sa sœur, n’osant affronter sa femme castratrice. Chrysale, comme Molière, prône l’ordre dans la maison. Clitandre, faire-valoir de ce discours, ne cherche pas, en épousant Henriette, à établir un ordre nouveau mais à rétablir l’autorité des hommes.

Dans la maison bourgeoise, les femmes savantes sont maîtresses. La scène, transformée en temple de la culture, fait étalage des livres, cartes et documents qui enrichissent chaque jour le savoir de ces dames. En présence de Monsieur Trissotin, les globes tournent et les affiches se déroulent. Lorsque Chrysale prend la parole, comble du mépris, les livres s’ouvrent, se prêtent ou se rangent. Des objets sortent des coffres et les squelettes d’oiseaux préhistoriques traversent la scène pour être mieux étudiés. Dans ce cabinet de curiosités, les caisses en bois, coffres ou assises, se déplacent à chaque changement d’acte, lorsque le rideau transparent se baisse. Au cours du premier acte, le jour éclaire la scène à travers le vitrail central puis la lumière se tamise lorsque le soir approche. A la fin du spectacle, l’éclairage aux bougies, qui fait évoluer dans la pénombre, rappelle l’époque du dramaturge et l’obscurité dénonce les lumières d’une science hypocrite : paradoxalement, alors qu’il brillait en plein jour, c’est dans les ténèbres que l’imposteur est démasqué.

Domenico Remps. Cabinet de curiosités. 1690
Domenico Remps. Cabinet de curiosités. 1690

Jean-Baptiste Poquelin dit Molière. Les Femmes savantes. 1672. Mise en scène par Catherine Hiegel, avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri. Au théâtre de la Porte Saint-Martin (Paris, 10e)

Premières lignes #14

Au détour d’une rue, Elina, une adolescente de treize ans, perd brutalement sa maman. Depuis l’accident, elle se mure dans le silence et s’oublie dans la course à pied. Au Jardin des Plantes, la jeune fille rencontre Violette, une femme en fauteuil roulant, qui devient une véritable amie. Roman douloureux et poétique sur le manque et le deuil mais aussi l’adolescence, l’amitié et l’espoir. Auteur très sensible qui écrit pour trouver sa place dans le monde, rencontrée au Salon du livre de Montreuil.

Je n’ai jamais su exactement comment c’était arrivé, j’ai entendu tant de versions différentes que j’ai fini par les oublier toutes. Assez d’histoires. J’ai beau me rappeler chaque détail de ce qui a précédé l’accident, ce qui s’est passé ensuite, hors de mon champ visuel, restera toujours aussi flou. Tu m’as accompagnée chez papa et nous nous sommes dit à la semaine prochaine. Je ne t’ai pas recommandé de faire bien attention sur la route, ce sont les parents qui répètent ce genre de choses aux enfants et non l’inverse. Tu souriais quand tu m’as fait signe au coin de la rue. Puis tu as tourné. Ensuite, je ne sais plus rien. J’ignore si tu as roulé paisiblement ou allègrement, si tu étais plutôt contemplative ou joyeuse, juchée sur ta bicyclette. Soudain, tout s’est arrêté, je ne sais pas pourquoi ni comment. Il y a tant de manières de poser un point final.

Fanny Chiarello. La vitesse sur la peau. 2016

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Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Dans les ténèbres

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Yolanda, chanteuse de cabaret, assiste à l’overdose de son compagnon. Suite à sa mort, la jeune femme est recherchée par la police. Afin de lui échapper, elle trouve refuge dans le couvent des sœurs rédemptrices humiliées, une communauté de religieuses aux mœurs déroutantes…

Dans les ténèbres est un film déjanté entre chantage et trafic dans lequel le bizarre est la normalité. En ce début des années quatre-vingts, l’irrationnel et l’absurde, sur fond de drogue, règnent en maîtres. Un tigre africain a élu domicile au couvent ; une des religieuses a transformé sa vaste cellule en véritable jungle. Comme une succession d’hallucinations, Pedro Almodovar propose une construction en épisodes. Dans ce tourbillon permanent, la fin tragique de la mystérieuse Virginia, la fille fantôme de la bienfaitrice marquise, pourrait apparaître comme la trame du récit. Mais l’affaire est relayée, expédiée par Yolanda qui coupe court au chantage ; il s’agit de détourner d’autant plus les codes attendus du romanesque. Addiction, fête, drogue, bavardages, mœurs douteuses, la légèreté du ton dégage une grande froideur qui peine à émouvoir, comme si seul le drame avait le pouvoir de susciter l’attachement.

Au cours de ce délire cinématographique qui tient plus du rêve éveillé du toxicomane ou du fantasme de l’étudiant en cinéma que du beau esthétique, les obsessions du Pedro Almodovar de la maturité prennent progressivement corps. Des tenues de fêtes pailletées au maquillage outrancier de la marquise en passant par les cheveux postiches de Yolanda, le réalisateur espagnol fait la part belle au travestissement et au monde du spectacle. Professeur de sciences naturelles reconvertie, Yolanda est chanteuse de cabaret. Les sœurs sont admiratives de cet art et transforment le couvent en scène de spectacle à l’occasion de la fête organisée en l’honneur de la mère supérieure. La chanteuse est la nouvelle divinité à adorer. Ecrire, dessiner, peindre, enseigner, chanter, Almodovar rend hommage à toutes les formes de création. Chaque personnage a sa spécialité : l’un imagine des costumes, peint ou joue du bongo, l’autre chante, enseigne les sciences ou écrit des romans. De cette communauté d’artistes, les hommes sont absents : le compagnon de Yolanda, Jorge, refait surface épisodiquement lors des lectures de son manuscrit mais sa figure disparaît dès le début de la scène, il n’existe que pour faire entrer Yolanda au couvent. Le prêtre, quant à lui, ne joue qu’en fonction des rôles féminins des religieuses, il n’a que peu de consistance. Comme dans Volver ou Julieta, les hommes sont exclus, laissant place aux relations féminines. Celles-ci s’établissent par l’oralité (le couvent est paradoxalement un lieu très bruyant) mais aussi par différentes formes de l’écrit. Les lettres et les livres circulent et se monnayent. Les manuscrits se cachent et se détruisent. Comme dans La Fleur de mon secret, l’auteur écrit des romans sentimentaux sous pseudonyme, celui de Concha Torres. Le texte posthume de Jorge, quant à lui, scande le récit.

La religion des fantaisistes sœurs rédemptrices, loin de la perversité du père Manolo de La Mauvaise éducation, apparaît comme une parodie du christianisme. Lumineuse dans l’église lorsque les portes des ténèbres s’ouvrent sur l’extérieur, Yolanda prend la place de Dieu. A ses côtés, le tigre, surnommé l’Enfant, joue le rôle de Jésus. A leurs pieds, les pécheresses dont les images recouvrent les murs du bureau de la mère supérieure, sont des icônes à respecter. On s’agenouille pour les chausser. A l’église, on décline les sortes de baisers au lieu de prévenir contre le péché de chair et on loue l’amour qui lie le prêtre et la sœur Vipère. Les extases ne sont plus que des hallucinations sous l’emprise d’acide ou d’héroïne. On s’humilie jusqu’à s’appeler Rat d’égout ou Fumier. Sur la place du marché, au côté du cracheur de feu, les religieuses font des mortifications des numéros de cirque (ça fera de l’effet). Non pas herboriste ou brodeuse mais plutôt styliste ou romancière, les sœurs ont des dons étonnamment séculiers. A la fin du spectacle, la mère supérieure vient aider Yolanda à se démaquiller. La marque de son visage s’imprime nettement sur la serviette blanche. Nouvelle Véronique, la religieuse tient en main le Saint-Suaire de la modernité à la religion détraquée. S’éloignant du christianisme qu’il raille, le maître espagnol semble plus proche de la mythologie païenne qui renvoie à l’origine de la création, en témoigne la photographie du petit-fils de la marquise, enfant sauvage élevé par les singes en Afrique.

Pedro Almodovar à la fois détourne et alimente l’image du couvent en tant que lieu impénétrable qui, depuis des siècles, au mieux suscite la curiosité, au pire attise les fantasmes. L’imaginaire populaire est hanté par cette forme de claustration, véritable piège infernal, temple de l’inhumanité qui annule les personnalités et provoque des dérèglements. Dans le film Augustine, si ténébreux que même les lueurs des bougies finissent par être étouffées, les femmes cloîtrées sont des monstres que l’on expose en vitrine et qui font la gloire des savants. Auprès des pécheresses espagnoles, la mère supérieure rappelle celle du couvent de Saint-Eutrope, amoureuse de Suzanne, la religieuse de Diderot qui s’égosille dans le silence. Pedro Almodovar, de son côté, laisse pénétrer le spectateur dans les ténèbres lumineuses, un lieu clos labyrinthique et illogique, se moquant et confortant le fantasme intemporel du microcosme féminin aux lois propres.

Pedro Almodovar. Dans les ténèbres. Avec Cristina Sanchez Pascual, Julieta Serrano, Marisa Paredes. 1983

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Le mois prochain, on regarde Tout sur ma mère, à vos écrans !