Premières lignes #77

Le monde de Ben est la suite du roman Le cinquième enfant de Doris Lessing. Alors que dans le premier, Lessing adoptait le point de vue d’Harriet, la mère de Ben, elle adopte le point de vue du cinquième enfant dans le second et renverse ainsi le mécanisme de l’empathie. Ben n’apparaît plus comme un monstre mais comme un jeune homme différent des autres qui ne trouve pas sa place dans le monde. Le traitement littéraire est moins fin psychologiquement mais plus expérimental : Lessing analyse l’introduction d’un élément étrange dans un monde non-adapté. Le monde de Ben tient ainsi plus du roman d’apprentissage inévitablement voué à l’échec que du roman psychologique. Ben alterne les bonnes et les mauvaises rencontres et se retrouve balloté à travers le monde.

– Quel âge avez-vous ? – Dix-huit ans. La réponse ne vint pas tout de suite car Ben redoutait ce qui, il le savait, aller arriver maintenant ; et en effet, derrière la vitre qui le protégeait du public, l’employé posa son stylo-bille sur le formulaire qu’il remplissait , puis, avec sur son visage une expression que Ben connaissait trop bien, examina son client d’un regard à l’amusement empreint d’impatience qui n’était pas tout à fait de la dérision. L’homme qu’il avait devant lui était petit, gros, ou en tout cas trapu. La veste qu’il portait était trop grande pour lui. Il devait avoir au moins quarante ans. Et ce visage ! C’était une large face aux traits grossiers, dont la bouche s’étirait en un grand sourire – qu’est-ce qu’il pouvait bien trouver de si fichtrement drôle ? – , un nez épaté aux narines dilatées, des yeux glauques avec des cils roux pâle, sous des sourcils en bataille de la même couleur.

Doris Lessing. Le monde de Ben. 2000

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Premières lignes #76

Slade House est une demeure fastueuse étrangement dissimulée entre deux ruelles. Impossible à situer, elle attire cependant et se révèle très accueillante. Pourtant lorsque l’atmosphère chaleureuse de la maison se fait oppressante et que les prisonniers se rendent compte du piège, il est déjà trop tard… Tous les neuf ans, les habitants de Slade House, un frère et une sœur, attirent à eux des êtres singuliers nécessaires à leur survie.

Une lecture inclassable qui me sort agréablement de ma zone de confort sans me convertir pour autant : les oraisons, ondes psychovoltaïques et autres fissures temporelles me sont malheureusement toujours obscures.

Ce que Maman dit se noie dans le grondement grisâtre du bus qui, en repartant, laisse apparaître un pub baptisé Renart et Mâtins. L’enseigne montre trois beagles qui encerclent un renard. Ils sont sur le point de bondir et de le réduire en charpie. Une plaque située juste en dessous indique Westwood Road. Les barons et baronnes sont censés être riches : moi, je m’attendais à voir des piscines et des Lamborghini, mais non : Westwood Road est une rue comme une autre. Il y a de bêtes maisons ou pavillons jumelés en briques avec un jardinet sur le devant et une bête voiture. Le ciel humide a une couleur de vieux mouchoir. Sept pies s’envolent devant nous. Sept, c’est un bon chiffre. Le visage de Maman est à quelques centimètres du mien, mais je ne sais pas si elle est énervée ou inquiète.

Slade House. David Mitchell. 2019

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Premières lignes #75

C’est par goût des expériences et des défis que Sylvain Tesson accompagne Vincent Munier, photographe animalier, sur les hauteurs du Tibet, à la recherche de la panthère des neiges. Dans ces espaces glaciaires où règne le silence, Tesson lit, philosophe, observe, se retient de bavarder et remet beaucoup de certitudes en questions. Les apparitions de la panthère des neiges prennent des allures mystiques et la quête de l’animal se révèle quête de soi. La panthère de Sylvain, c’est cette femme qu’il a aimée dans les Landes au cours d’une autre vie, et pour le lecteur, une belle invitation à la poésie et à l’humilité.

Je l’ai rencontré le jour de Pâques, après une projection de son film sur le loup d’Abyssinie. Il m’avait parlé de l’insaisissabilité des bêtes et de cette vertu suprême : la patience. Il m’avait raconté sa vie de photographe animalier et détaillé les techniques de l’affût. C’était un art fragile et raffiné consistant à se camoufler dans la nature pour attendre une bête dont rien ne garantissait la venue. On avait de fortes chances de rentrer bredouille. Cette acceptation de l’incertitude me paraissait très noble – par là même antimoderne.

Moi qui aimais courir les routes et les estrades, accepterais-je de passer des heures, immobile et silencieux ? Tapi dans les orties, j’obéissais à Munier : pas un geste, pas un bruit. Je pouvais respirer, seule vulgarité autorisée. J’avais pris dans les villes l’habitude de dégoiser à tout propos. Le plus difficile consistait à se taire. Les cigares étaient proscrits. « On fumera plus tard, sur un talus de la rivière, ce sera nuit et brouillard ! » avait dit Munier. La perspective de griller un havane au bord de la Moselle faisait supporter la position du guetteur couché.

Sylvain Tesson. La panthère des neiges. 2019

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La capitana

Hier en club Lecture, on a échangé autour du roman d’Elsa Osorio La Capitana et on s’est extasiées sur le destin exceptionnel de Mika Etchebéhère : fille d’immigrés russes, Mika grandit en Argentine et suit des études pour devenir dentiste. Passionnée de politique, elle participe au groupe marxiste libertaire Insurrexit et y rencontre Hippolyte, son futur mari. La Capitana est à la fois une biographie, un roman politique et un roman d’amour. Le credo du couple : Allons où la révolution nous mène. Citoyens du monde, les voilà donc partis en France dans les années vingt, en Allemagne au début des années trente et en Espagne dès 1936. Refusant la vie stable de la famille qui les brimerait dans leur combat politique mais plaçant néanmoins leur amour au cœur de leurs convictions, Mika et Hippolyte sont de remarquables figures de don de soi vouées corps et âmes à la grande cause de la Révolution. Après la mort de son mari (annoncée dès le début du roman), Mika deviendra la Capitana, cheffe et mère nourricière dans le camp des POUMistes et passera le reste de sa vie en France. Les constants allers-retours entre les différentes époques (des années vingt en Argentine aux années quatre-vingts en France) permettent de faire de l’amour entre Mika et Hippo, le fil conducteur du roman.

Mika Etchebéhère entourée de miliciens POUMistes en 1936

On a aussi lu ensemble ce très beau passage, poétique et très réussi du point de vue de la construction littéraire en miroir, qui narre la naissance de l’amour. Malgré une tournure qui pique un peu (on s’est permises d’accuser la traduction), ce passage témoigne bien d’un couple égalitaire et équilibré, qui se construit dans l’amour et la bienveillance autour de valeurs et de convictions puissantes et partagées. (Ce qui nous a amenées à parler de nos parents, de mariage, de Philippe Le Bel mais aussi d’Aliénor d’Aquitaine).

Ils se reverront le mardi, le jeudi, le samedi et le dimanche, la semaine suivante et le mois suivant. Et celui d’après. Un glissement sur la pente de l’amour, petit à petit, mais sans pause. Conversations, promenades, mains qui se prennent, lectures, discussions, convergences et confidences, un baiser scellant un pacte tacite, projets, la vie devant soi et les idéaux partagés, la révolution, timides caresses et quelques audaces, la revue, les camarades, la révolution russe.

En cet après-midi humide de janvier 1921, avec le quatrième numéro d’Insurrexit fraîchement sorti de l’imprimerie et la certitude de s’être choisis qui n’a cessé de croître, Mika et Hipolito vont faire un pas prévisible – et pourtant surprenant – dans leur union.

Ces mains fortes et tièdes qui en font une femme, ces baisers profonds : émotions ; ce corps savant qui découvre le sien, si disposé au plaisir : passion. Cette tiédeur humide qu’il frôle doucement avec tendresse : émotion ; ce puits généreux et chaud qui l’invite à plonger : passion.

Mika s’étonne – mais elle s’en doutait depuis ce dimanche où Hipolito avait posé la main sur son épaule – de cette paix exaltée avec laquelle son corps accueille le corps aimé de son compagnon.  Hipolito s’étonne – mais il s’en doutait depuis ce dimanche où il avait senti la peau frissonnante de l’épaule de Mika sous sa main – du bonheur foudroyant qu’éprouve son corps à pénétrer enfin le corps aimé de sa compagne.

Elsa Osorio. La Capitana. 2012

Nous sommes l’étincelle

Dans la série « Je ne suis plus une princesse », je suis, pour la première fois, allée jusqu’au bout d’un roman d’anticipation : encore une histoire de survie en pleine forêt. Vincent Villeminot divise le temps de Nous sommes l’étincelle en quatre époques : la première a lieu dans les années 2020 : la jeune génération mène une manifestation qui se transforme en révolution. Aux quatre coins de l’Europe, des groupes d’anciens étudiants se retirent en forêt et tentent un modèle de vie en communauté plus proche de la nature, guidés par le traité de Thomas F., un doctorant dissident, Do not Count on Us dont des extraits ponctuent le récit. Dans les années trente, cette communauté s’éteint et laisse place à des ennemis sanguinaires. Dans les années quarante, Adam, fils des révolutionnaires du premier âge, et Allis, jeune lieutenante de police, traquent les braconniers avant de s’installer dans une cabane en pleine forêt. Vingt ans plus tard, les enfants du couple, éduqués comme trois petits sauvages, sont enlevés par leurs ennemis. Leurs parents, ainsi que les trois ermites qui ont traversé les quatre époques du récit, partent à leur recherche.

La nature nous enseigne le respect, la patience, l’endurance et la douceur… Mais c’est faux. Ces hommes mauvais connaissent parfaitement la nature, eux aussi, malgré leur violence. Ils la connaissent dans sa cruauté comme dans sa prodigalité. Ils s’en inspirent.

Nous sommes l’étincelle est une dystopie très politisée qui transpire la rage et le sang. Les personnages de tous les âges, effrayés par les bouleversements politiques et les catastrophes climatiques, vivent dans l’urgence et l’angoisse permanente que leur monde s’écroule. Révoltés par le silence et l’impuissance des pouvoirs politiques, ils prennent eux-mêmes en main leur propre survie. Dans la grande forêt, les cris, les coups et les balles pleuvent. L’espoir d’un monde meilleur a disparu ; on détruit l’utopie à travers les coups portés au corps ; l’instinct de survie dicte seul les comportements. Vincent Villeminot signe un roman noir, violent et sans pitié. Sa tendresse pour la communauté non-violente de la première époque est balayée par l’incompréhension des pouvoirs politiques et les armes à feu des hommes des années trente qui, eux, ont perdu espoir, idéalisme et foi en l’humanité.

Tu sais, on dit que quitter l’enfance, c’est perdre ses utopies… Devenir raisonnable. Moi, je crois que c’est l’inverse. C’est plutôt les choisir.

Villeminot aime la littérature et le fait savoir en baptisant un des arbres de la grande forêt, symbole de force vitale et de développement à la connotation biblique, du nom d’un des personnages principaux de Cent ans de solitude, le chef-d’œuvre de Gabriel Garcia Marquez. Nous sommes l’étincelle est le récit d’une traque haletante mimée par un style brutal et rythmé. En amoureux des mots, l’auteur parvient à faire ressentir la poésie de la violence et de l’horreur dans un monde étouffant, privé d’espoir. Les fréquents retours à la ligne permettent de mettre en valeur un mot ou une expression et de prendre de la distance avec la violence du propos pour goûter la beauté de la langue. Villeminot joue sur les chapitres et leurs sous-divisions pour ajouter du rythme à son récit : la lecture, comme le style, est scandée, rapide et douloureuse. Véritable coup de force littéraire pour nous faire comprendre, à travers ce roman engagé, à la fois poétique et sans concession, l’urgence de notre situation.

Vincent Villeminot. Nous sommes l’étincelle. 2019

Le bal des folles

Celle-ci offre à l’examen un corps à la fois désiré et incompris par celui qui le manipule. Un médecin pense toujours savoir mieux que son patient, et un homme pense toujours savoir mieux qu’une femme : c’est l’intuition de ce regard-là qui rend aujourd’hui anxieuses les jeunes femmes attendant leur évaluation.

A la toute fin du XIXe siècle, le tout-Paris se presse aux séances publiques proposées par l’éminent professeur Charcot, adepte de l’hypnose et de l’exposition des hystériques internées à l’hôpital de la Salpêtrière. Victoria Mas suit le parcours de quelques-unes de ces victimes d’une société misogyne avide de spectacle : ancienne prostituée, Thérèse passe son temps à tricoter des châles ; Louise, adolescente très sensible à l’hypnose, rêve de devenir la nouvelle Augustine, la patiente la plus célèbre de Charcot ; Eugénie Cléry, la nouvelle, a été enfermée par son père car elle communique avec les défunts ; quant à Geneviève, l’infirmière-intendante, elle assiste les médecins depuis plus de vingt ans.

Il est à la fois l’homme qu’on désire, le père qu’on aurait espéré, le docteur qu’on admire, le sauveur des âmes et des esprits.

La Salpêtrière, dont le seul nom fait frémir les contemporains, a longtemps fasciné les Parisiens des XVIIIe et XIXe siècle et les hommes de lettres et de sciences. Ce lieu clos est une véritable antichambre de l’enfer dans lequel se débattent des femmes de tout bord, que l’on considère comme déviantes et déréglées, dangereuses pour une société masculine qui oscille entre la religion et la science. On accuse l’utérus, cet organe maléfique, d’être à l’origine de troubles neurologiques qui inscrivent les femmes dans le déterminisme de leur nature et provoquent le désordre. Entre hantise et érotisation, l’hystérie semble répondre à un fantasme masculin. Dans le roman, Eugénie Cléry manifeste sa colère contre les regards lubriques des médecins et des internes qui l’examinent. Sous couvert de guérir les troubles de ces femmes, déjà annulées socialement du fait de leur emprisonnement, les médecins mettent en scène une fascination malsaine pour le corps féminin qu’ils considèrent à la fois comme irrationnel et désirable. Les séances d’hypnose qui subit Louise apparaissent comme des invocations du diable fascinantes et horrifiantes, version XIXe siècle de la chasse aux sorcières du Moyen-Age. Ces séances, ainsi que le très couru bal des folles, purifient une société qui craint toujours le joug divin sous couvert d’une avidité de divertissements.

Cette brune aux cheveux longs est exactement ce que devaient être les sorcières d’autrefois : charismatiques et fascinantes d’apparence, vicieuses et dépravées de l’intérieur.

Victoria Mas se place du côté de la communauté féminine rebutée de la société. Derrière les lourdes portes, l’obscurité, pour ne pas dire l’obscurantisme, règne. Les femmes subissent l’autorité abusive des hommes, pères ou médecins (quand ce n’est pas les deux en même temps dans le cas de Geneviève) et les patientes redoutent le regard du médecin-maître sur leur corps et leur esprit. Victoria Mas instaure un dialogue entre extérieur et intérieur (les échappées de Geneviève en dehors de la Salpêtrière), et entre passé et présent (les récits de vie des prisonnières) et fait de ces pauvres femmes, de tendres héroïnes, sensibles et humaines dont on apprend à connaître les faiblesses et les aspirations. Pour certaines cependant, Thérèse et Geneviève en particulier, l’hôpital apparaît comme un rempart contre le monde extérieur qui les protège des violences des hommes et qui malgré tout, propose un cadre de vie confortable parmi leurs sœurs.

Le Bal des folles à la Salpêtrière. Paris. 1888

A la suite de Marivaux, Diderot ou l’Abbé Prévost, Victoria Mas dénonce l’enfermement abusif subi par des milliers de femmes. A l’instar de Manon Lescaut, Eugénie Cléry subit une arrestation d’autant plus violente qu’elle est menée par le père et le frère de la jeune fille. Comme Suzanne, la religieuse de Diderot, Eugénie bénéficie bienheureusement d’alliés à l’extérieur ce qui confère une note d’espoir au texte sombre et puissant de Victoria Mas. Le cheminement intellectuel et spirituel de Geneviève, la cartésienne, est un message adressé aux lecteurs contemporains : en renonçant à ses convictions et en acceptant l’incertitude et le doute comme composantes de l’existence, l’infirmière a su témoigner sereinement de sa liberté intérieure malgré la claustration. Un premier roman à la fois dur et sensible qui se lit d’une traite et, tout en s’inscrivant dans la lignée de ces auteurs qui dénoncent l’enfermement abusif de celles qu’on appelait aliénées, folles, hystériques, fait écho à des sujets intemporels : le regard de l’homme sur le corps féminin, l’autorité abusive, les violences obstétriciennes…

Victoria Mas. Le bal des folles. 2019

Elmet

Quelque part entre Londres et Edimbourg, sur une terre oubliée appelée Elmet, entre la forêt et la voie de chemin de fer, vivent John, un ancien homme de main à la puissance physique réputée dans toute la région, et ses deux enfants, adolescents, Cathy et Daniel. Le trio vit de la chasse et de quelques achats effectués en ville, mais surtout de café, de musique, de balades en forêt et de silence. John et ses enfants survivent dans ce monde jusqu’au jour où M. Price, propriétaire terrien, les menace d’expulsion et tente de les faire chanter.

Certains ont suggéré que ce n’est pas une expérience visuelle qu’elles [les baleines] cherchent, mais sensuelle. Lorsqu’elles bondissent hors de l’eau, elles sentent enfin toute la taille et le poids de leur corps. […] La baleine continue à penser à ce bond, elle y pense de plus en plus, jusqu’à ce que le besoin devienne irrésistible et qu’elle jaillisse de l’océan pour y retourner l’instant d’après. Selon moi, ton père est comme les grandes baleines. Quand il se bat, c’est comme un de leurs sauts. […] Il en a besoin.

Elmet est un roman de survie dans lequel l’attachement à la terre joue un rôle essentiel. Elmet est une terre ingrate, oubliée des pouvoirs politiques, mais non hostile. John a su y construire un havre de paix en lisière de forêt, isolé de la civilisation, après la disparition de sa femme, figure fugitive qui allait et venait pendant l’enfance de Cathy et Daniel et dont le lecteur n’a pas connaissance des activités. John a su aimer et protéger ses enfants mais la puissance de ses poings ne peut résoudre tous les conflits. Cathy et Daniel vivent dans un éternel non-dit : le silence, les mystères et les accords tacites semblent régner sur Elmet, une terre rendue violente par son appropriation par des exploitants sans scrupules, des jalousies anciennes et l’appât du gain et du pouvoir. Cathy et Daniel, élevés par leur grand-mère, ont subi les allers et venues de leurs parents sans en comprendre la raison, le but et les enjeux. Quant au lecteur, il ignore tout de la mère des enfants et de Vivien, cette étrange voisine qui s’occupe de l’éducation de Daniel.

Gallimard/Babelio Rencontre du 7 janvier chez Gallimard

Fiona Mozley centre son roman autour du personnage de Cathy et fait de son corps, ainsi que de celui de son père, des monnaies d’échange qui rendent le texte très physique. Alors que les poings du père sont loués par les propriétaires de la région, le corps de Cathy promet de devenir aussi puissant que celui de John. Toutefois sa féminité le rend désirable auprès des hommes et son intimité est alternativement pointée du doigt, mise à nu et abusée. La violence faite au corps va crescendo depuis les agressions des camarades de classe des enfants jusqu’au déchaînement inouï de la scène finale en passant par le dépècement des animaux et les combats de John.

Fiona Mozley signe un drame à la fois viscéral et silencieux d’une violence glaçante. L’histoire de John, Cathy et Daniel qui se protègent les uns les autres comme ils peuvent, s’inscrit dans un espace-temps indéfini qui confère une universalité au roman. Au cours de la rencontre chez Gallimard, la jeune autrice reconnaît avoir réduit considérablement son texte et préféré lancer des pistes non-explorées (comme la question du genre de Daniel) plutôt que de tout expliquer. Un premier roman, écrit en pleine rédaction de thèse d’Histoire, qui se lit à la fois dans l’écœurement et l’avidité.

Fiona Mozley. Elmet. 2020

Sorcières

Mona Chollet dresse le portrait de la sorcière par excellence : la méchante de Blanche-Neige cherche à éliminer ses jeunes rivales, belles et surtout désirées par les hommes, alors qu’elle-même désormais vieille, jalouse et solitaire, a été la plus belle femme du royaumeA cette figure affreuse et caricaturale, l’autrice préfère Floppy le Redoux, personnage du Château des enfants volés, un roman jeunesse de la suédoise Maria Gripe (1923-2007). Elle réhabilite la figure de la sorcière et admire ces femmes puissantes, intelligentes et indépendantes.

[Floppy le Redoux] vit dans une maison perchée au sommet d’une colline, abritée sous un très vieux pommier dont la silhouette, visible de loin, se découpe dans le ciel. L’endroit est paisible et beau, mais les habitants du village voisin évitent de s’y aventurer, car autrefois s’y dressait une potence. La nuit, on peut apercevoir une faible lueur à la fenêtre tandis que la vieille femme tisse tout en conversant avec son corbeau, Solon, borgne depuis qu’il a perdu un œil en se penchant sur le Puits-de-la-Sagesse. Plus encore que par les pouvoirs magiques de la sorcière, j’étais impressionnée par l’aura qui émanait d’elle, faite de calme profond, de mystère, de clairvoyance.

Ecrivaine et journaliste au Monde diplomatique, Mona Chollet introduit son propos féministe et engagé par une analyse de la figure de la sorcière : la méchante des contes mais aussi la femme condamnée au bûcher, accusée de pactiser avec le Diable. La sorcière concentre trois figures repoussoirs de la femme : la femme seule, celle qui vit sans homme ; la femme sans enfant, c’est-à-dire celle qui refuse les prétendues lois de la nature et l’asservissement de son corps ; et enfin la vieille femme, celle qui n’est plus désirable. Ces trois aspects de la femme, perçus par le regard exclusif de l’homme, apparaissent comme de dangereuses concurrentes et renversent l’ordre établi.

A la première personne du singulier, Mona Chollet interroge des sources très diversifiées : du Discours de la Méthode de Descartes jusqu’aux attaques de la presse people envers le physique et l’âge de Brigitte Macron en passant par des témoignages d’anonymes, recueillis par d’autres chercheuses ou relevés aux terrasses des cafés, sur les difficultés d’être mère ou la peur de vieillir.

Sorcières est un essai extrêmement bien écrit, une lecture dense et douloureuse qui ne laisse pas indifférente. L’autrice sait instruire et toucher sa lectrice au plus profond d’elle-même. Que celle qui n’a jamais craint de « devenir vieille fille », de ne jamais connaître le « bonheur d’être mère », de voir son corps de flétrir (le fameux déclin de la beauté féminine) ou tout simplement celle qui n’a jamais commencé une phrase par « à mon âge » à peine vingt ans passés (le toujours déjà vieille), lève la main. Mona Chollet refuse néanmoins la fatalité et insiste sur le fait que ces règles établies comme l’injonction de la maternité ou les normes de beauté ne sont pas des lois de la nature (l’autrice dérègle la fameuse « horloge biologique » en un tour de main) mais des constructions sociales certes bien ancrées mais non irréversibles.

Mona Chollet. Sorcières : La puissance invaincue des femmes. 2018

Marie-Antoinette à la Conciergerie

Voilà de quoi combler mon goût pour la Révolution Française, les manuscrits, la mode et les histoires d’enfermement : Marie-Antoinette a été emprisonnée dix semaines à la Conciergerie jusqu’à son procès qui s’est tenu du 14 au 16 octobre 1793 et son exécution le 16 à midi.

La Conciergerie de Paris consacre à la dernière grande reine de France au destin tragique une exposition qui retrace les derniers moments de sa vie et met en scène les différents fantasmes qu’elle a suscités de la fin du XVIIIe siècle à nos jours. On peut y voir des reliques comme des pièces du procès et les actes d’accusation du tribunal révolutionnaire mais aussi la dernière coiffe de la reine, sa chemise blanche, un morceau de sa ceinture et la très touchante dernière lettre adressée à Madame Elizabeth, sœur du feu roi Louis XVI qui ne lui sera jamais parvenu.

Du côté images, on trouve bien évidemment les portraits officiels de Marie-Antoinette dont le célèbre tableau à la rose peint par Elizabeth Vigée-Lebrun mais aussi des œuvres plus contemporaines comme le portrait de la reine par le colombien Fernando Botero ou l’autoportrait en Marie-Antoinette par l’artiste japonaise Kimiko Yoshida. La figure de la reine a su envahir tous les arts : oeuvres plastiques, gravures, photographie, joaillerie, cinéma, haute couture, publicité… Les robes d’apparat portées par Diane Kruger et Kirsten Dunst sont exposées aux côtés des souliers Marie-Antoinette pensés par Christian Louboutin, des maquettes de décors de films, des planches du manga La Rose de Versailles et des objets de grande consommation.

La présence de Benjamin Lacombe, auteur et illustrateur de Carnet secret d’une reine dont une planche est exposée à la Conciergerie rend un bel hommage à cette figure royale qui n’est pas prête d’épuiser l’imaginaire collectif. Quel plaisir de le voir dessiner un profil royal au crayon et à l’aquarelle tout en discutant de l’enfermement de la famille royale au Temple puis à la Conciergerie et du destin de Madame Royale, duchesse d’Angoulême !

Marie-Antoinette, métamorphoses d’une image. Conciergerie de Paris. Du 16 octobre 2019 au 26 janvier 2020.

Premières lignes #74

Le catalogue de l’exposition Marie-Antoinette, métamorphoses d’une image présenté par le commissaire et historien Antoine de Baecque est un élément supplémentaire à ma collection-passion Marie-Antoinette ! On peut y voir les pièces exposées à la Conciergerie de Paris de la chemise de la Reine jusqu’aux souliers Louboutin inspirés par la dernière grande reine de France. Le catalogue explique comment Marie-Antoinette est passée du statut de figure historique décriée de son temps à celui d’icône pop revisitée à travers le monde.

Un foisonnement de représentations s’est emparé de Marie-Antoinette, de son vivant à nos jours. D’ailleurs, aucune figure historique, sans doute, n’a connu davantage de dénominations, de surnoms, voire de sobriquets. D’un côté l’archiduchesse Antoine ou Antonia, la reine de France, la reine martyre, la mère exemplaire, figures de la dignité royale ; de l’autre, l’Autrichienne, l' »autre chienne », la poule d’autruche, Toinette, la Bergère royale, la ministre les colifichets, Madame Déficit, la Catin royale, la fureur utérine, la Messaline royale, Madame Veto, la veuve Capet… De son vivant, elle fut au centre de bien des campagnes de propagande ou de presse ; après sa mort, le 16 octobre 1793, ces réputations contradictoires ont façonné son image. Du culte à la haine, de la curiosité au mimétisme, elles ont engendré une moisson de reflets visuels.

Marie-Antoinette, métamorphoses d’une image. Catalogue de l’exposition à la Conciergerie de Paris. 2019

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