Premières lignes #44

Dans un village de Mayenne, ce genre de village qui, concentré autour de son Café, ne semble pas avoir subi la succession des époques, sept amis rendent visite alternativement à Fauvette et Étienne. Le vieux couple habite une maison silencieuse à l’orée de la forêt. Chaque jour, un de leurs proches franchit le seuil, ouvre les volets, change l’eau des fleurs, dresse la table, termine les mots croisés laissés sur la table… Une promesse secrète semble avoir attribué une tâche à chacun.

Ambiance silencieuse pour ce roman, récompensé par le Prix Médicis, qui célèbre tout en pudeur le pouvoir de la mémoire et les liens tissés entre mer et terre.

« La visite, » murmure Étienne Pradon. Fauvette ne répond pas. Assise à la table aux coquelicots, elle remplit ses grilles, des lettres de case en case jusqu’à en oublier le temps. Lorsqu’elle est dans son jeu, Fauvette n’écoute rien de la maison. Ni les pas de son mari dans le couloir, ni la petite horloge suisse, ni leur silence, ni aucun des bruits du dehors. Étienne marche vers la penderie. Il dit que la veilleuse du grenier vient de s’éteindre, qu’il faut remplacer l’ampoule, qu’il doit en rester une neuve dans le carton à électricité. Il parle comme ça, tout haut, pour lui seul comme à son habitude. Puis il s’arrête contre la porte et se tourne vers elle en disant : « La visite. »

Sorj Chalandon. Une promesse. 2006

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Premières lignes #43

Guerrière, gynécologue, rebelle, impératrice, amoureuse, actrice… Pénélope Bagieu dresse le portrait de femmes d’influence à travers le monde. De l’Antiquité à nos jours, à l’échelle individuelle, familiale ou internationale, toutes ont mené un combat pour défendre leurs idées et prouver qu’elles valent autant que les hommes.

Les planches de Pénélope Bagieu sont colorées et audacieuses, elles ne manquent ni d’humour ni de piquant. Auteure blog, Pénélope multiplie les clins d’œil avec les lectrices et les femmes en général du XXIe siècle. Sacrée performance que de permettre de s’identifier à une impératrice chinoise ou à une gynécologue du IVe siècle avant JC !

Pénélope Bagieu. Culottées, 1. Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent. 2016

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Avril #6

Un swap littéraire pour le premier avril / Préparer une cérémonie du thé comme au Japon / Participer à une formation bonbons et pâte à modeler / Un mot anglais sur deux / Ce fâcheux discours de l’entreprise / Hésiter entre plusieurs saveurs dans ce salon de thé rose bonbon / Revoir Little miss Sunshine et attendre le défilé avec impatience / Expérience culinaire : première et dernière friture / Entre comédiens et paroissiens, se rendre à une pendaison de crémaillère festive / Ceinture, taille haute, pantalon large et talons hauts / Le crâne de Psychose de retour au musée du cinéma / Se balader dans les jardins de Bercy / Déguster la première glace de l’année en discutant littérature jeunesse / Rendez-vous à Ozoir, balade en forêt / Fabriquer des paniers en papier / Choisir sa tenue, ne pas jurer avec celle des autres / Une journée en bibliothèque universitaire / Faire confiance à la vérité de la nature / Se laisser porter par la foi de l’autre / Une salade à Bastille / Discuter jusqu’au bout de la nuit / Ambiance Seychelles : plats épicés et sable aux pieds / Visiter les studios du Grand Rex / Assister au film de notre parcours / Sur les traces du tournage du Diable s’habille en Prada / Rêver devant le 30, avenue de Montaigne / Le restaurant biannuel des anciens combattants / Première balade de nuit de la saison / Visiter le musée Montmartre, havre de paix en plein cœur du quartier le plus touristique de la capitale / Découvrir le fauve van Dongen / Imaginer Suzanne Valadon et Maurice Utrillo dans leur appartement / Apprendre la salsa dans une guinguette des bords de Marne / Mettre les choses au clair, les formaliser / Un séjour très ensoleillé à La Rochelle / Déguster les deuxième et troisième glaces de la saison / Acheter un pantalon, une jupe, deux t-shirts et de quoi réaliser une suspension en macramé / Course à pied en bord de mer, je me suis faite avoir / Se remettre à la lecture / Organiser les voyages de l’été : Prague et l’Ecosse / Des textes en retard / Un Printemps qui bouillonne….

D’après une idée de Mokamilla

Couleurs de l’incendie

La conversation suivait un parcours immuable. La politique d’abord, puis l’économie, l’industrie, on terminait toujours par les femmes. Le facteur commun était évidemment l’argent. La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes, de quelle façon on pourrait le dépenser.

Février 1927, à la mort de son père Marcel Péricourt, Madeleine est propulsée à la tête de l’empire financier. Alors qu’elle est propriétaire d’une des plus grandes fortunes françaises, son fils Paul commet l’irréparable et entraîne les descendants Péricourt sur la voie du déclassement.

Dans Au revoir là-haut, le premier tome de la trilogie, Madeleine apparaissait discrète et soumise, soucieuse de plaire à son financier de père et à son escroc de mari. A la fin du roman, elle avait étonné par son discernement et sa force de caractère. Désormais réveillée, Madeleine, dans Couleurs de l’incendie, devient un personnage fort et calculateur qui paraîtrait dépourvu de sentiment si elle ne débordait pas d’amour pour son fils. Au début du deuxième tome, la jeune femme, héritière inexpérimentée, est jouée par une nuée de rapaces qui en veulent à sa fortune. Le rachat de la demeure Péricourt par Joubert, l’ancien numéro deux de la banque, symbolise bien ce retournement de situation. Déclassée et dépossédée, Madeleine a la ferme intention de se venger de tous ceux qui, de près ou de loin, ont causé sa perte.

Alors qu’Au revoir là-haut était un enchevêtrement de magouilles aussi immorales les unes que les autres, Couleurs de l’incendie paraît plus machiavélique encore car l’enjeu n’est plus uniquement la survie mais bien la vengeance. Tout se tisse autour du personnage de Madeleine, calculatrice et manipulatrice. La toile s’étend et chacun est susceptible d’être pris au piège un jour ou l’autre. Pierre Lemaître construit magistralement un récit inextricable dans lequel chacun est le jouet de l’autre. Léonce, épouse, esclave et faire-valoir de Joubert, vole les biens de sa maîtresse et rafle sa fortune avant d’être à la merci de ses caprices, prise au piège de son premier mariage. André exploite la mort de Marcel Péricourt pour entrer dans le domaine du journalisme avant d’être lui-même exploité par des rédacteurs peu scrupuleux. Lemaître plonge le lecteur dans un monde de mensonges, vols, trahisons, manipulations et escroqueries en tout genre. Chaque pensée, chaque action engendre une série d’évènements plus ou moins dévastateurs et rien n’est laissé au hasard.

Les financiers de Lemaître rappellent ceux de Zola un demi-siècle plus tôt. Tous se battent pour leur fortune, seule Madeleine se bat pour son honneur. Mais à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, l’immoralité s’arrête à la frontière du nazisme : ce sont les tentatives abandonnées que Madeleine vend à l’armée allemande et Solange refuse de chanter le programme anti-juif qu’on lui impose. Parmi ces magouilles généralisées, brillent néanmoins de nobles sentiments. Madeleine aime tendrement son fils Paul tout comme Charles Péricourt aime ses deux filles, ses deux fleurs, disgracieuses et ignorantes. Vladi, l’infirmière, et Solange, la chanteuse d’opéra, les seuls personnages véritablement bons du roman, couvrent Paul d’amour et d’attention. Avec virtuosité, Lemaître crée des images puissantes, pleines de symboles : la chute sur le cercueil du grand-père ; la rencontre de Paul et Solange qui ne chantera plus jamais debout.

Couleurs de l’incendie est une guerre d’honneur et d’argent que Lemaître orchestre magistralement. Chacun semble avoir tout donné, tout volé et tout perdu. L’entre-deux-guerres est une période dévastatrice qui révèle la noirceur des âmes. Un subtil mélange entre l’exploration d’une société humaine tantôt triomphante tantôt déliquescente et l’intrigue policière. Captivant.

Pierre Lemaître. Couleurs de l’incendie. 2018

Premières lignes #42

Alors qu’Elena termine ses études, vient de publier son premier roman et s’apprête à épouser Pietro, un jeune enseignant, Lila trime à l’usine de salaisons, subit l’injustice des patrons et le harcèlement des hommes. A différentes échelles de la société, le troisième tome de L’Amie prodigieuse nous plonge en plein cœur des tumultueux évènements du printemps 1968. Cinquante ans après, de l’autre côté de la frontière alpine, ce récit a une résonance toute particulière. Les slogans anticapitalistes ont remplacé les coups de poing mais la violence des origines ressurgit à chaque instant. Bien qu’Elena et Lila aient des parcours divergents, le quartier de leur enfance reste gravé dans leur identité autant que leur inaltérable amitié.

Ziegler T. Révolution. 2016

La dernière fois que j’ai vu Lila, c’était il y a cinq ans, pendant l’hiver 2005. Nous nous promenions de bon matin le long du boulevard et, comme cela se produisait depuis des années déjà, nous n’arrivions pas à nous sentir véritablement à l’aise. Je me souviens que j’étais seule à parler. Elle ne faisait que chantonner, saluant des gens qui ne répondaient même pas. Les rares fois où elle m’interrompait, c’était pour lancer quelques exclamations sans rapport évident avec ce que je disais. Au fil des ans, il nous était arrivé trop de choses pénibles, parfois même atroces, et pour retrouver le chemin des confidences, il aurait fallu que nous nous disions trop de pensées secrètes. Or moi, je n’avais pas la force de trouver les mots, et elle, qui avait peut-être la force de le faire, elle n’en avait pas l’envie, ou bien n’en voyait pas l’utilité.

Elena Ferrante. L’amie prodigieuse. III, Celle qui fuit et celle qui reste. 2017

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Mars #5

Des vacances bien remplies / Un week-end en Normandie / Un anniversaire surprise / C’était si facile de faire une gaffe / La musique et les jeux / Une bouteille et un trombone / Rendez-vous, tout va bien / Un médecin qui prend la fuite / Ce serait quand même facile de remonter jusqu’à Elena Ferrante / T’en es où toi ? / L’instinct de survie / Changement gare du Nord / Mais pourquoi personne ne lui dit rien à Marguerite ? / La vérité blesse mais le mensonge tue / Assister à une pièce sur les frères Kennedy hantés par Jackie et Marilyn / Dîner avec Pauline, bruncher avec Juliette / Voir Agamemnon en dreads et entendre rapper le coryphée / Repousser maintes fois une séance de cinéma / Envoyer mon soutien / Ce qui t’a sauvé jusqu’ici, c’est que tu es très beau mon amour / Être suspendue au récit de Pierre Lemaître / Obtenir une subvention pour une autre forme de lecture / Bouillonner d’idées / Entraîner ses poulains / Dépenser pour compenser / L’ascenseur émotionnel / Celui qui s’est grillé tout seul, acte manqué / Recevoir si peu / Déjeuner avec Louise et PaulineSur une échelle de 0 à 10, je suis tombée de l’échelle / Tenter de sauver le département / Faire la révolution, c’est fatiguant / Un dîner Picard improvisé chez Léa / Rendre visite à la nouvelle voisine de Nissim de Camondo / Uber et Airbnb, il faut toujours tout expliquer / Défendre le service public / Une portée de chatons piaillant / Visiter le musée Yves Saint-Laurent, rue Marceau / Un méli-mélo de magouilles entre deux guerres / Lire des textes à voix haute dans le château de Fontainebleau / Déjeuner dans le jardin de Diane / Croiser une ancienne blésoise en Seine-et-Marne / Manger une crêpe sur la butte aux cailles / Assister à un spectacle très électrique avec Louise / Une hélice humaine qui accélère et ralentit / Partager les produits de nos régions / Rupture de correspondance / Boire un jus de fruits violet avec Astrid…

D’après une idée de Mokamilla

Au revoir là-haut

Ce qui t’a sauvé jusqu’ici, c’est que tu es très beau, mon amour.

Albert et Edouard sont deux jeunes rescapés du premier conflit mondial. De retour à Paris, ils tentent de s’en sortir tant bien que mal dans un pays qui peine à se reconstruire. Au revoir là-haut est un entremêlement d’arnaques, de magouilles, de corruptions et d’arrangements en tout genre. Pierre Lemaître observe avec empathie comment ses personnages luttent pour leur survie au cœur d’une France dévastée qui, après la guerre, n’a rien à leur offrir. Qu’il soit comptable, artiste, noble désargenté, riche industriel, banquier Second Empire, ministre, fonctionnaire ou fils de préfet, chacun est une victime du conflit à sa manière. Et ceux qui ne sont pas partis, accablés par le chagrin, pleurent un jeune frère adoré ou un fils à tort mal aimé.

Albert et Edouard nouent une amitié solide à la veille de l’armistice et s’engagent à veiller l’un sur l’autre. Mu par une volonté qui le dépasse, le craintif comptable se soumet aux désirs fantasques de l’artiste qu’est Edouard et se surprend à commettre des actes répréhensibles allant du changement d’identité d’Edouard en Eugène jusqu’à une vaste arnaque aux monuments aux morts. Il y a quelque chose de touchant dans l’inexplicable amitié entre un anti-héros et une gueule cassée fantaisiste qui se rit de la vie, de la morale et jette l’argent pas les fenêtres. Au-dessus de l’étrange duo, plane l’ombre du lieutenant d’Aulnay-Pradelle devenu capitaine depuis l’assaut de la cote 113 qui a coûté sa mâchoire à Edouard. Chacun des deux clans porte un lourd secret qui pourrait anéantir tous les espoirs de l’autre. Ainsi Lemaître noue des relations d’amitié, de rivalité et d’accord tacite entre des personnages qui ont bien intérêt à garder le silence s’ils veulent sauver leur peau.

Image associée
Cérémonie de ravivage de la Flamme du Soldat Inconnu sous l’Arc de Triomphe

L’auteur oppose deux camps, deux milieux sociaux et crée pourtant de multiples liens entre les deux. Edouard Péricourt, changeant d’identité, quitte le monde de l’opulence pour celui de la modestie. D’Aulnay-Pradelle, si fier de sa particule, se vautre dans l’argent, le luxe et le pouvoir en épousant Madeleine, la sœur d’Edouard. Riche ou misérable, attiré par l’appât du gain ou par le jeu, chacun bafoue la mémoire des morts pour sauver les survivants. Pradelle fait jouer ses relations pour arnaquer les cimetières tandis que les deux amis exploitent le talent de dessinateur d’Edouard pour monter une vaste arnaque aux monuments aux morts. Ces magouilles d’amateurs, facilement décelables, loin d’être des chefs-d’œuvre d’ingéniosité, défient avec arrogance la loi et la morale et s’attaquent à l’intouchable : la mémoire des morts.

Du récit de guerre au roman policier, avec un style fluide, Lemaître fait évoluer des personnages travaillés qui, loin de subir les hasards et coïncidences de la vie, se sentent articulés par une sorte de puissance supérieure qui se rit de la morale avec beaucoup de cynisme. Magistralement construit, Au revoir là-haut est un récit fort, teinté d’humour, qui s’accélère, réveillant des personnages que l’on croyait éteints (tels que Madeleine) et qui ne ménage ni le suspense ni l’émotion.

Pierre Lemaître. Au revoir là-haut. 2013