Premières lignes #27

Secondé par l’historienne Cécile Berly, Benjamin Lacombe livre une version toute personnelle du mythe Marie-Antoinette. Il invente le carnet intime de cette reine qui n’a jamais pris la plume que pour envoyer de ses nouvelles à ses proches. Le récit fictionnel est entrecoupé de lettres authentiques et de documents lacombisés : recettes de cuisine, plans du Trianon, extraits d’opéra… Et cette alliance, portée par des illustrations gorgées de symboles à la fois poétiques et inquiétants, est toujours aussi séduisante.

Benjamin Lacombe. Marie-Antoinette : Carnet secret d’une reine. 2014

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

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Aurore

Séparée, seule auprès de deux filles qui grandissent, Aurore voit son corps vieillir et s’indigne contre les médecins qui n’ont encore rien trouvé contre les bouffées de chaleur. Aurore est un film de femmes sur les femmes. Quatuor parfois en conflit mais toujours en amour : la meilleure amie, la mère pré-ménopausée, la fille aînée enceinte, la cadette amoureuse. La vie d’Aurore se partage entre son intérieur, ses filles, sa meilleure amie et son travail de serveuse, jusqu’au jour où elle retrouve Totoche par hasard, son premier amour qu’elle n’a pas eu la patience d’attendre pendant son service militaire. Ces retrouvailles (à moins que ce ne soient les bouffées de chaleur) donnent l’énergie de tout envoyer valser et d’assumer ce corps qui perd son stock d’ovocytes. Ca vous amuse de briser des couples inconnus ? C’est méchant mais qu’est-ce que ça fait du bien. Après une petite vengeance bien méritée, Aurore est soulagée de quitter son crétin de nouveau patron qui l’avait gardée comme si elle faisait partie des meubles et insiste pour la surnommer Samantha. Confrontée au monde du chômage, Aurore rencontre des femmes qui, comme elle, subissent des sautes d’humeur, sont assaillies par des bouffées de chaleur, ne finissent pas leurs phrases, sont victimes de discriminations en tout genre. Jusqu’à cette communauté de vieilles femmes qui partagent les retraites pour payer le personnel, belle leçon de vie tant elles assument leur âge, resplendissent et respirent la joie. Et cet amour pour Totoche qui renaît et redonne l’envie d’être belle dans cette jupe en plastique, sous l’œil bienveillant des enfants.

Aurore est un film drôle et touchant à la fois, chaleureux et coloré, qui fête bien le commencement d’une nouvelle journée. Sans engagement marqué mais tout de même contre les carcans sexistes, une leçon de solidarité entre femmes de générations différentes, qui fait la part belle aux relations filiales et amicales, et plus discrètement, amoureuses. A cinquante-deux ans, Agnès Jaoui n’a jamais été aussi rayonnante.

Blandine Lenoir. Aurore. Avec Agnès Jaoui. 2017

Talons Aiguilles

Après quinze ans d’absence, Becky del Paramo, actrice et chanteuse célèbre, rentre à Madrid et retrouve sa fille Rebeca, présentatrice TV fraîchement mariée au directeur de la chaîne, Manuel, l’ancien amant de sa mère.

Talons aiguilles est un film coloré dans lequel les tailleurs stricts côtoient les costumes de scène pailletés. Pedro Almodovar rend hommage au monde du spectacle : Becky est une chanteuse reconnue qui a donné sa vie pour son art ; Rebeca et Manuel appartiennent au monde de la télévision, sans cesse en représentation, et sont à ce titre des personnalités publiques ; Letal se travestit pour imiter les débuts de la grande chanteuse, disparaît dès le retour de Becky comme pour lui laisser la vedette et réapparaît sous diverses formes. Les cravates graphiques du juge Dominguez donnent une note de fantaisie à sa sévère fonction. Non sans humour et comme pour bien distinguer ces deux milieux, Rebeca quitte ses tailleurs de ville pour, en prison, enfiler jeans et pulls informes. Le monde carcéral est d’ailleurs éclectique et coloré, gentiment violent mais surtout, virevoltant et dansant, une scène à toit ouvert, une communauté selon laquelle agresser un policier pour retrouver sa copine en prison, ça, c’est être une femme.

Dans Talons aiguilles, aucun couple ne semble heureux. Dans chaque cas, l’un empêche l’autre d’exercer sa propre liberté. Comme si le couple était un obstacle au développement de soi. Les parents de la petite Rebeca sont séparés ; son beau-père interdit à sa mère de mener sa vie d’artiste ; plus tard, Rebeca épousera un homme qui ne l’aime plus, qui a été l’amant de sa mère, le redevient et fréquente d’autres femmes. Epouses, mères, maîtresses, malmenées, empêchées par des hommes qui veulent les contraindre, difficilement amies mais tacitement alliées contre le sexe opposé. Talons aiguilles est une lutte pour la survie. Eliminer pour vivre, tuer le mâle pour être libre, c’est le prix à payer pour briser les chaînes des relations néfastes et faire éclater son art. Face au juge Dominguez, les trois femmes, l’épouse, la mère, la maîtresse, soupçonnées du meurtre de Manuel, ont toutes des raisons d’être passées à l’acte. Chacune à sa manière, elles représentent une relation conflictuelle à l’égard des hommes : la rupture, la dispute (suivie de la menace de suicide), la relation sexuelle (non aboutie). Le film prend alors l’allure d’enquête policière au cours de laquelle le juge est aussi suspect que les femmes qui ont partagé le lit de Manuel. Un indice, un détail, des photographies échangées par erreur, un manteau sur le dos d’une autre, un grain de beauté reconnaissable… mettent sur la voie.

Talons aiguilles, c’est aussi l’histoire d’une relation mère-fille conflictuelle. Une petite fille délaissée par une mère trop occupée d’elle-même. Un père absent (brève apparition, rôle de censeur). Une adolescente qui se construit sans mais aussi dans l’ombre de sa mère. Une jeune femme qui se cherche encore : une fascination pour les imitations de Letal, un mariage raté avec l’amant de sa mère, des boucles d’oreille identiques offertes quinze ans auparavant et gardées précieusement. Rebeca, à la fois, admire sa mère et lui en veut terriblement d’être si brillante. Et pourtant les deux femmes s’aiment d’un amour inconditionnel, à l’image du juge Dominguez et de sa mère collectionneuse de coupures de presse concernant Becky. Les seuls duos sincères, qui protègent de l’agressivité du monde sans se priver de liberté, ce sont ces relations filiales. Becky a sauvé Rebeca comme Rebeca l’a sauvée quinze ans auparavant. Et ce secret partagé avec le juge rend le mâle un peu moins ennemi. « Tu dois apprendre à gérer autrement tes problèmes avec les hommes. » Parmi ceux qui ont des problèmes avec les hommes, il y en a qui ont des méthodes radicales, et il y en a d’autres qui réalisent des films.

Pedro Almodovar. Talons aiguilles. Avec Victoria Abril, Marisa Paredes, Miguel Bosé. 1991

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !