L’Art de la joie

Née en 1900, élevée, violée dans la misère, Modesta, Sicilienne d’origine et de cœur, est recueillie dans un couvent où, discrètement, elle se construit à l’opposé des sœurs qu’elle fréquente. Sa douceur et son intelligence lui font gagner l’affection des Brandiforti, proches de la mère supérieure. Adoptée par cette famille aristocratique, Modesta commence son apprentissage et étanche sa soif de vie et de savoir.

Pablo Picasso. Femme lisant. 1920

L’Art de la joie est le portrait d’une femme forte, libre, guidée aussi bien par sa sagesse que par ses pulsions (la vérité de la nature), aimant autant les hommes que les femmes. La jeune fille apprend auprès de ceux qu’elle rencontre : Mimmo, le jardinier du couvent, Beatrice, la fille Brandiforti, Gaïa, la maîtresse de maison, Carmine, le vieux régisseur, Carlo, le médecin socialiste, Joyce, la belle communiste, ses fils Jacopo et Eriprando… Chacun de ces personnages construit, développe, révèle une part de la personnalité de Modesta. Son être, souvent fragmenté (passage de la première à la troisième personne du singulier), est sans cesse en mouvement, en formation. Celle qu’on appelle la princesse recherche constamment la meilleure façon de vivre, de penser, d’élever ses enfants. Ses certitudes sont tantôt bouleversées, tantôt confortées. Les idéologies socialiste et communiste développent des idées qui séduisent la studieuse Mody. A Catane, elle se fait porte-parole, finance les partis antifascistes et reçoit quantité de penseurs. Modesta choque ou suscite l’admiration. C’est une femme libre, moderne, qui a conscience que son pays qu’elle aime tant, est en plein bouleversement. Dans la maison familiale que le lecteur ne quitte qu’à de rares moments, presque huis clos, neveux, petits-enfants, amis, gouvernante, infirmière… gravitent autour de la figure tutélaire, prennent de l’importance ou s’effacent en fonction des relations qu’ils entretiennent avec la princesse.

Roman physique et intellectuel, fresque générationnelle et historique, L’Art de la joie, c’est soixante ans d’histoire italienne racontés sous l’angle familial (les départs, les retours, l’attente…) et intime (les baisers, les enfants qui naissent…). C’est surtout une démarche intellectuelle, un manuel de survie, une quête de l’ataraxie qui font la part belle à la pulsion de vie envers et contre tout, à l’art de la joie dans toute sa force vitale. Une belle leçon, tout en subtilité, qui fait à la fois rêver et penser.

Goliarda Sapienza. L’Art de la joie. 1998

Publicités

Charlotte

Si David Foenkinos a éprouvé le besoin de retourner à la ligne à chaque phrase pour respirer, j’ai dû reprendre mon souffle à chaque page pour mesurer l’étendue de la tragédie de Charlotte ou pour m’en échapper quelques instants. Le texte, puissant, c’est l’adjectif que je choisirais s’il n’en fallait qu’un pour le décrire, révèle les liens forts teintés de rêve, d’admiration et de poésie qui unissent David, l’écrivain français du XXIe siècle à Charlotte, la peintre juive allemande à la destinée brisée par la seconde guerre mondiale. Charlotte grandit délaissée par les absents, étouffée par les morts. Sa famille maternelle semble victime d’une malédiction : la jeune fille apprend à lire son prénom sur une tombe, il faut se surveiller constamment, la mort s’abat comme une fatalité.

David fait de la vie de Charlotte un roman qui émeut en profondeur sans négliger la pudeur. Le récit à la troisième personne permet de s’émanciper du récit autobiographique de la jeune fille et impose une distance qui, au lieu de brimer les sentiments, invite à la vénération de Charlotte Salomon, artiste talentueuse à la courte vie tumultueuse. Avec l’art de la formule qui le caractérise, David rend hommage à l’inspiration et à la création. Charlotte tombe éperdument amoureuse du professeur de chant de sa belle-mère et cette passion est à l’origine de son œuvre. Bien des années après leur séparation, Alfred, admirateur du talent de la jeune fille, est bouleversé de comprendre à quel point leur histoire a inspiré une œuvre autobiographique et picturale, qui continue de fasciner et d’émouvoir, sentiments proches de la catharsis, des décennies plus tard.

Charlotte Salomon. from Leben? oder Theater? Ein singspiel. entre 1940 et 1942.
Charlotte Salomon. from Leben? oder Theater? Ein singspiel. entre 1940 et 1942.

Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe. Elle n’est donc pas la première Charlotte. Il y eut d’abord sa tante, la soeur de sa mère. Les deux soeurs sont très unies jusqu’à un soir de novembre 1913. Franziska et Charlotte chantent ensemble, dansent, rient aussi. Ce n’est jamais extravagant. Il y a une pudeur dans leur exercice du bonheur. C’est peut-être lié à la personnalité de leur père. Un intellectuel rigide, amateur d’art et d’antiquités. A ses yeux, rien n’a davantage d’intérêt qu’une poussière romaine. Leur mère est plus douce. Mais d’une douceur qui confine à la tristesse. Sa vie a été une succession de drames. Il sera bien utile de les énoncer plus tard.

David Foenkinos. Charlotte. 2014

Premières lignes #11

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/3b/Port_Arromanches.jpg
Plage d’Arromanches avec les vestiges des pontons de débarquement, vue des hauteurs

Après la lecture harassante de trois mangas dont je ne prendrais pas la peine de parler, j’ai été agréablement surprise par ce petit bijou de la littérature jeunesse. Je l’ai lu d’une traite et j’ai refermé le livre avec la larme à l’oeil. Le premier chapitre m’a immédiatement séduite par la poésie de son écriture, presque jeu de langage. Les thèmes abordés dans ce court roman sont très émouvants : la maladie d’Alzheimer, la relation grand-père petite-fille, l’absence des parents, la seconde guerre mondiale, et en particulier le Débarquement des Américains sur les plages normandes. C’est Madeleine qui parle :

Il ne se souvient pas. Il ne se souvient de rien. Enfin… c’est pas tout à fait vrai. Il se souvient de loin. D’avant, il se souvient bien. De lui petit enfant, poussant, chenapan, devenu grand, jeune homme fringant, l’amour naissant, le travail prenant, ses trois enfants… Il s’en rappelle souvent, il s’en rappelle tout le temps. Après aussi, ça lui revient, même si c’est plus mêlé, et même tout mélangé : qui est né avant qui de ses petits-enfants, et son fils qu’habite où et sa fille qui vient quand et le petit qu’est-ce qu’il fait ? Le petit, c’est mon père.

Il fait plein de choses, ce petit gars qu’est son fils : il travaille à l’agence, il part en randonnée, il mange au restaurant, il divorce de maman… Ah oui, et puis aussi il fait le joli coeur auprès de l’une, l’autre, machine, trucmuche, je m’en fous.

Comme je me fous de ce qu’il fait en ce mois de juillet que je devais passer avec mon père, et que je passe avec le sien : mon grand-père qui se perd. Tout un mois passé dans son passé, à tenter de boucher les trous de sa mémoire-passoire, retenir les souvenirs qui lui coulent sur les joues, empêcher les noms de s’envoler, les mots de l’abandonner, toute sa vie de fuir et s’enfuir. A lui rappeler qui il est, à le rappeler à maintenant.

Rachel Hausfater. L’été des pas perdus. 2016

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Les Innocentes

Pologne sous la neige. Décembre 1945. Deux communautés : les religieuses d’un couvent polonais et l’équipe de la Croix-Rouge française. Plusieurs drames qui se rencontrent après le désastre de la seconde guerre mondiale : les religieuses violées à trois reprises par des soldats russes. Sept sont enceintes, sur le point d’accoucher. La mère supérieure atteinte de la syphilis. Sœur Maria, coquette repentie. Elle aimait les hommes et les hommes l’aimaient. Les nouveau-nés abandonnés. Mathilde Beaulieu, médecin de la Croix-Rouge. S’est engagée précipitamment. Refuse de revenir en France. Cherche un manque à combler mais incapable de le définir. Samuel Lehmann, médecin. Il est juif. Eh oui il en reste au moins un malgré la vague de déportation en Pologne. Tous luttent pour leur survie. Seule Mathilde ose œuvrer pour la vie.

La médecine s’oppose à plusieurs reprises à la religion. L’interdit pèse sur le corps. Les religieuses refusent d’être examinées, touchées. Silence, honte, déshonneur, damnation. Les silhouettes flottantes des religieuses font d’elles des spectres emmurés. Pourtant, grâce à la délicatesse de Mathilde, interprétée par Lou de Laâge, le voile se lève. Un rire s’échappe, des embrassades. Les femmes accouchent. Lehmann réconcilie le camp des hommes et celui des femmes. Il est un ami pour les religieuses. Un amant faussement désabusé auprès de la mystérieuse Mathilde. Vincent Macaigne se regarde jouer. Acteur-spectateur : Si un jour on m’avait dit que j’accoucherais des bonnes sœurs engrossées par des troufions de Russes… Et la solution, réconciliation entre Dieu et Hippocrate, vient de ceux qu’on pensait preuves néfastes de la tragédie : les enfants proclament le temps de la renaissance.

Giovanni Bellini. Vierge à l'enfant. 1451-1499. Musée Fesch (Ajaccio)
Giovanni Bellini. Vierge à l’enfant. 1451-1499. Musée Fesch (Ajaccio)

Anne Fontaine. Les Innocentes. Avec Lou de Laâge, Agata Buzek, Vincent Macaigne. 2016

Musée Nissim de Camondo

Bibliothèque de l'Hôtel Moïse de Camondo. Musée Nissim de Camondo, Paris (75008)
Bibliothèque de l’Hôtel Moïse de Camondo. Musée Nissim de Camondo, Paris (75008)

 

Philanthrope, la famille de Camondo participe à la modernisation de la Turquie dans les domaines de la finance, de l’éducation et de l’urbanisme. Banquiers juifs, originaires de Constantinople, anoblis par Victor-Emmanuel II, les Camondo, accompagnés par quelques autres éminents personnages, édifient le système bancaire moderne en Turquie.

La famille de Camondo s’installe à Paris en 1863. Abraham Behor (1829-1889) et Nissim (1830-1889) : les deux frères venus du Moyen-Orient. Isaac (1851-1911) et Moïse (1860-1935) : les deux cousins amateurs d’art du XVIIIe siècle. Nissim (1892-1917) : le fils de Moïse mort à la guerre. Béatrice (1894-1945) : la fille de Moïse, chasseuse à courre. Fanny (1920-1943) et Bertrand (1923-1943), les enfants de Béatrice, déportés à Auschwitz.

Les deux cousins s’installent dans deux hôtels particuliers voisins bordant le parc Monceau. La vie des Camondo s’inscrit dans un émoustillant contexte littéraire : C’est Maupassant qui fait évoluer ses personnages dans le décor du parc Monceau ; c’est Zola qui choisit le Second Empire comme bornes temporelles à sa fresque et décrit la fièvre de la spéculation. Les aïeux Camondo se confondent avec Aristide Saccard et ses pairs. Mais Isaac et Moïse n’ont rien du maladif Maxime, le fils du banquier zolien. Moïse fait détruire l’hôtel particulier du 63 rue de Monceau et, à l’aide de l’architecte Sergent, fait élever le bâtiment que l’on connaît aujourd’hui. Moïse collectionne les œuvres d’art françaises du XVIIIe siècle, en particulier le mobilier du style Louis XVI. Isaac est fasciné par l’art extrême-oriental du XVIIIe siècle, essentiellement les estampes japonaises. Les peintures impressionnistes offertes au Louvre à sa mort en 1911 témoignent de son goût pour le dialogue entre les cultures.

Moïse souhaite un écrin pour ses œuvres d’art. Bâtiment emblématique du début du XXe siècle, l’hôtel du 63 possède toutes les commodités modernes : ascenseur, chauffage, électricité, téléphone, salles de bain. A partir de 1911, Moïse se consacre à l’enrichissement de sa collection. Comptes, échanges, descriptions des objets et détails des ventes sont consignés dans les livres du collectionneur. A la mort de Nissim, le fils lieutenant pilote-aviateur, en 1917, Moïse n’aura d’autre occupation que de rendre hommage à Nissim père et petit-fils en faisant de son hôtel, un musée. Divorcé depuis plusieurs années, le collectionneur meurt en 1935 et fait don de ses œuvres à l’Etat français.

La seconde guerre mondiale éclate peu après. Béatrice, sûre de son statut, de sa place dans la société, de son argent, de ses relations, continue de monter à cheval quotidiennement et de chasser à courre au bois de Boulogne, avec une naïve insouciance. Mais la barbarie ne fait aucune différence : Béatrice, son mari, ses enfants sont séparés, arrêtés, emprisonnés à Drancy et tous déportés à Auschwitz entre 1943 et 1944. La cosmopolite famille Camondo, qui a participé à la modernisation de la Turquie et a légué à la France une collection faisant désormais partie de son patrimoine, perdure aujourd’hui à travers le musée Nissim de Camondo et le récit de guerre du jeune héros, relaté dans des carnets de campagne entre 1915 et 1917, et révélé cent ans plus tard, jour après jour, en ligne, par les médiateurs du musée.

J’étais à environ mille mètres au-dessus de cet enfer […] et l’absence totale de bruit, me faisait prendre ce combat gigantesque pour un joujou d’enfants.

(11 février 1916)