Douleur et gloire

Agé d’une soixantaine d’années, Salvador Mallo est un réalisateur madrilène renommé. Écrasé par des douleurs physiques et émotionnelles, il est en mal d’inspiration depuis la mort de sa mère et son opération du dos. Par curiosité et par nostalgie, il accepte la proposition de la Cinémathèque : une projection de Sabor, son plus grand succès, récemment restauré. C’est l’occasion pour le vieil homme de renouer avec Alberto, l’acteur principal, qu’il a perdu de vue depuis trente-deux ans.

Douleur et gloire est un drame crépusculaire qui met en scène un double d’Almodovar. Contrairement à son dernier long métrage, Julieta, il s’agit ici d’un film d’hommes, mais d’hommes vieillissants, de coqs déplumés qui ont perdu leurs forces mais non leur dignité et leurs désirs. Mallo renoue avec les hommes du passé : Alberto, avec lequel il était brouillé, Frederico, son ancien amant parti vivre en Argentine, mais aussi Eduardo, un jeune maçon auquel il avait appris à lire et à écrire lorsqu’il était enfant. Eduardo est la figure masculine par excellence : malgré son analphabétisme qui le soumet à l’enfant, il est plein de force, de jeunesse et de vigueur, véritable dieu grec, et éveille le petit Salvador au désir charnel. Il permet également l’intermédiaire entre les deux âges du réalisateur que l’on ne voit qu’enfant ou homme vieillissant. Le corps du vieil homme désire encore mais subit de nombreuses douleurs qui imposent au réalisateur un suivi régulier à l’hôpital. Pedro Almodovar manifeste une nouvelle fois son obsession pour le milieu médical mais il est ici dénué de toute fantaisie : une bonne nouvelle mais pas de guérison miracle (Parle avec elle ou La loi du désir). De même, l’institution religieuse est dépeinte dans toute sa rigueur et son conservatisme mais on observe, depuis Julieta, un phénomène d’épuration qui sied à la solennité du propos.

Douleur et gloire est un hommage aux inspirations de Pedro Almodovar. La figure de la mère, belle, digne et aimante est omniprésente : consciente d’être le sujet principal des films de son fils, elle s’exprime au nom de ses voisines, elles aussi mises en scène : « Elles n’aiment pas cela. » A Madrid, Mallo est un autre homme ; il vit dans un appartement-musée dans lequel sa mère n’aurait pas trouvé sa place, mais n’a pas rompu avec ses origines modestes. D’ailleurs Alberto, vivant en banlieue madrilène, semble faire le lien entre Madrid et le village des origines et entre le passé et le présent. Il est ainsi tout désigné pour jouer le rôle de Mallo dans la pièce L’Addiction. Almodovar enchâsse les récits : le théâtre dans le film mais aussi le film dans le film (Sabor). Il a beau utiliser les mêmes procédés (très semblables à La Mauvaise éducation), le maître espagnol nous surprend à chaque fois, mêlant époques différentes, réalité et fiction.

Dans un cadre coloré et graphique, Douleur et gloire concentre tout en les épurant les obsessions de Pedro Almodovar : le désir sans la sexualité, l’hôpital sans la guérison miracle, l’institution religieuse sans les abus sexuels ; toujours le lien entre passé et présent, la confusion entre réalité et fiction ; et surtout l’hommage aux arts du spectacle : les rapports entre les personnages semblent conditionnés par la relation triangulaire qu’ils entretiennent avec la création. Malgré le manque d’émotion qu’il dégage, un film épuré magistralement construit par un Almodovar fidèle à lui-même.

Pedro Almodovar. Douleur et gloire. 2019

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Qui a peur de la mort ?

Dans une Afrique apocalyptique, Onyesonwu, fille du désert et enfant d’un viol, manifeste très jeune des dispositions pour la sorcellerie. Elève du sorcier Aro, elle entend bien déjouer le Destin inscrit dans le Grand Livre et faire accomplir la Prophétie pour libérer les Okekes du joug des Nurus.

Les gens craignent l’inconnu. Quelle meilleure manière de débarrasser quelqu’un de la peur de sa mort que de la lui montrer ?

Nnedi Okorafor plonge le lecteur dans une Afrique parallèle, quelque part entre la sorcellerie des traditions, celle dont on se sert pour ensorceler les vivants et les objets du quotidien (le « juju ») et la science-fiction, monde angoissant et inquiétant, ses propres lois et cet œil scrutateur et menaçant venu du futur, du monde de la mort. L’auteure se place du point de vue des opprimés : les Africains et leur lourd passé d’esclaves ; les femmes et leur soumission ancestrale aux hommes, à la fois méprisées (Eve la pécheresse) et craintes (le sang menstruel assimilé à une souillure diabolique) ; les Okekes, peuple africain soumis depuis des générations aux sanguinaires Nurus ; et enfin les Ewus, parias par excellence, êtres apatrides nés d’un métissage entre Okekes et Nurus, reconnaissables à leur teinte sable, la plupart du temps, fruit d’un viol. Onyesonwu est tout cela à la fois et pourtant elle est porteuse d’espoir : d’après la prophétie, c’est une sorcière Ewu qui mettra fin au massacre des Okekes par les Nurus. Commence alors une quête, un voyage de cinq mois dans le désert, direction l’Ouest pour mettre fin au conflit. Onyesonwu est accompagnée des trois jeunes filles qui ont accompli le Onzième Rite, l’excision, en même temps qu’elle : Luyu, Diti et Binta, mais aussi du mari de Diti, de Mwita, son fidèle compagnon, et de l’esprit des ancêtres. Tous feront des expériences qui marqueront leur vie et leur mort.

Aux non-adeptes de science-fiction, certains passages manqueront de sens, de clarté ou de logique (hormis celle du méchant qui paraît excessivement simpliste : « j’exterminerai votre peuple de la surface du globe ») mais c’est surtout une aventure humaine, féministe et mystique que propose l’auteure américaine. Le corps de la femme, qu’il perde son sang, qu’il soit excisé ou qu’il éprouve du plaisir, est placé au centre des relations filiales, amoureuses et amicales. Onyesonwu, héroïne puissante, fait l’expérience de la différence dans une Afrique désertique qui semblait avoir perdu tout espoir de paix.

Nnedi Okorafor. Qui a peur de la mort ? 2011

Roman lu dans le cadre du club Lecture de la Duchesse

Pietra viva

Léonor de Récondo saisit un moment de la vie du célèbre sculpteur italien du seizième siècle Michelangelo Buonarroti dit Michel-Ange. En réponse à la commande de Jules II, l’artiste se rend à Carrare, en Toscane, pour choisir les blocs de marbre qui serviront à la réalisation du tombeau du pape.

« C’est quoi le talent ? Michelangelo réfléchit. – C’est ce qu’on a en soi et qu’on se croit obligé d’exprimer. »

Léonor de Récondo nous donne accès à un Michel-Ange bouleversé, en pleine réflexion sur son rapport au monde, sur son art et sur le sens qu’il veut donner à sa création. Connu pour son orgueil, son arrogance et sa misanthropie, Michel-Ange est déstabilisé par des sentiments inhabituels qui le traversent. Au pied des montagnes de marbre, le sculpteur convoque le souvenir de sa mère, perdue lorsqu’il était enfant, et celui d’Andrea, un jeune moine rencontré dans son atelier de dissection pour qui il éprouvait des sentiments confus. Ce duo, la mère et le jeune homme, se juxtapose à la Pieta que le célèbre artiste vient de réaliser. L’auteure mêle avec délicatesse vie et œuvre de Michel-Ange.

Michel-Ange. Plafond de la chapelle Sixtine. Rome. 1508-1512. [Détail]

Léonor de Récondo saisit un moment de trouble, de basculement, et l’analyse finement. Son coup de force est d’insuffler des sentiments à cet artiste antipathique qui, au premier abord, paraît aussi froid que ses statues. En convoquant la figure de la mère et celle de l’amant, l’auteure crée un lien entre l’artiste, qui semblait s’être coupé du monde, et son entourage. Loin du pape et de Rome, ce sont les simples habitants de Carrare qui peuplent le roman : les carriers, leurs femmes et leurs enfants, et c’est auprès d’eux que Michel-Ange renaît. Séduit par la douce folie de Cavallino et la force fragile de Michele, le sculpteur semble retrouver de son humanité et son projet de tombeau pour le pape prend un tout autre sens. Réconcilié avec ses proches et ses souvenirs, c’est un nouvel artiste qui resurgit des montagnes.

« Dans celui-là, il y a quoi ? – Un homme qui se tord pour essayer de se dégager du marbre. Avec mon ciseau, j’enlève peu à peu la pierre. Je me rapproche de lui jusqu’à ce qu’il puisse en sortir. »

Plus que l’artiste, c’est l’homme dans toute sa complexité qui est dévoilé dans ce court roman ponctué de poèmes. Pietra viva est aussi un hymne à la matière d’où jaillit la création artistique : le travail des carriers, le choix des blocs, leurs veines et la blancheur des montagnes. Le maniement du ciseau de celui qui s’apprête à peindre le plafond d’une des plus belles chapelles du monde, est un acte de naissance par excellence.

Léonor de Récondo. Pietra viva. 2013

Cette lecture me permet de participer au défi de Madame lit sur le thème des villes européennes pour ce mois de mai : pour moi, Carrare en Toscane (Italie).

Avril #18

Participer à une réunion pour fixer les dates des prochaines réunions / Visiter l’atelier d’Eugène Delacroix / Ramassage au bois de Vincennes / Rencontrer une chercheuse en hémophilie / Partager un goûter zéro déchet / Faire un tour à la foire du trône avec quatre inconnus / Rencontrer PikPik Environnement avec des inconnus un peu moins inconnus / Découvrir le peintre danois Hammershoi / Un rayon de soleil très réaliste / Intimité domestique entre Vermeer et Hopper / Soirée crêpes improvisée / Expliquer la différence entre budget et rémunération / Une action soutenue par les parents / Suspendre nos activités pour raisons politiques / Le premier Olympia de Clara avec Juliette / Les deux sudistes (faut mettre une majuscule ?) / Marée de cœurs blancs pour C.L. / B.B. et une demie-Brigitte, les invités que l’on connaît déjà / Goûter un millefeuille au salon de thé chinois / Clôturer la correspondance avec Séverine Vidal / Sortir de ma zone de confort : science-fiction africaine sur fond de sorcellerie apocalyptique / Mais des fois, je craque : modeler un flamant rose-cupcake en pâte fimo et ajouter des paillettes / Après-midi surprise en forêt de Fontainebleau / Comme quand j’étais petite / Je te vois bien en princesse / Le choix des vacances d’été : hésiter entre Mont-Blanc et Verdon / Une drôle de semaine / Un drame à la BNF : déclenchement de cellule de veille / Un symbole qui part en fumée / Dîner de gaufres avec Pauline / Notre dernier goûter-jeux. Dilili à Paris / Visite guidée dans les collections du Moyen-Orient romain : Louise à l’histoire de l’art et Julie à la technique / Transformer une boucle d’oreille en bague / Une coccinelle en chocolat noir / Un herbier posé sur un tas de bois : mon quatrième album dédicacé par Benjamin L. / Distribuer des ballotins de Pâques made in FSE / Retrouver la Mimi et ses boucles brunes / Dîner avec Béa au Quarante / Recevoir un cadeau tout droit venu de NY / Souvenir d’une Piscine dans laquelle on ne peut se baigner / Tout remettre dans l’ordre chronologique

D’après une idée de Mokamilla