Musée Nissim de Camondo

Bibliothèque de l'Hôtel Moïse de Camondo. Musée Nissim de Camondo, Paris (75008)
Bibliothèque de l’Hôtel Moïse de Camondo. Musée Nissim de Camondo, Paris (75008)

 

Philanthrope, la famille de Camondo participe à la modernisation de la Turquie dans les domaines de la finance, de l’éducation et de l’urbanisme. Banquiers juifs, originaires de Constantinople, anoblis par Victor-Emmanuel II, les Camondo, accompagnés par quelques autres éminents personnages, édifient le système bancaire moderne en Turquie.

La famille de Camondo s’installe à Paris en 1863. Abraham Behor (1829-1889) et Nissim (1830-1889) : les deux frères venus du Moyen-Orient. Isaac (1851-1911) et Moïse (1860-1935) : les deux cousins amateurs d’art du XVIIIe siècle. Nissim (1892-1917) : le fils de Moïse mort à la guerre. Béatrice (1894-1945) : la fille de Moïse, chasseuse à courre. Fanny (1920-1943) et Bertrand (1923-1943), les enfants de Béatrice, déportés à Auschwitz.

Les deux cousins s’installent dans deux hôtels particuliers voisins bordant le parc Monceau. La vie des Camondo s’inscrit dans un émoustillant contexte littéraire : C’est Maupassant qui fait évoluer ses personnages dans le décor du parc Monceau ; c’est Zola qui choisit le Second Empire comme bornes temporelles à sa fresque et décrit la fièvre de la spéculation. Les aïeux Camondo se confondent avec Aristide Saccard et ses pairs. Mais Isaac et Moïse n’ont rien du maladif Maxime, le fils du banquier zolien. Moïse fait détruire l’hôtel particulier du 63 rue de Monceau et, à l’aide de l’architecte Sergent, fait élever le bâtiment que l’on connaît aujourd’hui. Moïse collectionne les œuvres d’art françaises du XVIIIe siècle, en particulier le mobilier du style Louis XVI. Isaac est fasciné par l’art extrême-oriental du XVIIIe siècle, essentiellement les estampes japonaises. Les peintures impressionnistes offertes au Louvre à sa mort en 1911 témoignent de son goût pour le dialogue entre les cultures.

Moïse souhaite un écrin pour ses œuvres d’art. Bâtiment emblématique du début du XXe siècle, l’hôtel du 63 possède toutes les commodités modernes : ascenseur, chauffage, électricité, téléphone, salles de bain. A partir de 1911, Moïse se consacre à l’enrichissement de sa collection. Comptes, échanges, descriptions des objets et détails des ventes sont consignés dans les livres du collectionneur. A la mort de Nissim, le fils lieutenant pilote-aviateur, en 1917, Moïse n’aura d’autre occupation que de rendre hommage à Nissim père et petit-fils en faisant de son hôtel, un musée. Divorcé depuis plusieurs années, le collectionneur meurt en 1935 et fait don de ses œuvres à l’Etat français.

La seconde guerre mondiale éclate peu après. Béatrice, sûre de son statut, de sa place dans la société, de son argent, de ses relations, continue de monter à cheval quotidiennement et de chasser à courre au bois de Boulogne, avec une naïve insouciance. Mais la barbarie ne fait aucune différence : Béatrice, son mari, ses enfants sont séparés, arrêtés, emprisonnés à Drancy et tous déportés à Auschwitz entre 1943 et 1944. La cosmopolite famille Camondo, qui a participé à la modernisation de la Turquie et a légué à la France une collection faisant désormais partie de son patrimoine, perdure aujourd’hui à travers le musée Nissim de Camondo et le récit de guerre du jeune héros, relaté dans des carnets de campagne entre 1915 et 1917, et révélé cent ans plus tard, jour après jour, en ligne, par les médiateurs du musée.

J’étais à environ mille mètres au-dessus de cet enfer […] et l’absence totale de bruit, me faisait prendre ce combat gigantesque pour un joujou d’enfants.

(11 février 1916)

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Les gens dans l’enveloppe

Album de photographies anciennes

 

A partir d’une sélection de photographies achetées auprès d’un brocanteur, Isabelle Monnin, romancière et enquêtrice et Alex Beaupain, auteur-compositeur-interprète, proposent une œuvre triptyque : le roman, l’enquête, le disque.

La gamine grandit seule. Le père est silencieux. La mère est partie. La grand-mère vieillit. Ce drame sourd, enlisant, c’est la tragédie de la vie quotidienne, banale, et en cela universelle et passionnante d’une famille reconstituée grâce aux photographies sans légendes abandonnées dans la maison des origines.

L’histoire visuelle : le texte, les jeux typographiques, la télévision, les photographies, les arrêts sur image (les nouvelles boucles d’oreilles de Michelle), le portrait de Laurence … s’accompagne d’une histoire sonore : le disque dans l’enveloppe, le téléphone qui ne sonne jamais, le répondeur qui n’enregistre pas de message, les poèmes, les lettres de Laurence … Alex Beaupain laisse entendre les voix et les générations, l’enlisement et les désirs d’évasion des personnages inventés par Isabelle Monnin, interprétés par leurs doubles franc-comtois.

Les gens dans l’enveloppe, succession de moments figés par l’objectif du photographe, retrouvent la fluidité du cours de leurs vies. Mais le roman garde la sécheresse des images saccadées : phrases courtes, constance du présent, syntaxe déconstruite, associations d’idées … imitent les conversations interrompues et le flux décousu de la pensée qui dévoile les émotions profondes et les souffrances cachées. Les photographies, traces matérielles des souvenirs, sont émiettées et ingérées par Mamie Poulet, attendant la mort, pour que, définitivement, ils fassent partie d’elle. Seule la photographie de Hans, l’Autre, l’étranger, l’être secrètement, douloureusement aimé, jamais oublié, est jalousement préservée.

Au cours de l’enquête, l’auteur part à la rencontre de ses personnages. La famille inventée et la famille M. se superposent. D’ailleurs la gamine au pull rayé qui a inspiré le personnage de Laurence s’appelle réellement Laurence, étrange coïncidence. La mention du barrage du Châtelot et la photographie du clocher du village permettent de situer le berceau des M. à Clerval. Isabelle Monnin est elle-même originaire du plateau du Haut-Doubs. L’enquête devient double enquête : partir à la rencontre de la famille M., du village, de la maison, des habitudes mais aussi retrouver sa propre enfance, reconstituer les souvenirs, rendre hommage à Odette, la grand-mère très peu connue, le grand-oncle mort à la guerre dont on a oublié le prénom. Dans cette enquête-miroir aux allures de journal intime, les voix et les souvenirs se confondent. Les voisins et les membres de la famille M. livrent des récits intimes. En filigrane, le cours du Doubs, la mort de la sœur et la perte de l’enfant hantent l’auteur. Le voyage dans le temps et dans l’espace proposé par Isabelle Monnin et Alex Beaupain, véritable retour aux sources, est une célébration de la simplicité, mille fois plus romanesque que le roman lui-même.

Isabelle Monnin. Les Gens dans l’enveloppe. 2015

Alice au pays des Merveilles

Illustration d'origine de John Tenniel (1865)
Illustration d’origine de John Tenniel (1865)

 

La célèbre petite Anglaise fête les 150 ans de son premier voyage au pays des Merveilles et n’a rien perdu de son charme inquiétant qui inspire les artistes et échauffe les cerveaux des chercheurs.

Fatiguée, la jeune Alice sombre littéralement dans le pays des Rêves : un gouffre sans fond l’entraîne, croit-elle, au centre de la Terre. Dans ce monde imaginaire, Alice rencontre des personnages ambivalents, tantôt amusants, tantôt touchants, tantôt inquiétants. Certains sont bienveillants, d’autres malfaisants, la plupart, amis et ennemis, sont bienveillants et malfaisants à la fois. L’enfance se confronte à la duplicité des êtres imaginés. La nostalgie de la tortue est émouvante, la folie du lièvre est divertissante, le goût pour la morale de la Duchesse est déroutant, la cruauté de la Reine est révoltante. Le rêve vire au cauchemar, les corps se déforment, les personnages de conte se transforment en monstres, les ordres sont plus tranchants que la lame du bourreau : « qu’on lui coupe la tête ! » Au pays des Merveilles, les pulsions de mort régissent la vie en société : le gouffre, la chute, le poison, la vaisselle jetée à la tête des nourrissons, la condamnation à mort, les têtes coupées. La violence de ce monde grouillant et brutal est insoutenable : Alice se réveille.

Est-ce que j’étais la même Alice quand je me suis levée ce matin ? En y songeant, il me semble effectivement que je me suis sentie légèrement différente de la veille… mais si je ne suis plus moi-même, alors qui suis-je ? En suivant le lapin pressé, Alice, héroïne humienne par excellence, assiste à la fragmentation de son être en une succession d’états psychologiques. Perturbée par ses émotions, elle l’est aussi par son corps en constante métamorphose, en perpétuel ajustement aux circonstances. Pourtant le mécanisme de cette logique de la nature s’enraille : juxtaposition de deux états jusqu’à la schizophrénie, réduction ou agrandissement disproportionné. Le rapport au corps change : Alice envisage d’envoyer des souliers à ses pieds par l’intermédiaire de la Poste ; devenue petite-fille – serpent, elle s’inquiète davantage de la nouvelle relation entre ses membres que de son changement de nature. La taille du corps, mesure universelle, définit les rapports entre les êtres. Grandir, réduire bouleversent la relation au monde.

Les associations d’idées déterminent les rencontres et les étapes du récit. La tortue a raison car le tort tue. Les sophismes tourbillonnent. Le théâtre et le calligramme se mêlent au chœur antique. Le temps est un être fâché. Les jeux de mots virevoltent. Comme Aude Solal, soixante ans plus tard, un cétacé pour deux. L’absurdité terminologique se confond avec l’absurdité scientifique : elle employait le terme créature car il y avait à la fois des animaux et des oiseaux. Dans ce pays des Merveilles, Alice, paradoxalement, s’habitue aux étrangetés et relève les erreurs de raisonnement. La logique de la fillette se confronte à celle du pays imaginaire. On s’étonne du poème qu’elle déforme. Elle s’indigne de recevoir des ordres de la part d’animaux. On lui reproche sa méconnaissance de l’enlaidification, branche de l’arithmétique. Elle est déconcertée par les règles mouvantes du jeu de criquet. Les connaissances scientifiques de la petite n’ont aucune faculté ordinatrice. Au contraire, grains de sable dans les rouages, elles sont susceptibles de faire basculer ce monde aux règles surprenantes, dans le chaos le plus vertigineux. Alice témoigne de la naissance de la science moderne. Carroll invente une nouvelle base, un système numéral, un monde mathématisé dans lequel l’être, pour mieux s’apprendre, rite initiatique, se dissout parmi la multiplicité des expériences intellectuelles, sensorielles et psychologiques.

Lewis Carroll. Alice au pays des Merveilles. 1865

Il est intéressant d’aller de temps en temps habiter chez les autres, on y trouve toujours des livres qu’on n’a pas lus.

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Au moins, lorsqu’on ne comprend pas, il y a mystère, on peut croire qu’il y a quelque chose de caché derrière et au fond, qui peut soudain sortir et tout changer, mais quand on a l’explication, il reste plus rien, que des pièces détachées. Pour moi, l’explication, c’est le pire ennemi de l’ignorance.