Le lierre sur l’arbre mort

Abandonnée alors qu’elle était tout enfant, Annesa est recueillie par une riche famille sarde, les Decherchi. Elle devient leur domestique et, en même temps qu’elle, grandit la reconnaissance qu’elle éprouve pour ses maîtres. L’histoire se passe alors qu’Annesa approche les quarante ans, le même âge que Paulu, le petit-fils de la famille, dont elle deviendra la maîtresse après la mort de sa première épouse. La prose de Deledda s’inscrit dans le mouvement vériste : l’autrice décrit les mœurs des Sardes, leur quotidien, leurs fêtes champêtres, qu’ils soient bergers ou bourgeois. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur les préparatifs de la fête de Saint Basile, le patron du village de Barunei. Les femmes s’activent, en particulier Annesa et donna Rachele, la belle-fille de don Simone Decherchi et la mère de Paulu. Pendant ce temps, les vieillards commentent la disparition du fils du berger Santus. Mais sous leurs airs désinvoltes, les membres de la famille Decherchi sont aux abois. La fortune familiale a considérablement diminué et ils devront sans plus tarder quitter leur ancestrale demeure. Paulu parcourt la région en quête d’argent. C’est pour lui une question de vie ou de mort. Annesa, attachée aux Decherchi comme le lierre autour de l’arbre, s’apprête à commettre l’irréparable afin de sauver ses maîtres.

Alphonse Mucha. Le lierre. 1901

Le roman bascule alors dans un tout autre registre. Annesa est plus que jamais liée au destin de ses bienfaiteurs. Grazia Deledda ne s’attache plus à décrire le quotidien de ses personnages mais sonde davantage leur âme. Annesa est au centre de la seconde moitié du roman et le lecteur assiste à sa souffrance. La servante est déchirée et prend conscience de ses fautes et de ses péchés auxquels elle accorde une dimension religieuse très profonde (même l’abbé Virdis s’en inquiète). Dans la postface, la traductrice Fabienne-Andréa Costa relève les thèmes de prédilection de l’autrice sarde : l’effritement de la famille, le crépuscule des valeurs morales, la crise de la religion, la trilogie péché-châtiment-expiation, que l’on retrouve dans ses romans majeurs.

De nouveau, le lierre enlacera le tronc de l’arbre et le recouvrira de ses feuilles, comme par pitié.

Le lierre sur l’arbre mort, écrit en 1908, explore des thèmes profonds chers au mouvement décadent. Comme face à une tragédie classique, le lecteur contemporain est à la fois fasciné et horrifié par le poids de la morale et de la fatalité. Dans sa faculté d’anéantissement, Annesa est décidément une grande dame.

Grazia Deledda. Le lierre sur l’arbre mort. 2020

Premières lignes #68

Dans ce court roman, Gabriel Garcia Marquez prend à revers la structure classique du roman policier : meurtriers, victime et mobile sont connus dès les premières pages du roman et le récit consiste à mêler les différents témoignages qui composent cette chronique. La mort annoncée est celle de Santiago Nasar, fils d’immigré, poignardé devant chez lui. Pourtant les frères Vicario ont tenté d’empêcher le crime en prévenant quiconque les croisait de leur intention meurtrière.

Avec humour et légèreté, sans oublier son goût pour la scatologie, le romancier colombien évoque les thèmes de l’amour et de l’honneur à travers cette chronique originale.

Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. Il avait rêvé qu’il avait traversé un bois de figuiers géants sur lequel tombait une pluie fine, il fut heureux un instant dans ce rêve et, à son réveil, il se sentit couvert de chiures d’oiseaux. « Il rêvait toujours d’arbres », me dit Placida Linero, sa mère, vingt-sept ans après en évoquant les menus détails de ce lundi funeste. « Une semaine avant, il avait rêvé se trouver seul dans un avion de papier d’étain qui volait à travers des amandiers sans jamais se cogner aux branches », ajouta-t-elle. Placida Linero jouissait d’une réputation bien méritée d’interprète infaillible des rêves d’autrui, à condition qu’on les lui racontât à jeun ; pourtant, elle n’avait décelé aucun mauvais augure dans les deux rêves de son fils, ni dans ceux qu’il lui avait raconté chaque matin, les jours qui avaient précédé sa mort, et dans lesquels des arbres apparaissaient.

Gabriel Garcia Marquez. Chronique d’une mort annoncée. 1981

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Lettre d’une inconnue

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J’ai commencé cette lecture dans le RER car le pays de Gaël Faye a beau être petit, le Burundi ne rentrait pas dans mon sac. Je connaissais Lettre d’une inconnue, le film réalisé par Max Ophüls en 1948 et l’histoire de cette jeune femme, dont on ne connait pas le nom (elle reste anonyme aux yeux du lecteur comme à ceux du destinataire de la lettre) m’avait déjà beaucoup touchée. Dans le roman, Stefan Zweig utilise l’épistolaire pour tracer une destinée amoureuse et malheureuse, tragique et romantique.

Le matin de ses quarante-et-un ans, R. reçoit une enveloppe épaisse qui contient le récit de vie d’une jeune femme. Chez l’auteur autrichien, européen de cœur, les émotions sont décuplées. Quand on a peur, on devient fou ; quand on a pitié, on donne son âme ; quand on est amoureux, on en meurt. La construction littéraire permet la distance entre le temps du récit qui retrace la vie de la jeune inconnue commençant véritablement le jour où elle voit R., l’homme à qui elle adresse sa lettre, pour la première fois, le temps de l’écriture, c’est l’heure du bilan au crépuscule de l’existence et le temps de la lecture, celui de la révélation. La jeune narratrice raconte combien sa vie a été consacrée à son amour pour R., un écrivain voisin de palier, solitaire et passionné, mais aussi joueur et séducteur, n’aimant rien plus que la légèreté et la liberté. Les deux destinées se sont croisées à plusieurs reprises par volonté ou par hasard mais jamais le jeune homme n’a reconnu l’adolescente qui lui a tenu la porte en rougissant et se consumait pour lui en secret. Au lendemain de la mort du fils caché, substitut du père, l’amour que la belle inconnue avait enfoui en son corps perd son réceptacle, ne peut plus être contenu, il doit être révélé au grand jour, déclaration d’échec, forme de renoncement, marque de désespoir. La lettre-confession semble rédigée d’un trait, en une nuit, à la lueur vacillante d’une chandelle, auprès du cadavre encore chaud de l’enfant. Tremblante, la jeune femme révèle la misère d’une vie, malgré la multitude d’amants riches écartés ou évaporés en ce moment de peine extrême qui ne tolère pas la présence d’étrangers profanateurs, consacrée à un amour unilatéral.

Lettre d’une inconnue est à la fois le récit de vie d’une jeune viennoise (on côtoie son entourage, on connaît son emploi, on assiste à ses rencontres, on accompagne l’enfance de son fils) et une des plus belles déclarations d’amour du XXe siècle, tout en humilité et noblesse, discrétion et puissance. Le rythme s’accélère, on ne termine plus ses phrases, on revient sur ce qu’on a dit, les points de suspension se multiplient, le style devient oralité, la lettre, conversation, ou plutôt, monologue. Il n’y a rien eu. Ou si peu. Et pourtant pour elle, ça a duré des années. Des années d’attente, de doute, de vide comblé, de regards croisés et perdus pour quelques heures de bonheur, des moments d’intenses émotions pour lesquels on donne sa vie. La plus riche des deux, c’est elle, qui a beaucoup aimé et beaucoup souffert. Lui est resté dans l’ignorance, n’a pas vu, n’a pas su, n’a pas reconnu, a multiplié les rencontres mais n’a pas vécu et pire, n’a pas compris, ne comprend pas, ne se souvient pas. Seul Johann le domestique a vu, la jeune femme sortant de l’appartement les yeux embués, en un seul regard, il a compris toute sa vie.

Stefan Zweig, secondé par une brillante traductrice, maîtrise à la perfection l’art de la chute, la peinture de la violence des sentiments, la cruauté des disproportions, la beauté tragique des causes perdues qui lutte contre la fatalité et sort triomphante, qu’elle que soit l’issue du combat.

Stefan Zweig. Lettre d’une inconnue. 1922

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Roman lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !