Ecrire d’amour à vingt ans

A l’occasion du Centenaire de la Première Guerre Mondiale, Gwenaëlle Abolivier, journaliste voyageuse, rassemble des lettres d’amour rédigées par des artistes ou des anonymes, du XVIIIe au XXe siècle.

Les correspondants – amants ont la fougue de la jeunesse et de l’amour à revendre. Les soldats au front côtoient si souvent la mort qu’ils vivent dans l’urgence d’aimer et de le dire. La fiancée d’Armand signe Armandine pour faire écho au prénom du jeune homme qui lui manque tant. Joë Bousquet ne cesse de penser à Marthe… L’amour partagé insuffle une énergie créatrice aux artistes. Robert et Clara Schumann ne peuvent distinguer l’amour de la musique. La correspondance entre Victor Hugo et Juliette Drouet est une des plus belles de la littérature française du XIXe siècle. Chaque année les deux amants fêtent leur première nuit d’amour. Le 17 février 1833 est aussi célébré dans Les Misérables. Plus que des amoureux, certains couples s’inspirent mutuellement. C’est le cas des poètes Verlaine et Rimbaud et des sculpteurs Claudel et Rodin. Chacun est la muse de l’autre et leur correspondance montre bien les rapports d’influence mutuelle dans le processus de la création.

Ecrivains, musiciens ou soldats, tous éprouvent la poésie et l’orage de la passion. Isabelle de Bourbon Parme, mariée en 1760 au futur empereur Joseph II, vit l’absence de sa belle-sœur, l’archiduchesse Marie-Christine, comme un martyre. Alfred de Musset et George Sand, quant à eux, se déchirent à Venise : l’un tombe malade, l’autre, amoureuse du médecin…

L’amour semble maintenir en vie. C’est Julien, son futur mari, qui sauve Albertine lors de sa cavale après son hold-up. L’amour et la promesse du bonheur permettent aux soldats de supporter l’horreur de la guerre. Au contraire, lorsque l’amour semble impossible, il expose à la mort. Ne croyant pas au mariage avec Marthe, Joë Bousquet, en première ligne, est atteint à la colonne vertébrale et reste paralysé à vie. L’amour que l’on porte à sa femme mais aussi à ses enfants rend d’autant plus cruelle la tragédie de la guerre. La dernière lettre d’Eugène Deshayes, magnifique, adressée à sa famille est un testament. Il déclare son amour inconditionnel, sa fidélité à sa patrie, le bonheur qu’il a éprouvé, la joie qu’il aurait eue de vivre encore, d’aimer, d’élever ses enfants. Sans aigreur, sans rancœur, avec tout son cœur. Eugène conjugue déjà ses verbes au passé. Si tu me lis, c’est que je ne suis plus. Je t’adorais. Bouleversant.

Ecrire d’amour à vingt ans. Lettres rassemblées et présentées par Gwenaëlle Abolivier. 2014

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Recueil lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !

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Les Envoûtés

A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, une communauté se forme au domaine de Polyka, propriété de Mme Okholowska, veuve désargentée contrainte de louer les chambres de son manoir. Les Envoûtés commencent dans une ambiance de huis clos aristocratique entre conversations mondaines, préparatifs de mariage et relations pécuniaires. La ressemblance frappante entre Walczak, moniteur de tennis invité pour entraîner Mlle Okholowska (Maya), et la jeune fille bouleverse l’ordre établi. Kholawitski, secrétaire du prince voisin, craint pour ses fiançailles. Alors que tout les oppose et tout les réunit, Maya et Walczak luttent contre cette attirance maléfique qui les rend complices dans la violence : la mort de l’écureuil, le match de tennis, la bagarre dans la forêt…

Les Envoûtés est un roman d’apprentissage, une histoire d’amour entre deux jeunes gens qui se construisent et, tour à tour, s’aiment et se haïssent, se poursuivent et se fuient. Pour Gombrowicz, l’évidence de l’amour et la figure du double tiennent du maléfique, du diabolique, comme si un sort avait été jeté, un vent qui rend fou. L’auteur multiplie des indices attestant la présence d’une force surnaturelle : les ressemblances indéniables entre Maya et Walczak, entre le prince et François, ce jeune homme mystérieux appelé à corps et à cris, la ressemblance entre Walczak et François mais aussi le motif de la bouche : les lèvres de l’historien tremblent, celles du moniteur de tennis noircissent, celles de Maya sont en sang, celles du prince sont congestionnées, celles de Maliniak bleuissent…. Et le motif de la serviette tremblant dans le château du prince qui épouvante certains et hante les cauchemars d’autres.

Le manoir du prince Holchanski déploie son ombre sur le domaine de Polyka. Gombrowicz joue avec les codes du roman gothique anglais. Le château tombe en ruine, le prince déraisonne, un méchant au rire démoniaque, des trésors inestimables couverts de poussière, des souterrains, des cryptes, des enfilades de pièces, des tours, des couloirs, le vide, le silence… Myslotch a tout du manoir hanté : une histoire de famille énigmatique et une pièce qui rend fou. Chacun semble atteint d’un mal à exorciser. La jalousie se mêle aux puissances fantastiques. Les envoûtés sont pris au piège de l’amour. Gombrowicz emporte le lecteur, avec un style haletant de plus en plus rythmé, dans la vieille cuisine du château, cœur insondable où se résout l’énigme.

Witold Gombrowicz. Les Envoûtés. 1977

Volver

Raimunda, sa fille Paula et sa sœur Sole survivent tant bien que mal dans les quartiers pauvres de Madrid jusqu’au jour où la mort accidentelle de Paco, le conjoint de Raimunda, fait ressurgir les fantômes du passé…

Déclaration d’amour aux femmes dans toute leur diversité et leur complexité, Pedro Almodovar réunit une communauté féminine solidaire contre les aléas de la vie. La proximité entre la mère et la fille est renforcée dès le début du film par un accord passé pour couvrir la mort de Paco. Quant au duo Raimunda / Sole, les deux sœurs ont toujours été très proches bien qu’elles aient été séparées durant leur jeunesse. Autour d’elles gravitent les bavardes clientes qui viennent se faire coiffer chez Sole et les dévouées voisines de Raimunda, toujours prêtes à rendre service ou à participer aux festivités. Lorsque l’on quitte Madrid, le village des origines fait ressurgir des figures presque mortes : la vieille tante Paula, Irene, la mère de Raimunda et Sole, Agustina, la voisine torturée et le bal des villageoises curieuses et charognardes. Toutes ces femmes luttent pour leur survie contre un ennemi commun : les hommes. Emilio est un adjuvant malgré lui : en laissant les clés de son restaurant à Raimunda, il lui donne une deuxième chance professionnelle. Mais le vrai mâle, dans toute sa brutalité, absent mais omniprésent, c’est le père des deux sœurs, redoublé par la figure de Paco qui semble reproduire le modèle patriarcal comme si l’histoire devait se répéter. On a été vernies avec les hommes nous trois. Pourtant la force virile, ce sont bien ces femmes au sang froid qui triment pendant que les hommes sont au chômage.

Gustav Klimt (1862-1918) « Les Trois Âges de la femme »
Huile sur toile – 178 x 198 cm – 1905
Galleria Nationale d’Arte Moderna – Rome

Les fautes du père font peser sur la famille un lourd secret qui tour à tour tend et distend les liens féminins. Après les morts de Paco et de la tante Paula, l’enquête sur celle des parents de Raimunda et Sole, victimes d’un incendie, semble se rouvrir. La présence fantomatique de la mère disparue donne corps aux croyances populaires. Elle multiplie les signes, plus ou moins amusants, de son retour à la vie : vélo d’appartement, biscuits étiquetés, pets pestilentiels, blouse dépliée sur le lit, valise pleine… Almodovar joue avec les codes du thriller. Sonnette, téléphone : ces bruits inquiétants en ce qu’ils manifestent une présence indésirable suspendent les gestes des personnages. Pour lever le voile sur la mort des parents et la disparition simultanée de la mère d’Agustina, cette dernière se présente, un peu malgré elle, à une émission de télévision qui rappelle le goût du réalisateur pour le voyeurisme. Mais, comme le signale Raimunda, il s’agit d’une affaire de famille qui doit se régler entre soi au cœur de ce village qui détient le taux de folie le plus élevé d’Espagne.

Volver est à la fois un film sobre et plein d’émotions. Pedro Almodovar soigne l’aspect esthétique : il fait tourner les éoliennes et varie les plans : plongée, porte entrebâillée, gros plans, tâche de sang qui inonde l’écran… ces indices à la Hitchcock qui annoncent l’action suivante. Les appartements sont toujours aussi colorés et graphiques. Raimunda rayonne dans ses tenues vives parmi l’équipe de tournage qui fréquente son restaurant. Même dans ce Madrid populaire qui fait la part belle sobrement et délicatement aux relations féminines, l’art et le cinéma ont toute leur place. Sublime de pureté.

Pedro Almodovar. Volver. Avec Pénélope Cruz, Carmen Maura, Lola Duenas. 2006

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !