Une fille, qui danse

Au lycée, dans l’Angleterre des années soixante, Tony, le narrateur, et Alex et Colin, ses amis, pensent aux filles et se passionnent pour leurs études. Apparaît, dans ce trio constitué, Adrian, brillant jeune homme destiné à une carrière universitaire exemplaire. C’est philosophiquement évident, comme se plaisent à le répéter ses trois nouveaux camarades. Les chemins se séparent mais les liens perdurent à travers une assidue correspondance. Tony rencontre Veronica, une étrange jeune fille, tantôt mystérieuse, tantôt manipulatrice, parfois même toquée, jamais ennuyeuse. Après un court mais marquant séjour chez Veronica, et une année de relation, le couple se sépare. C’est vers Adrian que se tourne dorénavant Veronica. Au retour d’un long voyage, Tony apprend le suicide de première classe de son ami. Quarante ans plus tard, ayant mystérieusement reçu un journal intime par testament, le narrateur se remémore cet épisode fondateur de sa jeunesse.

Et ce qui était le récit des années d’apprentissage de quatre jeunes gens dans les années soixante se transforme en roman de la mémoire, quête des souvenirs. La lettre écrite à Adrian, quelques mois avant sa mort, surgit, épouvantable, infernale, choquant le narrateur autant que le lecteur. Le récit de la jeunesse prend une tout autre dimension : et si le narrateur, à l’époque des évènements comme au moment de l’écriture, avait manqué de discernement ? Est-on le mieux placé pour parler de ce qui nous a touché ? Le processus de la mémoire s’inverse : les souvenirs (ré)apparaissent. La nouvelle version des faits semble plus vraie à travers le prisme des années écoulées. C’est le décalage entre la réalité, la pensée et la vérité. Le discours sur la réalité est si lent à se construire que des milliers d’évènements peuvent se passer avant qu’on ait eu le temps de penser les premiers. Paradoxalement, le discours instantané est souvent erroné. Tony a eu besoin de quarante ans pour piger ce qui s’est déroulé, à un moment donné, au début de sa vie. La jeunesse racontée par le narrateur dans la première partie du roman n’est-elle donc pas la vérité ? Mais est-ce toujours un roman ? Le lecteur est soumis aux facultés intellectuelles et à la mémoire du narrateur. Et la vérité ne lui sera révélée qu’une fois que Tony aura compris. Evidente, elle éclaire le roman de la première partie autant que les messages énigmatiques de Veronica, renvoie chacun à ses responsabilités et révèle le mystère de la courte vie d’Adrian : la chute depuis les hautes sphères de la recherche philosophique vers la perversion des relations humaines, dégénérescence insupportable. La quête de la vérité prend la forme d’un jeu de piste à travers Londres et ses environs. Le narrateur retrouve Veronica. Il s’interroge sur le temps passé, son mariage avec Margaret, puis leur divorce, son statut de père et de grand-père, ses sentiments envers sa première amie : A ton avis, est-ce que j’étais amoureux de toi ? Le passé se brouille ou s’illumine. Certains souvenirs sont inventés : Adrian était toujours très caustique à ton sujet en ton absence. D’autres se révèlent faux : il n’y a jamais eu d’église Saint Michael à Chislehurst : mensonge des hôtes ou trouble de la mémoire ? D’autres encore refont surface : la fille qui ne dansait jamais, a dansé, une fois.

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Julian Barnes. Une fille, qui danse. 2013

Les Innocentes

Pologne sous la neige. Décembre 1945. Deux communautés : les religieuses d’un couvent polonais et l’équipe de la Croix-Rouge française. Plusieurs drames qui se rencontrent après le désastre de la seconde guerre mondiale : les religieuses violées à trois reprises par des soldats russes. Sept sont enceintes, sur le point d’accoucher. La mère supérieure atteinte de la syphilis. Sœur Maria, coquette repentie. Elle aimait les hommes et les hommes l’aimaient. Les nouveau-nés abandonnés. Mathilde Beaulieu, médecin de la Croix-Rouge. S’est engagée précipitamment. Refuse de revenir en France. Cherche un manque à combler mais incapable de le définir. Samuel Lehmann, médecin. Il est juif. Eh oui il en reste au moins un malgré la vague de déportation en Pologne. Tous luttent pour leur survie. Seule Mathilde ose œuvrer pour la vie.

La médecine s’oppose à plusieurs reprises à la religion. L’interdit pèse sur le corps. Les religieuses refusent d’être examinées, touchées. Silence, honte, déshonneur, damnation. Les silhouettes flottantes des religieuses font d’elles des spectres emmurés. Pourtant, grâce à la délicatesse de Mathilde, interprétée par Lou de Laâge, le voile se lève. Un rire s’échappe, des embrassades. Les femmes accouchent. Lehmann réconcilie le camp des hommes et celui des femmes. Il est un ami pour les religieuses. Un amant faussement désabusé auprès de la mystérieuse Mathilde. Vincent Macaigne se regarde jouer. Acteur-spectateur : Si un jour on m’avait dit que j’accoucherais des bonnes sœurs engrossées par des troufions de Russes… Et la solution, réconciliation entre Dieu et Hippocrate, vient de ceux qu’on pensait preuves néfastes de la tragédie : les enfants proclament le temps de la renaissance.

Giovanni Bellini. Vierge à l'enfant. 1451-1499. Musée Fesch (Ajaccio)
Giovanni Bellini. Vierge à l’enfant. 1451-1499. Musée Fesch (Ajaccio)

Anne Fontaine. Les Innocentes. Avec Lou de Laâge, Agata Buzek, Vincent Macaigne. 2016