Julieta

Julieta s’apprête à quitter définitivement Madrid lorsqu’elle croise par hasard Beatriz, une amie d’enfance de sa fille Antia. Voilà treize ans qu’elle n’a plus de nouvelles de celle-ci et ce bref échange avec Beatriz bouleverse ses projets. Julieta quitte son appartement pour retrouver l’immeuble dans lequel elle vivait des années auparavant et, à travers une longue lettre adressée à Antia, se remémore les évènements douloureux de son passé qui ont conduit à la rupture du lien filial.

Pedro Almodovar croise les destinées et la vie apparaît parfois comme un éternel recommencement. Ce sont les femmes qui font l’histoire. Julieta enseigne la littérature antique et interroge ses élèves sur les acceptions du terme « mer ». La mer d’Ulysse, c’est « pontos », la haute mer, celle qui entraîne vers l’inconnu et l’aventure. C’est aussi celle qui fascine Xoan, père d’Antia, pêcheur rencontré dans un train. La première nuit du pêcheur et de l’enseignante, irréelle, floutée comme dans un songe, à la fois tragique et romantique, marquée au fer par la culpabilité, est une véritable bataille que livre l’amour contre la mort. Le couple Julieta – Xoan est un retour aux sources, une attirance primitive menée par le désir et la simplicité de la vie au bord de la mer. Nombreuses ont été les femmes ayant renoncé aux charmes de l’esprit au profit de la vérité de la nature. Comme Stella dans Un tramway nommé Désir, dans Cent ans de solitude, Rebecca abandonne le distingué Crespi au bénéfice de José Arcadio, la brute tatouée. Donnant à son film des allures de récit mythologique, Almodovar rend hommage à la poésie des origines, course fantastique à mi-chemin entre l’humain et l’animal, le regard du cerf croisé au bord des rails et disparaissant sous la neige, les traversées en mer, les vagues, la houle, la tempête, les péripéties qui entravent le retour d’Ulysse, les statuettes en bronze sculptées par la mystérieuse Ava.

En une heure et trente-neuf minutes seulement, Pedro Almodovar aborde avec finesse tous les sujets qui font la complexité et la beauté de la vie. Chaque lieu, chaque personnage est une porte ouverte sur des questions existentielles. Le cinéaste explore toutes les formes de l’amour : l’amour maternel, l’amour filial, l’amitié amoureuse, l’amour désir, l’amour exclusif, l’amour apaisé, l’amour interdit. Chaque personnage porte en lui sa propre tragédie : la maladie de la mère, celle d’Ana, celle d’Ava, la mort du père, l’amour si étouffé qu’il en devient malfaisant de Marian pour Xoan, la perte de l’enfant. Seul le père de Julieta parvient à renaître à travers sa relation à la fois scandaleuse, risible et réjouissante avec l’aide ménagère de sa femme malade. Il faudra que tu viennes rencontrer ton frère. Les personnes vivent en étroite relation avec les lieux qu’elles habitent : le compartiment du train de nuit, romanesque par excellence, les appartements madrilènes, la maison de pêcheur, celle des parents. Quitter un appartement, c’est effacer toute trace de l’être aimé disparu, y retourner, c’est renouer avec le passé. Les lieux relient les êtres, la correspondance scande le récit. Xoan envoie une lettre dans l’établissement où enseigne Julieta, Antia écrit à sa mère à la dernière adresse connue et laisse la sienne au dos de l’enveloppe, invitation aux retrouvailles. Tout au long du film, Julieta s’adresse à Antia à la deuxième personne du singulier. Le principe de la lettre, qu’elle soit envoyée ou gardée précieusement comme un journal intime, permet à la fois l’explication et l’introspection. Le retour dans le passé, s’il ne libère pas du poids de la culpabilité, délie les langues et apaise les liens tendus : Lorenzo, compagnon bienveillant de Julieta, trouve enfin sa place, tout en discrétion, auprès d’elle.

Pedro Almodovar brosse le portrait de femmes aux destinées brisées, écroulées par le poids de la culpabilité, qui n’en finissent pas d’expier leur faute. Les liens sont si étroits qu’ils implosent. L’actrice se métamorphose sous une serviette de toilette, les rides se creusent sous le poids de la souffrance et du manque. Il faudra un nouveau drame, une nouvelle culpabilité pour que le lien filial renaisse. Julieta, Antia, Ava, trio de femmes coupables, tantôt amies, tantôt ennemies, interrogent, tout en élégance, sur l’amour et la mort, le désir et le manque, la beauté de la gravité.

 

Katsushika Hokusai. La Vague. Vers 1929.
Katsushika Hokusai. La Vague. Vers 1929.

Pedro Almodovar. Julieta. Avec Emma Suàrez, Adriana Ugarte, Daniel Grao, Inma Cuesta, Dario Grandinetti. 2016

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Fondation Louis Vuitton

A la sortie du métro, les semelles rouges descendent des voitures de sport et claquent sur le trottoir. Aux abords du jardin d’acclimatation, le bateau-musée imaginé par l’architecte Franck Gehry (musée Guggenheim de Bilbao, cinémathèque de Paris) hisse ses voiles de verre pour voguer sur l’océan du bois de Boulogne. Version de luxe du château ambulant de Miyazaki. L’impulsive force du feu (Calcifer) chez le cinéaste ; la puissance capricieuse de l’eau chez l’architecte. La tour Eiffel, symbole parisien à la structure métallique rappelant les serres du jardin d’acclimatation, est le phare qui guide le navire. Traversée tumultueuse pour éviter les icebergs, empilement de cubes blancs. A l’intérieur du bâtiment, l’aquarium aux sculptures légères, vivier de poissons-pilotes, veille au bon déroulement du voyage, aller-retour entre Orient et Occident, à travers les œuvres de 1960 à nos jours créées par les artistes contemporains. A la tête du navire, le groupe LVMH, s’imposant à coup de luxe, de conférenciers encostumés, de murs blancs, esthétique épurée, aseptisée. Echappatoire à la puissance économique écrasante, les mystérieuses grottes sous-marines, au sous-sol du musée, invitent au repos. L’œuvre contemplative « Inside the horizon » composée de quarante-trois panneaux-miroirs exhortant à la recherche du point focal, propose une promenade réflexive accompagnée par le bruit des cascades, ouverture sur les trésors dorés de l’Atlantide.

Le Château ambulant, film réalisé par Hayao Miyazaki, 2005.
Le Château ambulant, film réalisé par Hayao Miyazaki, 2005.

Extra Fantômes : les vrais, les faux, l’incertain…

Nils Völker, Seventeen
Nils Völker, Seventeen

 

Tout grand esprit fait dans sa vie deux œuvres : son œuvre de vivant et son œuvre de fantôme.

Deviens la lettre, deviens le verbe, deviens la vie ; venge toi, plomb, vers souffles, entends leurs voix

Victor, Hugo. Le Livre des Tables.

Les fantômes numériques du monde contemporain à la Gaîté lyrique : des expériences amusantes et …angoissantes

https://gaite-lyrique.net/extra-fantomes

Jardins d’Orient : De l’Alhambra au Taj Mahal

Une exposition qui invite au voyage

dans le temps et dans l’espace !

 

L’invitation au voyage

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
— Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire

http://www.imarabe.org/exposition/jardins-d-orient

Suivez-moi-jeune-homme

J’ai découvert par hasard un joli mot à la désuétude poétique :

Suivez-moi-jeune-homme. n. m. inv. 1866 de suivre, moi et jeune homme. fam. vieilli. Pans d’un ruban de chapeau de femme, qui flottent sur la nuque.

Il m’a rappelé une belle exposition au musée d’Orsay : « L’impressionnisme et la mode » visitée il y a trois ou quatre ans.

 

Monet, Claude. Bazille et Camille (Etude pour le Déjeuner sur l'herbe), 1865.
Monet, Claude. Bazille et Camille (Etude pour le Déjeuner sur l’herbe), 1865.

Les Malheurs de Sophie

Illustration extraite des ouvrages de la Comtesse de Ségur
Illustration extraite des ouvrages de la Comtesse de Ségur

 

Joli retour en enfance que cette adaptation des Malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur réalisée par Christophe Honoré et mise en musique par son ami Alex Beaupain. La petite peste adorable et adorée enchaîne les bêtises au grand désespoir des domestiques : vol du contenu d’une boîte à ouvrage, capture d’un écureuil, massacre de la poupée, découpage barbare des poissons rouges… (dans un autre registre, Sophie serait devenue la comtesse Dracula de Julie Delpy) L’ellipse du grand malheur de Sophie, le naufrage au cours duquel elle perd sa mère, est finement représentée par un tumultueux tableau. La douce Mme de Fleurville, interprétée par Anaïs Demoustier, narre l’épisode face caméra. Camille et Madeleine, les petites filles modèles sont heureuses de retrouver leur amie Sophie et c’est reparti pour une succession de bêtises, non plus sous le regard bienveillant de Mme de Réan mais sous l’œil sévère de la ridicule Mme Fichini, interprétée par Muriel Robin. Avec finesse et humour (amusants passages face caméra, majordome exaspéré tant par les bêtises de la fille de la maison que par la lenteur d’esprit du caméraman), Les Malheurs de Sophie célèbrent la nature : fruits délicieux, danse musicale sous la pluie, animaux mignons sortis d’un film d’animation…, l’imagination des enfants : J’ai une idée !, la maternité généreuse dans un univers essentiellement féminin et la douceur de vivre.

Christophe Honoré. Les Malheurs de Sophie. Avec Anaïs Demoustier, Golshifteh Farahani, Muriel Robin. 2016