Douleur et gloire

Agé d’une soixantaine d’années, Salvador Mallo est un réalisateur madrilène renommé. Écrasé par des douleurs physiques et émotionnelles, il est en mal d’inspiration depuis la mort de sa mère et son opération du dos. Par curiosité et par nostalgie, il accepte la proposition de la Cinémathèque : une projection de Sabor, son plus grand succès, récemment restauré. C’est l’occasion pour le vieil homme de renouer avec Alberto, l’acteur principal, qu’il a perdu de vue depuis trente-deux ans.

Douleur et gloire est un drame crépusculaire qui met en scène un double d’Almodovar. Contrairement à son dernier long métrage, Julieta, il s’agit ici d’un film d’hommes, mais d’hommes vieillissants, de coqs déplumés qui ont perdu leurs forces mais non leur dignité et leurs désirs. Mallo renoue avec les hommes du passé : Alberto, avec lequel il était brouillé, Frederico, son ancien amant parti vivre en Argentine, mais aussi Eduardo, un jeune maçon auquel il avait appris à lire et à écrire lorsqu’il était enfant. Eduardo est la figure masculine par excellence : malgré son analphabétisme qui le soumet à l’enfant, il est plein de force, de jeunesse et de vigueur, véritable dieu grec, et éveille le petit Salvador au désir charnel. Il permet également l’intermédiaire entre les deux âges du réalisateur que l’on ne voit qu’enfant ou homme vieillissant. Le corps du vieil homme désire encore mais subit de nombreuses douleurs qui imposent au réalisateur un suivi régulier à l’hôpital. Pedro Almodovar manifeste une nouvelle fois son obsession pour le milieu médical mais il est ici dénué de toute fantaisie : une bonne nouvelle mais pas de guérison miracle (Parle avec elle ou La loi du désir). De même, l’institution religieuse est dépeinte dans toute sa rigueur et son conservatisme mais on observe, depuis Julieta, un phénomène d’épuration qui sied à la solennité du propos.

Douleur et gloire est un hommage aux inspirations de Pedro Almodovar. La figure de la mère, belle, digne et aimante est omniprésente : consciente d’être le sujet principal des films de son fils, elle s’exprime au nom de ses voisines, elles aussi mises en scène : « Elles n’aiment pas cela. » A Madrid, Mallo est un autre homme ; il vit dans un appartement-musée dans lequel sa mère n’aurait pas trouvé sa place, mais n’a pas rompu avec ses origines modestes. D’ailleurs Alberto, vivant en banlieue madrilène, semble faire le lien entre Madrid et le village des origines et entre le passé et le présent. Il est ainsi tout désigné pour jouer le rôle de Mallo dans la pièce L’Addiction. Almodovar enchâsse les récits : le théâtre dans le film mais aussi le film dans le film (Sabor). Il a beau utiliser les mêmes procédés (très semblables à La Mauvaise éducation), le maître espagnol nous surprend à chaque fois, mêlant époques différentes, réalité et fiction.

Dans un cadre coloré et graphique, Douleur et gloire concentre tout en les épurant les obsessions de Pedro Almodovar : le désir sans la sexualité, l’hôpital sans la guérison miracle, l’institution religieuse sans les abus sexuels ; toujours le lien entre passé et présent, la confusion entre réalité et fiction ; et surtout l’hommage aux arts du spectacle : les rapports entre les personnages semblent conditionnés par la relation triangulaire qu’ils entretiennent avec la création. Malgré le manque d’émotion qu’il dégage, un film épuré magistralement construit par un Almodovar fidèle à lui-même.

Pedro Almodovar. Douleur et gloire. 2019

Il était une fois… Sergio Leone

J’ai vu trois de ces cache-poussières en ville. Dans les trois cache-poussières, il y avait trois hommes. Dans les trois hommes, il y avait trois balles.

L’histoire de Sergio Leone (1929-1989) est un conte peuplé de personnages réels et imaginaires. Fils de réalisateur, Leone grandit dans le monde du cinéma et fréquente assidûment les tournages. Grand lecteur, inspiré par des auteurs traditionnels (la commedia del arte) et classiques voire antiques (selon lui, Homère serait le plus grand auteur de western), Sergio Leone renouvelle un genre et crée avec Pour une poignée de dollars en 1964, le western spaghetti. Plans resserrés, temps dilaté, mâles taiseux, répliques acerbes, bruit du vent sur la poussière qui annonce la bataille.

– Vous avez un cheval pour moi ? – Malheureusement ils sont tous occupés. – J’en vois deux qui ne sont à personne.

Le réalisateur transforme ses acteurs en « gueules » pour en faire des fripouilles du désert : traits marqués, air d’avoir vécu, teint brûlé par le soleil, yeux limpides, dents blanches. Mais ces brutes ne sont pas si inhumaines : écorchées et mystérieuses, elles cachent souvent un passé douloureux et des blessures intimes.

Tu vois, le monde se divise en deux catégories, ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi tu creuses.

Sergio Leone renouvelle le genre du western mais aussi les pratiques cinématographiques : dans Il était une fois dans l’Ouest, prélude interminable, focus sur trois personnages qui finalement ne passeront pas le premier quart d’heure du film. On n’avait vu ça qu’une fois, dans Psychose d’Alfred Hitchcock huit ans auparavant. La mouche, la goutte d’eau, les doigts qui craquent, l’éolienne qui grince au loin, Leone fait du fond sonore un véritable acteur du scénario. Il collabore avec Ennio Morricone, un camarade de classe, et tous deux composent les motifs musicaux des films de Leone. Chaque personnage a sa musique qui retentit pour annoncer avec humour son apparition.

Il joue quand il devrait parler et il parle quand il devrait jouer.

L’exposition à la cinémathèque retrace le parcours artistique du réalisateur italien aux sept chefs-d’œuvre et met en scène les différents univers cinématographiques depuis Pour une poignée de dollars jusqu’à Il était une fois en Amérique réalisé en 1984. On peut y voir les costumes d’Henry Fonda et de Claudia Cardinale, le poncho de Clint Eastwood, les maquettes des villes, les techniques de vieillissement de Robert de Niro dans Il était une fois en Amérique, les rapprochements des plans dans Le bon, la brute et le truand et bien sûr, des morceaux d’anthologie sur grand écran.

Il était une fois… Sergio Leone. Cinémathèque.

Du 10 octobre au 4 février 2019

Everybody knows

A l’occasion du mariage de sa jeune sœur, Laura et ses deux enfants quittent l’Argentine pour quelques jours de festivité dans son village d’origine, en Espagne. Alors que toute la famille est réunie et que la fête bat son plein, un drame survient et la joie des retrouvailles se transforme en cauchemar. Commence alors une enquête interne menée par Laura, son mari Alejandro débarqué d’Argentine en catastrophe, Paco, le fidèle ami de la famille et un ancien policier à la retraite.

Farhadi divise son récit en trois actes : la fête, le drame et l’enquête et fouille progressivement dans l’intimité de ses personnages. Chacun semble vouloir garder un secret pourtant connu de tous et certaines querelles datent de près de deux décennies. Le vieux policier appuie son doigt là où ça fait mal : il s’interroge sur l’amour de jeunesse entre Laura et Paco ainsi que sur les problèmes d’argent d’Alejandro. Chez Farhadi, chaque propos a son sens et son rôle dans l’histoire : les plaintes de l’ivrogne au bar autant que les demandes de dons du prêtre à l’église. Dans le déroulé de l’intrigue, moins on parle, plus les mots ont un sens. Des questions sont laissées sans réponse. Des conversations, comme celle entre la sœur aînée de Laura et son mari, sont masquées aux yeux et aux oreilles du spectateur. Elles n’en ont pas moins, bien au contraire, une importance capitale.

William Bouguereau. Le secret. 1876

Farhadi s’invite chez Almodovar mais, loin d’être le lieu où on se ressource auprès de ses proches, protégé de l’agitation de la ville, le village des origines fait ressurgir un passé cauchemardesque. Ceux qui sont restés, les sœurs, les mères et leurs maris, accueillent avec joie ceux qui sont partis. Du haut du clocher ou du haut du balcon, les embrassades sont chaleureuses. Mais le village concentre des tensions auxquelles Laura pensait avoir échappé en épousant un Argentin. Les personnages extérieurs à la querelle originelle, Bea, la femme de Paco, par exemple, sont exclus alors qu’ils portent un regard neuf sur l’intrigue. Tout paraît devoir se régler entre soi. Les couples se désunissent, les enfants se méfient des parents et chacun semble pris au piège du silence, de l’inquiétude et de la rancune.

Autour de la figure de Laura, Pénélope Cruz en mère éplorée, Farhadi raconte l’histoire d’un étouffement dans lequel chaque membre de la famille a sa part de responsabilité. Comme dans la Julieta d’Almodovar, chacun traîne un poids mais, chez le réalisateur iranien, l’égoïsme semble l’emporter sur la culpabilité. Un film poignant, qui émeut, inquiète et révolte, sur le don de soi en plein cœur d’une tempête silencieuse.

Asghar Farhadi. Everybody knows. Avec Pénélope Cruz, Javier Bardem et Ricardo Darin. 2018

L’Apparition

Jacques (Vincent Lindon) est grand reporter pour Ouest France. Alors qu’il vient de perdre son plus cher ami, photographe de guerre, et s’enferme dans la solitude et la culpabilité, il reçoit un étrange appel du Vatican : l’Evêque lui propose de rejoindre une commission d’enquête canonique et de constituer un dossier sur les prétendues apparitions de la Vierge dans le sud-est de la France. Le journaliste rencontre alors la communauté religieuse du village alpin, où se rassemblent des milliers de pèlerins, ainsi que la célèbre voyante, Anna, une jeune fille de dix-huit ans.

L’Apparition est la rencontre entre le monde du journalisme et des enquêtes de terrain et celui de la religion, de la foi catholique en particulier. Jacques appartient au premier : il croit aux faits, aux preuves et cherche la vérité. La communauté religieuse, elle, admet les faits surnaturels dans la mesure où ils sont validés par l’Evêque. Jacques apprend que dans la tradition catholique, une tâche de sang de groupe sanguin AB+ est généralement attribuée au Christ et ce genre d’acceptation non-scientifique, bien loin de ses méthodes personnelles d’investigation, bouleverse ses certitudes. Au contact d’Anna, qui fait immédiatement confiance au journaliste, Jacques évolue, admet une part de mystère et, loin de trouver toutes les réponses, accepte de se poser une multitude de questions. L’Apparition interroge sur les différentes manières de croire et sur les signes et leurs sens. « Vous croyez aux signes, maintenant ? »

La Vierge du Houras, Laruns (Pyrénées-Atlantiques). 2017

L’Apparition s’inscrit dans la spiritualité mais ne néglige pas la matérialité des choses. Les icônes et les chapelets envahissent l’écran et le Père Anton représente l’exploitation commerciale du message de paix et d’amour délivré par la Vierge. Dans la tradition catholique, toucher les objets du culte est un geste sacré : Anton demande à Anna de toucher les effigies de la Vierge qu’il s’apprête à envoyer aux quatre coins du monde ; elle-même est révérencieusement effleurée par une multitude de pèlerins lors de ses sorties à l’église. L’Apparition fait la part belle au corps et aux sens. Corps comme objet de culte ou symbole de martyre mais aussi mains qui se serrent en prison ou à l’église. Alors que ses oreilles font souffrir Jacques, sa vue, brouillée par la tristesse et les plaques de carton qui couvrent ses fenêtres, se dévoile peu à peu. Yeux, vue, vision, regard, c’est ce qui consume Anna et ce que le réalisateur réclame de Vincent : « Donne-moi ton regard. » Ce sont ces échanges de regards qui semblent nourrir des personnages qui quittent la table du restaurant ou refusent de s’alimenter.

Car L’Apparition est avant tout la rencontre entre deux personnages, Jacques et Anna, qui s’élisent alors qu’ils appartiennent à deux mondes très différents. Le journaliste enquête sur une jeune fille esseulée, une adolescente baladée de foyers en familles d’accueil. Il y a quelque chose de touchant dans l’élection de ces deux êtres que tout semble opposer : le sexe, l’âge, la religion, le cadre familial et social. Pourtant ils ont un point commun indéniable : Jacques et Anna ont connu une histoire d’amitié si fusionnelle que, dans chacun des cas, l’un s’est sacrifié pour l’autre. Et c’est à cette amitié exceptionnelle que le journaliste dédie sa quête.

Xavier Gianolli signe un film original, d’une émotion pudique, qui réunit un grand acteur et un sujet foisonnant : la communauté religieuse et la question de la foi. L’Apparition est un récit qui marque et touche en profondeur, qui fait réfléchir sur la quête de la vérité mais surtout sur la sincérité et l’élection inexplicable de certaines relations humaines.

Xavier Gianolli. L’Apparition. Avec Vincent Lindon et Galatea Bellugi. 2018

Des nouvelles de(s) Vincent

Vincent Lindon dans Rodin de Jacques Doillon (2017)

Jacques Doillon filme Rodin à la tâche. Selon le sculpteur, avant d’être un artiste, il faut être un bon ouvrier. Le talent naît du travail. Alors Vincent Lindon plonge les mains dans le plâtre, malaxe, façonne, crée. Chaque geste est soigné, travaillé, méticuleux. Lindon marmonne, grommelle. Rodin est un homme dur, froid, un travailleur acharné. Alors, lorsqu’il rencontre la vive Camille Claudel, la matière crépite, les sens sont en ébullition, la passion fait déraisonner et de l’explosive rupture, qui transforme l’ouvrier en artiste avant-gardiste, sort un des plus grands scandales de l’histoire de la sculpture française…

Festival de Cannes 2016

Petite séance de rattrapage …

Vincent Lindon dans La loi du marché de Stéphane Brizé (2015)

Vincent Lindon incarne tantôt l’espoir, tantôt la déception, souvent le ras-le-bol et l’abattement mais jamais le renoncement. Au cours de sa quête, il alterne coups de gueule et silences. Ce n’est pas seulement la loi du marché, c’est la loi de la survie. On se bat mais d’abord, on pense à soi, et surtout, on ne fait pas la manche. Le cercle de Thierry se résume à sa femme et à son fils, handicapé. Restreint mais véritable havre de paix au cœur duquel on ne vous ennuie pas avec vos épaules voûtées, votre chemise trop ouverte ou votre CV pas assez clair. Vincent râle, explique, se justifie, écoute aussi et finit par se taire. Vincent a rarement été aussi bavard et, paradoxalement, n’a jamais fait autant sentir la pesanteur du silence.

Vincent Macaigne dans Le sens de la fête d’Eric Toledano et Olivier Nakache (2017)

2014

C’est le beau-frère qu’on se traîne parce que, bon, c’est quand même notre beau-frère. C’est le trentenaire mal dans sa tête, mal dans son corps et mal dans le monde aussi. Amoureux des lettres, ancien professeur de français, pas encore remis de sa dépression et toujours l’air en pyjama. Vincent Macaigne se retrouve un peu malgré lui, faut bien gagner sa vie, sortir la tête de l’eau, au cœur du tourbillon de la préparation d’un mariage de rêve. Lorsqu’il reconnaît la mariée, une ancienne collègue, il troque le costume du laquais du XVIIe siècle des serveurs contre l’habit plus sobre d’un invité. Rien ne l’étonne ni le choque si ce n’est les fautes de français. Vincent mène des combats vains ou se laisse lentement glisser. Emouvant, il incarne à la perfection la douce mélancolie des êtres mal dans leur temps.

Vincent Cassel dans Gauguin d’Edouard Deluc (2017)

Festival de Cannes 2016

Vincent Cassel incarne un peintre talentueux en quête d’inspiration. Laissant femme, enfants et amis à Paris, Gauguin embarque sans argent mais avec un bien plus précieux encore, ses tubes de couleurs, pout Tahiti. Cassel fait du peintre un être ambivalent, tantôt enthousiaste, tantôt sombre, force de la nature, vieillard recroquevillé dans son lit d’hôpital ou artiste méticuleux. A la quête de la vérité originelle, il façonne sa muse Tehura, fait le vide et le plein au sein de la communauté polynésienne dont les valeurs saines sont gangrénées par le colonialisme européen. Vincent incarne l’énergie créatrice et le bonheur simple qui s’essouffle au contact des démons de la civilisation, qu’il ne peut s’empêcher de véhiculer lui-même, malgré lui.

 

Un ano con Almodovar Palmarès

Après une année passée auprès du maître espagnol, le projet Un ano con Almodovar s’achève. Quel plaisir de voir ou revoir les chefs-d’œuvre ou les films moins connus, d’analyser, d’écrire, de s’émouvoir ou de s’étonner, d’échanger, de mieux comprendre la philosophie almodovarienne et d’observer le monde sous ce nouvel angle.

Pour finir en beauté, voici les palmes que j’adresse à la douzaine de films analysés cette année :

Souvenirs de Marnie

Anna est une jeune fille solitaire pour qui s’inquiètent ses parents adoptifs. Elle est alors envoyée à la campagne chez son oncle et sa tante afin de prendre l’air et de soigner son asthme.

Anna dessine dans la nature et fréquente une campagne marécageuse peuplée de légendes. Sur l’autre rive, accessible uniquement lorsque la marée est basse, un manoir imposant attire son attention. Les rêves de la jeune fille se confondent avec la poésie du lieu. Et tous les soirs, Anna retrouve Marnie, une jeune fille élégante aux boucles blondes qui semble retenue captive dans un château tantôt peuplé de mille et une figures dansantes tantôt déserté, presque hanté. Les deux inséparables se content leur histoire ; chacune rêve de la vie de l’autre ; les personnages se croisent et les époques se superposent.

A travers tableaux, journaux intimes, témoignages, photographies, Anna tente de comprendre qui est Marnie et de reconstituer les bribes de son histoire. Cette quête, née d’une amitié féminine fusionnelle, est aussi une rencontre, une réconciliation avec soi. Les vacances de la jeune asthmatique, véritable rite de passage au milieu du vent, de la marée, de la forêt et des légendes de la nature, marquent une renaissance à la vie : alors qu’elle s’isolait et disait se détester, Anna s’ouvre, s’exprime, court, aime, pardonne… La nature vue par Hiromasa Yonebayashi, terrifiante ou rassurante, impose son rythme aux humains et referme les blessures. Souvenirs de Marnie est un bijou de poésie. Le réalisateur japonais fait la part belle à l’art et à la parole libératrice pour rendre son récit touchant, émouvant et plein d’espoir.

Hiromasa Yonebayashi. Souvenirs de Marnie. 2014

La piscine

Villa sans vie surplombant la côte méditerranéenne. Drame sourd écrasé de soleil. Huis clos asphyxié. Les corps luisants se meuvent autour de la piscine, se prélassent et se cherchent. L’arrivée d’Harry, ami du couple, et de sa fille Pénélope est une distraction dans ce temple de l’ennui et de la mollesse. La voix d’Harry, le moteur de sa voiture rompent le silence habituellement bercé par le seul bruit de l’eau. Mais le jeu devient dangereux. Pénélope, la fille retrouvée un an plus tôt et depuis, emmenée partout, révèle les intentions du père qu’elle connaît à peine. Marianne se joue de la jalousie de Jean-Paul. Les deux hommes se mesurent l’un à l’autre. Harry veut la femme ; Jean-Paul veut la fille. La tension sensuelle est croissante mais son point culminant, rencontre entre Jean-Paul, de dos, et Pénélope, est masqué aux yeux du spectateur au profit d’une scène au supermarché.

Sous l’œil castrateur d’Harry, les personnages se transforment : sirène sensuelle à la peau mate, Marianne est devenue une amante encombrante, parfaite dans le rôle de maîtresse de maison. Jean-Paul, d’une virilité éclatante, est renvoyé à son état maladif et à son manque de talent. Les relations se délitent jusqu’au dîner chinois, d’une vacuité risible, à la fin duquel chacun part de son côté.

Au cœur de la nuit, duel inévitable, la virilité dramatique de Jean-Paul se confronte à la virilité économique d’Harry. La villa de rêve devient enfer brûlant qu’il faut quitter au plus vite. Même la piscine est désertée. Marianne et Jean-Paul, deux prédateurs-fantômes épuisés, qui n’ont plus rien à se dire. Pénélope passive qu’il faut renvoyer chez elle. Les solitudes des deux amants invitent à l’union. Débarrassés des deux lassants intrus, Jean-Paul retrouve son assurance et le couple, son équilibre, complice, resserré autour du drame qui s’est joué, cet été-là, au bord de la piscine.

Jacques Deray. La Piscine. Avec Alain Delon, Romy Schneider et Maurice Ronet. 1969

Femmes au bord de la crise de nerfs

A bout de nerfs, Pepa attend désespérément un appel d’Ivan, son amant qui vient de la quitter. Elle reçoit la visite de son amie Candela qui, elle, vient d’apprendre que son amant est un terroriste chiite. Quant à Marisa et Carlos, le fils d’Ivan, ils visitent l’appartement que Pepa s’apprête à louer…

Recette almodovarienne de gaspacho : tomates, concombre, poivron, basilic, oignon, sel, poivre, huile d’olive (les somnifères en moins !)

Femmes au bord de la crise de nerfs est un concentré de la philosophie d’Almodovar. Un peu malgré elle, les femmes abandonnées, trompées, dupées, se liguent contre le mâle dominant. Doublure de film, Ivan voit défiler des figures cinématographiques plus séduisantes les unes que les autres. Dans la vie, il est entouré de charmantes hystériques qui, toutes, veulent sa peau : Lucia, l’ex-épouse internée, Pepa, l’actrice femme du monde, Paulina, l’avocate féministe et castratrice. Almodovar condamne la lâcheté du séducteur. Ivan roucoule mais il est incapable de faire face à ses responsabilités. Pour Candela, le pire n’est pas d’avoir fréquenté un terroriste mais qu’il se soit servi d’elle. Certains hommes, un peu ridiculisés, se rangent du côté des femmes blessées. Le chauffeur de taxi sentimental et attentionné, au service de Pepa, mais aux limites bien définies : « Je suis taxi, pas chasseur de primes. » Et Carlos qui ne sait plus où donner de la tête parmi ces femmes qui s’évanouissent dans ses bras et s’habillent devant lui. Par son jeune âge, Carlos appartient au camp du sexe opposé mais n’en manifeste pas moins des prédispositions à la domination, à l’image de son père. Ces femmes en furie, que les hommes ne comprennent pas, établissent, en un joyeux retournement de situation, des vérités générales déroutantes : « La mécanique, c’est plus simple que la psychologie masculine. On peut comprendre une moto, un homme, jamais. »

Almodovar exploite tout le potentiel dramatique de la femme que l’on quitte. La délaissée est un élément narratif explosif dont les émotions sont décuplées. Abandonnée par Ivan, Pepa avale des somnifères, fait valser téléphone et répondeur, passe quantité de coups de fil, entre, sort, se dispute, se change, passe la nuit à espionner, poursuit des taxis en fuite… L’état de son appartement au réveil de Marisa témoigne bien de l’agitation hystérique de ces deux derniers jours : trois hommes endormis (réécriture féministe des contes d’antan), des vitres brisées, du gaspacho renversé, le lit incendié… Il faudra faire venir la femme de ménage. Comme souvent chez le maître espagnol, lieux et personnages entretiennent des liens étroits. Séparée, Pepa ne veut plus vivre dans l’appartement partagé avec Ivan, qu’elle a pourtant aménagé avec chic : immense verrière, terrasse surdimensionnée aux allures de jardin suspendu… La valise de l’amant dont on cherche à se débarrasser, marque du rejet de son propriétaire, véritable leitmotiv, est source de malentendus entre les personnages. La trame narrative qui peut apparaître délirante est en réalité une suite de coïncidences burlesques qui convergent toutes vers Ivan, point focal, élément tantôt à sauver, tantôt à éliminer.

Au delà des débordements hystériques, du goût pour l’absurde et de l’esthétique comique (les boucles d’oreille cafetières de Candela, les coiffures extravagantes de Lucia…), Almodovar amorce une réflexion sur la complexité des femmes en furie ou au désespoir (émouvante image de Pepa qui écoute le doublage d’Ivan comme s’il s’adressait à elle – le pouvoir du cinéma !) mais toujours apaisées par la solidarité de leur camp.

Pedro Almodovar. Femmes au bord de la crise de nerfs. Avec Carmen Maura, Antonio Banderas, Julieta Serrano. 1988

Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Volver

Raimunda, sa fille Paula et sa sœur Sole survivent tant bien que mal dans les quartiers pauvres de Madrid jusqu’au jour où la mort accidentelle de Paco, le conjoint de Raimunda, fait ressurgir les fantômes du passé…

Déclaration d’amour aux femmes dans toute leur diversité et leur complexité, Pedro Almodovar réunit une communauté féminine solidaire contre les aléas de la vie. La proximité entre la mère et la fille est renforcée dès le début du film par un accord passé pour couvrir la mort de Paco. Quant au duo Raimunda / Sole, les deux sœurs ont toujours été très proches bien qu’elles aient été séparées durant leur jeunesse. Autour d’elles gravitent les bavardes clientes qui viennent se faire coiffer chez Sole et les dévouées voisines de Raimunda, toujours prêtes à rendre service ou à participer aux festivités. Lorsque l’on quitte Madrid, le village des origines fait ressurgir des figures presque mortes : la vieille tante Paula, Irene, la mère de Raimunda et Sole, Agustina, la voisine torturée et le bal des villageoises curieuses et charognardes. Toutes ces femmes luttent pour leur survie contre un ennemi commun : les hommes. Emilio est un adjuvant malgré lui : en laissant les clés de son restaurant à Raimunda, il lui donne une deuxième chance professionnelle. Mais le vrai mâle, dans toute sa brutalité, absent mais omniprésent, c’est le père des deux sœurs, redoublé par la figure de Paco qui semble reproduire le modèle patriarcal comme si l’histoire devait se répéter. On a été vernies avec les hommes nous trois. Pourtant la force virile, ce sont bien ces femmes au sang froid qui triment pendant que les hommes sont au chômage.

Gustav Klimt (1862-1918) « Les Trois Âges de la femme »
Huile sur toile – 178 x 198 cm – 1905
Galleria Nationale d’Arte Moderna – Rome

Les fautes du père font peser sur la famille un lourd secret qui tour à tour tend et distend les liens féminins. Après les morts de Paco et de la tante Paula, l’enquête sur celle des parents de Raimunda et Sole, victimes d’un incendie, semble se rouvrir. La présence fantomatique de la mère disparue donne corps aux croyances populaires. Elle multiplie les signes, plus ou moins amusants, de son retour à la vie : vélo d’appartement, biscuits étiquetés, pets pestilentiels, blouse dépliée sur le lit, valise pleine… Almodovar joue avec les codes du thriller. Sonnette, téléphone : ces bruits inquiétants en ce qu’ils manifestent une présence indésirable suspendent les gestes des personnages. Pour lever le voile sur la mort des parents et la disparition simultanée de la mère d’Agustina, cette dernière se présente, un peu malgré elle, à une émission de télévision qui rappelle le goût du réalisateur pour le voyeurisme. Mais, comme le signale Raimunda, il s’agit d’une affaire de famille qui doit se régler entre soi au cœur de ce village qui détient le taux de folie le plus élevé d’Espagne.

Volver est à la fois un film sobre et plein d’émotions. Pedro Almodovar soigne l’aspect esthétique : il fait tourner les éoliennes et varie les plans : plongée, porte entrebâillée, gros plans, tâche de sang qui inonde l’écran… ces indices à la Hitchcock qui annoncent l’action suivante. Les appartements sont toujours aussi colorés et graphiques. Raimunda rayonne dans ses tenues vives parmi l’équipe de tournage qui fréquente son restaurant. Même dans ce Madrid populaire qui fait la part belle sobrement et délicatement aux relations féminines, l’art et le cinéma ont toute leur place. Sublime de pureté.

Pedro Almodovar. Volver. Avec Pénélope Cruz, Carmen Maura, Lola Duenas. 2006

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !