Premières lignes #89

Clarisse Rivière prend la parole la première pour raconter sa vie modeste et ses rapports difficiles avec sa mère. Puis c’est au tour de Ladivine, la fille de Clarisse-Malinka de s’exprimer pour raconter des épisodes de sa jeunesse, sa rencontre avec son mari et la naissance de ses enfants. Ladivine Sylla, la mère de Clarisse intervient à quelques reprises. Ces trois femmes, de trois générations différentes ont chacune des parts d’ombre et des secrets qui donnent des airs mélancoliques et mystérieux au récit.

Elle redevenait Malinka à peine montée dans le train et ce ne lui était ni un plaisir ni un désagrément puisqu’elle avait cessé depuis longtemps de s’en rendre compte. Mais elle le savait car elle ne pouvait plus répondre spontanément au prénom de Clarisse lorsqu’il arrivait, c’était rare, qu’une personne de connaissance ait pris le même train, la hèle ou la salue par son prénom de Clarisse et la trouve déconcertée, stupide et vaguement souriante, créant une situation de gêne réciproque dont Clarisse, un peu hébétée, ne pensait pas à les sortir en rendant simplement, avec un semblant de naturel, le bonjour, le comment ça va. C’était à cela, à sa propre incapacité de répondre au prénom de Clarisse, qu’elle avait compris qu’elle était Malinka dès qu’elle montait dans le train de Bordeaux.

Marie Ndiaye. Ladivine. 2013

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Le lierre sur l’arbre mort

Abandonnée alors qu’elle était tout enfant, Annesa est recueillie par une riche famille sarde, les Decherchi. Elle devient leur domestique et, en même temps qu’elle, grandit la reconnaissance qu’elle éprouve pour ses maîtres. L’histoire se passe alors qu’Annesa approche les quarante ans, le même âge que Paulu, le petit-fils de la famille, dont elle deviendra la maîtresse après la mort de sa première épouse. La prose de Deledda s’inscrit dans le mouvement vériste : l’autrice décrit les mœurs des Sardes, leur quotidien, leurs fêtes champêtres, qu’ils soient bergers ou bourgeois. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur les préparatifs de la fête de Saint Basile, le patron du village de Barunei. Les femmes s’activent, en particulier Annesa et donna Rachele, la belle-fille de don Simone Decherchi et la mère de Paulu. Pendant ce temps, les vieillards commentent la disparition du fils du berger Santus. Mais sous leurs airs désinvoltes, les membres de la famille Decherchi sont aux abois. La fortune familiale a considérablement diminué et ils devront sans plus tarder quitter leur ancestrale demeure. Paulu parcourt la région en quête d’argent. C’est pour lui une question de vie ou de mort. Annesa, attachée aux Decherchi comme le lierre autour de l’arbre, s’apprête à commettre l’irréparable afin de sauver ses maîtres.

Alphonse Mucha. Le lierre. 1901

Le roman bascule alors dans un tout autre registre. Annesa est plus que jamais liée au destin de ses bienfaiteurs. Grazia Deledda ne s’attache plus à décrire le quotidien de ses personnages mais sonde davantage leur âme. Annesa est au centre de la seconde moitié du roman et le lecteur assiste à sa souffrance. La servante est déchirée et prend conscience de ses fautes et de ses péchés auxquels elle accorde une dimension religieuse très profonde (même l’abbé Virdis s’en inquiète). Dans la postface, la traductrice Fabienne-Andréa Costa relève les thèmes de prédilection de l’autrice sarde : l’effritement de la famille, le crépuscule des valeurs morales, la crise de la religion, la trilogie péché-châtiment-expiation, que l’on retrouve dans ses romans majeurs.

De nouveau, le lierre enlacera le tronc de l’arbre et le recouvrira de ses feuilles, comme par pitié.

Le lierre sur l’arbre mort, écrit en 1908, explore des thèmes profonds chers au mouvement décadent. Comme face à une tragédie classique, le lecteur contemporain est à la fois fasciné et horrifié par le poids de la morale et de la fatalité. Dans sa faculté d’anéantissement, Annesa est décidément une grande dame.

Grazia Deledda. Le lierre sur l’arbre mort. 2020

Premières lignes #87

La narratrice raconte l’histoire de sa grand-mère : une fascinante Sarde à la vie simple mais à l’esprit en fusion. L’héroïne grandit dans une famille modeste, trime aux champs mais rêve d’amour et de sensualité. Souffrant de crises qui la font passer pour folle et de « ce mal mystérieux qui éloigne l’amour », la jeune femme n’épouse que tardivement le grand-père de la narratrice. Le roman s’articule autour d’un épisode marquant : la rencontre sur le Continent, lors d’une cure, avec celui que l’on appelle « le Rescapé ». Cet homme révèle l’héroïne à elle-même.

Mal de pierre est un roman mélancolique qui plonge le lecteur dans la Sardaigne de l’après Seconde guerre mondiale. La lecture est fluide et on s’attache à cette personnalité triste et émouvante qui a le sentiment d’avoir manqué sa vie.

Louis Garrel et Marion Cotillard Dans Mal de pierres de Nicole Garcia (2016)

Grand-mère connut le Rescapé à l’automne 1950. C’était la première fois qu’elle quittait Cagliari pour aller sur le Continent. Elle approchait des quarante ans sans enfants, car son mali de is perdas, le mal de pierre, avait interrompu toutes ses grossesses. On l’avait donc envoyée en cure thermale, dans son manteau droit et ses bottines à lacets, munie de la valise avec laquelle son mari, fuyant les bombardements, était arrivé dans leur village.

Milena Agus. Mal de pierre. 2006

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Le train des enfants

En 1946, Amerigo quitte Naples pour passer quelques mois dans une famille plus prospère du nord de l’Italie. De nombreux enfants ont, de la même manière, bénéficié de cette opération du parti communiste italien vouée à arracher les plus jeunes à la faim et à la pauvreté. Amerigo quitte sa mère Antonietta et son quartier à regret mais il découvrira à Modène la musique et la joie de ne manquer de rien.

Viola Ardone raconte le séjour d’Amerigo en Italie du nord, son retour à Naples et un épisode marquant de sa vie près de cinquante plus tard. Elle raconte surtout le déchirement d’un très jeune garçon entre ses origines modestes et sa famille d’adoption qui lui ouvre le champ des possibles. Amerigo est attaché à Naples : on découvre avec lui son quartier, pauvre mais chaleureux, le basso de sa mère, ses voisines, la Jacasse, la Royale et les petits trafics en tout genre. Amerigo et Tommasino gagnent quelques sous en faisant passer des rats teints pour des hamsters et en ramassant, lavant, raccommodant et revendant de vieux chiffons au marché. Puis les deux jeunes garçons, avec beaucoup d’autres, sous le contrôle de Maddalena, prennent le train jusqu’à Bologne et sont répartis dans leurs familles d’accueil. Amerigo découvre les joies de la famille, une vie simple, rurale, mais prospère. Il fait d’importants progrès à l’école et surtout se découvre une passion pour la musique.

L’après-midi à l’atelier, alors qu’on cirait un piano qu’on devait rendre, Alcide m’avait dit que les enfants méchants ça n’existe pas. C’est que des préjugés. Les préjugés, c’est quand tu penses quelque chose avant même de la penser parce que quelqu’un te l’a mise dans la cervelle et qu’elle y est restée bien plantée. Il a dit que c’est comme une sorte d’ignorance, et que tout le monde, pas seulement mes camarades d’école, doit faire attention à ne pas penser avec des préjugés.

Viola Ardone explore l’attachement aux lieux de l’enfance. Les chaussures usées, trop petites, qui font mal, ou au contraire les chaussures neuves qui comptent deux points dans les jeux d’enfance d’Amerigo, apparaissent comme un leitmotiv tout au long du récit. Impossible de ne pas penser à Lila la cordonnière et créatrice de chaussures napolitaine de L’amie prodigieuse. Dans Le train des enfants comme dans la tétralogie d’Elena Ferrante, on retrouve d’ailleurs les mêmes liens paradoxaux entre ceux qui restent et ceux qui partent. En 1946, on entendait ces chants communistes que fredonnent encore nos grands-mères d’aujourd’hui : Bella Ciao, Bundiera rossa… Et on circule dans les ruelles de Naples jusqu’au basso d’Antonietta, cette femme forte, cette mère célibataire qui a voulu donner une chance à son fils mais n’a jamais su ni lui manifester son amour ni le rassurer (« Ca pousse, la mauvaise herbe »). Car Le train des enfants, c’est aussi l’histoire d’un amour qui ne s’est pas rencontré.

Vue sur le golfe de Naples et le Vésuve

En 1946, Amerigo n’a que huit ans. Viola Ardone a décidé de lui donner la parole et s’exprime à hauteur d’enfant. Amerigo a l’esprit vif ; il a un regard tantôt naïf tantôt acerbe sur les adultes. Il sait qu’il doit quitter le basso lorsqu’Antonietta s’enferme avec Forte-Tête pour travailler, compare les camarades du Parti de Maddalena à ses camarades de classe et s’amuse de la moustache de la Royale. Certaines expressions enfantines rendent le texte amusant et charmant : « ma maman Antonietta », « personne ne naît avec la science en infusion », « je suis triste dans mon ventre ». Dans la dernière partie du récit, le regard de l’homme adulte sur son passé et l’enfant qu’il a été apporte une autre dimension au roman. Même si l’épilogue est prévisible, il ouvre une infinité de questionnements que l’on retrouve souvent dans la littérature italienne mais aussi dans le cinéma espagnol de Pedro Almodovar : l’attachement aux origines, les liens du cœur, l’amour maternel, le don de soi. Un beau roman à la fois drôle et mélancolique sur un épisode méconnu de l’histoire italienne.

Viola Ardone. Le train des enfants. 2021

Premières lignes #84

Entre meurtres sordides et histoires de famille, Joyce Carol Oates clôt sa trilogie gothique par Les Mystères de Winterthurn. Ce roman est divisé en trois parties, trois enquêtes que le détective Xavier Kilgarvan va tenter de résoudre au cours de trois moments différents de sa vie. C’est d’abord un bébé que l’on retrouve égorgé, douze ans plus tard, ce sont cinq jeunes filles et encore douze ans plus tard, le pasteur, sa mère et une de ses paroissiennes. Xavier Kilgarvan, souvent seul contre tous, se bat pour la vérité, au risque d’y perdre sa santé. Il se retrouve confronté aux grandes familles aristocratiques de Winterthurn qui font tout pour étouffer les scandales et préserver leur réputation. Guidé par son sens de la justice, Xavier n’hésite pas à dévoiler au grand jour la perversion des grands de ce monde.

A l’aube d’une matinée particulièrement froide pour un mois de mai – d’énormes flocons de neige mouillée voltigeaient comme des fleurs -, la fille aînée du juge défunt, Mlle Georgina Kilgarvan, apparut suivie sz Pride, son domestique noir, et alla tirer la sonnette d’un marchand nommé Phineas Cutter (de Cutter Brothers Mills, route de la vallée de la Tempérance) auquel elle prtésenta une requête fort singulière. Pauvre Phineas !… Brutalement tiré de son sommeil, sourd de l’oreille droite, il se demanda si cette forme drapée de noir était la fille du juge ou un fantôme surgi de ses cauchemars : se pouvait-il que Mlle Georgina du manoir de Glen Mawr, habillée de ses lourds vêtements de deuil, discrètement voilée comme à l’accoutumée, fût venue à pied pour lui acheter… cinquante livres de chaux vive !

Joyce Carol Oates. Les Mystères de Winterthurn. 1984

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La légende de Bloodsmoor

Dans le deuxième tome de sa trilogie gothique, Joyce Carol Oates dresse le portrait de cinq jeunes filles aux destinées déviantes à une époque où on attendait des femmes qu’elles soient de bonnes épouses et de bonnes mères, dignes de leur rang, corsetées à n’en plus pouvoir respirer. L’action se déroule sur vingt ans entre l’automne 1879, époque à laquelle Deirdre, la fille adoptive des Zinn, est mystérieusement enlevée par un ballon noir, et le 31 décembre 1899, soir de la mort de M. Zinn quelques temps après que la famille a été réunie au complet.

Le narrateur du récit se veut chroniqueur : il tente de ne rapporter que les faits à la manière journalistique mais ne peut s’empêcher de laisser transparaître son ironie ou son indignation. Il a une vision des faits surplombante et admet connaître la fin de l’histoire avant même qu’elle ne commence. Il n’est pas omniscient pour autant : l’histoire de Constance Philippa, l’aînée des sœurs Zinn lui échappe en partie : on la quitte à l’hôtel de la Paix la nuit de ses noces pour la retrouver vingt ans plus tard, métamorphosée, à Bloodsmoor en Pennsylvanie, fief des Zinn apparentés aux richissimes et puissants Kiddemaster. Pendant vingt ans, la vie de la jeune fille est floue, connue par bribes rapportées. Le chroniqueur décrit des images qu’il juxtapose sans la cohérence d’un récit de vie, ce qui contribue à l’impression de véracité.

Berthe Morisot. L’hortensia ou les deux soeurs. Huile sur toile. 1894. Musée d’Orsay.

Dans la première partie du roman, le narrateur raconte l’étrange enlèvement de Deirdre, évènement initial qui a marqué le début de l’éclatement de la famille Zinn, mais revient aussi sur l’enfance et l’adolescence des jeunes filles. Bien que sœurs, Constance Philippa, Octavia, Malvinia, Samantha et Deirdre sont toutes les cinq très différents de corps et d’esprit. Leur éducation, plutôt traditionnelle, est tiraillée entre la bienséance et ce qu’on attend d’une femme bien née à la fin du XIXe siècle, et leur goût pour les sciences. En effet, toutes, surtout la jeune Samantha, aiment à tenir compagnie à leur génie de père, inventeur de la machine à mouvement perpétuel, de la chaise électrique et bientôt de la bombe atomique. Des sœurs Zinn, seule la sage et généreuse Octavia suivra la voie que la société lui impose : elle épousera un vieux monsieur et lui donnera des enfants. Les autres fuiront à la rencontre de leur destinée.

Dans la deuxième partie du roman, le narrateur tente de reconstituer la vie des sœurs Zinn dont on lui a rapporté quelques épisodes. Octavia est devenue une épouse et une mère exemplaire que le malheur n’a pas épargnée ; Malvinia s’est enfuie avec un acteur et est devenue une comédienne célèbre ; Samantha s’est enfuie avec l’apprenti de son père et mène une existence simple, pauvre mais heureuse ; quant à Deirdre, elle est devenue un célèbre médium, capable de convoquer une multitude d’esprits.

Par l’intermédiaire de la voix de son narrateur, Joyce Carol Oates fait traverser au lecteur deux décennies d’aventures surprenantes et mêle la grande Histoire à l’histoire familiale. On rit et on s’indigne à l’entendre rapporter les faits qu’ont constitué la vie de jeunes filles audacieuses et attachantes, toutes marquées par ce quelque chose de mystérieux, prêtes à engager le vingtième siècle dans un monde nouveau.

Joyce Carol Oates. La légende de Bloodsmoor. 1982

Premières lignes #79

Mafalda raconte avec sa petite voix d’enfant la période de sa vie au cours de laquelle sa vue a baissé jusqu’à la cécité. Chaque chapitre est annoncé par la distance maximale à laquelle la fillette de neuf ans peut voir nettement le cerisier de la cour de l’école et cette distance se réduit inexorablement. Dans son malheur, Mafalda est bien entourée : des parents aimants, un bon camarade de classe, un chat sympathique et une passion pour le football. Du haut de mon cerisier interroge tout en délicatesse et à hauteur d’enfant sur des sujets très profonds : la cécité et plus largement le handicap, la maladie mais aussi l’amour et l’amitié.

Berthe Morisot. Le cerisier [détail]. 1891. Musée Marmottan-Monet.

Tous les enfants ont peur du noir. Le noir, c’est une pièce sans porte ni fenêtres, avec des monstres qui t’attrapent et te mangent en silence. Moi je n’ai peur que de mon noir à moi, celui que j’ai dans les yeux. Je ne l’invente pas. Si je l’inventais, maman ne m’achèterait pas des gâteaux en forme de pêche à la crème et à la liqueur, et elle ne me permettrait pas de les manger avant le dîner. Si tout allait bien, papa ne se cacherait pas dans la salle de bains comme il le fait quand il parle à la propriétaire de l’appartement, qui appelle toujours pour donner de mauvaises nouvelles.

Paola Peretti. Du haut de mon cerisier. 2019

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Bellefleur

Les Bellefleur, famille d’origine française, exercent leur pouvoir en Amérique, dans l’Etat de New York. Ils possèdent un vaste domaine au bord du Lac Noir et règnent depuis les hautes tours et les mille pièces du manoir qui porte leur nom, érigé par l’ancêtre Raphaël.

On n’a guère l’occasion de pénétrer dans un château tel que le manoir des Bellefleur. Lorsque l’on pousse les lourdes portes, ouvertes au public qu’en de rares occasions comme les anniversaires des aïeux, de la petite dernière ou le conseil de famille réuni par Leah, on découvre des enfilades de pièces, d’innombrables chambres et de majestueux escaliers. Dans cette vaste demeure, grouille tout un petit monde : l’aristocratique famille, les serviteurs et une ribambelle d’animaux domestiques ou indésirables.

Aucune expérience humaine, pas même celle de l’amour érotique passionné, ne pouvait l’égaler [la vengeance]. […] Dans la vengeance on a la sensation de satisfaire l’univers tout entier. La justice est rendue par son propre acte de violence. La justice est exigée à l’encontre des souhaits de l’humanité. Car la vengeance, bien qu’elle soit une sorte de justice, va toujours à l’encontre des souhaits prédominants de l’humanité. Elle combat ce qui est établi. Elle est toujours révolutionnaire.

Joyce Carol Oates, en jouant avec les temps du récit et en ignorant la linéarité chronologique, laisse à voir des morceaux d’existence qui construisent la légende des Bellefleur. La jeune génération est sans cesse comparée aux ancêtres ; le tragique côtoie le grotesque ; l’insignifiant, l’essentiel. L’élan mystique de Jedediah est traité sur le même plan que les passions successives de Gideon pour les chevaux, les automobiles et les avions. L’arrivée du chat Mahalaleel semble aussi important que le massacre de Bushkill’s Ferry qui a emporté six membres de la famille Bellefleur en 1825. Alors que les maîtres dirigent fermement leurs colonies et croulent sous des préoccupations d’argent et de pouvoir, la plupart des Bellefleur sont sensibles aux signes, aux esprits, aux légendes et aux malédictions. Le récit est empreint de magie et l’autrice renonce à clarifier certains évènements étranges : la disparition de Samuel, celle de Raphaël, le suicide de Violet, les rêves de Veronica… Les Bellefleur traversent des évènements douloureux et morbides dignes des plus grandes tragédies classiques mais aussi des épisodes ridicules et grotesques, qui n’en façonnent pas moins la légende des Bellefleur : Jedediah qui se vide de ses entrailles, Elvira qui contracte un mariage d’amour à cent ans passés… Et souvent le déluge accompagne ces moments marquants.

« Joyce Carol Oates » by Oregon State University is licensed under CC BY-SA 2.0

Joyce Carol Oates centre son récit autour de la figure charismatique de Leah et de la petite dernière Germaine, dont la naissance relève à la fois du répugnant et du magique. Ses anniversaires et ses premières fois rythment le récit tant sa mère lui est maladivement attachée. Enjeu entre ses deux parents qui finissent par se faire la guerre, Germaine ouvre le récit : « C’était il y a des années, lors de la période obscure, chaotique, insondable, qui précéda (de près de douze mois) la naissance de Germaine… » et le referme près de mille pages plus tard à travers la lointaine aïeule qui porte son prénom, seule survivante du massacre de Bushkill’s Ferry.

Bellefleur est un récit monumental qui dresse le portrait d’une famille d’aristocrates plus originaux les uns que les autres. Le récit s’inscrit dans le quotidien des colonies du XIXe siècle mais aussi dans l’intemporalité du monde des légendes, des malédictions et des rivalités ancestrales. L’autrice traite à égalité les petits et les grands évènements de la vie. On est emporté par sa verve teintée d’humour et par ses personnages hauts en couleurs, tantôt nobles, tantôt ridicules, toujours plus humains.

Joyce Carol Oates. Bellefleur. 1980

Je vous emmène

Je vous emmène raconte trois épisodes consécutifs fondateurs de la vie d’une jeune femme américaine, dont le nom restera inconnu aux yeux du lecteur tout au long du récit. Joyce Carol Oates donne la parole à cette femme sensible, en marge d’une société conformiste, à qui il manque une sœur (inexistante), une mère (morte en couches) et un père (aux abonnés absents). Celle qui utilise le nom d’emprunt Annellia tente de se faire une place parmi les sœurs Kappa Gamma Pi, membres d’une des plus prestigieuses sororités d’un campus de l’état de New York au début des années soixante. La jeune femme, différente en tout point de ses camarades, se réfugie dans l’étude et l’écriture.

Je comprenais que même lorsqu’un homme est seul, il reste en sympathie avec les autres hommes et avec la qualité d’homme. Il ne se sent pas seul comme cela peut arriver à une femme. Ses jugements, rapides et infaillibles, ont été forgés dans l’enfance et constituent un jugement collectif. Il a le pouvoir de voir avec les yeux des autres, et pas seulement avec les siens. Je n’attendais pas de pitié de ces yeux-là.

Joyce Carol Oates sonde l’âme de cette brillante étudiante en philosophie, issue d’un milieu populaire. Dans la première partie du récit, la jeune femme lutte pour étouffer les différences : vêtements d’occasion, maquillage, petits boulots… mais les dettes s’accumulent et le fossé se creuse. En cours de philosophie, elle fait une rencontre décisive et tombe immédiatement et éperdument amoureuse d’un doctorant Noir : Vernor Mathéius. L’autrice analyse le regard porté sur le couple mixte mais aussi le mécanisme d’un amour destructeur. Le jeune doctorant arrogant souffre d’un mal de vivre qui l’incite souvent à rejeter grossièrement la jeune femme et qui le rend à la fois touchant et détestable aux yeux du lecteur. Joyce Carol Oates décrit un couple qui vit la tête dans les étoiles et les pieds dans la crasse. Vernor s’endort sous un portrait de Descartes et pisse sous les yeux de Wittgenstein ; Annellia lutte pour sa propreté en rédigeant son premier livre.

Je vous emmène est un récit initiatique en trois étapes. Les évènements narrés permettent à la jeune femme de faire l’expérience de la solitude, de comprendre les manques dont elle souffre et de se construire sa propre identité. Le troisième évènement, une perte douloureuse, marque le début d’une nouvelle vie. C’est un récit profond et vertigineux, magnifiquement bien écrit, qui ne laisse pas indifférent. Oates sait captiver son lecteur en traitant à égalité les histoires de cœur des sœurs Kappa, les maladies des parents et les crises existentielles de Vernor, sans jugement, avec humour et tendresse.

Joyce Carol Oates. Je vous emmène. 2002

Sucre noir

Dans un village des Caraïbes, en plein XXe siècle, la légende du corsaire Henry Morgan dont le navire s’est échoué trois cents auparavant, attire toujours les chercheurs d’or. La famille Otero occupe les terres qui, selon de savants calculs, recouvrent le fameux butin.

Sucre noir est une histoire de famille sur plusieurs générations bien ancrée dans la plantation de cannes à sucre qui prospère chaque année. Les Otero ont acheté la propriété pour une somme dérisoire en acceptant une étrange clause morale : ne rien toucher à la chambre du fond. Chaque premier novembre, une vieille femme s’y enferme avec un seau vide et y pleure son mari toute la journée. La fille Otero, Serena, devient Bracamonte le jour où elle épouse Severo, ambitieux chercheur d’or qui laissera sa vie dans cette quête.

Plantation de cannes à sucre. Licence CC

Miguel Bonnefoy joue un peu facilement avec le fameux trésor, ses occurrences et ses interprétations : où se cache-t-il ? Existe-t-il vraiment ? N’est-il pas le symbole de la quête du bonheur ? Ne serait-il pas tout simplement cette plantation qui prospère ou ces liens qui unissent la famille ? Seule Serena semble se désintéresser du butin, elle lui préfère ses rêveries amoureuses et ses études botaniques. Même sa fille adoptive Eva Fuego laissera son bonheur dans cette quête ambitieuse. Le mythe du trésor semble une malédiction qui dicte les destinées : son emprise paraît relever d’une instance magique : Sucre noir s’inscrit à mi-chemin entre le conte merveilleux et le récit familial. L’arrivée de Severo semble répondre aux incantations de Serena et à ses annonces anonymes transmises par l’intermédiaire du poste TSF. La jeune fille se soumet aux vœux du ciel même si le jeune ambitieux ne ressemble en rien au mari qu’elle imaginait. De même, souhaitant devenir mère, elle accepte les potions à base de coings en poudre et de rosiers de montagne proposées par les guérisseurs et les femmes du village qui lui conseillent également d’éviter le regard des hommes qui ont été piqués par un serpent.

Un récit agréable à lire qui mêle magie, attachement à la terre et fait la part belle aux liens familiaux.

Miguel Bonnefoy. Sucre noir. 2017