La maison aux esprits

Ils se découvraient pour la première fois et n’avaient rien à se dire. La lune parcourut tout l’horizon sans qu’ils s’en aperçussent, occupés qu’ils étaient à explorer leur plus secrète intimité, à insatiablement se glisser dans la peau l’un de l’autre.

Dans un pays qui ressemble au Chili, Esteban Garcia construit son monde à la force de ses bras et de son caractère. Entre l’exploitation agricole des Trois Maria et les activités à la capitale, les lignées bâtarde et légitime issues du patriarche nouent des relations d’amour, de haine et de violence sous l’œil bienveillant des esprits ancestraux mais dans un contexte politique de plus en plus oppressant.

Alfred Agache. Les Parques (ou Moires). Palais des beaux-arts de Lille. 1882

Isabel Allende, petite cousine du Président, romance la situation politique du Chili qui lui a valu de se réfugier au Venezuela suite au coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973. L’ancien monde, peuplé d’esprits, qui rappelle sans peine le réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez, laisse place à un monde moderne privé de fantaisie, terre-à-terre et violent. Allende accompagne cette transition d’épisodes drôles et cocasses qui donnent un souffle joyeux au pesant contexte politique : la tête de Nivea oubliée dans un carton pendant un demi-siècle, l’élevage de chinchillas de Jean de Satigny, sans oublier les détails inexplicables qui font le charme du réalisme magique comme la chevelure verte d’Alba, héritée de sa tante Rosa. Clara, la clairvoyante matriarche, traverse son époque avec distraction tandis que ses enfants et petits-enfants rêvent de changer leur pays. Tous pourtant vivent des émotions puissantes : un amour indestructible unit des couples que tout oppose et des haines ancestrales divisent des familles générations après générations.

Elle me divertissait beaucoup. Je pouvais l’apprécier à sa juste valeur, car, à force de tant rencontrer l’ambition dans la glace quand je me rasais le matin, j’avais fini par savoir la reconnaître quand je la rencontrais chez les autres.

La maison aux esprits met en scène les classiques combats entre Eros et Thanatos, entre les pauvres et les riches, entre les idéalistes et les conservateurs, combats dans lesquels les morts semblent aussi puissants que les vivants. Malgré le contexte historique très présent, surtout dans la deuxième partie du roman, Allende inscrit l’histoire de trois générations dans un temps cyclique qui permet de prendre de la hauteur sur les évènements comme en témoignent les malédictions ancestrales, les viols répétés, les frises animalières infinies de Rosa, Clara et Blanca… Et cette épopée se déroule sous l’œil des trois sœurs Mora, invocatrices d’esprits et prédicatrices d’avenir, Moires du nouveau monde qui filent le temps et fixent les destinées.

Isabel Allende. La maison aux esprits. 1982

 

Publicités

Premières lignes #58

Inspiré d’un fait divers survenu en 1856, Beloved retrace l’histoire de Sethe, une ancienne esclave du Kentucky qui a tué sa petite fille pour qu’elle échappe à son destin malheureux. Plusieurs années après la tragédie, le passé refait surface sous les traits du fantôme de la fillette, devenue jeune femme, et ceux de Paul D., ancien esclave qui avait trimé au Bon-Abri auprès de Sethe et de son mari disparu. La nouvelle famille tente de survivre parmi les morts, les disparus et les fantômes. Un roman difficile (tant l’écriture que le sujet) mais profond sur les souffrances physiques et morales infligées par la privation de liberté.

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la Duchesse !

Le 124 était habité de malveillance. Imprégné de la malédiction d’un bébé. Les femmes de la maison le savaient, et les enfants aussi. Pendant des années, chacun s’accommoda à sa manière de cette méchanceté ; puis, à partir de 1873, il n’y eu plus que Sethe et sa fille Denver à en être victimes. La grand-mère, Baby Suggs, était morte et les fils, Howard et Buglar s’étaient enfuis à l’âge de treize ans, l’un, le jour où un simple regard sur un miroir le fit voler en éclats (ce fut le signal pour Buglar) ; l’autre, le jour où l’empreinte de deux petits mains apparut sur le gâteau (cela décida Howard). Aucun des deux garçons n’attendit d’en voir davantage.

Toni Morrison. Beloved. 1987

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Idaho

Elle va dans la buanderie, où elle prend dans la pile de linge propre quelques vêtements pour June, les plie puis monte frapper à la porte de sa fille et lui dire que ça, ce monde perdu des poupées, c’est la raison pour laquelle l’amour existe.

Dans les montagnes de l’Idaho, Ann donne des cours de piano et de chant aux enfants comme aux adultes. Wade, un homme doux et rustre à la fois, devient l’un de ses élèves et, après la perte tragique de sa femme et de ses deux fillettes, épouse sa professeure de musique. Ann tente de reconstituer le passé que son mari semble avoir oublié.

La construction du roman est centrée autour d’un évènement tragique jamais narré. La disparition des fillettes touche à l’impardonnable, à l’indicible, au monstrueux. Pourtant point d’ancrage du roman, cette journée de l’été 1995 n’est jamais ni expliquée ni excusée. L’auteure se garde de tout jugement moral et soigne la construction littéraire de son récit plus que l’émotion de ses personnages. Hormis des accès de violence inouïe et triste, personne ne crie, personne ne pleure, personne ne se confie. La solitude qu’inspire les grands espaces paraît vider les personnages. Ceux-ci, tantôt force, tantôt faiblesse, supportent silencieusement le poids de la fatalité. L’instinct de vie semble faire défaut. La seule qui a eu l’énergie de s’échapper l’a fait depuis longtemps et les autres passent le reste de leur vie à imaginer la sienne. L’auteure divise son texte en chapitres et en périodes allant de 1995 (date de l’évènement tragique) à 2024 (date du renoncement ou de la fin de la quête d’Ann). Idaho est un roman sur la mémoire : celle que Wade perd, que June cherche à effacer et qu’Ann cherche à reconstituer.

Paysage de l’Idaho

Littérairement, Idaho est un texte finement construit. D’un point de vue émotionnel, il est beaucoup plus difficile d’accès. Le lecteur ne rencontre jamais l’intériorité de Wade, est horrifié par ses moments de violence et ceux de sa première femme, ne comprend ni Jenny, la mère des deux petites, ni Ann, qui épouse un homme brisé et semble n’avoir aucune perspective de bonheur. Les seuls personnages émouvants, les deux fillettes aux prénoms qui rappellent le printemps et annoncent l’été, sont déjà très lointaines.

Idaho est une lecture dérangeante, osée et dure car son sujet touche à l’inconcevable, frôle l’inhumain et dépasse l’entendement du lecteur, malgré quelques moments de douceur poétique, mais l’auteure parvient à en faire un véritable coup de force littéraire.

Emily Ruskovich. Idaho. 2018

L’Art de perdre

Quand il parle, il est à la fois lui-même et sa postérité rayonnante.

J’avais repoussé la lecture de cette somme depuis près d’un an, regrette un peu cette attente mais suis satisfaite du moment choisi pour m’y plonger : les vacances de la Toussaint et le retour de l’automne sous un ciel dégagé. Cette lecture m’a permis de poser quelques questions à mon pied-noir de grand-père, sur la guerre d’Algérie, pays qui hante aussi ses souvenirs.

Alice Zeniter divise son récit en trois parties : la première raconte la vie en Algérie d’Ali, le grand-père, considéré comme harki à la fin de la guerre, on ne sait pas bien pour quelles actions ; la deuxième raconte la traversée de la Méditerranée, abîme entre l’Algérie et la France, où s’installent Hamid, le fils aîné, et ses parents après les affrontements ; la troisième se concentre autour du personnage de Naïma, la petite-fille, qui se questionne et s’intéresse à l’Algérie, à la fois originelle et inconnue.

Le roman se présente comme la quête de Naïma, héritière d’une Histoire qu’elle ne connaît pas. Face au silence de son père et de ses grands-parents, la jeune Parisienne, employée dans une galerie d’art contemporain, interroge les livres d’Histoire, les sites Internet et les souvenirs des Anciens. Se rendant en Algérie, elle tente de réconcilier passé et présent, mémoire et Histoire, souvenirs et réalité, origine et destination. Naïma est en quête de ses origines, en quête d’elle-même, même si l’auteure refuse le roman d’apprentissage et préfère le terme de mouvement.

Alger la Blanche

Alice Zeniter raconte une vaste épopée qui mêle la grande Histoire : la guerre d’Algérie vue par la lorgnette méconnue des harkis, ces Algériens embarqués plus ou moins malgré eux contre l’indépendance et dont ni l’Algérie ni la France ne sait que faire en 1962, et l’histoire générationnelle de la famille de Naïma, perdue entre deux nationalités. L’Art de perdre est le résultat d’un incroyable travail de recherche (lectures, voyages, rencontres) du personnage principal comme de l’auteure (qu’on a parfois du mal à distinguer, si ce n’est quelques interventions d’Alice Zeniter à la première personne du singulier) et d’un travail d’écriture exceptionnel : profondeur des personnages, finesse des comparaisons, liens subtiles entre les êtres et leur quête, de la violence mais aussi beaucoup de bienveillance.

Elle a cette beauté fanée des grosses fleurs, qui paraissent être au summum de leur déploiement chatoyant quand déjà un simple effleurement suffirait à en détacher tous les pétales.

L’auteure signe un roman dont on ne sort pas indifférent, à la fois nostalgique et positif, sur les blessures de l’Histoire et la reconquête des origines.

Alice Zeniter. L’Art de perdre. 2017

Premières lignes #54

La famille recomposée de Molly s’installe dans une ancienne église transformée en habitation, à plus de cinq kilomètres du village. La petite Heather, la fille du beau-père, manifeste des troubles comportementaux suite au déménagement. Elle sème la zizanie dans la famille, multiplie les mesquineries et passe de plus en plus de temps dans le cimetière attenant à la maison. Elle semble s’y être fait une nouvelle amie : Helen, une fillette esseulée enterrée une centaine d’années plus tôt…

Ambiance très inquiétante pour ce roman destiné à la jeunesse (gare aux cauchemars), publié en 1986, plus grand succès à ce jour de l’auteure Mary Downing Hahn. La cruauté et la solitude des revenants rencontrent celles des enfants traumatisés par un évènement passé. Enfin une narratrice, poule pas si mouillée que ça, ça change des super héros de dix ans de ces derniers dimanches.

Cimetière de Stirling (Ecosse)

– Vous avez acheté une église ? s’est exclamé Michael. Nous avions lui et moi levé le nez de nos devoirs étalés sur la table de la cuisine. J’étais en train d’écrire un poème demandé par M. Pelowski, mon professeur d’anglais, tandis que Michael traçait allégrement sa route à travers une vingtaine d’exercices de maths. Notre mère remplit d’eau la bouilloire qu’elle posa sur la cuisinière. Le vent de mars lui avait rosi les joues. – Vous allez adorer, Molly et toi, assura-t-elle à mon frère. C’est exactement le genre d’endroit que Dave et moi avons cherché durant tout l’hiver. Il installera son atelier de poterie dans l’ancienne remise à voitures, moi j’aurai tout l’espace nécessaire pour peindre dans la galerie du chœur. Mon loft ! C’est parfait. – Mais comment peut-on vivre dans une église ? persista Michael qui refusait de se laisser gagner par l’enthousiasme maternel.

Mary Downing Hahn. Attends qu’Helen vienne. 1986

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Premières lignes #45

Dans ce texte autobiographique, Charles Juliet s’adresse d’abord à ses deux mères : celle qui l’a mis au monde et celle qui l’a élevé, puis au garçon en quête de soi qu’il a été. Avec une grande émotion, l’auteur trace la vie douloureuse de sa mère biologique : jeunesse paysanne, petites sœurs à charge, goût balayé pour les études, amour tragique, grossesses coup sur coup… et rend hommage à celle qui l’a recueilli et a trimé toute sa vie. En parallèle, l’auteur dresse son portrait en train de devenir écrivain dans la douleur et le labeur. Un texte émouvant sur l’origine et la destination de Charles Juliet.

Jean-François Millet. Glaneuses. 1857. Paris, musée d’Orsay.

Tu es l’aînée et c’est toi qui t’occupes d’elles. Le plus souvent, la mère est dehors, dans les champs, à travailler avec le père. Toi, rivée à la maison, très tôt astreinte aux soins du ménage, aux multiples tâches liées à la vie de la ferme. L’hiver venu, dans la petite usine d’un village proche, la mère est employée à monter des horloges. Quatre kilomètres le matin, et le soir, autant pour le retour. A pied. Presque toujours sans le froid, le brouillard et la neige.

Charles Juliet. Lambeaux. 1995

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Everybody knows

A l’occasion du mariage de sa jeune sœur, Laura et ses deux enfants quittent l’Argentine pour quelques jours de festivité dans son village d’origine, en Espagne. Alors que toute la famille est réunie et que la fête bat son plein, un drame survient et la joie des retrouvailles se transforme en cauchemar. Commence alors une enquête interne menée par Laura, son mari Alejandro débarqué d’Argentine en catastrophe, Paco, le fidèle ami de la famille et un ancien policier à la retraite.

Farhadi divise son récit en trois actes : la fête, le drame et l’enquête et fouille progressivement dans l’intimité de ses personnages. Chacun semble vouloir garder un secret pourtant connu de tous et certaines querelles datent de près de deux décennies. Le vieux policier appuie son doigt là où ça fait mal : il s’interroge sur l’amour de jeunesse entre Laura et Paco ainsi que sur les problèmes d’argent d’Alejandro. Chez Farhadi, chaque propos a son sens et son rôle dans l’histoire : les plaintes de l’ivrogne au bar autant que les demandes de dons du prêtre à l’église. Dans le déroulé de l’intrigue, moins on parle, plus les mots ont un sens. Des questions sont laissées sans réponse. Des conversations, comme celle entre la sœur aînée de Laura et son mari, sont masquées aux yeux et aux oreilles du spectateur. Elles n’en ont pas moins, bien au contraire, une importance capitale.

William Bouguereau. Le secret. 1876

Farhadi s’invite chez Almodovar mais, loin d’être le lieu où on se ressource auprès de ses proches, protégé de l’agitation de la ville, le village des origines fait ressurgir un passé cauchemardesque. Ceux qui sont restés, les sœurs, les mères et leurs maris, accueillent avec joie ceux qui sont partis. Du haut du clocher ou du haut du balcon, les embrassades sont chaleureuses. Mais le village concentre des tensions auxquelles Laura pensait avoir échappé en épousant un Argentin. Les personnages extérieurs à la querelle originelle, Bea, la femme de Paco, par exemple, sont exclus alors qu’ils portent un regard neuf sur l’intrigue. Tout paraît devoir se régler entre soi. Les couples se désunissent, les enfants se méfient des parents et chacun semble pris au piège du silence, de l’inquiétude et de la rancune.

Autour de la figure de Laura, Pénélope Cruz en mère éplorée, Farhadi raconte l’histoire d’un étouffement dans lequel chaque membre de la famille a sa part de responsabilité. Comme dans la Julieta d’Almodovar, chacun traîne un poids mais, chez le réalisateur iranien, l’égoïsme semble l’emporter sur la culpabilité. Un film poignant, qui émeut, inquiète et révolte, sur le don de soi en plein cœur d’une tempête silencieuse.

Asghar Farhadi. Everybody knows. Avec Pénélope Cruz, Javier Bardem et Ricardo Darin. 2018