Premières lignes #29

Difficile de résister à cette série et l’été m’a paru le moment propice pour me plonger dans la jeunesse d’Elena et Lila. Dans un quartier populaire de Naples, les deux jeunes filles grandissent parmi une ribambelle de frères et soeurs, des parents aux ambitions modestes, les rivalités entre clans et la violence de la rue. Elena choisit la voie des études tandis que Lila, à l’esprit pourtant secret et explosif, quitte l’école avant le collège. Les deux amies restent intimement liées partageant problèmes familiaux et relations sentimentales. Leur adolescence est une période riche et intense, aux accents mystiques. Entre une journée de cours, une virée entre amis et une discussion familiale, Elena Ferrante crée du silence, du vide, du mystère, qui rendent l’inexplicable plus poétique encore. L’auteure livre le portrait de deux jeunes Italiennes dans les années cinquante, à la fois enracinées dans leur classe et attirées par le sublime.

Ce matin Rino m’a téléphoné, j’ai cru qu’il voulait encore de l’argent et me suis préparée à le lui refuser. Mais le motif de son appel était tout autre : sa mère avait disparu. « – Depuis combien de temps ? – Quinze jours. – Et c’est maintenant que tu m’appelles ? » Mon ton a dû lui paraître hostile ; pourtant je n’étais ni en colère ni indignée, juste un tantinet sarcastique. Il a tenté de répliquer mais n’a pu émettre qu’une réponse confuse, gênée, moitié en dialecte et moitié en italien. Il s’était mis dans la tête, m’a-t-il expliqué, que sa mère était en vadrouille quelque part dans Naples, comme d’habitude. « – Même la nuit ? – Tu sais comment elle est. – D’accord, mais quinze jours d’absence, tu trouves ça normal ? – Ben oui. Ca fait longtemps que tu ne l’as pas vue, c’est encore pire : elle n’a jamais sommeil, elle va et vient, elle fait tout ce qui lui passe par la tête. »

Elena Ferrante. L’Amie prodigieuse. 2015

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Chanson douce

Lorsque Myriam décide de reprendre son travail d’avocate, il semble indispensable de faire garder les enfants, Adam et Mila. Le couple parisien engage alors Louise. Celle-ci a toutes les qualités pour faire une bonne nounou : disponibilité, discrétion, efficacité. Paul et Myriam retrouvent une vie dynamique entre leur profession, les dîners avec les amis, les enfants et les vacances. Louise devient très vite nécessaire à l’équilibre familial.

Les phrases courtes débutant souvent par le sujet de l’action et le présent de narration rendent le récit vivant et rythmé. Le lecteur entre dans l’intimité des personnages. La réussite du couple s’oppose à la vie modeste de Louise, la bonne éducation des enfants, au délaissement de Stéphanie, la fille de la nounou. Leïla Slimani tour à tour rassure et inquiète. Louise est une excellente gouvernante, pourtant le lecteur, au fait du drame qui s’est joué dans le bel appartement de la rue de Hauteville, recherche les indices, les failles dans le comportement, qui annoncent la tragédie : un trio un peu malsain, des cris disproportionnés, une force physique surhumaine, une morsure inexpliquée, une séance de maquillage inappropriée, une horreur un peu trop marquée pour le gaspillage… Leïla Slimani écrit un thriller à contre-courant. Elle rassemble autant qu’elle disperse les éléments attestant la névrose de Louise. L’auteure fait le portrait une femme transparente et mystérieuse, souvent décrite à travers le prisme du regard des autres.

Tout s’agite dans le monde de l’enfance : les jeux, les rituels des bains et des repas, la communauté des nounous du quartier… Puis les jouets se figent dans un silence glaçant, les rires restent suspendus, la nervosité gagne, le huis clos devient étouffant.

Leïla Slimani. Chanson douce. 2016

Premières lignes #28

Beau livre et travail de chercheur. Manuscrits, commentaires, retranscriptions, photographies, dessins, lettres, extraits d’œuvres. Grâce aux documents de la Bibliothèque Nationale de France, Antoine Compagnon, historien de la littérature, entre dans l’intimité d’une sélection d’écrivains français et décline le sentiment amoureux de Victor Hugo jusqu’à Annie Ernaux.

Les mots n’ont pas « la même couleur en passant une frontière », estimait Paul Morand. Ainsi le mot love lui semblait plus « secret », plus magique, plus troublant que le mot amour. Pourquoi pas ? Peut-être parce qu’amour nous vient du latin et que nous avons appris à conjuguer amare depuis notre plus jeune âge, à toutes les personnes, amo, amas, amat, amamus, amatis, amant et à tous les temps, amabam, amabo, amavi… Nous n’y voyons plus de mystère, de profondeur, d’infini, tandis que love, venu du vieil anglais, du haut allemand, et plus loin du sanscrit, contiendrait forcément du désir et de la pulsion, ce que l’on appelle très exactement de la libido. Amour, en somme, serait trop châtié.

Antoine Compagnon. Aimer l’amour, l’écrire. 2016

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Balenciaga : L’œuvre au noir

Les œuvres du couturier sont présentées au musée Bourdelle, certaines rassemblées dans une vaste salle en sous-sol qui ne laisse passer aucun rai de lumière extérieur, d’autres disséminées parmi les collections du musée, le noir des tissus contre le blanc des sculptures, la modernité contre l’antique, la ligne contre le désordre. Quelques pièces très délicates sont masquées des regards par un voile noir à soulever et protégées ainsi de la lumière venue du jardin qui traverse les hautes fenêtres. Balenciaga : L’œuvre au noir est un constant dialogue entre obscurité et clarté. Le jeu des formes et des matières développe le prisme du noir : le velours mat emprisonne la lumière, la dentelle et le voile la diffusent, les plumes la font scintiller, les tissus brillants la renvoient.

Au cœur des années soixante, le couturier fait cohabiter les costumes traditionnels de la duègne espagnole et les lignes épurées de la modernité. Comme le confirment les croquis préparatoires, Balenciaga corrige à sa guise les silhouettes féminines selon qu’il souhaite les rendre longilignes ou ondulantes, mettre en valeur le bas du corps, une taille marquée, des épaules carrées, un haut port de tête. Les tissus étoffent les silhouettes, les dentelles créent du volume, les rubans serrent les tailles, les tissus souples épousent les formes des corps.

Matières, formes, lumière, à travers ces œuvres au noir qui rappellent le roman de Marguerite Yourcenar et la première phase de l’alchimie, le couturier espagnol développe tout le panel de son art.

Palais Galliera / Musée Bourdelle. Balenciaga : L’oeuvre au noir. Du 8 mars au 16 juillet 2017.

En chair et en os

Désireux de revoir Helena, Victor se rend chez elle alors que la jeune femme attend son dealer. Alertés par une voisine ayant entendu un coup de feu, deux policiers, David et Sancho, forcent la porte et la scène tourne au drame. Victor est accusé d’avoir tiré sur David, le paralysant à vie. Cinq ans plus tard, à sa sortie de prison, le jeune homme s’immisce dans la vie d’Helena désormais mariée à David…

Pedro Almodovar met en scène un quintet vénéneux et amoureux. Deux couples d’amis : Helena et David, Clara et Sancho, et cet intrus, Victor, le masque dans le foyer, le loup dans la bergerie, ce désirable inconnu sorti d’un passé douloureux qui bouscule les certitudes et révèle les incertitudes. Tantôt les couples contre les couples. Tantôt les hommes contre les femmes. Tantôt les hommes contre les hommes. Mais rarement les femmes contre les femmes, comme si les relations féminines, chères au cœur du réalisateur, étaient dénuées de toute agressivité. Un seul moment de grâce devant le match de football : David et Victor oublient un instant qu’ils sont ennemis. Chaque personnage représente un caractère : Helena, d’une sincérité insultante, est douce et impétueuse ; Clara a la force de l’amoureuse et la fragilité de la victime ; Sancho est l’homme abhorré par le maître espagnol : jaloux, violent et dominateur ; David, champion de basket handisport depuis son accident, est courageux mais il n’en est pas moins diminué ; quant à Victor, c’est l’étalon fougueux et attachant. Solidarité, emprise, désir, amitié, jalousie, orgueil, Almodovar développe le prisme des relations humaines, divise et réunit ses personnages blessés par le drame de l’amour et de la sexualité.

Madrid

Dans ce film noir, le réalisateur espagnol montre à quel point les pulsions gouvernent les vies humaines. Après quatre ans de prison, le plan de vengeance de Victor, c’est faire jouir Helena jusqu’à la fendre en deux, point de convergence entre Eros et Thanatos. Auprès de Clara, le jeune homme fait son éducation sexuelle et compte les leçons. Pendant ce temps, David entraîne durement son corps et Sancho dégrade le sien à coups d’alcool fort. En chair et en os est un film sensuel et physique qui s’ouvre sur les cris de douleur d’une femme sur le point d’accoucher. L’intrigue se complexifie en fonction des relations sexuelles des personnages. Almodovar filme des corps nus légèrement voilés et les changements de plan rendent ces scènes très esthétiques. Les personnages se livrent à des exercices d’espionnage enchâssés et chacun est voyeur de l’autre. Les motifs corporels sont démultipliés : dans l’appartement du père d’Helena, les jambes de la jeune fille, incapables de la porter après le coup de feu, sont longuement filmées ; celles du mannequin de cire dans le film dans le film se détachent de son corps ; et bientôt David, le jeune policier, n’aura plus l’usage des siennes. Almodovar décrit un monde violent dans lequel le corps se délite. Les pistolets sont objets courants et chacun est prêt à en braquer un devant quiconque sera un obstacle à ses désirs.

Fidèle à lui-même, le maître espagnol place son drame sur un fond artistique. Les beaux appartements d’Helena sont décorés de grandes fresques murales et la chanson lyrique accompagne le récit. Le coup de feu se confond avec celui tiré dans le film dans le film La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz et la distinction entre réalité et fiction n’est plus très nette. Almodovar crée un réseau cinématographique : l’espionnage à la fenêtre chez Hitchcock, le photographe voyeur de Kika, l’incendie domestique comme dans Femmes au bord de la crise de nerfs… L’arrière-plan est populaire, un Madrid au bord de la ruine de toutes parts traversé par des bus, parmi ceux-là, la ligne circulaire paradoxalement favorable aux naissances et au renouveau. Alors qu’il fait exploser la violence des relations humaines (« Tu m’as condamné à regarder par terre »), Pedro Almodovar confie à la ville tant aimée, qui a adopté Victor et s’apprête à voir naître son enfant, le soin d’éveiller au bonheur.

Pedro Almodovar. En chair et en os.Avec Javier Bardem, Francesca Neri, Liberto Rabal, Angela Molina et José Sancho. 1997

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Premières lignes #27

Secondé par l’historienne Cécile Berly, Benjamin Lacombe livre une version toute personnelle du mythe Marie-Antoinette. Il invente le carnet intime de cette reine qui n’a jamais pris la plume que pour envoyer de ses nouvelles à ses proches. Le récit fictionnel est entrecoupé de lettres authentiques et de documents lacombisés : recettes de cuisine, plans du Trianon, extraits d’opéra… Et cette alliance, portée par des illustrations gorgées de symboles à la fois poétiques et inquiétants, est toujours aussi séduisante.

Benjamin Lacombe. Marie-Antoinette : Carnet secret d’une reine. 2014

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Aurore

Séparée, seule auprès de deux filles qui grandissent, Aurore voit son corps vieillir et s’indigne contre les médecins qui n’ont encore rien trouvé contre les bouffées de chaleur. Aurore est un film de femmes sur les femmes. Quatuor parfois en conflit mais toujours en amour : la meilleure amie, la mère pré-ménopausée, la fille aînée enceinte, la cadette amoureuse. La vie d’Aurore se partage entre son intérieur, ses filles, sa meilleure amie et son travail de serveuse, jusqu’au jour où elle retrouve Totoche par hasard, son premier amour qu’elle n’a pas eu la patience d’attendre pendant son service militaire. Ces retrouvailles (à moins que ce ne soient les bouffées de chaleur) donnent l’énergie de tout envoyer valser et d’assumer ce corps qui perd son stock d’ovocytes. Ca vous amuse de briser des couples inconnus ? C’est méchant mais qu’est-ce que ça fait du bien. Après une petite vengeance bien méritée, Aurore est soulagée de quitter son crétin de nouveau patron qui l’avait gardée comme si elle faisait partie des meubles et insiste pour la surnommer Samantha. Confrontée au monde du chômage, Aurore rencontre des femmes qui, comme elle, subissent des sautes d’humeur, sont assaillies par des bouffées de chaleur, ne finissent pas leurs phrases, sont victimes de discriminations en tout genre. Jusqu’à cette communauté de vieilles femmes qui partagent les retraites pour payer le personnel, belle leçon de vie tant elles assument leur âge, resplendissent et respirent la joie. Et cet amour pour Totoche qui renaît et redonne l’envie d’être belle dans cette jupe en plastique, sous l’œil bienveillant des enfants.

Aurore est un film drôle et touchant à la fois, chaleureux et coloré, qui fête bien le commencement d’une nouvelle journée. Sans engagement marqué mais tout de même contre les carcans sexistes, une leçon de solidarité entre femmes de générations différentes, qui fait la part belle aux relations filiales et amicales, et plus discrètement, amoureuses. A cinquante-deux ans, Agnès Jaoui n’a jamais été aussi rayonnante.

Blandine Lenoir. Aurore. Avec Agnès Jaoui. 2017

Talons Aiguilles

Après quinze ans d’absence, Becky del Paramo, actrice et chanteuse célèbre, rentre à Madrid et retrouve sa fille Rebeca, présentatrice TV fraîchement mariée au directeur de la chaîne, Manuel, l’ancien amant de sa mère.

Talons aiguilles est un film coloré dans lequel les tailleurs stricts côtoient les costumes de scène pailletés. Pedro Almodovar rend hommage au monde du spectacle : Becky est une chanteuse reconnue qui a donné sa vie pour son art ; Rebeca et Manuel appartiennent au monde de la télévision, sans cesse en représentation, et sont à ce titre des personnalités publiques ; Letal se travestit pour imiter les débuts de la grande chanteuse, disparaît dès le retour de Becky comme pour lui laisser la vedette et réapparaît sous diverses formes. Les cravates graphiques du juge Dominguez donnent une note de fantaisie à sa sévère fonction. Non sans humour et comme pour bien distinguer ces deux milieux, Rebeca quitte ses tailleurs de ville pour, en prison, enfiler jeans et pulls informes. Le monde carcéral est d’ailleurs éclectique et coloré, gentiment violent mais surtout, virevoltant et dansant, une scène à toit ouvert, une communauté selon laquelle agresser un policier pour retrouver sa copine en prison, ça, c’est être une femme.

Dans Talons aiguilles, aucun couple ne semble heureux. Dans chaque cas, l’un empêche l’autre d’exercer sa propre liberté. Comme si le couple était un obstacle au développement de soi. Les parents de la petite Rebeca sont séparés ; son beau-père interdit à sa mère de mener sa vie d’artiste ; plus tard, Rebeca épousera un homme qui ne l’aime plus, qui a été l’amant de sa mère, le redevient et fréquente d’autres femmes. Epouses, mères, maîtresses, malmenées, empêchées par des hommes qui veulent les contraindre, difficilement amies mais tacitement alliées contre le sexe opposé. Talons aiguilles est une lutte pour la survie. Eliminer pour vivre, tuer le mâle pour être libre, c’est le prix à payer pour briser les chaînes des relations néfastes et faire éclater son art. Face au juge Dominguez, les trois femmes, l’épouse, la mère, la maîtresse, soupçonnées du meurtre de Manuel, ont toutes des raisons d’être passées à l’acte. Chacune à sa manière, elles représentent une relation conflictuelle à l’égard des hommes : la rupture, la dispute (suivie de la menace de suicide), la relation sexuelle (non aboutie). Le film prend alors l’allure d’enquête policière au cours de laquelle le juge est aussi suspect que les femmes qui ont partagé le lit de Manuel. Un indice, un détail, des photographies échangées par erreur, un manteau sur le dos d’une autre, un grain de beauté reconnaissable… mettent sur la voie.

Talons aiguilles, c’est aussi l’histoire d’une relation mère-fille conflictuelle. Une petite fille délaissée par une mère trop occupée d’elle-même. Un père absent (brève apparition, rôle de censeur). Une adolescente qui se construit sans mais aussi dans l’ombre de sa mère. Une jeune femme qui se cherche encore : une fascination pour les imitations de Letal, un mariage raté avec l’amant de sa mère, des boucles d’oreille identiques offertes quinze ans auparavant et gardées précieusement. Rebeca, à la fois, admire sa mère et lui en veut terriblement d’être si brillante. Et pourtant les deux femmes s’aiment d’un amour inconditionnel, à l’image du juge Dominguez et de sa mère collectionneuse de coupures de presse concernant Becky. Les seuls duos sincères, qui protègent de l’agressivité du monde sans se priver de liberté, ce sont ces relations filiales. Becky a sauvé Rebeca comme Rebeca l’a sauvée quinze ans auparavant. Et ce secret partagé avec le juge rend le mâle un peu moins ennemi. « Tu dois apprendre à gérer autrement tes problèmes avec les hommes. » Parmi ceux qui ont des problèmes avec les hommes, il y en a qui ont des méthodes radicales, et il y en a d’autres qui réalisent des films.

Pedro Almodovar. Talons aiguilles. Avec Victoria Abril, Marisa Paredes, Miguel Bosé. 1991

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Les Fantômes d’Ismaël

Arnaud Desplechin rend hommage au septième art dans ce film d’ouverture au festival de Cannes. Ismaël est réalisateur, il écrit, clin d’œil au président du jury qui aime tant représenter les artistes au travail. Ismaël vit entouré de fantômes : sa femme, Carlotta, disparue il y a vingt-et-un ans, déclarée morte ; le père de celle-ci, ancien maître en cinéma, désormais vieil homme mourant ; son frère Ivan, diplomate voyageur. Mais aussi tous les personnages de ses films, celui qu’il est en train de réaliser sur son frère, en particulier, hommage aux films d’espionnage sur fond de guerre froide. Les costumes de mariés pendus pour signaler l’effraction et la menace glacent le sang. Et tout d’un coup, ça explose, ça gicle et ça défigure comme si Tarantino s’était invité dans la réalisation du film. Cinéma mais aussi littérature : comme dans l’Ulysse de Joyce, Dédalus rencontre Bloom. La réapparition de Carlotta, la femme d’Ismaël, c’est le retour de Pénélope après un périple d’une vingtaine d’années. Mais le réalisateur décadent est rattrapé par les vivants, Sylvia, astrophysicienne mystérieuse et austère, en mal d’enfant, qui discrètement et douloureusement réveille l’homme torturé.

Mosaïque romaine datant du IIIe siècle avant J.-C., représentant Ulysse et les Sirènes au cours d’une des péripéties de l’Odyssée.

Puis tous ces fantômes qui prennent corps. Le retour de l’épouse, inquiétante et dangereuse, les personnages qui passent de l’autre côté de l’écran, deviennent des acteurs, se démaquillent, rencontrent le réalisateur, le bousculent pour qu’il termine son film. Sur l’écran blanc du grenier de sa maison de famille, Ismaël invente la fin de son film et se laisse emporter par l’émotion et l’aventure. Et la peinture aussi : l’invention de la perspective en Italie et en Hollande, Fra Angelico contre Metsys et ces fils tendus entre les représentations des deux tableaux qui pointent les convergences et les contradictions. Seuls les frères restent mystérieux, à distance. Ivan, celui d’Ismaël, ne sort pas du film, contrairement aux autres personnages ; celui de Sylvia, l’enfant handicapé qui bride la maternité de la femme rattrapée par l’âge, n’est perçu qu’à travers une photographie.

Arnaud Desplechin explore l’amour, le désespoir, l’absence, la filiation, la grandiose figure du père, le déclin du maître, le frère fantomatique… à travers des personnages-artistes puissants et abîmés, vulnérables et dangereux. Puis le renouveau, la chasse aux fantômes grâce à la force vitale. Avec un joli art de la formule (« ce n’est pas facile d’être le suicide de quelqu’un »), il filme, non une histoire linéaire mais des acteurs au travail. Carlotta apparaît un peu artificiellement. Les scènes entre Ismaël et Sylvia passent du naturel au vouvoiement, comme si la relation basculait vers la répétition d’une scène théâtrale. Sylvia narre la suite de l’histoire face caméra. Ce regard distancié rend le film complexe et très intellectuel. Le spectateur, sans cesse en alerte, dans l’analyse permanente, tente de rassembler les pièces du puzzle. Alors ce n’est pas un moment de détente mais cela reste un bel objet d’art.

Arnaud Desplechin. Les Fantômes d’Ismaël. Avec Mathieu Amalric, Charlotte Gainsbourg, Marion Cotillard, Louis Garrel. 2017

Premières lignes #26

Au lendemain de la guerre, des couples, des trios, des quatuors se forment moins par amour que par soif de vie. Deux est un éternel automne, une société qui se renouvelle autant qu’elle décline. Marianne attend désespérément Antoine sans savoir si elle l’aime ; on étouffe dans l’appartement fané des Carmontel. On a envie de tout et de rien à la fois,  rien d’autre ne compte que l’éphémère plaisir. On a à peine trente ans qu’on ne s’émerveille plus de rien et qu’on porte un regard désabusé sur le monde. On s’est tant étourdi qu’on ne ressent plus rien. Irène Némirovsky tient à distance ses personnages, elle écrit comme on décrit un tableau. Et c’est déjà l’hiver, on meurt sans avoir vécu.

Publicity still of Joan Crawford. Photo Files. 1932

Il s’embrassaient. Ils étaient jeunes. Les baisers naissent si naturellement sur les lèvres quand une fille a vingt ans ! Ce n’est pas de l’amour mais un jeu ; on ne cherche pas le bonheur mais un moment de plaisir. Le coeur ne désire rien encore : il a été comblé d’amour dans l’enfance, saturé de tendresse. Qu’il se taise maintenant. Qu’il dorme ! Qu’on l’oublie ! Ils riaient. Ils prononçaient les noms l’un de l’autre à voix basse (ils se connaissaient à peine). « Marianne ! – Antoine ! » Puis « Vous me plaisez. – Ah ! comme tu me plais ! »

Irène Némirovsky. Deux. 1939

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