La recluse de Wildfell Hall

La famille de Gilbert Markham et leurs voisins curieux s’interrogent sur la présence à Wildfell Hall d’une jeune artiste qui se fait appeler Mrs Graham, simplement accompagnée de sa gouvernante Rachel et de son fils Arthur. Attirée par la jeune femme, Gilbert tente de nouer une relation avec elle et d’en savoir plus sur son histoire.

Anne Brontë. Aquarelle de Charlotte Brontë. 1834

Le récit de la plus jeune des sœurs Brontë, auteure de deux romans, est composé de deux textes enchâssés : le premier est celui de Gilbert, il s’agit de sa correspondance avec son ami Halford ; le second est celui d’Helen, il s’agit de son journal intime tenu depuis la fin de son adolescence et son mariage avec Arthur Huntingdon jusqu’à son arrivée à Wildfell Hall. Cette double référence permet de présenter à la fois le point de vue des gens de la contrée à travers le récit de Gilbert mais aussi celui d’Helen sur sa propre situation. Brontë utilise le regard bienveillant de l’amoureux pour relativiser les racontars des voisins sur la situation de la jeune femme mais surtout pour faire le lien entre les deux récits et présenter l’histoire d’Helen sous différents angles. En effet, dans la société victorienne, il est impensable qu’une femme mène une existence autonome et vive du commerce de ses tableaux. Helen est une femme intelligente, détentrice d’une puissance morale lui permettant de surmonter toutes les épreuves de sa vie. Mariée très jeune, elle subit les fléaux de la société misogyne de son époque : l’alcoolisme, la violence, la corruption des enfants, le musèlement des femmes.

Vous croyez peut-être très fort de vous amuser à piquer ma jalousie, prenez garde de ne pas plutôt éveiller ma haine. Lorsque vous aurez éteint mon amour, vous découvrirez qu’il n’est pas facile de le ranimer.

Les procédés d’Anne Brontë peuvent paraître manquer de finesse, les personnages féminins, de poigne et de caractère, le discours, déborder d’un moralisme dépassé mais il faut replacer le récit dans son contexte et louer l’intention féministe du roman qui lui a valu d’être largement censuré.

Anne Brontë. La recluse de Wildfell Hall. 1848

Cette lecture me permet de participer au défi de Madame lit sur le thème le thème de la littérature classique pour ce mois d’août et à celui de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

Challenge

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Premières lignes #68

Dans ce court roman, Gabriel Garcia Marquez prend à revers la structure classique du roman policier : meurtriers, victime et mobile sont connus dès les premières pages du roman et le récit consiste à mêler les différents témoignages qui composent cette chronique. La mort annoncée est celle de Santiago Nasar, fils d’immigré, poignardé devant chez lui. Pourtant les frères Vicario ont tenté d’empêcher le crime en prévenant quiconque les croisait de leur intention meurtrière.

Avec humour et légèreté, sans oublier son goût pour la scatologie, le romancier colombien évoque les thèmes de l’amour et de l’honneur à travers cette chronique originale.

Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. Il avait rêvé qu’il avait traversé un bois de figuiers géants sur lequel tombait une pluie fine, il fut heureux un instant dans ce rêve et, à son réveil, il se sentit couvert de chiures d’oiseaux. « Il rêvait toujours d’arbres », me dit Placida Linero, sa mère, vingt-sept ans après en évoquant les menus détails de ce lundi funeste. « Une semaine avant, il avait rêvé se trouver seul dans un avion de papier d’étain qui volait à travers des amandiers sans jamais se cogner aux branches », ajouta-t-elle. Placida Linero jouissait d’une réputation bien méritée d’interprète infaillible des rêves d’autrui, à condition qu’on les lui racontât à jeun ; pourtant, elle n’avait décelé aucun mauvais augure dans les deux rêves de son fils, ni dans ceux qu’il lui avait raconté chaque matin, les jours qui avaient précédé sa mort, et dans lesquels des arbres apparaissaient.

Gabriel Garcia Marquez. Chronique d’une mort annoncée. 1981

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Premières lignes #67

La Couleur du soleil narre la rencontre entre Andrea Camilleri, auteur sicilien contemporain et Le Caravage, peintre italien du seizième siècle. Alors qu’il se rend à Syracuse, l’écrivain est embarqué par un trio de mafieux désireux de lui confier le journal de bord du sulfureux peintre, retrouvé dans la maison familiale de l’épouse de l’un d’entre eux. Camilleri publie alors des extraits du journal relatant le départ de Malte après la condamnation du Caravage.

Un roman sans prétention qui mêle intrigue, peinture et histoire lu par hasard à la suite de l’annonce de la mort de l’auteur (et aussi un peu parce que je porte le même nom que lui) mais qui n’aura pas marqué mon esprit.

Le Caravage. Saint Jérôme écrivant. 1606. Collection Borghèse, Rome.

A la fin du Printemps 2004, je fis le voyage à Syracuse, de Rome, pour aller voir une tragédie grecque dont la mise en scène, qui m’attirait par sa nouveauté et son originalité, avait eu un certain retentissement dans les journaux. « Retentissement », c’est peut-être beaucoup dire, vu le peu d’attentions que télévisions et gazettes accordent aujourd’hui à tout ce qui touche à l’art de près ou de loin, mais il est vrai que cette pièce avec trouvé quelque écho. Assez pour piquer ma curiosité. Et puis, je n’avais pas revu Syracuse depuis cinquante ans et j’avais la nostalgie de ce théâtre où, jeune homme, j’avais monté une tragédie d’Euripide. Comme on le sait, ces représentations se déroulent dans le cadre exceptionnel et magique qu’est le théâtre grec, sous la lumière naturelle de l’après-midi, et elles attirent en général beaucoup de monde.

Andrea Camilleri. La Couleur du soleil. 2008

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Poupée volée

Enseignante en littérature anglaise, Leda décide de passer quelques semaines sur la côte ionienne et y loue un petit appartement. Entre lecture et écriture, elle passe son temps libre à la plage et s’intéresse à une famille, plus particulièrement à une jeune mère, Nina, et à sa petite fille, Elena.

Rares sont les lieux où les différentes classes sociales se croisent. La plage en fait partie et Leda, en bourgeoise intellectuelle, y est traitée avec déférence. Narratrice du roman, elle se place en observatrice, fantasme la vie des autres et imagine les liens qui les unissent. Elena Ferrante décrit à merveille cette tension curieuse que chacun connaît et fait de Leda l’intermédiaire entre le lecteur et la famille de Nina. L’épisode de la poupée va permettre à la narratrice de percer la bulle, de pénétrer dans le cercle de la famille observée. Cette rencontre est d’ailleurs vécue comme une agression du côté de la famille : les relations sont perturbées, on crie, on s’accuse, on s’agace, il se met à pleuvoir. Du côté de la narratrice, c’est l’occasion de penser à sa propre famille : sa mère restée à Naples, son ex-mari Gianni, ses deux filles Bianca et Marta parties rejoindre leur père à Toronto. Ces quelques semaines de vacances permettent à Leda de réfléchir à sa relation avec ses filles.

Berthe Morisot. Jeune fille à la poupée. 1884 (Collection particulière)

A travers la relation qu’entretiennent Nina et sa fille Elena mais aussi Elena et sa poupée, Leda et ses deux filles, Leda et la poupée, Elena Ferrante évoque la difficulté d’être mère. Elle s’intéresse aux femmes et à leur façon de s’aimer d’une génération à l’autre. Ce qu’elles ont reçu de leur propre mère, ce qu’elles souhaitent transmettre et ce qu’elles cherchent à compenser. Leda a joué à la poupée avec ses filles car sa propre mère ne l’a pas fait pour elle ; Nina entretient une relation très complice avec Elena jusqu’à ce qu’elle soit bouleversée par la perte de la poupée. Ferrante élabore un réseau d’idées autour de l’action métaphorique de Leda : « faire sortir quelque chose du ventre (de la poupée) ». Elle évoque les difficultés de la grossesse, les accès de rage, les jalousies, les observations lucides : Bianca est antipathique ; Marta est moins belle que ses amies. Ferrante met au jour ces pensées qui viennent du fond de l’âme et du corps et qu’on est censé ne pas laisser exprimer sous peine d’être considéré comme indigne, mauvais, monstrueux.

Un matin, j’ai découvert que la seule chose que je désirais vraiment, c’était éplucher les fruits en faisant des serpentins sous les yeux de mes filles, et alors je me suis mise à pleurer.

Poupée volée annonce L’Amie prodigieuse et Leda et Nina préfigurent très nettement Elena, l’intellectuelle ambitieuse, et Lila, la jeune mère embourbée dans son cercle et dans sa classe. A travers ces portraits de femmes, Ferrante dévoile l’indicible et l’inavouable sous les yeux d’un lecteur à la fois effrayé et fasciné.

Elena Ferrante. Poupée volée. 2009

Premières lignes #66

Alors que Léonor et Cécile veillent leur père et mari mourant sur un lit de l’hôpital de la Salpêtrière, l’esprit de Félix s’évade et entre en conversation avec Ernest Hemingway. Le vieil homme raconte à l’écrivain ses premières années en Espagne, avant la guerre civile. Les voix se mêlent pour accompagner Félix lentement (« ça va être encore long ? ») et poétiquement vers la mort.

Alors que je travaille à cette volute et que je continue de la creuser avec la gouge, une autre révolution s’invite dans ma pensée. Sous mes yeux se dessine le croquis à la plume de Leonardo et de son escalier à quatre volées de Chambord. L’escalier qui s’envole dans la pierre, trouée de ciel dans la masse sculpturale. L’Italie, la Renaissance, la joie de l’esprit, se voir sans se croiser, tout est dans cet escalier.

Escalier à doubles révolutions de Chambord [23.07.19]

Dans ce court roman autobiographique, Léonor de Récondo révèle une nouvelle fois ses obsessions d’artiste : Elle décrit avec précision et recherche le geste (celui du musicien, de l’artisan, du sculpteur) et la matière (le papier, le bois, le marbre) ; elle provoque des rencontres intimistes avec des génies (Ernesto après Michelangelo) ; soigne toujours l’expression pudique des sentiments, la poésie de ses formules, la délicatesse de son style ; mais surtout croit plus que jamais en le pouvoir de l’art.

J’ai commencé l’écriture de ce texte depuis plusieurs mois déjà, quand je fais un rêve. Je suis dans une pièce entourée d’une multitude de petits bouts de papier. Cécile, ma mère, est assise sur un canapé, elle m’observe. Je dois écrire la quatrième de couverture de ce livre. Je suis angoissée, j’essaie de mettre en ordre les petits bouts de papier, ce qu’il s’est passé dans les années 1980, puis 1990, et cette nuit-là. La nuit du 24 au 25 mars 2015 où Cécile et moi avons accompagné Félix, mon père, vers la mort.

Léonor de Récondo. Manifesto. 2019

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Premières lignes #65

William Stoner, fils de fermiers, commence des études d’agronomie à l’université du Missouri juste avant la Première Guerre mondiale. Délaissant cette discipline, il poursuit des études de littérature anglaise dans la même université et y devient enseignant. Stoner est le récit de la vie de ce professeur rythmée par les séminaires, les travaux des étudiants et les deux conflits mondiaux. John Williams trace une vie simple, presque ratée, si ce n’était un amour puissant pour la littérature, rempart à toutes les désillusions.

William Stoner est entré à l’université du Missouri en 1910. Il avait dix-neuf ans. Huit ans plus tard, alors que la Première Guerre mondiale faisait rage, il obtient son doctorat et accepte un poste d’assistant dans cette même université où il continuera d’enseigner jusqu’à sa mort en 1956. Il ne s’est jamais hissé plus haut que le rang de maître de conférences et parmi ses élèves, rares sont ceux qui auront gardé un souvenir précis de lui après la fin de leurs études.

Au cours de sa quarante-troisième année, William Stoner apprit ce que d’autres, bien plus jeunes, avaient compris avant lui : que la personne que l’on aime en premier n’est pas celle que l’on aime en dernier et que l’amour n’est pas une fin en soi, mais un cheminement grâce auquel un être humain apprend à en connaître un autre.

Université du Missouri à Columbia

John Williams. Stoner. 1965

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Le Comte de Monte-Cristo

Edmond Dantès est un jeune marin destiné à une vie joyeuse : un père aimant, un armateur satisfait de son travail et surtout un mariage prochain avec la jeune fille qu’il aime. C’est sans compter les jaloux et les ambitieux qui dénoncent Edmond comme dangereux espion bonapartiste et l’envoient dans les prisons du château d’If, une île au large de Marseille. A sa sortie de prison, Dantès devient le puissant, impénétrable et fantasque comte de Monte-Cristo bien déterminé à mener à bien sa terrible vengeance.

Le Comte de Monte-Cristo est un roman d’aventure populaire, comme en témoignent son succès commercial et l’engouement des lecteurs du feuilleton paru entre 1844 et 1846. Il s’agit à la fois d’un roman à intrigues et d’un tableau de mœurs. On y côtoie des bergers devenus brigands, des pachas, des abbés, des rescapés du bagne, mais aussi des Pairs de France, des banquiers, des femmes du monde. On assiste à des évasions, des demandes de rançon, des découvertes de trésors mais aussi à des spectacles, des dîners, des bals du Paris à la mode. Dumas fait voyager le lecteur sur les routes de France et d’Italie et dans l’imaginaire oriental cher aux artistes du XIXe siècle. L’auteur a su implanter à merveille les codes du roman d’aventure bien connus des lecteurs de son temps dans le contexte social, politique et culturel du Paris du XIXe siècle. S’identifier et s’évader, voilà les clés d’un succès amplement mérité.

Ile de Monte-Cristo, Toscane

Tout est logique, cohérent, minutieusement construit. Edmond Dantès entre et sort de prison un 28 février, récompense et se révèle à la famille Morrel un 5 septembre, donne des rendez-vous jour pour jour à Albert et Maximilien. Monte-Cristo blesse là où ça fait mal : l’argent, l’honneur, la loi, mais, en souvenir de Mercédès et de son père, il respecte au plus haut point l’amour conjugal et l’amour filial. Le puissant comte se désigne bras armé d’un Dieu qui récompense les Bons et punit les Méchants. Pour satisfaire sa terrible entreprise, s’appuyant sur secrets, failles et erreurs, il resserre les mailles du filet autour de ceux qui ont causé le malheur du jeune marin. Personnages et situations sont corrélés les uns aux autres par un démiurge maléfique qui ne trouvera la paix qu’après la vengeance accomplie, quels que soient les dommages collatéraux.

Même si les personnages tiennent plus du caractère que de la psychologie finement élaborée (l’homme d’honneur, l’ami loyal, l’amante soumise, la jeune fille pure, l’empoisonneuse, l’artiste…), Dumas sait construire un réseau de personnages intéressants autour de Monte-Cristo et nous donne régulièrement accès à leur intériorité. Quant au comte, il est admirable dans son intelligence et sa générosité, effrayant dans son désir démesuré de vengeance et touchant dans ses doutes et ses troubles lorsque l’amour s’en mêle. Un grand héros romanesque qu’on a de la peine à quitter.

Alexandre Dumas. Le Comte de Monte-Cristo. 1846

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

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