Souvenirs de Marnie

Anna est une jeune fille solitaire pour qui s’inquiètent ses parents adoptifs. Elle est alors envoyée à la campagne chez son oncle et sa tante afin de prendre l’air et de soigner son asthme.

Anna dessine dans la nature et fréquente une campagne marécageuse peuplée de légendes. Sur l’autre rive, accessible uniquement lorsque la marée est basse, un manoir imposant attire son attention. Les rêves de la jeune fille se confondent avec la poésie du lieu. Et tous les soirs, Anna retrouve Marnie, une jeune fille élégante aux boucles blondes qui semble retenue captive dans un château tantôt peuplé de mille et une figures dansantes tantôt déserté, presque hanté. Les deux inséparables se content leur histoire ; chacune rêve de la vie de l’autre ; les personnages se croisent et les époques se superposent.

A travers tableaux, journaux intimes, témoignages, photographies, Anna tente de comprendre qui est Marnie et de reconstituer les bribes de son histoire. Cette quête, née d’une amitié féminine fusionnelle, est aussi une rencontre, une réconciliation avec soi. Les vacances de la jeune asthmatique, véritable rite de passage au milieu du vent, de la marée, de la forêt et des légendes de la nature, marquent une renaissance à la vie : alors qu’elle s’isolait et disait se détester, Anna s’ouvre, s’exprime, court, aime, pardonne… La nature vue par Hiromasa Yonebayashi, terrifiante ou rassurante, impose son rythme aux humains et referme les blessures. Souvenirs de Marnie est un bijou de poésie. Le réalisateur japonais fait la part belle à l’art et à la parole libératrice pour rendre son récit touchant, émouvant et plein d’espoir.

Hiromasa Yonebayashi. Souvenirs de Marnie. 2014

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Premières lignes #31

La grossesse de sa femme Patricia inquiète beaucoup Fabien. A la naissance de Julia, le pressentiment du papa se révèle juste : la petite dernière est trisomique. Entre moments de tristesse et épisodes amusants, Fabien Toulmé fait le récit de son acceptation sans cacher ses pensées les plus inavouables. L’auteur propose un récit franc, imagé (« Bienvenue à Handicapland ! »), émouvant sans complaisance. Un difficile chemin vers l’amour à l’encontre de l’imaginaire de la trisomie.

Fabien Toulmé. Ce n’est pas toi que j’attendais. 2014

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

 

La piscine

Villa sans vie surplombant la côte méditerranéenne. Drame sourd écrasé de soleil. Huis clos asphyxié. Les corps luisants se meuvent autour de la piscine, se prélassent et se cherchent. L’arrivée d’Harry, ami du couple, et de sa fille Pénélope est une distraction dans ce temple de l’ennui et de la mollesse. La voix d’Harry, le moteur de sa voiture rompent le silence habituellement bercé par le seul bruit de l’eau. Mais le jeu devient dangereux. Pénélope, la fille retrouvée un an plus tôt et depuis, emmenée partout, révèle les intentions du père qu’elle connaît à peine. Marianne se joue de la jalousie de Jean-Paul. Les deux hommes se mesurent l’un à l’autre. Harry veut la femme ; Jean-Paul veut la fille. La tension sensuelle est croissante mais son point culminant, rencontre entre Jean-Paul, de dos, et Pénélope, est masqué aux yeux du spectateur au profit d’une scène au supermarché.

Sous l’œil castrateur d’Harry, les personnages se transforment : sirène sensuelle à la peau mate, Marianne est devenue une amante encombrante, parfaite dans le rôle de maîtresse de maison. Jean-Paul, d’une virilité éclatante, est renvoyé à son état maladif et à son manque de talent. Les relations se délitent jusqu’au dîner chinois, d’une vacuité risible, à la fin duquel chacun part de son côté.

Au cœur de la nuit, duel inévitable, la virilité dramatique de Jean-Paul se confronte à la virilité économique d’Harry. La villa de rêve devient enfer brûlant qu’il faut quitter au plus vite. Même la piscine est désertée. Marianne et Jean-Paul, deux prédateurs-fantômes épuisés, qui n’ont plus rien à se dire. Pénélope passive qu’il faut renvoyer chez elle. Les solitudes des deux amants invitent à l’union. Débarrassés des deux lassants intrus, Jean-Paul retrouve son assurance et le couple, son équilibre, complice, resserré autour du drame qui s’est joué, cet été-là, au bord de la piscine.

Jacques Deray. La Piscine. Avec Alain Delon, Romy Schneider et Maurice Ronet. 1969

Premières lignes #30

Leïla Slimani a le don de décrire les failles, les détails qui clochent sous l’apparence de l’ordinaire et du bien pensant. Adèle est belle, elle est journaliste, elle est mariée à Richard, chirurgien parisien rêvant de s’installer en Normandie. Ensemble, ils ont un petit garçon, Lucien, un bel appartement et ils partent souvent en vacances. Seulement voilà, Adèle souffre d’un mal honteux, inavouable qui déchire le portrait familial idyllique. Sa vie est en réalité une lutte constante contre ses propres pulsions, son propre corps. Un récit osé et implacable sur l’addiction.

Une semaine qu’elle tient. Une semaine qu’elle n’a pas cédé. Adèle a été sage. En quatre jours, elle a couru trente-deux kilomètres. Elle est allée de Pigalle aux Champs-Élysées, du musée d’Orsay à Bercy. Elle a couru le matin sur les quais déserts. La nuit, sur le boulevard Rochechouart et la place de Clichy. Elle n’a pas bu d’alcool et elle s’est couchée tôt. Mais cette nuit, elle en a rêvé et n’a pas pu se rendormir. Un rêve moite, interminable, qui s’est introduit en elle comme un souffle d’air chaud. Elle se lève, boit un café très fort dans la maison endormie. Debout dans la cuisine, elle se balance d’un pied sur l’autre. Elle fume une cigarette.

Leïla Slimani. Dans le jardin de l’ogre. 2014

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L’Art de la joie

Née en 1900, élevée, violée dans la misère, Modesta, Sicilienne d’origine et de cœur, est recueillie dans un couvent où, discrètement, elle se construit à l’opposé des sœurs qu’elle fréquente. Sa douceur et son intelligence lui font gagner l’affection des Brandiforti, proches de la mère supérieure. Adoptée par cette famille aristocratique, Modesta commence son apprentissage et étanche sa soif de vie et de savoir.

Pablo Picasso. Femme lisant. 1920

L’Art de la joie est le portrait d’une femme forte, libre, guidée aussi bien par sa sagesse que par ses pulsions (la vérité de la nature), aimant autant les hommes que les femmes. La jeune fille apprend auprès de ceux qu’elle rencontre : Mimmo, le jardinier du couvent, Beatrice, la fille Brandiforti, Gaïa, la maîtresse de maison, Carmine, le vieux régisseur, Carlo, le médecin socialiste, Joyce, la belle communiste, ses fils Jacopo et Eriprando… Chacun de ces personnages construit, développe, révèle une part de la personnalité de Modesta. Son être, souvent fragmenté (passage de la première à la troisième personne du singulier), est sans cesse en mouvement, en formation. Celle qu’on appelle la princesse recherche constamment la meilleure façon de vivre, de penser, d’élever ses enfants. Ses certitudes sont tantôt bouleversées, tantôt confortées. Les idéologies socialiste et communiste développent des idées qui séduisent la studieuse Mody. A Catane, elle se fait porte-parole, finance les partis antifascistes et reçoit quantité de penseurs. Modesta choque ou suscite l’admiration. C’est une femme libre, moderne, qui a conscience que son pays qu’elle aime tant, est en plein bouleversement. Dans la maison familiale que le lecteur ne quitte qu’à de rares moments, presque huis clos, neveux, petits-enfants, amis, gouvernante, infirmière… gravitent autour de la figure tutélaire, prennent de l’importance ou s’effacent en fonction des relations qu’ils entretiennent avec la princesse.

Roman physique et intellectuel, fresque générationnelle et historique, L’Art de la joie, c’est soixante ans d’histoire italienne racontés sous l’angle familial (les départs, les retours, l’attente…) et intime (les baisers, les enfants qui naissent…). C’est surtout une démarche intellectuelle, un manuel de survie, une quête de l’ataraxie qui font la part belle à la pulsion de vie envers et contre tout, à l’art de la joie dans toute sa force vitale. Une belle leçon, tout en subtilité, qui fait à la fois rêver et penser.

Goliarda Sapienza. L’Art de la joie. 1998

Femmes au bord de la crise de nerfs

A bout de nerfs, Pepa attend désespérément un appel d’Ivan, son amant qui vient de la quitter. Elle reçoit la visite de son amie Candela qui, elle, vient d’apprendre que son amant est un terroriste chiite. Quant à Marisa et Carlos, le fils d’Ivan, ils visitent l’appartement que Pepa s’apprête à louer…

Recette almodovarienne de gaspacho : tomates, concombre, poivron, basilic, oignon, sel, poivre, huile d’olive (les somnifères en moins !)

Femmes au bord de la crise de nerfs est un concentré de la philosophie d’Almodovar. Un peu malgré elle, les femmes abandonnées, trompées, dupées, se liguent contre le mâle dominant. Doublure de film, Ivan voit défiler des figures cinématographiques plus séduisantes les unes que les autres. Dans la vie, il est entouré de charmantes hystériques qui, toutes, veulent sa peau : Lucia, l’ex-épouse internée, Pepa, l’actrice femme du monde, Paulina, l’avocate féministe et castratrice. Almodovar condamne la lâcheté du séducteur. Ivan roucoule mais il est incapable de faire face à ses responsabilités. Pour Candela, le pire n’est pas d’avoir fréquenté un terroriste mais qu’il se soit servi d’elle. Certains hommes, un peu ridiculisés, se rangent du côté des femmes blessées. Le chauffeur de taxi sentimental et attentionné, au service de Pepa, mais aux limites bien définies : « Je suis taxi, pas chasseur de primes. » Et Carlos qui ne sait plus où donner de la tête parmi ces femmes qui s’évanouissent dans ses bras et s’habillent devant lui. Par son jeune âge, Carlos appartient au camp du sexe opposé mais n’en manifeste pas moins des prédispositions à la domination, à l’image de son père. Ces femmes en furie, que les hommes ne comprennent pas, établissent, en un joyeux retournement de situation, des vérités générales déroutantes : « La mécanique, c’est plus simple que la psychologie masculine. On peut comprendre une moto, un homme, jamais. »

Almodovar exploite tout le potentiel dramatique de la femme que l’on quitte. La délaissée est un élément narratif explosif dont les émotions sont décuplées. Abandonnée par Ivan, Pepa avale des somnifères, fait valser téléphone et répondeur, passe quantité de coups de fil, entre, sort, se dispute, se change, passe la nuit à espionner, poursuit des taxis en fuite… L’état de son appartement au réveil de Marisa témoigne bien de l’agitation hystérique de ces deux derniers jours : trois hommes endormis (réécriture féministe des contes d’antan), des vitres brisées, du gaspacho renversé, le lit incendié… Il faudra faire venir la femme de ménage. Comme souvent chez le maître espagnol, lieux et personnages entretiennent des liens étroits. Séparée, Pepa ne veut plus vivre dans l’appartement partagé avec Ivan, qu’elle a pourtant aménagé avec chic : immense verrière, terrasse surdimensionnée aux allures de jardin suspendu… La valise de l’amant dont on cherche à se débarrasser, marque du rejet de son propriétaire, véritable leitmotiv, est source de malentendus entre les personnages. La trame narrative qui peut apparaître délirante est en réalité une suite de coïncidences burlesques qui convergent toutes vers Ivan, point focal, élément tantôt à sauver, tantôt à éliminer.

Au delà des débordements hystériques, du goût pour l’absurde et de l’esthétique comique (les boucles d’oreille cafetières de Candela, les coiffures extravagantes de Lucia…), Almodovar amorce une réflexion sur la complexité des femmes en furie ou au désespoir (émouvante image de Pepa qui écoute le doublage d’Ivan comme s’il s’adressait à elle – le pouvoir du cinéma !) mais toujours apaisées par la solidarité de leur camp.

Pedro Almodovar. Femmes au bord de la crise de nerfs. Avec Carmen Maura, Antonio Banderas, Julieta Serrano. 1988

Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Ecrire d’amour à vingt ans

A l’occasion du Centenaire de la Première Guerre Mondiale, Gwenaëlle Abolivier, journaliste voyageuse, rassemble des lettres d’amour rédigées par des artistes ou des anonymes, du XVIIIe au XXe siècle.

Les correspondants – amants ont la fougue de la jeunesse et de l’amour à revendre. Les soldats au front côtoient si souvent la mort qu’ils vivent dans l’urgence d’aimer et de le dire. La fiancée d’Armand signe Armandine pour faire écho au prénom du jeune homme qui lui manque tant. Joë Bousquet ne cesse de penser à Marthe… L’amour partagé insuffle une énergie créatrice aux artistes. Robert et Clara Schumann ne peuvent distinguer l’amour de la musique. La correspondance entre Victor Hugo et Juliette Drouet est une des plus belles de la littérature française du XIXe siècle. Chaque année les deux amants fêtent leur première nuit d’amour. Le 17 février 1833 est aussi célébré dans Les Misérables. Plus que des amoureux, certains couples s’inspirent mutuellement. C’est le cas des poètes Verlaine et Rimbaud et des sculpteurs Claudel et Rodin. Chacun est la muse de l’autre et leur correspondance montre bien les rapports d’influence mutuelle dans le processus de la création.

Ecrivains, musiciens ou soldats, tous éprouvent la poésie et l’orage de la passion. Isabelle de Bourbon Parme, mariée en 1760 au futur empereur Joseph II, vit l’absence de sa belle-sœur, l’archiduchesse Marie-Christine, comme un martyre. Alfred de Musset et George Sand, quant à eux, se déchirent à Venise : l’un tombe malade, l’autre, amoureuse du médecin…

L’amour semble maintenir en vie. C’est Julien, son futur mari, qui sauve Albertine lors de sa cavale après son hold-up. L’amour et la promesse du bonheur permettent aux soldats de supporter l’horreur de la guerre. Au contraire, lorsque l’amour semble impossible, il expose à la mort. Ne croyant pas au mariage avec Marthe, Joë Bousquet, en première ligne, est atteint à la colonne vertébrale et reste paralysé à vie. L’amour que l’on porte à sa femme mais aussi à ses enfants rend d’autant plus cruelle la tragédie de la guerre. La dernière lettre d’Eugène Deshayes, magnifique, adressée à sa famille est un testament. Il déclare son amour inconditionnel, sa fidélité à sa patrie, le bonheur qu’il a éprouvé, la joie qu’il aurait eue de vivre encore, d’aimer, d’élever ses enfants. Sans aigreur, sans rancœur, avec tout son cœur. Eugène conjugue déjà ses verbes au passé. Si tu me lis, c’est que je ne suis plus. Je t’adorais. Bouleversant.

Ecrire d’amour à vingt ans. Lettres rassemblées et présentées par Gwenaëlle Abolivier. 2014

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Recueil lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !

Les Envoûtés

A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, une communauté se forme au domaine de Polyka, propriété de Mme Okholowska, veuve désargentée contrainte de louer les chambres de son manoir. Les Envoûtés commencent dans une ambiance de huis clos aristocratique entre conversations mondaines, préparatifs de mariage et relations pécuniaires. La ressemblance frappante entre Walczak, moniteur de tennis invité pour entraîner Mlle Okholowska (Maya), et la jeune fille bouleverse l’ordre établi. Kholawitski, secrétaire du prince voisin, craint pour ses fiançailles. Alors que tout les oppose et tout les réunit, Maya et Walczak luttent contre cette attirance maléfique qui les rend complices dans la violence : la mort de l’écureuil, le match de tennis, la bagarre dans la forêt…

Les Envoûtés est un roman d’apprentissage, une histoire d’amour entre deux jeunes gens qui se construisent et, tour à tour, s’aiment et se haïssent, se poursuivent et se fuient. Pour Gombrowicz, l’évidence de l’amour et la figure du double tiennent du maléfique, du diabolique, comme si un sort avait été jeté, un vent qui rend fou. L’auteur multiplie des indices attestant la présence d’une force surnaturelle : les ressemblances indéniables entre Maya et Walczak, entre le prince et François, ce jeune homme mystérieux appelé à corps et à cris, la ressemblance entre Walczak et François mais aussi le motif de la bouche : les lèvres de l’historien tremblent, celles du moniteur de tennis noircissent, celles de Maya sont en sang, celles du prince sont congestionnées, celles de Maliniak bleuissent…. Et le motif de la serviette tremblant dans le château du prince qui épouvante certains et hante les cauchemars d’autres.

Le manoir du prince Holchanski déploie son ombre sur le domaine de Polyka. Gombrowicz joue avec les codes du roman gothique anglais. Le château tombe en ruine, le prince déraisonne, un méchant au rire démoniaque, des trésors inestimables couverts de poussière, des souterrains, des cryptes, des enfilades de pièces, des tours, des couloirs, le vide, le silence… Myslotch a tout du manoir hanté : une histoire de famille énigmatique et une pièce qui rend fou. Chacun semble atteint d’un mal à exorciser. La jalousie se mêle aux puissances fantastiques. Les envoûtés sont pris au piège de l’amour. Gombrowicz emporte le lecteur, avec un style haletant de plus en plus rythmé, dans la vieille cuisine du château, cœur insondable où se résout l’énigme.

Witold Gombrowicz. Les Envoûtés. 1977

Volver

Raimunda, sa fille Paula et sa sœur Sole survivent tant bien que mal dans les quartiers pauvres de Madrid jusqu’au jour où la mort accidentelle de Paco, le conjoint de Raimunda, fait ressurgir les fantômes du passé…

Déclaration d’amour aux femmes dans toute leur diversité et leur complexité, Pedro Almodovar réunit une communauté féminine solidaire contre les aléas de la vie. La proximité entre la mère et la fille est renforcée dès le début du film par un accord passé pour couvrir la mort de Paco. Quant au duo Raimunda / Sole, les deux sœurs ont toujours été très proches bien qu’elles aient été séparées durant leur jeunesse. Autour d’elles gravitent les bavardes clientes qui viennent se faire coiffer chez Sole et les dévouées voisines de Raimunda, toujours prêtes à rendre service ou à participer aux festivités. Lorsque l’on quitte Madrid, le village des origines fait ressurgir des figures presque mortes : la vieille tante Paula, Irene, la mère de Raimunda et Sole, Agustina, la voisine torturée et le bal des villageoises curieuses et charognardes. Toutes ces femmes luttent pour leur survie contre un ennemi commun : les hommes. Emilio est un adjuvant malgré lui : en laissant les clés de son restaurant à Raimunda, il lui donne une deuxième chance professionnelle. Mais le vrai mâle, dans toute sa brutalité, absent mais omniprésent, c’est le père des deux sœurs, redoublé par la figure de Paco qui semble reproduire le modèle patriarcal comme si l’histoire devait se répéter. On a été vernies avec les hommes nous trois. Pourtant la force virile, ce sont bien ces femmes au sang froid qui triment pendant que les hommes sont au chômage.

Gustav Klimt (1862-1918) « Les Trois Âges de la femme »
Huile sur toile – 178 x 198 cm – 1905
Galleria Nationale d’Arte Moderna – Rome

Les fautes du père font peser sur la famille un lourd secret qui tour à tour tend et distend les liens féminins. Après les morts de Paco et de la tante Paula, l’enquête sur celle des parents de Raimunda et Sole, victimes d’un incendie, semble se rouvrir. La présence fantomatique de la mère disparue donne corps aux croyances populaires. Elle multiplie les signes, plus ou moins amusants, de son retour à la vie : vélo d’appartement, biscuits étiquetés, pets pestilentiels, blouse dépliée sur le lit, valise pleine… Almodovar joue avec les codes du thriller. Sonnette, téléphone : ces bruits inquiétants en ce qu’ils manifestent une présence indésirable suspendent les gestes des personnages. Pour lever le voile sur la mort des parents et la disparition simultanée de la mère d’Agustina, cette dernière se présente, un peu malgré elle, à une émission de télévision qui rappelle le goût du réalisateur pour le voyeurisme. Mais, comme le signale Raimunda, il s’agit d’une affaire de famille qui doit se régler entre soi au cœur de ce village qui détient le taux de folie le plus élevé d’Espagne.

Volver est à la fois un film sobre et plein d’émotions. Pedro Almodovar soigne l’aspect esthétique : il fait tourner les éoliennes et varie les plans : plongée, porte entrebâillée, gros plans, tâche de sang qui inonde l’écran… ces indices à la Hitchcock qui annoncent l’action suivante. Les appartements sont toujours aussi colorés et graphiques. Raimunda rayonne dans ses tenues vives parmi l’équipe de tournage qui fréquente son restaurant. Même dans ce Madrid populaire qui fait la part belle sobrement et délicatement aux relations féminines, l’art et le cinéma ont toute leur place. Sublime de pureté.

Pedro Almodovar. Volver. Avec Pénélope Cruz, Carmen Maura, Lola Duenas. 2006

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Dégustation de thé

J’ai participé à une expérience exceptionnelle, bien heureuse de cette chance qui m’a été offerte. L’association « Le thé vert, un art de vivre » a organisé à Vincennes une dégustation de thé invitant six producteurs venus de Tokorozawa, une ville proche de Tokyo. Après une présentation du thé vert, de la région et des techniques de production par une ambassadrice pleine d’humour et de vie, nous avons dégusté une douzaine de thés verts très différents (malheureusement je n’ai pas retenu tous les noms).

Un petit voyage au Japon tout en bonne humeur : clin d’oeil à l’attendrissant Totoro, emblème des studios Ghibli, gestes calibrés presque cérémoniels des souriants producteurs, odeurs, saveurs… J’ai apprécié la noble humilité des Japonais : aimables, disciplinés, bien habillés. D’ordinaire j’admire l’éclatement de la violence des sentiments, au cinéma, en littérature ou même dans la cuisine, mais uniquement dans l’intimité. En public, il me semble que la discrétion, la pudeur, la mesure sont des qualités apaisantes qui facilitent la vie en société.

Bien loin d’une action commerciale (les thés goûtés ne sont pas commercialisés en France), nous sommes repartis avec de jolis cadeaux : une théière, une tasse et un échantillon de thé vert. Souvenirs d’un moment convivial, promesse d’instants de partage autour d’une tasse de thé et preuve d’une certitude : il existe encore des évènements désintéressés dont la seule raison d’être est l’échange, le partage et l’éveil à la culture.