Les frères Karamazov, tome I

Ivan à son frère Aliocha :

Plus bête c’est, plus c’est proche du concret. Plus c’est bête, plus c’est clair. La bêtise, elle est courte, elle est naïve, alors que la raison fait des méandres et se camoufle. La raison, c’est une crapule, alors que la bêtise est franche et honnête.

Ivan à son frère Aliocha :

En fait, quand on parle parfois de la cruauté « bestiale » de l’homme, c’est une injustice terrible et blessante pour les animaux ; un animal ne pourra jamais être aussi cruel qu’un homme, cruel avec un tel sens artistique, un tel art. Le tigre dévore, déchiquette, tout simplement, il ne sait rien faire d’autre. Il ne lui viendra jamais à l’idée, à lui, de clouer les gens avec des clous par les oreilles pour la nuit, quand bien même il aurait la possibilité de le faire.

Tigres. Planche issu du catalogue libre de droits de la Biodiversity Heritage Library.

Le starets Zossima à ses disciples :

Souviens-toi surtout que tu ne peux être le juge de personne. Car nul juge ne peut juger le criminel avant que ce juge lui-même ne se rende compte qu’il est lui-même un criminel exactement semblable à celui qui se tient devant lui, il est peut-être bien le premier coupable. Quand il s’en sera rendu compte, alors il pourra être juge.

Fédor Dostoïevski. Les frères Karamazov. Tome I. Traduit du russe par André Markowicz.

De l’amour et autres démons

Je vis dans l’épouvante d’être vivant, avait-il déclaré un jour.

Alors qu’elle préparait sa fête d’anniversaire pour ses douze ans, la jeune Sierva Maria, fille unique du marquis de Casalduero, est mordue par un chien portant une lune blanche sur le front. Ayant voulu barrer la route de l’animal, trois esclaves ont succombé à leurs morsures. Quant à Sierva Maria, elle ne manifeste aucun symptôme de la rage.

Bottoni. Entrée en réclusion de Jeanne Le Ber. 1908

Inspiré par la découverte en 1942 du cadavre d’une recluse portant une chevelure de vingt-deux mètres de long, Garcia Marquez place son récit dans les Caraïbes du XVIIIe siècle. La jeune fille, délaissée par ses parents, grandit dans un milieu pauvre mais joyeux, parmi les esclaves noirs de la maisonnée. L’auteur narre le basculement de la vie de Sierva Maria depuis les gaies coutumes venues d’Afrique jusqu’aux rites exorcistes infligés par l’Inquisition. Alors que la petite ne semble pas avoir contracté la rage (une simple égratignure), tous s’acharnent à déceler le mal. Les médecins défilent chez le marquis jusqu’à ce que les prêtres s’en mêlent, alarmés par les maux infligés par les multiples traitements. La jeune fille contracte alors un mal-être physique assimilé à une forme de démence, une présence diabolique à exorciser. De la médecine à la religion, du mal physique au mal diabolique, Garcia Marquez fait basculer son récit (et la vie de son personnage) dans une atmosphère sensuelle et malsaine. Contrairement à la religieuse de Diderot, Sierva Maria ne se rebelle pas contre son enfermement injustifié mais n’en subit pas moins les perversions du couvent. La claustration aiguise la tension sexuelle de ces femmes frustrées, soumises, idéologiquement et administrativement, aux prêtres. La communauté se resserre contre celle qui porte en elle la marque du Diable (la morsure à la cheville) et celle de la féminité par excellence (la magnifique chevelure), pour l’ostraciser et l’exorciser.

Parce que les athées ne peuvent se passer des curés, dit Abrenuncio. Les patients nous confient leur corps mais non leur âme, et pour tenter de l’arracher à Dieu nous faisons le diable.

Sans pour autant dénoncer l’enfermement des femmes au XVIIIe siècle, Garcia Marquez oppose la vie à l’extérieur : la fête d’anniversaire, les jeux des esclaves, les achats au marché… à la vie à l’intérieur : la frustration, la jalousie, les relations perverses causées par la dénaturation de cette situation. Un brin voyeuriste, il éprouve toutefois un malin plaisir (et le lecteur aussi) à assister à la décadence et à la destruction des êtres les uns par les autres, sur fond de joyeuse confusion des sens et des mœurs.

Gabriel Garcia Marquez. De l’amour et autres démons. 1994

Le Golem de Prague

Hiver comme été, de jour comme de nuit, Prague attire des milliers de touristes venus des quatre coins du monde. Capitale européenne à échelle humaine (je suppose qu’on emploie cette expression lorsqu’il est possible de traverser la ville à pied et c’est le cas pour Prague), elle offre un riche patrimoine culturel, historique et religieux. (On repassera pour la gastronomie, hormis cette chose sucrée au nom imprononçable que l’on achète à chaque angle de rue.) Prague est forte de son Histoire, des conflits religieux aux influences Art Nouveau qui égayent le centre ville. Les ruelles pavées aux mille vitrines nous mènent de vastes places (place de la vieille ville) en jardins ombragées (souvent aux abords des églises) où il fait bon pique-niquer.

Certains monuments proposent un beau point de vue sur la ville : le Clementinum, collège des Jésuites, ou la colline de Petrin, par delà la Vltava. La traversée du Pont Charles est une terrible épreuve mais elle permet de découvrir un autre aspect de Prague : le quartier de Mala Strana, après la verdoyante île de Kampa, qui mène à la colline et de l’autre côté, le monastère de Strahov, dans lequel nous avons visité les deux admirables bibliothèques : la salle théologique et la salle philosophique.

Vue sur le pont Charles depuis l’île Kampa
Vue de la colline de Petrin
Vue du Clementinum
Vue du Clementinum

L’enceinte du château nous rappelle à quel point la société royale est un véritable microcosme : églises, logements, grandes salles, ruelles, jardins, cours… Petit coup de coeur pour la Ruelle d’Or qui nous ramène au temps de Rodolphe II, la ruelle colorée des Alchimistes, grâce au savoir desquels le Golem a vu le jour et dont on retrouve les traces en parcourant les synagogues et le cimetière du quartier juif.

Cimetière juif

Du domaine des Murmures

Que cherchais-je donc en entrant en ces murs ? L’extase mystique, la proximité de Dieu, la splendeur du sacrifice ou la liberté qu’on me refusait en m’offrant le mariage ?

Carole Martinez plonge son lecteur au cœur d’un Moyen-Age poétique et cruel. L’imaginaire médiéval, ses croyances ancestrales, ses remèdes de sorcière, ses malédictions et ses fantômes côtoient la religion catholique, ses commandements divins et ses miracles. Dans le domaine des Murmures, comté de Bourgogne, les petits servent les grands et dans cette société masculine, la femme, noble ou misérable, libre ni de son corps ni de son esprit, passe de maître en maître.

An 1187, alors qu’elle est promise à Lothaire, Esclarmonde, fille du seigneur des Murmures, refuse de dire « oui » à l’église et fait le vœu de réclusion à perpétuité. Enfermée entre quatre murs de pierre attenants à la chapelle Sainte-Agnès, la jeune fille cherche une autre forme de liberté en échappant à son destin d’épouse. La cérémonie qui signe la libération de l’esprit dans l’enfermement du corps est une mise au tombeau, une mort au monde. Et pourtant, Esclarmonde n’est pas oubliée des vivants. L’état de recluse, comme celui des religieux, est très codifié au Moyen-Age. Celle des Murmures observe un emploi du temps strict et a des devoirs envers les pèlerins qui la visitent. Pour la jeune fille, être enfermée est aussi le moyen de faire à nouveau corps avec la mère disparue trop tôt, chercher protection contre les agressions des hommes, recréer un cocon, se fondre dans le bien-être utérin. La réclusion est un espace-temps qui invite au néant, celui de l’après-mort mais aussi celui de l’avant-naissance.

Mais la vie de recluse n’est pas tout à fait celle qu’imaginait Esclarmonde. Son rôle semble dépasser sa personne et elle acquiert un pouvoir bien au-delà du comté, qu’elle ne maîtrise pas. Victime de la parole des Hommes qui se propage à toute allure, la jeune recluse doit recueillir les confessions des pèlerins et dispenser conseils et recommandations. Sa voix, sanctifiée, fait d’elle un acteur politique, responsable du départ en Croisade des hommes des Murmures. Mais sa parole contrôlée fait aussi d’elle un esprit emmuré et un corps épuisé par les visions et les extases. Esclarmonde subit un combat intérieur entre sa foi, son rôle et son désir de liberté mais surtout entre l’amour divin et l’appel de son corps et de ses émotions. Emprisonnée dans son statut, la jeune fille en vient à envier le bonheur simple des miséreux.

Carole Martinez réussit le pari de faire voyager le lecteur dans le temps et dans l’espace depuis un point fixe. Rebelle et pétrie de contradictions, Esclarmonde est un personnage éminemment romanesque, actrice de son temps, conseillère du domaine des Murmures et témoin de la dureté de la condition féminine au cœur de la magie poétique du Moyen-Age.

Comment pouvait-on tant apprendre, tant changer, tant souffrir, tant vieillir, en si petit espace ?

Carole Martinez. Du domaine des Murmures. 2011

L’Apparition

Jacques (Vincent Lindon) est grand reporter pour Ouest France. Alors qu’il vient de perdre son plus cher ami, photographe de guerre, et s’enferme dans la solitude et la culpabilité, il reçoit un étrange appel du Vatican : l’Evêque lui propose de rejoindre une commission d’enquête canonique et de constituer un dossier sur les prétendues apparitions de la Vierge dans le sud-est de la France. Le journaliste rencontre alors la communauté religieuse du village alpin, où se rassemblent des milliers de pèlerins, ainsi que la célèbre voyante, Anna, une jeune fille de dix-huit ans.

L’Apparition est la rencontre entre le monde du journalisme et des enquêtes de terrain et celui de la religion, de la foi catholique en particulier. Jacques appartient au premier : il croit aux faits, aux preuves et cherche la vérité. La communauté religieuse, elle, admet les faits surnaturels dans la mesure où ils sont validés par l’Evêque. Jacques apprend que dans la tradition catholique, une tâche de sang de groupe sanguin AB+ est généralement attribuée au Christ et ce genre d’acceptation non-scientifique, bien loin de ses méthodes personnelles d’investigation, bouleverse ses certitudes. Au contact d’Anna, qui fait immédiatement confiance au journaliste, Jacques évolue, admet une part de mystère et, loin de trouver toutes les réponses, accepte de se poser une multitude de questions. L’Apparition interroge sur les différentes manières de croire et sur les signes et leurs sens. « Vous croyez aux signes, maintenant ? »

La Vierge du Houras, Laruns (Pyrénées-Atlantiques). 2017

L’Apparition s’inscrit dans la spiritualité mais ne néglige pas la matérialité des choses. Les icônes et les chapelets envahissent l’écran et le Père Anton représente l’exploitation commerciale du message de paix et d’amour délivré par la Vierge. Dans la tradition catholique, toucher les objets du culte est un geste sacré : Anton demande à Anna de toucher les effigies de la Vierge qu’il s’apprête à envoyer aux quatre coins du monde ; elle-même est révérencieusement effleurée par une multitude de pèlerins lors de ses sorties à l’église. L’Apparition fait la part belle au corps et aux sens. Corps comme objet de culte ou symbole de martyre mais aussi mains qui se serrent en prison ou à l’église. Alors que ses oreilles font souffrir Jacques, sa vue, brouillée par la tristesse et les plaques de carton qui couvrent ses fenêtres, se dévoile peu à peu. Yeux, vue, vision, regard, c’est ce qui consume Anna et ce que le réalisateur réclame de Vincent : « Donne-moi ton regard. » Ce sont ces échanges de regards qui semblent nourrir des personnages qui quittent la table du restaurant ou refusent de s’alimenter.

Car L’Apparition est avant tout la rencontre entre deux personnages, Jacques et Anna, qui s’élisent alors qu’ils appartiennent à deux mondes très différents. Le journaliste enquête sur une jeune fille esseulée, une adolescente baladée de foyers en familles d’accueil. Il y a quelque chose de touchant dans l’élection de ces deux êtres que tout semble opposer : le sexe, l’âge, la religion, le cadre familial et social. Pourtant ils ont un point commun indéniable : Jacques et Anna ont connu une histoire d’amitié si fusionnelle que, dans chacun des cas, l’un s’est sacrifié pour l’autre. Et c’est à cette amitié exceptionnelle que le journaliste dédie sa quête.

Xavier Gianolli signe un film original, d’une émotion pudique, qui réunit un grand acteur et un sujet foisonnant : la communauté religieuse et la question de la foi. L’Apparition est un récit qui marque et touche en profondeur, qui fait réfléchir sur la quête de la vérité mais surtout sur la sincérité et l’élection inexplicable de certaines relations humaines.

Xavier Gianolli. L’Apparition. Avec Vincent Lindon et Galatea Bellugi. 2018

Premières lignes #18

Quand le Savoir de la nature est confondu avec les puissances maléfiques… Triangle dangereux entre la religion, le mal et la nature. Dans l’Angleterre du 17e siècle, parmi les farfadets, les fées et les lutins, la jeune Nell apprend le métier de guérisseuse auprès de sa grand-mère. Plantes, potions et sortilèges n’ont plus de secret pour elle pour soigner les villageois. Mais très vite, sous l’influence d’un découvreur de sorcières et d’une jeune fille perverse, on accuse Nell de pactiser avec Satan. Un roman jeunesse entre magie et cruauté qui révèle le besoin communautaire du bouc-émissaire pour expier les maux.

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Jamais je n’ai souhaité que cela se termine comme ça s’est terminé. Grace peut-être, moi non. A quinze ans, Grace était aussi retorse qu’un serpent et déjà sur la pente glissante qui mène à l’Enfer. En revanche, moi, Patience Madden, j’aurais pu m’arrêter à tout moment – cesser de loucher, ne plus agiter mes bras et mes jambes, retenir les grossièretés qui, tels des crapauds, jaillissaient de ma bouche. J’aurais pu cracher les épingles dissimulées sous ma langue et admettre qu’elles n’étaient nullement une manifestation du Démon mais provenaient de la boîte en merisier où notre mère conservait de menus objets.

Julie Hearn. L’Ange de mai. 2009

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.