Premières lignes #72

Alors qu’ils se rencontrent en plein milieu des années soixante, Harriet et David forment un couple étrangement désuet. Ils rêvent d’une vaste maison, en périphérie de Londres, dans laquelle une ribambelle d’enfants pourrait grandir, s’épanouir et rire, entourée, à Noël et à Pâques, des cousins, des tantes et des grands-parents. Harriet enchaîne ses quatre premières grossesses sans difficulté. La cinquième, au contraire, est beaucoup plus douloureuse. Ben semble très différent de ses aînés : sa naissance bouleverse l’ordre familial et met à mal l’idéal du couple.

Doris Lessing fait entrer le lecteur dans l’intimité familiale et mime bien la décadence de cette famille classique qui pensait prétentieusement pouvoir s’ériger en modèle de bonheur. Décryptant les pensées des personnages, Lessing joue avec les émotions et les facultés empathiques du lecteur. En changeant de cible et de point vue, elle montre magistralement le pouvoir du roman et l’importance de l’interprétation.

Doris Lessing

Harriet et David se rencontrèrent à une fête d’entreprise à laquelle ni l’un ni l’autre n’avait eu envie d’aller, et tous deux surent à l’instant même que c’était là ce qu’ils attendaient. Quelqu’un d’assez conservateur, démodé, pour ne pas dire vieillot ; timide, difficile à contenter : voilà comment les autres les définissaient, il n’y avait pas de fin aux qualificatifs désobligeants qu’ils s’attiraient. Ils défendaient obstinément une certaine vision d’eux-mêmes, qui était la banalité et le droit à la banalité, sans pour autant avoir à subir de critiques pour leurs exigences émotionnelles et leur abstinence simplement parce que c’étaient là des qualités passées de mode.

Doris Lessing. Le cinquième enfant. 1990

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Une bête au Paradis

Au Paradis, ferme située un peu en dehors du village, Emilienne veille en matriarche sur ses petits-enfants, Blanche et Gabriel, et sur son commis, Louis, autant que sur ses bêtes. Les deux orphelins grandissent librement et, avec l’adolescence, vient le grand amour de Blanche, Alexandre, qui rompt l’ordre établi du Paradis et brise le cœur de la jeune fille.

C’était cela qui, à présent, la ravageait de nouveau : les mots d’Alexandre, ces pauvres mots dont il ne savait rien faire sinon les mettre les uns derrière les autres pour former de jolies phrases sans profondeur.

Une bête au Paradis s’inscrit dans un cadre à la fois dur, physique et idyllique. Avant l’accident fatal qui coûte la vie aux parents de Blanche et Gabriel, la famille Emard semble mener une vie heureuse, un peu à l’écart du village, au milieu des bêtes et des champs. Après le drame qui rompt l’harmonie, les travaux de la ferme semblent se durcir. Emilienne achète les bras puissants de Louis venu se réfugier auprès de la vieille femme à la suite d’une énième crise de son père. Le Paradis est à la fois un refuge et une prison qui s’érige en opposition au monde de la ville. La ferme est un lieu clos, un espace-temps fermé censé protéger des ambitions et des valeurs citadines (la richesse, l’ascension sociale…). Alexandre, élément perturbateur, représente la menace extérieure : il rêve de quitter alors que Blanche rêve de rester à jamais dans ce Paradis primitif.

Une bête au Paradis est un roman physique. Blanche et Alexandre firent l’amour pour la première fois pendant qu’on saignait le cochon dans la cour. Cécile Coulon mêle les fluides tout au long du roman : le sang, le sperme, la boue, la sueur, les larmes sont indissociables du dur labeur paysan et participent d’une progressive animalisation des personnages. Louis est une bête de somme, un travailleur taiseux qui réprime douloureusement ses pulsions. Blanche fait partie intégrante de la terre du Paradis et adopte au fil du roman des comportements de plus en plus sauvages. La violence de la vie primitive n’épargne pas la terre d’Emilienne : Blanche lutte contre les caresses d’Alexandre pour préserver son espace vital et Louis, battu par son père, cogne pour rétablir l’équilibre du Paradis perdu.

Jacob Savery l’Ancien, Le Jardin d’Éden, daté de 1601, Collection Girardet, Kettwig

Une bête au Paradis est un puissant drame humain. Cécile Coulon manie les silences et les bruits et fait à merveille ressentir le calme avant la tempête. Dans le monde pudique de la ferme, l’explosion des sentiments et les moments de crise et de rage sont d’autant plus violents. Le style de l’autrice fait ressortir la beauté de l’excès. Chez Emilienne, on ressent beaucoup, on en parle très peu mais on se comprend toujours. Le double abandon qu’a subi Blanche est un drame qui enraye les dispositions naturelles : alors qu’elle était plus disposée aux travaux des champs que son jeune frère, c’est le malingre et mélancolique Gabriel qui gagne le combat de la vie. Dans un monde perverti, le plus fort n’est pas toujours celui que l’on croit. Cécile Coulon explore la complexité des rapports humains et s’interroge sur les fissures que provoque l’isolement. Le cadre spatio-temporel indéfini confère une universalité à ce drame puissant.

Son corps, seul, aurait su tenir debout : mais à l’intérieur, son âme entière, son âme faite de tous ses âges, de toutes ses expériences, implosait.

Une bête au Paradis est un drame familial, physique, viscéral, chargé en émotions ; une tragédie intemporelle sur l’attachement excessif et destructeur à la terre. C’est aussi une lecture addictive tant Coulon sait manier le calme et la tension dramatique. Le lecteur se sent lui aussi happé, enlisé, englouti dans le cycle enrayé de la vie à la ferme.

Cécile Coulon. Une bête au Paradis. 2019

Mistral perdu ou les évènements

Isabelle Monnin se plonge dans ses souvenirs, se remémore sa jeunesse heureuse dans le Haut-Doubs, sa montée à Paris entourée d’une joyeuse bande de copains, l’effervescence artistique et politique, la disparition brutale de la jeune sœur à vingt-six ans et les débuts de sa vie d’épouse et de mère.

L’histoire intime d’Isabelle Monnin rencontre la grande histoire, les bouleversements politiques des années 1970 jusqu’aux dernières élections présidentielles, en passant par l’élection de François Mitterrand et les évènements du 11 septembre 2001. Renaud, Drucker, Jospin sont des repères rassurants pour Isabelle qui se construit comme jeune Française de gauche, plus vraiment provinciale, pas encore Parisienne. La relation avec la jeune sœur de l’auteure reste le fil conducteur du roman. Monnin se remémore des souvenirs en duo : Nous sommes les filles. L’apprentissage de la construction individuelle de son identité est un processus lent et douloureux. C’est pourquoi Mistral perdu est aussi un roman d’apprentissage, le récit de la quête de soi au singulier. L’auteure, adossée à sa Montagne, métaphore solide, stable et rassurante, apaisante relation conjugale, apprend à vivre avec la perte, le manque, l’absence.

Ça commence peut-être là l’écriture. Là : dans l’incompréhension de l’absence, dans l’abandon de l’abandon.

Mistral perdu ou les évènements est un roman poétique, touchant et surtout très pudique. L’ellipse, au cœur du roman, permet de quitter le drame particulier pour toucher à l’universel. Bien que le lecteur les reconnaisse, l’auteure ne nomme jamais ses proches, encore moins celui qui est devenu réalisateur et celui qui est devenu chanteur. Monnin exprime sans effusion, avec beaucoup de dignité, une douleur particulière dans laquelle chacun peut se reconnaître. Au-delà du drame personnel, c’est tout une époque qui est dépeinte par petites touches, à travers la lorgnette d’une jeune Française comme les autres, devenue journaliste puis écrivaine, comme si la tragédie était toujours à l’origine de la création artistique.

Isabelle Monnin. Mistral perdu ou les évènements. 2017