Premières lignes #67

La Couleur du soleil narre la rencontre entre Andrea Camilleri, auteur sicilien contemporain et Le Caravage, peintre italien du seizième siècle. Alors qu’il se rend à Syracuse, l’écrivain est embarqué par un trio de mafieux désireux de lui confier le journal de bord du sulfureux peintre, retrouvé dans la maison familiale de l’épouse de l’un d’entre eux. Camilleri publie alors des extraits du journal relatant le départ de Malte après la condamnation du Caravage.

Un roman sans prétention qui mêle intrigue, peinture et histoire lu par hasard à la suite de l’annonce de la mort de l’auteur (et aussi un peu parce que je porte le même nom que lui) mais qui n’aura pas marqué mon esprit.

Le Caravage. Saint Jérôme écrivant. 1606. Collection Borghèse, Rome.

A la fin du Printemps 2004, je fis le voyage à Syracuse, de Rome, pour aller voir une tragédie grecque dont la mise en scène, qui m’attirait par sa nouveauté et son originalité, avait eu un certain retentissement dans les journaux. « Retentissement », c’est peut-être beaucoup dire, vu le peu d’attentions que télévisions et gazettes accordent aujourd’hui à tout ce qui touche à l’art de près ou de loin, mais il est vrai que cette pièce avec trouvé quelque écho. Assez pour piquer ma curiosité. Et puis, je n’avais pas revu Syracuse depuis cinquante ans et j’avais la nostalgie de ce théâtre où, jeune homme, j’avais monté une tragédie d’Euripide. Comme on le sait, ces représentations se déroulent dans le cadre exceptionnel et magique qu’est le théâtre grec, sous la lumière naturelle de l’après-midi, et elles attirent en général beaucoup de monde.

Andrea Camilleri. La Couleur du soleil. 2008

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Poupée volée

Enseignante en littérature anglaise, Leda décide de passer quelques semaines sur la côte ionienne et y loue un petit appartement. Entre lecture et écriture, elle passe son temps libre à la plage et s’intéresse à une famille, plus particulièrement à une jeune mère, Nina, et à sa petite fille, Elena.

Rares sont les lieux où les différentes classes sociales se croisent. La plage en fait partie et Leda, en bourgeoise intellectuelle, y est traitée avec déférence. Narratrice du roman, elle se place en observatrice, fantasme la vie des autres et imagine les liens qui les unissent. Elena Ferrante décrit à merveille cette tension curieuse que chacun connaît et fait de Leda l’intermédiaire entre le lecteur et la famille de Nina. L’épisode de la poupée va permettre à la narratrice de percer la bulle, de pénétrer dans le cercle de la famille observée. Cette rencontre est d’ailleurs vécue comme une agression du côté de la famille : les relations sont perturbées, on crie, on s’accuse, on s’agace, il se met à pleuvoir. Du côté de la narratrice, c’est l’occasion de penser à sa propre famille : sa mère restée à Naples, son ex-mari Gianni, ses deux filles Bianca et Marta parties rejoindre leur père à Toronto. Ces quelques semaines de vacances permettent à Leda de réfléchir à sa relation avec ses filles.

Berthe Morisot. Jeune fille à la poupée. 1884 (Collection particulière)

A travers la relation qu’entretiennent Nina et sa fille Elena mais aussi Elena et sa poupée, Leda et ses deux filles, Leda et la poupée, Elena Ferrante évoque la difficulté d’être mère. Elle s’intéresse aux femmes et à leur façon de s’aimer d’une génération à l’autre. Ce qu’elles ont reçu de leur propre mère, ce qu’elles souhaitent transmettre et ce qu’elles cherchent à compenser. Leda a joué à la poupée avec ses filles car sa propre mère ne l’a pas fait pour elle ; Nina entretient une relation très complice avec Elena jusqu’à ce qu’elle soit bouleversée par la perte de la poupée. Ferrante élabore un réseau d’idées autour de l’action métaphorique de Leda : « faire sortir quelque chose du ventre (de la poupée) ». Elle évoque les difficultés de la grossesse, les accès de rage, les jalousies, les observations lucides : Bianca est antipathique ; Marta est moins belle que ses amies. Ferrante met au jour ces pensées qui viennent du fond de l’âme et du corps et qu’on est censé ne pas laisser exprimer sous peine d’être considéré comme indigne, mauvais, monstrueux.

Un matin, j’ai découvert que la seule chose que je désirais vraiment, c’était éplucher les fruits en faisant des serpentins sous les yeux de mes filles, et alors je me suis mise à pleurer.

Poupée volée annonce L’Amie prodigieuse et Leda et Nina préfigurent très nettement Elena, l’intellectuelle ambitieuse, et Lila, la jeune mère embourbée dans son cercle et dans sa classe. A travers ces portraits de femmes, Ferrante dévoile l’indicible et l’inavouable sous les yeux d’un lecteur à la fois effrayé et fasciné.

Elena Ferrante. Poupée volée. 2009

Premières lignes #66

Alors que Léonor et Cécile veillent leur père et mari mourant sur un lit de l’hôpital de la Salpêtrière, l’esprit de Félix s’évade et entre en conversation avec Ernest Hemingway. Le vieil homme raconte à l’écrivain ses premières années en Espagne, avant la guerre civile. Les voix se mêlent pour accompagner Félix lentement (« ça va être encore long ? ») et poétiquement vers la mort.

Alors que je travaille à cette volute et que je continue de la creuser avec la gouge, une autre révolution s’invite dans ma pensée. Sous mes yeux se dessine le croquis à la plume de Leonardo et de son escalier à quatre volées de Chambord. L’escalier qui s’envole dans la pierre, trouée de ciel dans la masse sculpturale. L’Italie, la Renaissance, la joie de l’esprit, se voir sans se croiser, tout est dans cet escalier.

Escalier à doubles révolutions de Chambord [23.07.19]

Dans ce court roman autobiographique, Léonor de Récondo révèle une nouvelle fois ses obsessions d’artiste : Elle décrit avec précision et recherche le geste (celui du musicien, de l’artisan, du sculpteur) et la matière (le papier, le bois, le marbre) ; elle provoque des rencontres intimistes avec des génies (Ernesto après Michelangelo) ; soigne toujours l’expression pudique des sentiments, la poésie de ses formules, la délicatesse de son style ; mais surtout croit plus que jamais en le pouvoir de l’art.

J’ai commencé l’écriture de ce texte depuis plusieurs mois déjà, quand je fais un rêve. Je suis dans une pièce entourée d’une multitude de petits bouts de papier. Cécile, ma mère, est assise sur un canapé, elle m’observe. Je dois écrire la quatrième de couverture de ce livre. Je suis angoissée, j’essaie de mettre en ordre les petits bouts de papier, ce qu’il s’est passé dans les années 1980, puis 1990, et cette nuit-là. La nuit du 24 au 25 mars 2015 où Cécile et moi avons accompagné Félix, mon père, vers la mort.

Léonor de Récondo. Manifesto. 2019

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Le Comte de Monte-Cristo

Edmond Dantès est un jeune marin destiné à une vie joyeuse : un père aimant, un armateur satisfait de son travail et surtout un mariage prochain avec la jeune fille qu’il aime. C’est sans compter les jaloux et les ambitieux qui dénoncent Edmond comme dangereux espion bonapartiste et l’envoient dans les prisons du château d’If, une île au large de Marseille. A sa sortie de prison, Dantès devient le puissant, impénétrable et fantasque comte de Monte-Cristo bien déterminé à mener à bien sa terrible vengeance.

Le Comte de Monte-Cristo est un roman d’aventure populaire, comme en témoignent son succès commercial et l’engouement des lecteurs du feuilleton paru entre 1844 et 1846. Il s’agit à la fois d’un roman à intrigues et d’un tableau de mœurs. On y côtoie des bergers devenus brigands, des pachas, des abbés, des rescapés du bagne, mais aussi des Pairs de France, des banquiers, des femmes du monde. On assiste à des évasions, des demandes de rançon, des découvertes de trésors mais aussi à des spectacles, des dîners, des bals du Paris à la mode. Dumas fait voyager le lecteur sur les routes de France et d’Italie et dans l’imaginaire oriental cher aux artistes du XIXe siècle. L’auteur a su implanter à merveille les codes du roman d’aventure bien connus des lecteurs de son temps dans le contexte social, politique et culturel du Paris du XIXe siècle. S’identifier et s’évader, voilà les clés d’un succès amplement mérité.

Ile de Monte-Cristo, Toscane

Tout est logique, cohérent, minutieusement construit. Edmond Dantès entre et sort de prison un 28 février, récompense et se révèle à la famille Morrel un 5 septembre, donne des rendez-vous jour pour jour à Albert et Maximilien. Monte-Cristo blesse là où ça fait mal : l’argent, l’honneur, la loi, mais, en souvenir de Mercédès et de son père, il respecte au plus haut point l’amour conjugal et l’amour filial. Le puissant comte se désigne bras armé d’un Dieu qui récompense les Bons et punit les Méchants. Pour satisfaire sa terrible entreprise, s’appuyant sur secrets, failles et erreurs, il resserre les mailles du filet autour de ceux qui ont causé le malheur du jeune marin. Personnages et situations sont corrélés les uns aux autres par un démiurge maléfique qui ne trouvera la paix qu’après la vengeance accomplie, quels que soient les dommages collatéraux.

Même si les personnages tiennent plus du caractère que de la psychologie finement élaborée (l’homme d’honneur, l’ami loyal, l’amante soumise, la jeune fille pure, l’empoisonneuse, l’artiste…), Dumas sait construire un réseau de personnages intéressants autour de Monte-Cristo et nous donne régulièrement accès à leur intériorité. Quant au comte, il est admirable dans son intelligence et sa générosité, effrayant dans son désir démesuré de vengeance et touchant dans ses doutes et ses troubles lorsque l’amour s’en mêle. Un grand héros romanesque qu’on a de la peine à quitter.

Alexandre Dumas. Le Comte de Monte-Cristo. 1846

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

Challenge

Pietra viva

Léonor de Récondo saisit un moment de la vie du célèbre sculpteur italien du seizième siècle Michelangelo Buonarroti dit Michel-Ange. En réponse à la commande de Jules II, l’artiste se rend à Carrare, en Toscane, pour choisir les blocs de marbre qui serviront à la réalisation du tombeau du pape.

« C’est quoi le talent ? Michelangelo réfléchit. – C’est ce qu’on a en soi et qu’on se croit obligé d’exprimer. »

Léonor de Récondo nous donne accès à un Michel-Ange bouleversé, en pleine réflexion sur son rapport au monde, sur son art et sur le sens qu’il veut donner à sa création. Connu pour son orgueil, son arrogance et sa misanthropie, Michel-Ange est déstabilisé par des sentiments inhabituels qui le traversent. Au pied des montagnes de marbre, le sculpteur convoque le souvenir de sa mère, perdue lorsqu’il était enfant, et celui d’Andrea, un jeune moine rencontré dans son atelier de dissection pour qui il éprouvait des sentiments confus. Ce duo, la mère et le jeune homme, se juxtapose à la Pieta que le célèbre artiste vient de réaliser. L’auteure mêle avec délicatesse vie et œuvre de Michel-Ange.

Michel-Ange. Plafond de la chapelle Sixtine. Rome. 1508-1512. [Détail]

Léonor de Récondo saisit un moment de trouble, de basculement, et l’analyse finement. Son coup de force est d’insuffler des sentiments à cet artiste antipathique qui, au premier abord, paraît aussi froid que ses statues. En convoquant la figure de la mère et celle de l’amant, l’auteure crée un lien entre l’artiste, qui semblait s’être coupé du monde, et son entourage. Loin du pape et de Rome, ce sont les simples habitants de Carrare qui peuplent le roman : les carriers, leurs femmes et leurs enfants, et c’est auprès d’eux que Michel-Ange renaît. Séduit par la douce folie de Cavallino et la force fragile de Michele, le sculpteur semble retrouver de son humanité et son projet de tombeau pour le pape prend un tout autre sens. Réconcilié avec ses proches et ses souvenirs, c’est un nouvel artiste qui resurgit des montagnes.

« Dans celui-là, il y a quoi ? – Un homme qui se tord pour essayer de se dégager du marbre. Avec mon ciseau, j’enlève peu à peu la pierre. Je me rapproche de lui jusqu’à ce qu’il puisse en sortir. »

Plus que l’artiste, c’est l’homme dans toute sa complexité qui est dévoilé dans ce court roman ponctué de poèmes. Pietra viva est aussi un hymne à la matière d’où jaillit la création artistique : le travail des carriers, le choix des blocs, leurs veines et la blancheur des montagnes. Le maniement du ciseau de celui qui s’apprête à peindre le plafond d’une des plus belles chapelles du monde, est un acte de naissance par excellence.

Léonor de Récondo. Pietra viva. 2013

Cette lecture me permet de participer au défi de Madame lit sur le thème des villes européennes pour ce mois de mai : pour moi, Carrare en Toscane (Italie).

Premières lignes #60

Calabre, 1905. Après avoir survécu au Grand Tremblement et vengé son honneur en tuant l’homme qui l’a déshonorée, la jeune Graziella quitte l’Italie. Accompagnée de son jeune frère Baldassare et de Mila, la petite fille de l’union maudite, elle part à la recherche de Tammaso, leur frère aîné. D’après de mystérieuses sources, le jeune homme travaillerait sur le port de Marseille. D’indices en intuitions, c’est le début d’une longue quête familiale.

Graziella, Baldassare et Mila forment un trio attachant qui n’a pas froid aux yeux malgré des ennemis qui payeraient pour avoir leur peau. Entre western méditerranéen et drame classique, Tous les bruits du monde est un beau roman initiatique, sans bon sentiment, et un joli hymne à l’amour fraternel.

Aristide Maillol. La Méditerranée. Bronze. 1905. Jardin des Tuileries, Paris.

« Tu le tues ou je te tue », avait dit le vieux Fernando Mancini à sa fille Graziella. Une âme chétive aurait sans doute ajouté une troisième alternative, la fuite. Mais toute fuite était inutile et Graziella n’était pas faite de ce bois-là. Après avoir soupesé le pour et le contre, elle choisit la première option, si tant est que le verbe choisir fût un mot connu à San Bosco. La messe était dite, elle tuerait Antelmo. Antelmo-le-beau, qui l’avait séduite, Antelmo-le-fourbe, qui l’avait demandée en mariage aux yeux du monde, du père Mancini et du Saint-Esprit, Antelmo-le-diable qui l’avait déshonorée, avant de se fiancer sans vergogne avec une fille de son village, cette dinde de Desolina. On ne plaisantait pas avec l’honneur des Mancini, et encore moins avec celui de Graziella Rosaria Speranza.

Sigrid Baffert. Tous les bruits du monde. 2018

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La tresse

Laetitia Colombani raconte trois moments décisifs de la vie de trois femmes dispersées sur trois continents, qui ne se rencontreront probablement jamais. Smita vit en Inde et se bat pour que sa fille Lalita puisse aller à l’école. En Sicile, Giulia reprend les rênes de l’usine familiale de traitement des cheveux. Et Sarah, brillante avocate canadienne, tente d’équilibrer vie professionnelle et vie privée. La vie de ces femmes divergent en de nombreux points mais elles ont en commun une volonté exceptionnelle et une soif de vie et de liberté exemplaire.

Smita tresse les cheveux de Lalita avant son premier jour d’école et le motif de la tresse reviendra à plusieurs reprises au cours du récit. Colombani pose les personnages dans leur contexte. L’installation est lente jusqu’au milieu du roman, laisse croire à un récit sans piment, mais le texte se complexifie progressivement et accroche véritablement le lecteur au fur et à mesure que la tresse se noue. On s’attache aux personnages tant ils ont de la sensibilité et de l’énergie à revendre. On est horrifié par la condition de Smita et sa famille, ému par les premières amours de Giulia et touché par les failles de l’avocate qui semble si forte et si puissante. Trois coups du Destin provoquent un tournant décisif dans la vie de ces trois femmes qui ne se laissent jamais abattre. Au contraire, elles composent avec ce qu’on leur impose et, jamais victimes, transforment les coups durs en élans vers l’avenir.

Colombani propose une variation autour des cheveux qu’on noue, coupe, colore, traite, perd ou tresse. De trois trajectoires divergentes, de trois brins, elle forme une tresse harmonieuse et subtile. L’auteure intercale des intermèdes : une ouvrière au travail lisse, démêle et tresse des fils. Elle pourrait être une travailleuse de l’usine des Lanfredi ou une image de fileuse de Destinée, Arachné ou les trois terribles Parques, elle est surtout une personnification de la création littéraire.

Un récit agréable à lire, pas si modeste qu’il ne le paraît (malgré quelques comparaisons simplistes), des personnages attachants et une jolie ode à la force féminine et au métier d’auteure.

Laetitia Colombani. La Tresse. 2017

D’acier

Dans une Italie en plein bouleversement politique, en face de l’Elbe, l’île des touristes anglais, allemands et italiens, les métallos de Piombino et leur famille tentent de survivre entre la plage et le béton. En cet été 2001, Anna et Francesca, bientôt quatorze ans, dévalent, main dans la main, les escaliers de leur immeuble pour rejoindre la mer, couvées par le regard des jeunes hommes du quartier.

Silvia Avallone dresse le portrait d’une cité ouvrière italienne au début des années 2000. A l’usine Lucchini, les hommes usent de force pour faire couler l’acier et luttent pour conserver leur emploi à une époque où la délocalisation en Pologne menace les salariés. Alessio, le frère d’Anna, et ses camarades triment de jour comme de nuit pour se payer des lignes de coke et des verres au Gilda, le bar de nuit de Piombino. Les pères se tuent à la tâche ou y renoncent et peinent à assumer leur rôle de parent. Quant aux mères, harassées et résignées, elles compensent tant bien que mal pour offrir à leurs enfants, si ce n’est un avenir meilleur, du moins maison propre, alimentation et affection. Dans ce milieu hostile où rien ne pousse, où pullulent des félins difformes et où l’acier défigure le paysage (de l’alliage en fusion coulé par les métallos aux barres de pole dance autour desquelles se déhanchent les danseuses du Gilda), surgissent deux créatures de rêve à peine sorties de l’enfance. Anna et Francesca font dorer leur peau au soleil et provoquent par maintes petites attitudes des hommes pleins de désirs. Parmi la laideur, la crasse, la drogue et les coups de poing, Silvia Avallone fait éclater la beauté triomphante de la blonde et de la brune qui éclipsent toutes les autres jeunes filles du quartier, Lisa en particulier, caricaturale (l’intello moche flanquée d’une sœur handicapée) et faire-valoir des deux autres. L’auteure insiste tant sur les contrastes que ses deux héroïnes principales en deviennent irréelles, trop sexy pour être vraies malgré leurs failles, et le lecteur peine à croire en elles. D’autres personnages, Alessio par exemple, touchant dans sa conscience de lui-même, écrasé par le poids de sa classe, fou d’amour pour une femme devenue inaccessible, sonne plus juste.

En une année, Silvia Avallone narre le passage de l’insouciance de l’enfance à la conscience de l’âge adulte. Anna et Francesca semblent avoir pris dix ans tant elles ont vécu et subi. Leur adolescence est une période riche en rencontres, disputes, choix, deuils et souffrance. Impossible de lire D’acier sans penser à Elena et Lila, le duo amical d’Elena Ferrante, qui, elles aussi, s’aiment, se cherchent, se disputent, grandissent, se battent dans un coin d’Italie oublié. Avallone, elle, fait le choix d’implanter son récit dans le contexte des attaques terroristes : difficile d’évoquer l’année 2001-2002 sans mentionner la terrible date du 11 septembre. Cet épisode permet d’insérer l’international dans le local, de mesurer distance et proximité entre les personnages et les événements et d’introduire du tragique dans un récit qui débutait par des jeux de plage.

Malgré un manque de nuances et quelques incohérences temporelles (des jours qui se transforment en semaines et un 11 septembre qui devient un mardi – je me souviens très bien que c’était un vendredi, je rentrais de l’école et ce n’est pas des choses que l’on oublie), Silvia Avallone emporte le lecteur et fait subtilement basculer l’ambiance de son premier récit d’une saison à une autre, d’été en hiver et d’hiver en été, tout en soulignant l’importance de l’amitié dans le cycle de la vie.

Silvia Avallone. D’acier. 2010

Les huit montagnes

C’était ma mère qui nous donnait des nouvelles l’un de l’autre, habituée qu’elle était à vivre parmi des hommes qui ne se parlaient pas.

Chaque été, Pietro et ses parents se rendent à Grana, un village de montagne au cœur du val d’Aoste. Les deux mois de vacances sont l’occasion pour le jeune garçon d’oublier le rythme effréné de la ville, de suivre son père sur les sentiers et de se laisser entraîner par Bruno, un adolescent natif de Grana.

Paolo Cognetti divise son roman en trois parties, trois saisons, trois époques de la vie. Le temps passe pour Pietro et Bruno mais les montagnes semblent immuables. Grana a un pouvoir attractif inaltérable sur le narrateur. C’est au cœur des montagnes que le jeune garçon effectue son apprentissage, auprès de son père, amoureux du lieu, et auprès des jeunes villageois, véritables produits de la montagne. C’est aussi à Grana que Pietro subit une crise d’adolescence froide, triste et silencieuse qui l’éloignera à la fois de Bruno, de son père et de la montagne. Des années plus tard, le jeune homme revient sur le lieu de vacances de son enfance et tente de se réconcilier avec son passé. Pietro retrouve Bruno, son ami, et redécouvre l’homme qu’était son père en suivant les traces laissées dans la montagne.

Piémont (Postua). Septembre 2017

Cognetti confronte la figure de celui qui fuit à celle de celui qui reste et se demande lequel, de celui qui a fait le tour des huit montagnes ou de celui qui a gravi le plus haut sommet, a mieux compris le sens de l’existence. Pétris d’une vérité simple, les baite, les alpages, les mélèzes, les lacs gelés, les sentiers enneigés, la science du berger et celle du maçon semblent donner une leçon de vie à l’humble documentariste voyageur qu’est devenu Pietro. Véritable déclaration d’amour à la montagne, Cognetti signe un premier roman nostalgique et pudique sur l’ascétisme et la civilisation, l’ancrage et le besoin de fuite, les silences et les bruits de la nature, les difficultés relationnelles entre les hommes et l’inaltérabilité de l’amitié. Un sentiment triste de pureté qui donne des envies de retranchement.

Paolo Cognetti. Les huit montagnes. 2017

Le désert des Tartares

Tartaria, sive magni Chami Imperium ex credendis amplissimi viri, Amsterdam 1705 60 x 51 cm
Tartaria, sive magni Chami Imperium ex credendis amplissimi viri, Amsterdam 1705 60 x 51 cm

Tout juste sorti de l’école militaire, le jeune lieutenant Giovanni Drogo est affecté à son premier poste. Le temps de faire ses adieux à sa mère, le voilà en route vers le fort Bastiani. La forteresse protège des invasions susceptibles de venir de la plaine du Nord, surnommée le Désert des Tartares. Comme la plupart de ses camarades, Drogo n’a pas l’intention de rester, quatre mois tout au plus, le temps d’obtenir un certificat médical le déclarant inapte aux conditions montagneuses. Alors qu’il se réjouissait de la vie de garnison en ville, contre toute attente, Drogo refuse de faire signer le fameux papier par sa hiérarchie. Quelle force a-t-elle donc retenu le lieutenant au fort Bastiani, ce fort qui n’a plus subi d’assauts ennemis depuis des générations ? Buzzati dépeint le quotidien d’une communauté d’hommes, la vie militaire bien réglée, les chambres glacées, les repas servis au mess. Les journées sont longues et pourtant le temps file. Dans ce temple du silence et de l’ennui, la moindre toux, le moindre bruit d’eau empêche de s’endormir. Les hommes ne cherchent pas à divertir leur attente. Certains s’empressent de quitter le fort tant qu’ils le peuvent encore, d’autres y consument leur jeunesse. Le jeune Drogo a la vie devant lui, il a le temps d’attendre. Et pourtant il voit ses camarades le quitter petit à petit. En bas, en ville, il n’a plus sa place, ses amis occupent des postes importants, sa fiancée s’est bien éloignée. Il est déjà trop tard en ville mais il est encore temps qu’un événement se produise là-haut dans les montagnes. Devenu capitaine, Drogo rencontre, sur la route qui mène au fort, le jeune lieutenant Moro, nouvellement affecté, et se prend d’amitié pour lui. Cette scène rappelle l’arrivée de Drogo des années auparavant et sa relation avec Ortiz. Ortiz est à la retraite à présent et la nouvelle génération a déjà pris sa place. Le temps passe et l’histoire est un éternel recommencement. Buzzati décrit l’inexplicable attraction du fort. Le lecteur suit les pas de Drogo sans pour autant percer le mystère de la forteresse. A deux reprises, le regard du narrateur quitte le personnage principal, une première fois pour suivre Angustina, double du lieutenant, en expédition sous la neige, une seconde pour s’interroger sur l’identité du militaire qui observe la plaine. Mais le fort Bastiani ne tolère par les étrangers, même celui parmi eux qui n’a pas eu vent du mot de passe est froidement abattu. Au cours de cette vie morne, tout cheval abandonné, tout point mouvant à l’horizon prend une ampleur surdimensionnée. Les hommes sont toujours prêts à bondir. Buzzati décrit l’énergie bouillonnante de ses personnages soumis au Destin malgré l’enlisement de leur situation. De l’autre côté du paysage aride, les Tartares, ennemis fantasmés, incarnent l’espoir d’action et de gloire des hommes du fort Bastiani qui, en croyant attendre la raison de leur existence, l’ont vécue intensément : la solitude, l’espoir, la déception, l’énigme et le tragique de la vie.

Dino Buzzati. Le Désert des Tartares. 1949