Premières lignes #87

La narratrice raconte l’histoire de sa grand-mère : une fascinante Sarde à la vie simple mais à l’esprit en fusion. L’héroïne grandit dans une famille modeste, trime aux champs mais rêve d’amour et de sensualité. Souffrant de crises qui la font passer pour folle et de « ce mal mystérieux qui éloigne l’amour », la jeune femme n’épouse que tardivement le grand-père de la narratrice. Le roman s’articule autour d’un épisode marquant : la rencontre sur le Continent, lors d’une cure, avec celui que l’on appelle « le Rescapé ». Cet homme révèle l’héroïne à elle-même.

Mal de pierre est un roman mélancolique qui plonge le lecteur dans la Sardaigne de l’après Seconde guerre mondiale. La lecture est fluide et on s’attache à cette personnalité triste et émouvante qui a le sentiment d’avoir manqué sa vie.

Louis Garrel et Marion Cotillard Dans Mal de pierres de Nicole Garcia (2016)

Grand-mère connut le Rescapé à l’automne 1950. C’était la première fois qu’elle quittait Cagliari pour aller sur le Continent. Elle approchait des quarante ans sans enfants, car son mali de is perdas, le mal de pierre, avait interrompu toutes ses grossesses. On l’avait donc envoyée en cure thermale, dans son manteau droit et ses bottines à lacets, munie de la valise avec laquelle son mari, fuyant les bombardements, était arrivé dans leur village.

Milena Agus. Mal de pierre. 2006

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Le train des enfants

En 1946, Amerigo quitte Naples pour passer quelques mois dans une famille plus prospère du nord de l’Italie. De nombreux enfants ont, de la même manière, bénéficié de cette opération du parti communiste italien vouée à arracher les plus jeunes à la faim et à la pauvreté. Amerigo quitte sa mère Antonietta et son quartier à regret mais il découvrira à Modène la musique et la joie de ne manquer de rien.

Viola Ardone raconte le séjour d’Amerigo en Italie du nord, son retour à Naples et un épisode marquant de sa vie près de cinquante plus tard. Elle raconte surtout le déchirement d’un très jeune garçon entre ses origines modestes et sa famille d’adoption qui lui ouvre le champ des possibles. Amerigo est attaché à Naples : on découvre avec lui son quartier, pauvre mais chaleureux, le basso de sa mère, ses voisines, la Jacasse, la Royale et les petits trafics en tout genre. Amerigo et Tommasino gagnent quelques sous en faisant passer des rats teints pour des hamsters et en ramassant, lavant, raccommodant et revendant de vieux chiffons au marché. Puis les deux jeunes garçons, avec beaucoup d’autres, sous le contrôle de Maddalena, prennent le train jusqu’à Bologne et sont répartis dans leurs familles d’accueil. Amerigo découvre les joies de la famille, une vie simple, rurale, mais prospère. Il fait d’importants progrès à l’école et surtout se découvre une passion pour la musique.

L’après-midi à l’atelier, alors qu’on cirait un piano qu’on devait rendre, Alcide m’avait dit que les enfants méchants ça n’existe pas. C’est que des préjugés. Les préjugés, c’est quand tu penses quelque chose avant même de la penser parce que quelqu’un te l’a mise dans la cervelle et qu’elle y est restée bien plantée. Il a dit que c’est comme une sorte d’ignorance, et que tout le monde, pas seulement mes camarades d’école, doit faire attention à ne pas penser avec des préjugés.

Viola Ardone explore l’attachement aux lieux de l’enfance. Les chaussures usées, trop petites, qui font mal, ou au contraire les chaussures neuves qui comptent deux points dans les jeux d’enfance d’Amerigo, apparaissent comme un leitmotiv tout au long du récit. Impossible de ne pas penser à Lila la cordonnière et créatrice de chaussures napolitaine de L’amie prodigieuse. Dans Le train des enfants comme dans la tétralogie d’Elena Ferrante, on retrouve d’ailleurs les mêmes liens paradoxaux entre ceux qui restent et ceux qui partent. En 1946, on entendait ces chants communistes que fredonnent encore nos grands-mères d’aujourd’hui : Bella Ciao, Bundiera rossa… Et on circule dans les ruelles de Naples jusqu’au basso d’Antonietta, cette femme forte, cette mère célibataire qui a voulu donner une chance à son fils mais n’a jamais su ni lui manifester son amour ni le rassurer (« Ca pousse, la mauvaise herbe »). Car Le train des enfants, c’est aussi l’histoire d’un amour qui ne s’est pas rencontré.

Vue sur le golfe de Naples et le Vésuve

En 1946, Amerigo n’a que huit ans. Viola Ardone a décidé de lui donner la parole et s’exprime à hauteur d’enfant. Amerigo a l’esprit vif ; il a un regard tantôt naïf tantôt acerbe sur les adultes. Il sait qu’il doit quitter le basso lorsqu’Antonietta s’enferme avec Forte-Tête pour travailler, compare les camarades du Parti de Maddalena à ses camarades de classe et s’amuse de la moustache de la Royale. Certaines expressions enfantines rendent le texte amusant et charmant : « ma maman Antonietta », « personne ne naît avec la science en infusion », « je suis triste dans mon ventre ». Dans la dernière partie du récit, le regard de l’homme adulte sur son passé et l’enfant qu’il a été apporte une autre dimension au roman. Même si l’épilogue est prévisible, il ouvre une infinité de questionnements que l’on retrouve souvent dans la littérature italienne mais aussi dans le cinéma espagnol de Pedro Almodovar : l’attachement aux origines, les liens du cœur, l’amour maternel, le don de soi. Un beau roman à la fois drôle et mélancolique sur un épisode méconnu de l’histoire italienne.

Viola Ardone. Le train des enfants. 2021

L’Ile d’Arturo

Arturo vit avec son père sur l’île de Procida, face à Naples, dans le Palazzo di Guaglioni qui porte ce surnom (« palais des jeunes hommes ») car son ancien propriétaire l’Amalfitain n’appréciait guère la gente féminine. Le récit se déroule entre les quatorze et les seize ans d’Arturo, période complexe au cours de laquelle le jeune héros est amené à remettre en cause ses certitudes.

Arturo grandit seul sur une île qui a gardé son aspect sauvage et sur laquelle le temps ne semble pas avoir de prise. Le jeune garçon se cultive et apprend l’Histoire à travers les livres. Ses journées sont ponctuées par les repas, les allées et venues des bateaux qui font la liaison avec le continent, les balades en barque et les déambulations dans la ville. Arturo voit peu son père, souvent absent, mais cela ne l’empêche pas, bien au contraire, de développer une profonde estime et une admiration certaine à son égard. Quant à la mère, morte en couches, Arturo aime à se la représenter. La vie du jeune Procidain paraît simple, presque monotone, mais son esprit traverse une période charnière. Le roman se situe juste avant sa période d’apprentissage. Grâce à la première personne du singulier, Elsa Morante fait voir au lecteur cette période intense qui précède et conduit au début de la pérégrination initiatique du héros.

Procida

Arturo épouse les idées de son père, se félicite de sa virilité naissante, développe la misogynie propre aux hommes qui fréquentent la maison des Guaglioni et maltraite Nunzia, sa jeune belle-mère. Les certitudes hautaines et les pensées haineuses envers les femmes rendent, dans un premier temps, le jeune homme peu sympathique. Mais Elsa Morante a su montrer les failles des personnages, odieux et sûrs d’eux d’un côté, faibles et sensibles de l’autre. Wilhelm, Arturo et même Nunzia souffrent en secret d’une frustration sentimentale, d’un manque d’amour : Wilhelm fuit constamment son île, il manque une mère à Arturo et Nunzia reporte sur son fils Carmine l’amour qu’elle ne peut donner à son mari.

Les bruits du vent et des vagues se mêlaient, et ce chœur naturel, d’où était absente toute voix humaine, discutait certainement de mon destin, dans un langage aussi incompréhensible que la mort.

Elsa Morante décrit un paysage, pose une atmosphère et analyse, dans une vie calme, bercée par les vagues, la tempête des sentiments qui agite l’esprit de ses personnages. Le temps semble cyclique mais les émotions et les frustrations, elles, sont de plus en plus vives. Le lecteur finit par s’émouvoir de ces personnages, peu attachants au premier abord, mais pétris de souffrances secrètes. L’Ile d’Arturo est un roman douloureux qui offre tout de même une porte de sortie au jeune héros.

Elsa Morante. L’Ile d’Arturo. 1957

Roman lu dans le cadre du club Lecture de la Duchesse

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie « Cette année, je (re)lis des classiques » (édition 2020).

Premières lignes #67

La Couleur du soleil narre la rencontre entre Andrea Camilleri, auteur sicilien contemporain et Le Caravage, peintre italien du seizième siècle. Alors qu’il se rend à Syracuse, l’écrivain est embarqué par un trio de mafieux désireux de lui confier le journal de bord du sulfureux peintre, retrouvé dans la maison familiale de l’épouse de l’un d’entre eux. Camilleri publie alors des extraits du journal relatant le départ de Malte après la condamnation du Caravage.

Un roman sans prétention qui mêle intrigue, peinture et histoire lu par hasard à la suite de l’annonce de la mort de l’auteur (et aussi un peu parce que je porte le même nom que lui) mais qui n’aura pas marqué mon esprit.

Le Caravage. Saint Jérôme écrivant. 1606. Collection Borghèse, Rome.

A la fin du Printemps 2004, je fis le voyage à Syracuse, de Rome, pour aller voir une tragédie grecque dont la mise en scène, qui m’attirait par sa nouveauté et son originalité, avait eu un certain retentissement dans les journaux. « Retentissement », c’est peut-être beaucoup dire, vu le peu d’attentions que télévisions et gazettes accordent aujourd’hui à tout ce qui touche à l’art de près ou de loin, mais il est vrai que cette pièce avec trouvé quelque écho. Assez pour piquer ma curiosité. Et puis, je n’avais pas revu Syracuse depuis cinquante ans et j’avais la nostalgie de ce théâtre où, jeune homme, j’avais monté une tragédie d’Euripide. Comme on le sait, ces représentations se déroulent dans le cadre exceptionnel et magique qu’est le théâtre grec, sous la lumière naturelle de l’après-midi, et elles attirent en général beaucoup de monde.

Andrea Camilleri. La Couleur du soleil. 2008

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Poupée volée

Enseignante en littérature anglaise, Leda décide de passer quelques semaines sur la côte ionienne et y loue un petit appartement. Entre lecture et écriture, elle passe son temps libre à la plage et s’intéresse à une famille, plus particulièrement à une jeune mère, Nina, et à sa petite fille, Elena.

Rares sont les lieux où les différentes classes sociales se croisent. La plage en fait partie et Leda, en bourgeoise intellectuelle, y est traitée avec déférence. Narratrice du roman, elle se place en observatrice, fantasme la vie des autres et imagine les liens qui les unissent. Elena Ferrante décrit à merveille cette tension curieuse que chacun connaît et fait de Leda l’intermédiaire entre le lecteur et la famille de Nina. L’épisode de la poupée va permettre à la narratrice de percer la bulle, de pénétrer dans le cercle de la famille observée. Cette rencontre est d’ailleurs vécue comme une agression du côté de la famille : les relations sont perturbées, on crie, on s’accuse, on s’agace, il se met à pleuvoir. Du côté de la narratrice, c’est l’occasion de penser à sa propre famille : sa mère restée à Naples, son ex-mari Gianni, ses deux filles Bianca et Marta parties rejoindre leur père à Toronto. Ces quelques semaines de vacances permettent à Leda de réfléchir à sa relation avec ses filles.

Berthe Morisot. Jeune fille à la poupée. 1884 (Collection particulière)

A travers la relation qu’entretiennent Nina et sa fille Elena mais aussi Elena et sa poupée, Leda et ses deux filles, Leda et la poupée, Elena Ferrante évoque la difficulté d’être mère. Elle s’intéresse aux femmes et à leur façon de s’aimer d’une génération à l’autre. Ce qu’elles ont reçu de leur propre mère, ce qu’elles souhaitent transmettre et ce qu’elles cherchent à compenser. Leda a joué à la poupée avec ses filles car sa propre mère ne l’a pas fait pour elle ; Nina entretient une relation très complice avec Elena jusqu’à ce qu’elle soit bouleversée par la perte de la poupée. Ferrante élabore un réseau d’idées autour de l’action métaphorique de Leda : « faire sortir quelque chose du ventre (de la poupée) ». Elle évoque les difficultés de la grossesse, les accès de rage, les jalousies, les observations lucides : Bianca est antipathique ; Marta est moins belle que ses amies. Ferrante met au jour ces pensées qui viennent du fond de l’âme et du corps et qu’on est censé ne pas laisser exprimer sous peine d’être considéré comme indigne, mauvais, monstrueux.

Un matin, j’ai découvert que la seule chose que je désirais vraiment, c’était éplucher les fruits en faisant des serpentins sous les yeux de mes filles, et alors je me suis mise à pleurer.

Poupée volée annonce L’Amie prodigieuse et Leda et Nina préfigurent très nettement Elena, l’intellectuelle ambitieuse, et Lila, la jeune mère embourbée dans son cercle et dans sa classe. A travers ces portraits de femmes, Ferrante dévoile l’indicible et l’inavouable sous les yeux d’un lecteur à la fois effrayé et fasciné.

Elena Ferrante. Poupée volée. 2009

Premières lignes #66

Alors que Léonor et Cécile veillent leur père et mari mourant sur un lit de l’hôpital de la Salpêtrière, l’esprit de Félix s’évade et entre en conversation avec Ernest Hemingway. Le vieil homme raconte à l’écrivain ses premières années en Espagne, avant la guerre civile. Les voix se mêlent pour accompagner Félix lentement (« ça va être encore long ? ») et poétiquement vers la mort.

Alors que je travaille à cette volute et que je continue de la creuser avec la gouge, une autre révolution s’invite dans ma pensée. Sous mes yeux se dessine le croquis à la plume de Leonardo et de son escalier à quatre volées de Chambord. L’escalier qui s’envole dans la pierre, trouée de ciel dans la masse sculpturale. L’Italie, la Renaissance, la joie de l’esprit, se voir sans se croiser, tout est dans cet escalier.

Escalier à doubles révolutions de Chambord [23.07.19]

Dans ce court roman autobiographique, Léonor de Récondo révèle une nouvelle fois ses obsessions d’artiste : Elle décrit avec précision et recherche le geste (celui du musicien, de l’artisan, du sculpteur) et la matière (le papier, le bois, le marbre) ; elle provoque des rencontres intimistes avec des génies (Ernesto après Michelangelo) ; soigne toujours l’expression pudique des sentiments, la poésie de ses formules, la délicatesse de son style ; mais surtout croit plus que jamais en le pouvoir de l’art.

J’ai commencé l’écriture de ce texte depuis plusieurs mois déjà, quand je fais un rêve. Je suis dans une pièce entourée d’une multitude de petits bouts de papier. Cécile, ma mère, est assise sur un canapé, elle m’observe. Je dois écrire la quatrième de couverture de ce livre. Je suis angoissée, j’essaie de mettre en ordre les petits bouts de papier, ce qu’il s’est passé dans les années 1980, puis 1990, et cette nuit-là. La nuit du 24 au 25 mars 2015 où Cécile et moi avons accompagné Félix, mon père, vers la mort.

Léonor de Récondo. Manifesto. 2019

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Le Comte de Monte-Cristo

Edmond Dantès est un jeune marin destiné à une vie joyeuse : un père aimant, un armateur satisfait de son travail et surtout un mariage prochain avec la jeune fille qu’il aime. C’est sans compter les jaloux et les ambitieux qui dénoncent Edmond comme dangereux espion bonapartiste et l’envoient dans les prisons du château d’If, une île au large de Marseille. A sa sortie de prison, Dantès devient le puissant, impénétrable et fantasque comte de Monte-Cristo bien déterminé à mener à bien sa terrible vengeance.

Le Comte de Monte-Cristo est un roman d’aventure populaire, comme en témoignent son succès commercial et l’engouement des lecteurs du feuilleton paru entre 1844 et 1846. Il s’agit à la fois d’un roman à intrigues et d’un tableau de mœurs. On y côtoie des bergers devenus brigands, des pachas, des abbés, des rescapés du bagne, mais aussi des Pairs de France, des banquiers, des femmes du monde. On assiste à des évasions, des demandes de rançon, des découvertes de trésors mais aussi à des spectacles, des dîners, des bals du Paris à la mode. Dumas fait voyager le lecteur sur les routes de France et d’Italie et dans l’imaginaire oriental cher aux artistes du XIXe siècle. L’auteur a su implanter à merveille les codes du roman d’aventure bien connus des lecteurs de son temps dans le contexte social, politique et culturel du Paris du XIXe siècle. S’identifier et s’évader, voilà les clés d’un succès amplement mérité.

Ile de Monte-Cristo, Toscane

Tout est logique, cohérent, minutieusement construit. Edmond Dantès entre et sort de prison un 28 février, récompense et se révèle à la famille Morrel un 5 septembre, donne des rendez-vous jour pour jour à Albert et Maximilien. Monte-Cristo blesse là où ça fait mal : l’argent, l’honneur, la loi, mais, en souvenir de Mercédès et de son père, il respecte au plus haut point l’amour conjugal et l’amour filial. Le puissant comte se désigne bras armé d’un Dieu qui récompense les Bons et punit les Méchants. Pour satisfaire sa terrible entreprise, s’appuyant sur secrets, failles et erreurs, il resserre les mailles du filet autour de ceux qui ont causé le malheur du jeune marin. Personnages et situations sont corrélés les uns aux autres par un démiurge maléfique qui ne trouvera la paix qu’après la vengeance accomplie, quels que soient les dommages collatéraux.

Même si les personnages tiennent plus du caractère que de la psychologie finement élaborée (l’homme d’honneur, l’ami loyal, l’amante soumise, la jeune fille pure, l’empoisonneuse, l’artiste…), Dumas sait construire un réseau de personnages intéressants autour de Monte-Cristo et nous donne régulièrement accès à leur intériorité. Quant au comte, il est admirable dans son intelligence et sa générosité, effrayant dans son désir démesuré de vengeance et touchant dans ses doutes et ses troubles lorsque l’amour s’en mêle. Un grand héros romanesque qu’on a de la peine à quitter.

Alexandre Dumas. Le Comte de Monte-Cristo. 1846

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

Challenge

Pietra viva

Léonor de Récondo saisit un moment de la vie du célèbre sculpteur italien du seizième siècle Michelangelo Buonarroti dit Michel-Ange. En réponse à la commande de Jules II, l’artiste se rend à Carrare, en Toscane, pour choisir les blocs de marbre qui serviront à la réalisation du tombeau du pape.

« C’est quoi le talent ? Michelangelo réfléchit. – C’est ce qu’on a en soi et qu’on se croit obligé d’exprimer. »

Léonor de Récondo nous donne accès à un Michel-Ange bouleversé, en pleine réflexion sur son rapport au monde, sur son art et sur le sens qu’il veut donner à sa création. Connu pour son orgueil, son arrogance et sa misanthropie, Michel-Ange est déstabilisé par des sentiments inhabituels qui le traversent. Au pied des montagnes de marbre, le sculpteur convoque le souvenir de sa mère, perdue lorsqu’il était enfant, et celui d’Andrea, un jeune moine rencontré dans son atelier de dissection pour qui il éprouvait des sentiments confus. Ce duo, la mère et le jeune homme, se juxtapose à la Pieta que le célèbre artiste vient de réaliser. L’auteure mêle avec délicatesse vie et œuvre de Michel-Ange.

Michel-Ange. Plafond de la chapelle Sixtine. Rome. 1508-1512. [Détail]

Léonor de Récondo saisit un moment de trouble, de basculement, et l’analyse finement. Son coup de force est d’insuffler des sentiments à cet artiste antipathique qui, au premier abord, paraît aussi froid que ses statues. En convoquant la figure de la mère et celle de l’amant, l’auteure crée un lien entre l’artiste, qui semblait s’être coupé du monde, et son entourage. Loin du pape et de Rome, ce sont les simples habitants de Carrare qui peuplent le roman : les carriers, leurs femmes et leurs enfants, et c’est auprès d’eux que Michel-Ange renaît. Séduit par la douce folie de Cavallino et la force fragile de Michele, le sculpteur semble retrouver de son humanité et son projet de tombeau pour le pape prend un tout autre sens. Réconcilié avec ses proches et ses souvenirs, c’est un nouvel artiste qui resurgit des montagnes.

« Dans celui-là, il y a quoi ? – Un homme qui se tord pour essayer de se dégager du marbre. Avec mon ciseau, j’enlève peu à peu la pierre. Je me rapproche de lui jusqu’à ce qu’il puisse en sortir. »

Plus que l’artiste, c’est l’homme dans toute sa complexité qui est dévoilé dans ce court roman ponctué de poèmes. Pietra viva est aussi un hymne à la matière d’où jaillit la création artistique : le travail des carriers, le choix des blocs, leurs veines et la blancheur des montagnes. Le maniement du ciseau de celui qui s’apprête à peindre le plafond d’une des plus belles chapelles du monde, est un acte de naissance par excellence.

Léonor de Récondo. Pietra viva. 2013

Cette lecture me permet de participer au défi de Madame lit sur le thème des villes européennes pour ce mois de mai : pour moi, Carrare en Toscane (Italie).

Premières lignes #60

Calabre, 1905. Après avoir survécu au Grand Tremblement et vengé son honneur en tuant l’homme qui l’a déshonorée, la jeune Graziella quitte l’Italie. Accompagnée de son jeune frère Baldassare et de Mila, la petite fille de l’union maudite, elle part à la recherche de Tammaso, leur frère aîné. D’après de mystérieuses sources, le jeune homme travaillerait sur le port de Marseille. D’indices en intuitions, c’est le début d’une longue quête familiale.

Graziella, Baldassare et Mila forment un trio attachant qui n’a pas froid aux yeux malgré des ennemis qui payeraient pour avoir leur peau. Entre western méditerranéen et drame classique, Tous les bruits du monde est un beau roman initiatique, sans bon sentiment, et un joli hymne à l’amour fraternel.

Aristide Maillol. La Méditerranée. Bronze. 1905. Jardin des Tuileries, Paris.

« Tu le tues ou je te tue », avait dit le vieux Fernando Mancini à sa fille Graziella. Une âme chétive aurait sans doute ajouté une troisième alternative, la fuite. Mais toute fuite était inutile et Graziella n’était pas faite de ce bois-là. Après avoir soupesé le pour et le contre, elle choisit la première option, si tant est que le verbe choisir fût un mot connu à San Bosco. La messe était dite, elle tuerait Antelmo. Antelmo-le-beau, qui l’avait séduite, Antelmo-le-fourbe, qui l’avait demandée en mariage aux yeux du monde, du père Mancini et du Saint-Esprit, Antelmo-le-diable qui l’avait déshonorée, avant de se fiancer sans vergogne avec une fille de son village, cette dinde de Desolina. On ne plaisantait pas avec l’honneur des Mancini, et encore moins avec celui de Graziella Rosaria Speranza.

Sigrid Baffert. Tous les bruits du monde. 2018

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La tresse

Laetitia Colombani raconte trois moments décisifs de la vie de trois femmes dispersées sur trois continents, qui ne se rencontreront probablement jamais. Smita vit en Inde et se bat pour que sa fille Lalita puisse aller à l’école. En Sicile, Giulia reprend les rênes de l’usine familiale de traitement des cheveux. Et Sarah, brillante avocate canadienne, tente d’équilibrer vie professionnelle et vie privée. La vie de ces femmes divergent en de nombreux points mais elles ont en commun une volonté exceptionnelle et une soif de vie et de liberté exemplaire.

Smita tresse les cheveux de Lalita avant son premier jour d’école et le motif de la tresse reviendra à plusieurs reprises au cours du récit. Colombani pose les personnages dans leur contexte. L’installation est lente jusqu’au milieu du roman, laisse croire à un récit sans piment, mais le texte se complexifie progressivement et accroche véritablement le lecteur au fur et à mesure que la tresse se noue. On s’attache aux personnages tant ils ont de la sensibilité et de l’énergie à revendre. On est horrifié par la condition de Smita et sa famille, ému par les premières amours de Giulia et touché par les failles de l’avocate qui semble si forte et si puissante. Trois coups du Destin provoquent un tournant décisif dans la vie de ces trois femmes qui ne se laissent jamais abattre. Au contraire, elles composent avec ce qu’on leur impose et, jamais victimes, transforment les coups durs en élans vers l’avenir.

Colombani propose une variation autour des cheveux qu’on noue, coupe, colore, traite, perd ou tresse. De trois trajectoires divergentes, de trois brins, elle forme une tresse harmonieuse et subtile. L’auteure intercale des intermèdes : une ouvrière au travail lisse, démêle et tresse des fils. Elle pourrait être une travailleuse de l’usine des Lanfredi ou une image de fileuse de Destinée, Arachné ou les trois terribles Parques, elle est surtout une personnification de la création littéraire.

Un récit agréable à lire, pas si modeste qu’il ne le paraît (malgré quelques comparaisons simplistes), des personnages attachants et une jolie ode à la force féminine et au métier d’auteure.

Laetitia Colombani. La Tresse. 2017