Le dernier bain

Elle était l’écrin du martyr, à la fois cercueil et berceau : il fallait que l’homme meure pour que naisse la légende.

Après Tu seras ma beauté, élégant hommage à la littérature réaliste du XIXe siècle, Gwenaële Robert publie un roman historique sur fond de Révolution Française. An II de la République, les dénonciations pleuvent, les têtes tombent, la famille royale est enfermée au Temple, la Gironde a été déclarée traîtresse à la Patrie et la Montagne règne en maîtresse. Marat, puissant député à la Convention, distribue ses ordres depuis le bain de soufre qui le maintient en vie. Devant le 30 rue des Cordeliers, un petit monde s’agite. L’auteure relate les trois jours qui précèdent l’assassinat de l’Ami du Peuple, immortalisé par le peintre David.

Toujours soucieuse de lier présent et passé, Gwenaële Robert entre dans la fiction historique par l’intermédiaire de deux objets qui la fascinent : la baignoire de Marat, acquise par le musée Grévin en 1886 et le tableau de David, exposé au musée des Arts royaux de Bruxelles, et dont il existe une copie au Louvre. Ces objets sont les témoins de la destinée du citoyen Marat. Le dernier bain est le regard d’une spectatrice curieuse sur un tournant de l’Histoire de France, une rencontre entre l’intime et le public, la fiction et l’Histoire. Gwenaële Robert crée un réseau de personnages qui convergent tous vers Marat. Certains l’aiment : sa compagne Simone Evrard, son ami le peintre David. Mais la plupart, petits ou grands, personnages inventés ou historiques, ont des raisons, personnelles ou politiques, de vouloir sa peau. Ce petit monde s’ignore ou se croise sous les fenêtres du député : la lingère de Marie-Antoinette, une jeune Anglaise, un moine apostat, un perruquier, une aristocrate normande, un cocher rescapé du bagne… A travers les pensées intimes de ces personnages, l’auteure évoque une multitude de ressentis liés à la Révolution : il y a ceux qui la fêtent en cette veille de 14 juillet, ceux qui en profitent pour se tailler une gloire, ceux qui tentent de s’en sortir tant bien que mal, ceux qui pleurent l’Ancien Régime, ceux qui sentent que leur époque est révolue et ceux qui en meurent.

Jacques-Louis David. La mort de Marat. 1793 (détail)

Marat, c’est l’esprit de la République, un acteur de la Terreur, un homme politique en pleine gloire mais c’est aussi un corps constamment nu, plongé dans un bain de soufre, recouvert de taches et de blessures, un corps sur le déclin dont on ne tardera pas à exhiber les chairs putrides sur la place publique. Aux yeux de Gwenaële Robert et de ses personnages, Marat incarne le mal, le monstre à abattre, l’esprit pervers de la Révolution. A l’opposé, la figure angélique de Charlotte Corday, la meurtrière, respire la pureté et la vertu. Même David ne sait plus distinguer le bourreau de la victime. L’auteure se plaît à brouiller les pistes entre la délicatesse et la violence, le vice et la vertu, la beauté et la monstruosité.

Sous la chaleur de Thermidor, Gwenaële Robert construit un récit qui s’échauffe jusqu’à son apothéose : l’assassinat de Marat, épisode paradoxalement masqué aux yeux du lecteur, et assoit, dans ce deuxième roman, son art de la formule et son goût pour le paradoxe. D’une plume délicate, elle révèle une approche de l’Art et de l’Histoire tout en sensibilité. Un récit intime, tantôt nostalgique, tantôt brûlant, sur un événement sacré de la Révolution Française.

Gwenaële Robert. Le dernier bain. 2018

Un grand MERCI à Gwenaële Robert et à son éditeur pour la lecture en avant-première de ce roman élégant et profond.

Ma copine du blog Aux bouquins garnis a, elle aussi, beaucoup aimé !

Premières lignes #26

Au lendemain de la guerre, des couples, des trios, des quatuors se forment moins par amour que par soif de vie. Deux est un éternel automne, une société qui se renouvelle autant qu’elle décline. Marianne attend désespérément Antoine sans savoir si elle l’aime ; on étouffe dans l’appartement fané des Carmontel. On a envie de tout et de rien à la fois,  rien d’autre ne compte que l’éphémère plaisir. On a à peine trente ans qu’on ne s’émerveille plus de rien et qu’on porte un regard désabusé sur le monde. On s’est tant étourdi qu’on ne ressent plus rien. Irène Némirovsky tient à distance ses personnages, elle écrit comme on décrit un tableau. Et c’est déjà l’hiver, on meurt sans avoir vécu.

Publicity still of Joan Crawford. Photo Files. 1932

Il s’embrassaient. Ils étaient jeunes. Les baisers naissent si naturellement sur les lèvres quand une fille a vingt ans ! Ce n’est pas de l’amour mais un jeu ; on ne cherche pas le bonheur mais un moment de plaisir. Le coeur ne désire rien encore : il a été comblé d’amour dans l’enfance, saturé de tendresse. Qu’il se taise maintenant. Qu’il dorme ! Qu’on l’oublie ! Ils riaient. Ils prononçaient les noms l’un de l’autre à voix basse (ils se connaissaient à peine). « Marianne ! – Antoine ! » Puis « Vous me plaisez. – Ah ! comme tu me plais ! »

Irène Némirovsky. Deux. 1939

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Une chambre à soi

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Virginia Woolf s’interroge sur les femmes et le roman, les idées contenues dans ces termes et les relations qu’ils entretiennent. Tout au long d’Une Chambre à soi, retranscription de conférences que Woolf aurait données en octobre 1928 devant une assemblée d’étudiantes, le lecteur suit les pas et les humeurs de l’auteure, au bord de la rivière comme à travers les rayonnages de la bibliothèque universitaire. Faut-il aborder les femmes et le roman ? les femmes dans le roman ? les femmes lectrices ? les femmes auteures ? les relations entre les hommes et les femmes dans le roman ? Ces derniers sont omniprésents dans l’étude de Woolf : d’une part, les hommes écrivent sur les femmes, elles sont pour eux de véritables miroirs dans lesquels ils s’admirent plus grands qu’ils ne sont. D’autre part, les hommes inventent des femmes de caractère, dans le théâtre classique, entre autres, mais cette haute importance ne relève que de l’imagination ; en pratique, hélas, les femmes sont bien plus insignifiantes aux yeux des hommes. Pourtant les exemples de femmes inspiratrices sont nombreux. Elles portent en elles une puissance créatrice inégalable.

A ce titre, Virginia Woolf, femme et auteure, défend le sexe opprimé auquel il manque une chambre à soi et cinq cents livres par an pour s’épanouir pleinement dans l’écriture. L’auteure se place sous la tutelle de l’imaginaire sœur de Shakespeare, poétesse aussi brillante qu’inconnue, qui n’a jamais rien pu écrire… Lady Winchelsea, Dorothy Osborne, les sœurs Brontë, Jane Austen, Marry Carmichael…, toutes femmes d’exception, peuplent l’essai de Woolf et leur exemple appuie les arguments en faveur du combat féministe. Dans le salon commun, Austen cachait son manuscrit à chaque fois qu’elle entendait la porte s’ouvrir. Les sœurs Brontë pensaient comme des femmes, non comme on leur disait de penser. Marry Carmichael écrivait comme une femme qui aurait oublié qu’elle en est une. En effet, le génie, part féminine, part masculine, est un être, un esprit androgyne.

Pour Virginia Woolf, il manque à la femme, et c’est là la thèse de son pamphlet, une chambre à soi, un lieu où elle puisse s’isoler, et cinq cents livres par an qui suffiraient à une autonomie financière, pour développer son intelligence, son génie, être l’égale de l’homme et non plus seulement sa fille, son épouse ou son amante.

Secondée par la poétique traduction de Clara Malraux, Virginia Woolf, professeure et lectrice, malgré les méandres et les divagations de son esprit qui font parfois perdre le fil, livre un élégant et positif message d’émancipation féminine ponctué par des portraits d’auteures qui m’ont rappelé le recueil Elles. Portraits de femmes au cours duquel Woolf loue toute en sensibilité ces femmes d’exception qu’elle aurait aimé connaître.

Virginia Woolf. Une chambre à soi. 1929

Women de Lettres

Roman lu dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XXe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.

Premières lignes #4

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Voici les premières lignes d’un de mes romans préférés, que j’ai lu il y a quelques années. Pour moi, c’est un incontournable de la littérature du XXe siècle. Ce paragraphe témoigne bien de l’atmosphère hors du temps dont s’empreigne parfois le récit et du style poétique, ici binaire, très caractéristique. On me dit qu’il faut lire ce roman avant dix-huit ans… J’ai pourtant découvert avec plaisir Solal du même auteur l’été dernier.

Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d’écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d’une victoire. A deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâche et il n’avait pas osé. Aujourd’hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l’aimerait.

Albert Cohen. Belle du seigneur. 1968

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Amours

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Dans la demeure bourgeoise des Boisvaillant en bord de Cher, Anselme, le notaire, abuse de Céleste, la jeune bonne, qui tombe enceinte. En mal d’héritier, Victoire, la maîtresse de maison, décide d’adopter l’enfant.

Léonor de Récondo forme un trio de douceur composé de la maîtresse de maison, de la jeune bonne et d’Adrien, l’enfant, le fils commun. Un soir, cherchant l’enfant, Victoire surprend le fils dans les bras nus de sa mère et trouve sa place instinctivement fondue à leurs côtés. Dès lors, rempart contre la violence du monde des hommes, contre le mari, contre le maître violeur, contre les règles strictes du monde social, la famille recomposée se retrouve chaque nuit. Très vite, le petit garçon devient prétexte et le trio se réduit au couple Céleste – Victoire. Tout est naturel dans cette passion hors du temps vécue dans la petite chambre de bonne de Céleste, sur le lit de fer. Ni l’homosexualité, ni l’écart des conditions sociales ne sont un obstacle tant l’amour que ressentent les deux femmes est pur et naturel. L’auteur décrit une passion féminine sans aucun voyeurisme. La douceur et la chaleur des corps prennent le pas sur le caractère sexuel des scènes d’amour.

C’est une passion muette, qui n’explosera jamais et qui laisse croire au bonheur éternel. Des cris, des larmes, une seule fois, au retour de voyage, mais très vite étouffés. Le séjour à Paris marque le paroxysme de l’histoire d’amour. Victoire revêt Céleste d’une de ses robes ; la distinction sociale n’existe plus ; l’illusion d’égalité est totale. Dans l’anonymat de la foule parisienne, chez Maxim’s, les deux femmes peuvent s’aimer au grand jour et ne se privent pas de savourer l’instant magique.

Plus qu’une passion amoureuse, c’est une véritable révélation de soi que narre Léonor de Récondo. Lorsque Victoire surprend Céleste dans sa chambre, elle est fascinée par son corps respirant la bonne santé et appelant la maternité. Et pour la première fois, la comparant à celle de Céleste, elle contemple sa propre nudité dans son miroir. Jusqu’à présent, elle n’a eu qu’une vision parcellaire de ce corps qu’on lui a enseigné à cacher, corseter, étouffer. Brûlant ses corsets en un feu de joie improvisé dans le jardin par les domestiques habitués aux fantaisies de la patronne, Victoire devient une femme libre et se plaît à le crier à son mari, qui ne doutait pas qu’elle l’était déjà. Avec sa maîtresse, Céleste découvre les plaisirs du corps, elle qui n’a connu que les viols d’Anselme. Victoire, de son côté, apprend à aimer la nudité des corps et leur contact, ce qu’elle nommait, jusqu’à la révélation, l’enchevêtrement immonde. Dans ce secret cocon de tendresse, bonheur de l’intimité toujours décrit au présent de narration, la fatalité de la condition sociale dans un monde corseté paraît d’autant plus cruelle.

Léonor de Récondo. Amours. 2015

Women de Lettres

Roman lu dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XXIe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.

La Renverse

La renverse : période de durée variable séparant deux phases de marée (montante ou descendante) durant laquelle le courant devient nul.

Plage du Kélenn à Carantec (Finistère)
Plage du Kélenn à Carantec (Finistère)

 

A l’annonce de la mort accidentelle de Jean-François Laborde, Antoine se remémore le scandale qui a éclaboussé sa mère des années auparavant et a conduit à la rupture des liens familiaux.

Le narrateur plante le décor : une ville de banlieue sans histoire, un père se rendant tous les jours à Paris en TER, une mère un peu trop apprêtée, un jeune frère introverti. Antoine raconte l’humiliation que son frère et lui ont subi, le dégoût que lui ont inspiré ses parents, le sentiment d’injustice à l’égard de Célia B. et Lydie S., la banalisation perverse de l’affaire, la puissance écrasante des grands de ce monde.

Depuis la Bretagne où il s’est réfugié, Antoine retrouve son moi adolescent et se raccroche à de rares images pour reconstituer sa jeunesse fuyante : les jeux avec son frère Camille, l’espionnage de la jeune Léa se déshabillant devant sa fenêtre, la famille heureuse de son ami Nicolas, sa fascination pour Laetitia, la fille révoltée de Laborde. Mais la mémoire individuelle ne suffit pas à reconstituer les faits, elle se dégage d’ailleurs de sa responsabilité : Tout ce qui suivrait resterait sujet à caution. Les époques se superposent. Chloé et Laetitia, insaisissables, décrites par petites touches, à la manière impressionniste, figures féminines à la fois présentes et absentes, se confondent. La mère de famille parfaite reste énigmatique aux yeux du lecteur, malgré les nombreux portraits, tant les points de vue se contredisent : adolescente artificielle, femme hautaine aux aspirations ambitieuses, être instable, mère modèle salie, star déchue, détruite par ses rêves, réduite à la vie rangée qu’elle méprisait, tombée dans la fange, la perversité, l’inhumanité. Combien de personnes successives, contradictoires, opposées, inconciliables abritons-nous en nous-mêmes?

Le narrateur explore les sentiments qu’il éprouvait ou croyait éprouver. La rage de Laetitia n’a-t-elle pas altéré sa propre perception ? Les mots de Camille n’ont-ils pas été dictés par son mal-être et son rêve de fuite ? Antoine a-t-il réagi humainement face à ses parents ? Qui sont les monstres ? Et si les témoignages des proches retraçant l’histoire avaient été biaisés par l’émotion et les angoisses personnelles ? Le narrateur prend conscience de son absence au moment des faits. Les souvenirs sont flous. La vérité est parfois un affront : la famille de Nicolas, en apparence très heureuse, a explosé quelques années plus tard. Le roman prend alors les allures de quête du passé pour un nouveau départ et de reconquête d’une vie entachée mais qui, paradoxalement, ne fait que commencer.

Adam, Olivier. La Renverse. 2016

Le désert des Tartares

Tartaria, sive magni Chami Imperium ex credendis amplissimi viri, Amsterdam 1705 60 x 51 cm
Tartaria, sive magni Chami Imperium ex credendis amplissimi viri, Amsterdam 1705 60 x 51 cm

Tout juste sorti de l’école militaire, le jeune lieutenant Giovanni Drogo est affecté à son premier poste. Le temps de faire ses adieux à sa mère, le voilà en route vers le fort Bastiani. La forteresse protège des invasions susceptibles de venir de la plaine du Nord, surnommée le Désert des Tartares. Comme la plupart de ses camarades, Drogo n’a pas l’intention de rester, quatre mois tout au plus, le temps d’obtenir un certificat médical le déclarant inapte aux conditions montagneuses. Alors qu’il se réjouissait de la vie de garnison en ville, contre toute attente, Drogo refuse de faire signer le fameux papier par sa hiérarchie. Quelle force a-t-elle donc retenu le lieutenant au fort Bastiani, ce fort qui n’a plus subi d’assauts ennemis depuis des générations ? Buzzati dépeint le quotidien d’une communauté d’hommes, la vie militaire bien réglée, les chambres glacées, les repas servis au mess. Les journées sont longues et pourtant le temps file. Dans ce temple du silence et de l’ennui, la moindre toux, le moindre bruit d’eau empêche de s’endormir. Les hommes ne cherchent pas à divertir leur attente. Certains s’empressent de quitter le fort tant qu’ils le peuvent encore, d’autres y consument leur jeunesse. Le jeune Drogo a la vie devant lui, il a le temps d’attendre. Et pourtant il voit ses camarades le quitter petit à petit. En bas, en ville, il n’a plus sa place, ses amis occupent des postes importants, sa fiancée s’est bien éloignée. Il est déjà trop tard en ville mais il est encore temps qu’un événement se produise là-haut dans les montagnes. Devenu capitaine, Drogo rencontre, sur la route qui mène au fort, le jeune lieutenant Moro, nouvellement affecté, et se prend d’amitié pour lui. Cette scène rappelle l’arrivée de Drogo des années auparavant et sa relation avec Ortiz. Ortiz est à la retraite à présent et la nouvelle génération a déjà pris sa place. Le temps passe et l’histoire est un éternel recommencement. Buzzati décrit l’inexplicable attraction du fort. Le lecteur suit les pas de Drogo sans pour autant percer le mystère de la forteresse. A deux reprises, le regard du narrateur quitte le personnage principal, une première fois pour suivre Angustina, double du lieutenant, en expédition sous la neige, une seconde pour s’interroger sur l’identité du militaire qui observe la plaine. Mais le fort Bastiani ne tolère par les étrangers, même celui parmi eux qui n’a pas eu vent du mot de passe est froidement abattu. Au cours de cette vie morne, tout cheval abandonné, tout point mouvant à l’horizon prend une ampleur surdimensionnée. Les hommes sont toujours prêts à bondir. Buzzati décrit l’énergie bouillonnante de ses personnages soumis au Destin malgré l’enlisement de leur situation. De l’autre côté du paysage aride, les Tartares, ennemis fantasmés, incarnent l’espoir d’action et de gloire des hommes du fort Bastiani qui, en croyant attendre la raison de leur existence, l’ont vécue intensément : la solitude, l’espoir, la déception, l’énigme et le tragique de la vie.

Dino Buzzati. Le Désert des Tartares. 1949

Angoisses (Peur)

Edvard Munch, Le Cri, 1910
Edvard Munch, Le Cri, 1910

 

A lire tard, la nuit, lorsque tout dort. Les ombres et les bruits deviennent inquiétants, le silence, oppressant. C’est par ennui que la belle Irène Wagner, riche bourgeoise de la société viennoise, trompe son mari avec un jeune pianiste. Pourtant la jeune femme est comblée : satisfaite de sa richesse, de ses relations mondaines, de sa maison bien tenue, de son mari affectueux, de ses enfants bien élevés. Elle s’est laissée aller avec mollesse, sans recherche de la passion. Elle n’aura d’Emma Bovary que la tentation de l’empoisonnement mais le petit pot de morphine acheté à la pharmacie reste suspendu.

A chaque fois qu’Irène saute, voilée, de la voiture jusqu’à l’immeuble où réside son amant, elle ressent l’excitante angoisse d’être reconnue. Mais lorsqu’elle quitte les bras du musicien pour rentrer en sa demeure, l’angoisse devient paralysante. La maître-chanteuse, qui a surpris Irène sortant de chez leur amant commun, est l’incarnation de la peur. Dès lors, Irène se sent observée, épiée, traquée. C’est le Horla de Maupassant, instance malfaisante, incarnation de tous les maux, miroir déformant mettant en lumière les péchés les mieux dissimulés, spirale infernale qui conduit à l’enfermement et à la folie.

Irène est entraînée dans l’engrenage du harcèlement. Le rapport à la famille est bouleversé. Le mari : questionneur, trop bienveillant pour être honnête, fantôme au regard perçant, fauve patient, presque ronronnant, prêt à attendre le moment propice pour se jeter sur sa proie. Les deux enfants : querelleurs, cruels, juges muets rejetant une mère étrangère devenue tout à coup trop présente. Les semaines d’horreur remettent en cause la vie de la belle Viennoise : une course à la mondanité vide de sens, un mari qu’elle ne connaît pas, des enfants qu’elle ignore, nés trop tôt, des moments d’intense émotion qui passent plus vite que huit années de mariage.

La tension est à son comble. Le suspense, insoutenable. L’angoisse s’empare du corps d’Irène. Ses regards sont apeurés, ses phrases, sans suite, ses gestes tremblants, presque ridicules. La place vide laissée par la bague emportée par la maître-chanteuse, marque de la faute, mémoire du corps, provoque une vive brûlure, à l’image de la morsure de Camille dans le cou de Laurent, preuve indélébile du meurtre, si angoissante qu’il faudra arracher la peau pour s’en laver.

Enfermée dans ses mensonges, et empêchée par la lumière trop forte de la chambre, Irène ne peut avouer l’adultère. Prise de délire, ce n’est qu’à la fin du récit, sursaut de conscience avant la chute, qu’elle se rend chez son ancien amant pour implorer son aide. Mais il est trop tard, son discours est incohérent, la folie la guette. Le geste du mari, saisissant le flacon au-dessus du comptoir, met fin au mauvais rêve. Baigné de larmes, le corps d’Irène se convulse. Et le terrible cauchemar, plus cruel encore, se transforme en farce diabolique, presque grotesque, dont le scénario, à la fois rassurant et impitoyable, est digne du théâtre de Feydeau.

 Stefan Zweig. Angoisses (Peur). 1920

Une fille, qui danse

Au lycée, dans l’Angleterre des années soixante, Tony, le narrateur, et Alex et Colin, ses amis, pensent aux filles et se passionnent pour leurs études. Apparaît, dans ce trio constitué, Adrian, brillant jeune homme destiné à une carrière universitaire exemplaire. C’est philosophiquement évident, comme se plaisent à le répéter ses trois nouveaux camarades. Les chemins se séparent mais les liens perdurent à travers une assidue correspondance. Tony rencontre Veronica, une étrange jeune fille, tantôt mystérieuse, tantôt manipulatrice, parfois même toquée, jamais ennuyeuse. Après un court mais marquant séjour chez Veronica, et une année de relation, le couple se sépare. C’est vers Adrian que se tourne dorénavant Veronica. Au retour d’un long voyage, Tony apprend le suicide de première classe de son ami. Quarante ans plus tard, ayant mystérieusement reçu un journal intime par testament, le narrateur se remémore cet épisode fondateur de sa jeunesse.

Et ce qui était le récit des années d’apprentissage de quatre jeunes gens dans les années soixante se transforme en roman de la mémoire, quête des souvenirs. La lettre écrite à Adrian, quelques mois avant sa mort, surgit, épouvantable, infernale, choquant le narrateur autant que le lecteur. Le récit de la jeunesse prend une tout autre dimension : et si le narrateur, à l’époque des évènements comme au moment de l’écriture, avait manqué de discernement ? Est-on le mieux placé pour parler de ce qui nous a touché ? Le processus de la mémoire s’inverse : les souvenirs (ré)apparaissent. La nouvelle version des faits semble plus vraie à travers le prisme des années écoulées. C’est le décalage entre la réalité, la pensée et la vérité. Le discours sur la réalité est si lent à se construire que des milliers d’évènements peuvent se passer avant qu’on ait eu le temps de penser les premiers. Paradoxalement, le discours instantané est souvent erroné. Tony a eu besoin de quarante ans pour piger ce qui s’est déroulé, à un moment donné, au début de sa vie. La jeunesse racontée par le narrateur dans la première partie du roman n’est-elle donc pas la vérité ? Mais est-ce toujours un roman ? Le lecteur est soumis aux facultés intellectuelles et à la mémoire du narrateur. Et la vérité ne lui sera révélée qu’une fois que Tony aura compris. Evidente, elle éclaire le roman de la première partie autant que les messages énigmatiques de Veronica, renvoie chacun à ses responsabilités et révèle le mystère de la courte vie d’Adrian : la chute depuis les hautes sphères de la recherche philosophique vers la perversion des relations humaines, dégénérescence insupportable. La quête de la vérité prend la forme d’un jeu de piste à travers Londres et ses environs. Le narrateur retrouve Veronica. Il s’interroge sur le temps passé, son mariage avec Margaret, puis leur divorce, son statut de père et de grand-père, ses sentiments envers sa première amie : A ton avis, est-ce que j’étais amoureux de toi ? Le passé se brouille ou s’illumine. Certains souvenirs sont inventés : Adrian était toujours très caustique à ton sujet en ton absence. D’autres se révèlent faux : il n’y a jamais eu d’église Saint Michael à Chislehurst : mensonge des hôtes ou trouble de la mémoire ? D’autres encore refont surface : la fille qui ne dansait jamais, a dansé, une fois.

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Julian Barnes. Une fille, qui danse. 2013