Le Cœur du pélican

Anthime est un jeune athlète très prometteur. Sérieux, il a le 800 mètres pour seul objectif. Alors que la pression monte autour de celui qu’on surnomme dans la région le Pélican, les muscles du jeune homme l’abandonnent en plein élan. Anthime renonce alors à Béatrice, la fille qu’il aime mais qu’il ne peut plus regarder en face et se range dans une vie morne auprès de Joanna, une jeune femme plutôt insignifiante.

Dans sa bouche, dans sa voix, dans ses yeux qu’elle ne voyait pas puisqu’il lui tournait le dos, c’était quelque chose d’indécent, il disait ma sœur comme on dit mon amour à sa maîtresse, ma chérie à sa femme. Il disait ma sœur pour dire je t’aime. En vérité, Anthime n’avait rien préparé : les mots étaient sortis tout seuls.

Cécile Coulon ne ménage pas ses personnages. Anthime est un ancien champion, aujourd’hui il n’est plus qu’un type commun, un peu bedonnant, s’ennuyant dans son métier d’assistant social. Joanna, jolie mais sans charme, ne pense qu’aux travaux de sa nouvelle terrasse. Helena, la soeur d’Anthime paraît exceptionnelle aux yeux du héros pour qui elle est un soutien infaillible. Mais leur relation, teintée de sentiments incestueux, les empêche de mener une vie amoureuse épanouie. Quant à Béatrice, c’est la femme fatale, élégante et sportive qu’on admire, qu’on désire, qui obsède tout une vie mais qu’on n’épousera pas. Elle n’apparaît qu’au début du roman mais occupe toutes les pensées du héros pendant de longues années.

Cécile Coulon nous fait aimer ces personnages modestes, tristement banals. On se prend d’amitié pour ce champion déchu mais aussi pour ce trio de femmes qu’il n’a pas su aimer correctement. L’autrice décrit le mécanisme de l’adulation, de l’ascension suivie de la chute sans ménagement. Elle oppose les cris d’acclamation immédiatement suivis des rires moqueurs. Et analyse sans jugement le mécanisme cruel du phénomène du bouc-émissaire. Pour Cécile Coulon, la vie n’est pas un roman (le lecteur le sait mais ne peut pas s’empêcher d’espérer un moment de grâce), elle est cruelle est injuste. L’autrice explore avec brio les fantasmes du lecteur autant que les violences sourdes (qui ne peuvent le rester indéfiniment) de la vie quotidienne.

Cécile Coulon. Le coeur du pélican. 2015

Suite française

L’histoire de Suite française publiée en 2004 et récompensée par le Prix Renaudot la même année est presque aussi romanesque que le récit lui-même. Suite française est un roman inachevé (le projet initial devait comporter un millier de pages réparties en quatre ou cinq parties) : Irène Némirovsky, romancière russe juive convertie au catholicisme le rédige en 1942 alors que la France est occupée. L’autrice écrit deux parties « Tempête en juin » et « Dolce » avant d’être déportée. Ses amis et sa famille, malgré des efforts acharnés, perdent définitivement sa trace le 14 juillet 1942. Son mari déporté quelques mois plus tard, elle laisse deux filles Denise et Elisabeth entre les mains d’une garde-malade dévouée Julie Dumot, qui a su protéger les fillettes de la traque des gendarmes, d’abord cachées dans un couvent puis dans des caves de la région bordelaise. D’un refuge précaire à l’autre, Denise a sauvegardé les manuscrits de sa mère dans une précieuse valise. De nombreuses années plus tard, ils font l’objet d’une publication, introduits par une préface et accompagnés de notes d’Irène Némirovsky et d’extraits de correspondance entre 1942 et 1945.

Suite française est le récit de l’occupation allemande en 1942. Dans « Tempête en juin », Irène Némirovsky narre l’exode des Français vers des terres plus libres. On ressent le désordre et le chahut des départs précipités. L’autrice choisit de montrer la diversité des fuyards : banquiers, employés, conservateurs de musée, artistes, famille, curé… jeunes et vieux, adultes et enfants. Sans jugement, elle dévoile les cœurs nobles et les bassesses : Gabriel Corte se fait arracher son déjeuner à la volée ; Charles Langelet vole l’essence d’un jeune couple insouciant ; tandis que Jean-Marie Michaud, le fils des employés de banque, blessé, est recueilli par des fermiers et que Hubert, le jeune fils des riches Péricand, quitte ses parents pour s’engager dans l’armée française. Impossible de ne pas penser à Miroir de nos peines, troisième tome de la trilogie historique de Pierre Lemaître qui narre ce même affolement de l’exode, la convergence vers Bussy et concentre son récit autour de la figure de Madeleine, non pas Péricand mais Péricourt.

Photo d’Irène Némirovsky à l’âge de 16 ans, reproduite dans Irène Némirovsky, un destin en images, Olivier Corpet (dir.), Paris, Denoël, 2010.

Alors que Lucile Angellier n’apparaît que très brièvement dans « Tempête en juin » (elle offre le couvert à Maurice et Jeanne Michaud lors de leur périple vers Tours), elle est l’héroïne de « Dolce ». A Bussy, l’armée allemande installe ses troupes et les habitants sont contraints de cohabiter avec l’ennemi. Lucile Angellier vit seule avec sa belle-mère en attendant le retour d’un mari prisonnier en Allemagne qu’elle n’a pas eu le temps de connaître : mariage arrangé juste avant le départ à la guerre de Gaston. Les dames Angellier, propriétaires d’une maison de maître confortable, sont contraintes d’accueillir le lieutenant Bruno von Falk. Alors que la vieille Mme Angellier refuse d’adresser la parole à l’officier, Lucile se laisse séduire par les manières douces et polies de l’Allemand. Lucile et le jeune homme apprennent discrètement à se connaître lors de conversations régulières au jardin. La jeune femme, réservée, est partagée entre son cœur de Française et son attirance pour l’Allemand mais aussi entre ses devoirs d’épouse envers un mari qu’elle ne connaît pas et qui entretient une jeune femme en ville, et son cœur de jeune femme prompt à s’émouvoir et que les manières douces de l’officier ont su éveiller. Autour du couple, gravitent les habitants de Bussy et leurs hôtes. Némirovsky se moque des puissants (la vicomtesse entre autres) et éprouve une infinie tendresse pour ses fermiers. Le désespoir résigné de Madeleine, jeune orpheline contrainte d’épouser un homme de sa classe, alors qu’elle aime le distingué Jean-Marie, blessé et recueilli dans « Tempête en juin », est traité avec tendresse et bienveillance. De même pour Cécile, aussi amoureuse de Jean-Marie mais consciente de sa classe, qui ne trouvera pas homme à épouser. Némirovsky aime ses personnages d’amoureuses et les traite avec douceur, ce qui donne des allures féministes au récit.

Suite française est un roman puissant et douloureux et l’histoire du manuscrit amplifie ces impressions. Irène Némirovsky aime ses personnages et les fait vivre tels qu’ils sont, tantôt lâches, tantôt héroïques, sous les yeux du lecteur contemporain dont la mémoire collective d’une sombre époque est ravivée.

Irène Némirovsky. Suite française. 2004

La Princesse de Clèves

Quel plaisir de se replonger dans la célèbre histoire de Mme de Clèves, remise au goût du jour il y a quelques années alors que Nicolas Sarkozy affirmait que plus personne ne la lisait et ne s’émouvait de sa destinée. Quel bien lui en a pris !

La princesse de Clèves est considérée comme le premier roman psychologique. Mme de Lafayette sonde l’âme de sa princesse avec une grande finesse. Mais c’est aussi un grand roman d’un point de vue stylistique et narratif. On se souvient de ces grandes scènes de littérature : les premières entrevues entre les protagonistes et surtout les deux scènes voyeuristes à Coulommiers. Claire Bouilhac illustre très fidèlement ces épisodes (les dialogues originels sont conservés) et découpe son récit méthodiquement : la rencontre avec le prince de Clèves, celle avec Nemours, le tournoi, la lettre, les deux scènes à Coulommiers et l’entrevue finale. L’adaptation en bandes dessinées permet de bien distinguer ces scènes et il est amusant de voir ces personnages monumentaux prendre figure humaine. Le duc de Nemours paraît bien fade tandis que Mme de Clèves a des allures de déesse déchue à la Marie-Antoinette. Sans doute une volonté de l’autrice qui a accentué à l’inverse la noblesse du prince de Clèves. La beauté du couple Nemours-Clèves paraît peu de choses à côté du couple Clèves-Clèves, étonnamment moderne.

Je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Volontaires ou fruits du hasard, ils vous ont animé à les vaincre, et donné assez d’espérances pour ne pas vous rebuter. Vous êtes né pour séduire et être séduit.

L’adaptation est écrite à quatre mains : comme un dialogue entre les différentes autrices, l’histoire de la princesse est encadrée par deux scènes racontées par Catel Muller. La première est une entrevue entre Mme de Lafayette et La Rochefoucauld au cours de laquelle le projet de roman est évoqué et la seconde est une discussion entre Mme de Lafayette et Mme de Sévigné : les deux femmes de lettres commentent le succès de la princesse. Mme de Lafayette paraît aussi sage que son héroïne, aspirant à la retraite tandis que Mme de Sévigné amuse avec ses boucles folles et son goût pour les mondanités.

Claire Bouilhac et Catel Muller mettent en scène la genèse et la réception de La Princesse de Clèves et dressent de beaux portraits de femmes tout en nuances et contradictions. Le récit dans le récit (le roman écrit par Mme de Lafayette) est mis en avant par des lignes nettes et des couleurs profondes tandis que la postériorité des deux entrevues encadrantes (le temps du récit) est illustrée par un trait plus léger.

Une adaptation fidèle qui illustre à merveille le récit originel.

Madame de Lafayette. Bouilhac et Catel. La Princesse de Clèves. 2019

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie « 2021, cette année sera classique ».

Miroir de nos peines

Avril 1940. Louise est une jeune institutrice qui travaille aussi au café de Monsieur Jules La Petite Bohême. Raoul et Gabriel, deux soldats en attente de combat, affectés au Mayenberg, sur la ligne de défense Maginot. Fernand est garde-mobile et Désiré, personnage fantasque et multiple, tantôt avocat, informateur ou prêtre. Au cours du printemps 1940, ces personnages vont traverser un tournant de la guerre, un grand moment historique avec chacun leurs désirs et leurs peines.

En attendant de mourir pour la patrie, on s’emmerdait.

Emblème des unités de la ligne Maginot, représentant un canon pointant hors d’un créneau, surmonté par une tourelle, le tout couronné par la devise « On ne passe pas » héritée de la Première Guerre mondiale.

Pierre Lemaître prouve une nouvelle fois qu’il est un chroniqueur hors pair capable de captiver son lecteur dès les premières lignes : Que se passe-t-il dans cette chambre de l’hôtel Aragon ? Gabriel va-t-il sortir vivant du Mayenberg envahi par les gaz allemands ? L’auteur dresse avec minutie le portrait de personnages attachants. On a plaisir à retrouver Louise dont la mère avait logé Edouard Péricourt et Albert Maillard, les héros d’Au revoir là-haut. On suit avec intérêt l’évolution de la relation entre Gabriel et Raoul. On s’attache à ce dernier qui pisse sur le lit des bourgeois, vole la voiture d’un jeune couple sous ses yeux mais sauve un chien abandonné et déploie toute l’ingéniosité dont il est capable pour aider son camarade blessé. On s’amuse des usurpations d’identité de Désiré Migault et on prie pour qu’il s’en sorte dignement à chaque fois. Et bien sûr, on suit de près la quête de Louise qui la mène sur les traces de l’histoire d’amour de sa mère avec le docteur Thirion dans l’espoir de trouver des réponses à ses questions (le désir d’enfant notamment) et d’apporter réparation au garçon abandonné d’un côté, recueilli par une femme perverse de l’autre.

Les gens cherchaient une bonbonne de gaz, une roue de landau, un endroit où enterrer leur chien, une femme portant une cage à oiseaux, des timbres, des pièces mécaniques pour une Renault, des pneus de vélo, un téléphone qui marche, un train pour Bordeaux… Chercher des autobus parisiens à cent kilomètres de la capitale ne déparait pas dans le flot des interrogations.

Après le récit de l’arnaque dans Au revoir là-haut, celui de la vengeance dans Couleurs de l’incendie, dans Miroir de nos peines, l’auteur de roman policier s’efface devant le conteur et le chroniqueur. Pierre Lemaître offre un récit moins haletant mais peut-être plus sensible. Ce dernier roman reste néanmoins magistralement bien construit : moins de surprises et de retournements de situation mais de belles lignes convergentes qui emportent personnages et lecteurs, sans oublier une pointe d’humour et de dérision très plaisante.

Pierre Lemaître. Miroir de nos peines. 2020

Belle du seigneur

Les bottes, vigueur, gloire militaire, victoire du fort sur le faible, toute la gorillerie chérie ! Adorateurs de la nature et de sa sale loi que vous êtes tous, vous tous ! Mieux encore, pour cette païenne, les bottes évoquent la puissance sociale ! Oui le cavalier, c’est toujours un monsieur bien, un gentilhomme, un important de la tribu, en fin de compte un descendant des barons du Moyen-Age, un chevalier, un monté à cheval, un dépositaire de la force, un noble !

Milieu bourgeois de la Genève des années trente. Attablé au Ritz, Solal, sous-secrétaire de la Société des Nations, promet à Ariane, l’épouse d’Adrien, un de ses employés, de la séduire en moins de trois heures. C’est le début d’une histoire d’amour passionnée et destructrice.

La première partie du roman est peuplée de personnages drôles et ridicules qui gravitent autour du futur couple. Albert Cohen dépeint avec humour les travers du milieu bourgeois genevois pour qui tout n’est qu’apparence et bigoterie. Les parents adoptifs d’Adrien forment un couple décalé et ridicule qui fait pendant à la famille de Solal : une ribambelle de cousins, Juifs de Céphalonie, tous plus excentriques les uns que les autres. Adrien, quant à lui, a tout du mari trompé des pièces de boulevard : haut fonctionnaire feignant, trop tendre, trop faible, désireux d’afficher son ascension sociale. Le futur couple semble hors du temps : Solal, prince chevalier et Ariane, belle oisive. La transcription des flux de conscience permet de mieux comprendre ces personnages qui se prennent pour des héros de roman, l’un par cynisme, l’autre par ennui. Solal séduit Ariane par des moyens qu’il déteste : « des babouineries de gorille » les appelle-t-il, et semble poursuivre son entreprise, guidé par une pulsion autodestructrice, afin d’asseoir sa théorie sur la fausseté et la vanité de l’amour. Ariane, quant à elle, se rêve en princesse de contes de fées, multipliant les bains, les essayages de robes et les dialogues devant son miroir, toute dévouée à son seigneur.

La seconde partie du roman commence avec la formation du couple d’élite. Solal a fait enlever Ariane et les deux amoureux peuvent enfin vivre au grand jour. Sur fond de montée de l’antisémitisme (Hitler est au pouvoir depuis deux ans), Cohen développe l’expression du sentiment amoureux de ses deux personnages et parvient à faire ressentir au lecteur exaspération et écœurement. Alors que la première partie était drôle, bruyante et relevée, la seconde, qui commence avec la formation du couple et qui coïncide avec le début de la décadence de Solal, est plus lente, plus mièvre, désespérée. Coup de maître remarquable, grâce à un style oral, rapide, poétique et rythmé, et l’insertion des flux de conscience, Albert Cohen parvient à mimer l’isolement du couple, son fourvoiement et l’ennui qui monte. Solal et Ariane, bien qu’ils n’aient pas tout à fait la même vision de l’amour, s’enferment dans une conception figée et romanesque qui ne laisse pas de place au naturel et au réel et qui, sans issue, ne peut conduire qu’à la tragédie.

Par l’intermédiaire de Solal, Albert Cohen glisse de fines (et désabusées) analyses psychologiques sur le mécanisme de la séduction et la construction du sentiment amoureux. Solal, fier et écœuré de sa propre beauté, à la fois exploite et dénonce la vénération de la force qui, selon lui, attache la femme à l’homme. Belle du seigneur est un contre-hommage à la littérature des XVIIe et XVIIIe siècle (ou du moins la preuve qu’elle ne fonctionne plus au XXe siècle), un anti-manuel d’amour, une histoire belle et exaspérante à la fois, une histoire d’erreurs plus que d’amour, servie par un style remarquable.

Albert Cohen. Belle du seigneur. 1968

Roman relu dans le cadre du Club Lecture de la Duchesse

Cette lecture me permet également de participer au défi de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

Challenge

L’amour est aveugle

Accordeur de génie, Brodie est employé chez Channon, un fabricant de pianos reconnu. Lorsque son patron lui propose un poste dans sa filiale à Paris, c’est l’occasion pour le jeune homme de quitter l’ennui de son Ecosse natale. Arrivé dans la capitale française au tournant du XXe siècle, Brodie devient très vite indispensable au pianiste de renom John Kilbarron, le suit dans ses tournées à travers l’Europe et tombe éperdument amoureux de la cantatrice Lika, compagne de ce dernier.

Le mot « fébrilité » ne convenait pas, non. Il ressentait plutôt l’imminence d’un bouleversement, en bien ou en mal. Une « fébrimminence », s’il pouvait oser ce néologisme.

William Boyd fait voyager le lecteur de l’Ecosse aux îles Andaman au large de l’Inde, en passant par la Russie, pays d’origine de la belle Lika. Entre musique et amour, l’auteur nous fait vivre un drame passionnel d’une grande intensité. C’est d’abord l’amour pour la musique qui rassemble les accordeurs écossais, la cantatrice russe et les jumeaux irlandais. Boyd nous dévoile les astucieuses techniques d’accordage de Brodie et nous fait entrer à l’intérieur même de l’instrument. C’est ensuite l’amour immédiat entre Brodie et Lika. C’est aussi le lien malsain qui relie John Kilbarron à son frère Malachi. C’est enfin le goût destructeur du pianiste pour l’alcool. Tous musiciens mais tous différents, représentatifs d’un certain type de personnage : le jeune premier, l’artiste, la femme fatale et le manipulateur. Alors que l’idylle commence tout en légèreté au nez et à la barbe de John Kilbarron (la seule préoccupation des amants est d’imaginer des astuces pour se retrouver), la seconde partie du roman narre une traque à mort à travers l’Europe, d’Edimbourg à Biarritz en passant par Trieste.

C’est un discours romantique et tragique sur l’échec de l’amour et l’aveuglement des amants mais aussi une plongée passionnante dans l’Europe des pianistes du début du XXe siècle, bien rythmée et bien conçue, qui joue si bien avec les émotions du lecteur.

William Boyd. L’amour est aveugle. 2019

La maison aux esprits

Ils se découvraient pour la première fois et n’avaient rien à se dire. La lune parcourut tout l’horizon sans qu’ils s’en aperçussent, occupés qu’ils étaient à explorer leur plus secrète intimité, à insatiablement se glisser dans la peau l’un de l’autre.

Dans un pays qui ressemble au Chili, Esteban Garcia construit son monde à la force de ses bras et de son caractère. Entre l’exploitation agricole des Trois Maria et les activités à la capitale, les lignées bâtarde et légitime issues du patriarche nouent des relations d’amour, de haine et de violence sous l’œil bienveillant des esprits ancestraux mais dans un contexte politique de plus en plus oppressant.

Alfred Agache. Les Parques (ou Moires). Palais des beaux-arts de Lille. 1882

Isabel Allende, petite cousine du Président, romance la situation politique du Chili qui lui a valu de se réfugier au Venezuela suite au coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973. L’ancien monde, peuplé d’esprits, qui rappelle sans peine le réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez, laisse place à un monde moderne privé de fantaisie, terre-à-terre et violent. Allende accompagne cette transition d’épisodes drôles et cocasses qui donnent un souffle joyeux au pesant contexte politique : la tête de Nivea oubliée dans un carton pendant un demi-siècle, l’élevage de chinchillas de Jean de Satigny, sans oublier les détails inexplicables qui font le charme du réalisme magique comme la chevelure verte d’Alba, héritée de sa tante Rosa. Clara, la clairvoyante matriarche, traverse son époque avec distraction tandis que ses enfants et petits-enfants rêvent de changer leur pays. Tous pourtant vivent des émotions puissantes : un amour indestructible unit des couples que tout oppose et des haines ancestrales divisent des familles générations après générations.

Elle me divertissait beaucoup. Je pouvais l’apprécier à sa juste valeur, car, à force de tant rencontrer l’ambition dans la glace quand je me rasais le matin, j’avais fini par savoir la reconnaître quand je la rencontrais chez les autres.

La maison aux esprits met en scène les classiques combats entre Eros et Thanatos, entre les pauvres et les riches, entre les idéalistes et les conservateurs, combats dans lesquels les morts semblent aussi puissants que les vivants. Malgré le contexte historique très présent, surtout dans la deuxième partie du roman, Allende inscrit l’histoire de trois générations dans un temps cyclique qui permet de prendre de la hauteur sur les évènements comme en témoignent les malédictions ancestrales, les viols répétés, les frises animalières infinies de Rosa, Clara et Blanca… Et cette épopée se déroule sous l’œil des trois sœurs Mora, invocatrices d’esprits et prédicatrices d’avenir, Moires du nouveau monde qui filent le temps et fixent les destinées.

Isabel Allende. La maison aux esprits. 1982

 

Premières lignes #68

Dans ce court roman, Gabriel Garcia Marquez prend à revers la structure classique du roman policier : meurtriers, victime et mobile sont connus dès les premières pages du roman et le récit consiste à mêler les différents témoignages qui composent cette chronique. La mort annoncée est celle de Santiago Nasar, fils d’immigré, poignardé devant chez lui. Pourtant les frères Vicario ont tenté d’empêcher le crime en prévenant quiconque les croisait de leur intention meurtrière.

Avec humour et légèreté, sans oublier son goût pour la scatologie, le romancier colombien évoque les thèmes de l’amour et de l’honneur à travers cette chronique originale.

Le jour où il allait être abattu, Santiago Nasar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait. Il avait rêvé qu’il avait traversé un bois de figuiers géants sur lequel tombait une pluie fine, il fut heureux un instant dans ce rêve et, à son réveil, il se sentit couvert de chiures d’oiseaux. « Il rêvait toujours d’arbres », me dit Placida Linero, sa mère, vingt-sept ans après en évoquant les menus détails de ce lundi funeste. « Une semaine avant, il avait rêvé se trouver seul dans un avion de papier d’étain qui volait à travers des amandiers sans jamais se cogner aux branches », ajouta-t-elle. Placida Linero jouissait d’une réputation bien méritée d’interprète infaillible des rêves d’autrui, à condition qu’on les lui racontât à jeun ; pourtant, elle n’avait décelé aucun mauvais augure dans les deux rêves de son fils, ni dans ceux qu’il lui avait raconté chaque matin, les jours qui avaient précédé sa mort, et dans lesquels des arbres apparaissaient.

Gabriel Garcia Marquez. Chronique d’une mort annoncée. 1981

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Le Comte de Monte-Cristo

Edmond Dantès est un jeune marin destiné à une vie joyeuse : un père aimant, un armateur satisfait de son travail et surtout un mariage prochain avec la jeune fille qu’il aime. C’est sans compter les jaloux et les ambitieux qui dénoncent Edmond comme dangereux espion bonapartiste et l’envoient dans les prisons du château d’If, une île au large de Marseille. A sa sortie de prison, Dantès devient le puissant, impénétrable et fantasque comte de Monte-Cristo bien déterminé à mener à bien sa terrible vengeance.

Le Comte de Monte-Cristo est un roman d’aventure populaire, comme en témoignent son succès commercial et l’engouement des lecteurs du feuilleton paru entre 1844 et 1846. Il s’agit à la fois d’un roman à intrigues et d’un tableau de mœurs. On y côtoie des bergers devenus brigands, des pachas, des abbés, des rescapés du bagne, mais aussi des Pairs de France, des banquiers, des femmes du monde. On assiste à des évasions, des demandes de rançon, des découvertes de trésors mais aussi à des spectacles, des dîners, des bals du Paris à la mode. Dumas fait voyager le lecteur sur les routes de France et d’Italie et dans l’imaginaire oriental cher aux artistes du XIXe siècle. L’auteur a su implanter à merveille les codes du roman d’aventure bien connus des lecteurs de son temps dans le contexte social, politique et culturel du Paris du XIXe siècle. S’identifier et s’évader, voilà les clés d’un succès amplement mérité.

Ile de Monte-Cristo, Toscane

Tout est logique, cohérent, minutieusement construit. Edmond Dantès entre et sort de prison un 28 février, récompense et se révèle à la famille Morrel un 5 septembre, donne des rendez-vous jour pour jour à Albert et Maximilien. Monte-Cristo blesse là où ça fait mal : l’argent, l’honneur, la loi, mais, en souvenir de Mercédès et de son père, il respecte au plus haut point l’amour conjugal et l’amour filial. Le puissant comte se désigne bras armé d’un Dieu qui récompense les Bons et punit les Méchants. Pour satisfaire sa terrible entreprise, s’appuyant sur secrets, failles et erreurs, il resserre les mailles du filet autour de ceux qui ont causé le malheur du jeune marin. Personnages et situations sont corrélés les uns aux autres par un démiurge maléfique qui ne trouvera la paix qu’après la vengeance accomplie, quels que soient les dommages collatéraux.

Même si les personnages tiennent plus du caractère que de la psychologie finement élaborée (l’homme d’honneur, l’ami loyal, l’amante soumise, la jeune fille pure, l’empoisonneuse, l’artiste…), Dumas sait construire un réseau de personnages intéressants autour de Monte-Cristo et nous donne régulièrement accès à leur intériorité. Quant au comte, il est admirable dans son intelligence et sa générosité, effrayant dans son désir démesuré de vengeance et touchant dans ses doutes et ses troubles lorsque l’amour s’en mêle. Un grand héros romanesque qu’on a de la peine à quitter.

Alexandre Dumas. Le Comte de Monte-Cristo. 1846

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

Challenge

Le diable au corps

Il faut admettre que si le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas, c’est que celle-ci est moins raisonnable que notre cœur.

En 1918, François, narrateur du récit issu d’une famille bourgeoise, lycéen en dilettante, s’éprend de Marthe, une jeune femme oisive à peine plus âgée, alors que son mari, Jacques, est à la guerre.

Le Diable au corps est le premier roman de Raymond Radiguet, mort à vingt ans, auteur injustement méconnu malgré son amitié avec Cocteau (c’est d’ailleurs ce seul élément biographique qui semble avoir intéressé les critiques littéraires). Pourtant Le Diable au corps est un beau roman sur la fougue de la jeunesse et la passion. François a soif de vie et d’expériences. Il s’éprend de Marthe comme il se serait épris d’une autre, mais il le fait avec application. Présents, moments tendres, jalousie, mensonges…, cette passion enfantine mime scrupuleusement les amours littéraires des romans du siècle précédent. Le narrateur a l’innocence et la naïveté d’un jeune homme de seize ans qui découvre les joies de l’école buissonnière, des balades à Paris, des promenades champêtres et des premières amours. Il a aussi la lucidité et la sagesse d’un futur intellectuel capable d’analyser ses sentiments, de les mettre à nu sans jugement de valeur mais sans épargner non plus leur fausseté passagère.

Amedeo Modigliani. Raymond Radiguet. 1915 (collection privée)

Le Diable au corps prend les allures d’un roman autobiographique, un texte d’apprentissage qui place une première histoire d’amour comme évènement formateur. L’écriture, à la fois légère (le ton) et profonde (le sujet), mime bien les difficultés d’une jeunesse, insouciante par nature, à se voir confronter à une vie d’adulte (les responsabilités et la morale) dans un contexte de guerre douloureux.

Raymond Radiguet. Le Diable au corps. 1923

Cette lecture me permet de participer au défi de Madame lit sur le thème de l’amour pour ce mois de février et à celui de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

Challenge