Premières lignes #59

Après la publication de Rien ne s’oppose à la nuit, roman très personnel, Delphine reçoit des lettres anonymes menaçantes. Alors qu’elle cherche l’inspiration pour écrire un nouveau livre et répondre à son détracteur, elle rencontre la mystérieuse L. (dans ma tête elle s’appelait Laurence jusqu’à ce que je me rende compte que L., c’est aussi « elle ») lors d’une soirée chez une amie d’amie. L. et Delphine deviennent très proches et, très vite, une relation exclusive s’installe entre celle qui cherche l’inspiration et celle qui écrit la vie des autres.

Delphine de Vigan propose une autofiction très bien construite qui rend un bel hommage à la littérature, aux études de lettres et au métier d’écrivain. Facile et agréable à lire, j’aurais pourtant aimé que le roman soit davantage centré sur les doubles de l’écrivain, le jeu littéraire entre fiction et réalité et l’inquiétante emprise psychologique plutôt que sur l’écrivain qui se regarde écrire mais je peux me le permettre car ce n’est pas une autobiographie mais une autofiction nah !

Quelques mois après la parution de mon dernier roman, j’ai cessé d’écrire. Pendant presque trois années, je n’ai pas écrit une ligne. Les expressions figées doivent parfois s’entendre au pied de la lettre : je n’ai pas écrit une lettre administrative, pas un carton de remerciement, pas une carte postale de vacances, pas une liste de courses. Rien qui demande un quelconque effort de rédaction, qui obéissent à quelque préoccupation de forme. Pas une ligne, pas un mot. La vue d’un bloc, d’un carnet, d’une fiche bristol me donnait mal au cœur. Peu à peu, le geste lui-même est devenu occasionnel, hésitant, ne s’exécutait plus sans appréhension. Le simple fait de tenir un stylo m’est apparu de plus en plus difficile. Plus tard, j’ai été prise de panique dès que j’ouvrais un document Word. Je cherchais la bonne position, l’orientation optimale de l’écran, j’étirais mes jambes sous la table. Et puis je restais là, immobile, des heures durant, les yeux rivés sur l’écran.

Delphine de Vigan. D’après une histoire vraie. 2017

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

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Tu seras ma beauté

Elle est entrée dans la lecture comme on entre au couvent, en renonçant au monde.

Lisa, professeure de sport à la beauté parfaite et au corps athlétique, rencontre Philippe Mermoz, séduisant auteur à succès, au Salon du livre de Saumur. Elle demande à Irène, une collègue discrète, passionnée de littérature, d’écrire quelques lettres afin de favoriser une deuxième rencontre. Enlisée dans la monotonie de son quotidien, Irène accepte et se prend au jeu.

Vue de Saumur depuis les hauteurs de la rive gauche (juin 2015)

A travers l’histoire d’une correspondance, Gwenaële Robert rend un émouvant hommage à la littérature française, en particulier celle du dix-neuvième siècle. Mermoz rencontre Balzac. Irène est une lointaine descendante d’Eugénie Grandet et d’Emma Bovary. Elle se fane dans sa vie balzacienne entre le quotidien au lycée, les dîners entre les notables de la ville et l’enfant qu’elle n’arrive pas à avoir. La correspondance avec Mermoz est une échappatoire, une occasion de créer, d’écrire mais aussi de romancer sa vie. Tu seras ma beauté est la rencontre entre un personnage en quête d’auteur et un auteur en quête d’inspiration. Le roman de Gwenaële Robert contient plusieurs œuvres fictionnelles en lui-même : la correspondance, véritable jeu littéraire à la Cyrano de Bergerac, les romans de Mermoz, la pièce de théâtre, les récits de Balzac… se mêlent sous la plume de l’auteur. Le cadre de l’histoire intensifie l’ancrage fictionnel : Saumur est une ville dramatique par excellence. Irène se souvient des écrivains qui y ont fixé leur récit et se sont inspirés du charme intemporel de la pierre de tuffeau, des pavés, des bords de Loire, du château, des vignes qui surplombent le fleuve et des demeures troglodytes.

La figure caricaturale de Lisa est un contrepoint à la poésie des mots. Avec son parler franc, son langage SMS, elle incarne la brutalité de la réalité mais permet un pont nécessaire entre passé et présent, littérature et vie réelle. Radicalement opposées, Irène et Lisa se complètent. La première, c’est la discrétion, l’esprit, la littérature, le charme de la désuétude. La seconde, c’est l’exubérance, la beauté, le sport, le mimétisme de l’époque contemporaine. Gwenaële Robert s’interroge sur la beauté et l’intelligence, le corps ou l’esprit. Tu seras ma beauté, c’est l’histoire d’une souffrance intime, d’une inadaptation au monde mais c’est aussi une réconciliation avec soi-même, une réunion entre l’amour des mots et le besoin de sentir son corps, un pont entre le charme suranné de la littérature et l’ancrage dans le quotidien nécessaire au bonheur.

Le premier roman de Gwenaële Robert est une très belle surprise, un de ces livres qu’on emporte partout avec soi tant l’écriture est belle et poétique, les personnages, touchants et les descriptions, justes. L’auteur signe un récit émouvant, un drame intime sans éclat mais d’une grande profondeur, une réconciliation tendre et pleine d’espoir.

Gwenaële Robert. Tu seras ma beauté. 2017

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Roman lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !

Lecture commune : allez voir ce que ma copine a pensé de ce roman !

Premières lignes #28

Beau livre et travail de chercheur. Manuscrits, commentaires, retranscriptions, photographies, dessins, lettres, extraits d’œuvres. Grâce aux documents de la Bibliothèque Nationale de France, Antoine Compagnon, historien de la littérature, entre dans l’intimité d’une sélection d’écrivains français et décline le sentiment amoureux de Victor Hugo jusqu’à Annie Ernaux.

Les mots n’ont pas « la même couleur en passant une frontière », estimait Paul Morand. Ainsi le mot love lui semblait plus « secret », plus magique, plus troublant que le mot amour. Pourquoi pas ? Peut-être parce qu’amour nous vient du latin et que nous avons appris à conjuguer amare depuis notre plus jeune âge, à toutes les personnes, amo, amas, amat, amamus, amatis, amant et à tous les temps, amabam, amabo, amavi… Nous n’y voyons plus de mystère, de profondeur, d’infini, tandis que love, venu du vieil anglais, du haut allemand, et plus loin du sanscrit, contiendrait forcément du désir et de la pulsion, ce que l’on appelle très exactement de la libido. Amour, en somme, serait trop châtié.

Antoine Compagnon. Aimer l’amour, l’écrire. 2016

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Avis aux amoureux de la littérature !

Qu’elle soit réelle ou fictive, courte ou fleuve, envoyée à un destinataire ou gardée précieusement, la lettre a cette richesse de favoriser à la fois l’introspection et l’expression des sentiments. Belle écriture, papier cacheté, encre parfumée, on a tous rêvé de recevoir une telle déclaration.

Ma copine Comète du blog Aux bouquins garnis et moi, en grandes romantiques, avons décidé de s’offrir ce plaisir : en ce 14 février, nous ouvrons le projet Lettres d’amour. Il s’agit de savourer et de partager nos lectures.

Les lettres peuvent être :

  • réelles (comme celles de Mitterand à Anne) ou fictives (comme les Lettres de la religieuse portugaise)
  • une lettre unique (comme la Lettre à Laurence de Bourbon Busset) ou un recueil (comme Les Liaisons dangereuses)
  • de tout siècle
  • de toute nationalité
  • Seule contrainte : les lettres doivent évoquer le sentiment amoureux (on mettra de côté l’amour maternel, fraternel…)

Mode d’emploi :

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Nous dresserons progressivement une liste des comptes-rendus et des plus belles lettres d’amour de la littérature ❤

A vos boîtes aux lettres !

Premières lignes #4

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Voici les premières lignes d’un de mes romans préférés, que j’ai lu il y a quelques années. Pour moi, c’est un incontournable de la littérature du XXe siècle. Ce paragraphe témoigne bien de l’atmosphère hors du temps dont s’empreigne parfois le récit et du style poétique, ici binaire, très caractéristique. On me dit qu’il faut lire ce roman avant dix-huit ans… J’ai pourtant découvert avec plaisir Solal du même auteur l’été dernier.

Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d’écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d’une victoire. A deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâche et il n’avait pas osé. Aujourd’hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l’aimerait.

Albert Cohen. Belle du seigneur. 1968

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