Un ano con Almodovar Palmarès

Après une année passée auprès du maître espagnol, le projet Un ano con Almodovar s’achève. Quel plaisir de voir ou revoir les chefs-d’œuvre ou les films moins connus, d’analyser, d’écrire, de s’émouvoir ou de s’étonner, d’échanger, de mieux comprendre la philosophie almodovarienne et d’observer le monde sous ce nouvel angle.

Pour finir en beauté, voici les palmes que j’adresse à la douzaine de films analysés cette année :

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Femmes au bord de la crise de nerfs

A bout de nerfs, Pepa attend désespérément un appel d’Ivan, son amant qui vient de la quitter. Elle reçoit la visite de son amie Candela qui, elle, vient d’apprendre que son amant est un terroriste chiite. Quant à Marisa et Carlos, le fils d’Ivan, ils visitent l’appartement que Pepa s’apprête à louer…

Recette almodovarienne de gaspacho : tomates, concombre, poivron, basilic, oignon, sel, poivre, huile d’olive (les somnifères en moins !)

Femmes au bord de la crise de nerfs est un concentré de la philosophie d’Almodovar. Un peu malgré elle, les femmes abandonnées, trompées, dupées, se liguent contre le mâle dominant. Doublure de film, Ivan voit défiler des figures cinématographiques plus séduisantes les unes que les autres. Dans la vie, il est entouré de charmantes hystériques qui, toutes, veulent sa peau : Lucia, l’ex-épouse internée, Pepa, l’actrice femme du monde, Paulina, l’avocate féministe et castratrice. Almodovar condamne la lâcheté du séducteur. Ivan roucoule mais il est incapable de faire face à ses responsabilités. Pour Candela, le pire n’est pas d’avoir fréquenté un terroriste mais qu’il se soit servi d’elle. Certains hommes, un peu ridiculisés, se rangent du côté des femmes blessées. Le chauffeur de taxi sentimental et attentionné, au service de Pepa, mais aux limites bien définies : « Je suis taxi, pas chasseur de primes. » Et Carlos qui ne sait plus où donner de la tête parmi ces femmes qui s’évanouissent dans ses bras et s’habillent devant lui. Par son jeune âge, Carlos appartient au camp du sexe opposé mais n’en manifeste pas moins des prédispositions à la domination, à l’image de son père. Ces femmes en furie, que les hommes ne comprennent pas, établissent, en un joyeux retournement de situation, des vérités générales déroutantes : « La mécanique, c’est plus simple que la psychologie masculine. On peut comprendre une moto, un homme, jamais. »

Almodovar exploite tout le potentiel dramatique de la femme que l’on quitte. La délaissée est un élément narratif explosif dont les émotions sont décuplées. Abandonnée par Ivan, Pepa avale des somnifères, fait valser téléphone et répondeur, passe quantité de coups de fil, entre, sort, se dispute, se change, passe la nuit à espionner, poursuit des taxis en fuite… L’état de son appartement au réveil de Marisa témoigne bien de l’agitation hystérique de ces deux derniers jours : trois hommes endormis (réécriture féministe des contes d’antan), des vitres brisées, du gaspacho renversé, le lit incendié… Il faudra faire venir la femme de ménage. Comme souvent chez le maître espagnol, lieux et personnages entretiennent des liens étroits. Séparée, Pepa ne veut plus vivre dans l’appartement partagé avec Ivan, qu’elle a pourtant aménagé avec chic : immense verrière, terrasse surdimensionnée aux allures de jardin suspendu… La valise de l’amant dont on cherche à se débarrasser, marque du rejet de son propriétaire, véritable leitmotiv, est source de malentendus entre les personnages. La trame narrative qui peut apparaître délirante est en réalité une suite de coïncidences burlesques qui convergent toutes vers Ivan, point focal, élément tantôt à sauver, tantôt à éliminer.

Au delà des débordements hystériques, du goût pour l’absurde et de l’esthétique comique (les boucles d’oreille cafetières de Candela, les coiffures extravagantes de Lucia…), Almodovar amorce une réflexion sur la complexité des femmes en furie ou au désespoir (émouvante image de Pepa qui écoute le doublage d’Ivan comme s’il s’adressait à elle – le pouvoir du cinéma !) mais toujours apaisées par la solidarité de leur camp.

Pedro Almodovar. Femmes au bord de la crise de nerfs. Avec Carmen Maura, Antonio Banderas, Julieta Serrano. 1988

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En chair et en os

Désireux de revoir Helena, Victor se rend chez elle alors que la jeune femme attend son dealer. Alertés par une voisine ayant entendu un coup de feu, deux policiers, David et Sancho, forcent la porte et la scène tourne au drame. Victor est accusé d’avoir tiré sur David, le paralysant à vie. Cinq ans plus tard, à sa sortie de prison, le jeune homme s’immisce dans la vie d’Helena désormais mariée à David…

Pedro Almodovar met en scène un quintet vénéneux et amoureux. Deux couples d’amis : Helena et David, Clara et Sancho, et cet intrus, Victor, le masque dans le foyer, le loup dans la bergerie, ce désirable inconnu sorti d’un passé douloureux qui bouscule les certitudes et révèle les incertitudes. Tantôt les couples contre les couples. Tantôt les hommes contre les femmes. Tantôt les hommes contre les hommes. Mais rarement les femmes contre les femmes, comme si les relations féminines, chères au cœur du réalisateur, étaient dénuées de toute agressivité. Un seul moment de grâce devant le match de football : David et Victor oublient un instant qu’ils sont ennemis. Chaque personnage représente un caractère : Helena, d’une sincérité insultante, est douce et impétueuse ; Clara a la force de l’amoureuse et la fragilité de la victime ; Sancho est l’homme abhorré par le maître espagnol : jaloux, violent et dominateur ; David, champion de basket handisport depuis son accident, est courageux mais il n’en est pas moins diminué ; quant à Victor, c’est l’étalon fougueux et attachant. Solidarité, emprise, désir, amitié, jalousie, orgueil, Almodovar développe le prisme des relations humaines, divise et réunit ses personnages blessés par le drame de l’amour et de la sexualité.

Madrid

Dans ce film noir, le réalisateur espagnol montre à quel point les pulsions gouvernent les vies humaines. Après quatre ans de prison, le plan de vengeance de Victor, c’est faire jouir Helena jusqu’à la fendre en deux, point de convergence entre Eros et Thanatos. Auprès de Clara, le jeune homme fait son éducation sexuelle et compte les leçons. Pendant ce temps, David entraîne durement son corps et Sancho dégrade le sien à coups d’alcool fort. En chair et en os est un film sensuel et physique qui s’ouvre sur les cris de douleur d’une femme sur le point d’accoucher. L’intrigue se complexifie en fonction des relations sexuelles des personnages. Almodovar filme des corps nus légèrement voilés et les changements de plan rendent ces scènes très esthétiques. Les personnages se livrent à des exercices d’espionnage enchâssés et chacun est voyeur de l’autre. Les motifs corporels sont démultipliés : dans l’appartement du père d’Helena, les jambes de la jeune fille, incapables de la porter après le coup de feu, sont longuement filmées ; celles du mannequin de cire dans le film dans le film se détachent de son corps ; et bientôt David, le jeune policier, n’aura plus l’usage des siennes. Almodovar décrit un monde violent dans lequel le corps se délite. Les pistolets sont objets courants et chacun est prêt à en braquer un devant quiconque sera un obstacle à ses désirs.

Fidèle à lui-même, le maître espagnol place son drame sur un fond artistique. Les beaux appartements d’Helena sont décorés de grandes fresques murales et la chanson lyrique accompagne le récit. Le coup de feu se confond avec celui tiré dans le film dans le film La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz et la distinction entre réalité et fiction n’est plus très nette. Almodovar crée un réseau cinématographique : l’espionnage à la fenêtre chez Hitchcock, le photographe voyeur de Kika, l’incendie domestique comme dans Femmes au bord de la crise de nerfs… L’arrière-plan est populaire, un Madrid au bord de la ruine de toutes parts traversé par des bus, parmi ceux-là, la ligne circulaire paradoxalement favorable aux naissances et au renouveau. Alors qu’il fait exploser la violence des relations humaines (« Tu m’as condamné à regarder par terre »), Pedro Almodovar confie à la ville tant aimée, qui a adopté Victor et s’apprête à voir naître son enfant, le soin d’éveiller au bonheur.

Pedro Almodovar. En chair et en os.Avec Javier Bardem, Francesca Neri, Liberto Rabal, Angela Molina et José Sancho. 1997

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Talons Aiguilles

Après quinze ans d’absence, Becky del Paramo, actrice et chanteuse célèbre, rentre à Madrid et retrouve sa fille Rebeca, présentatrice TV fraîchement mariée au directeur de la chaîne, Manuel, l’ancien amant de sa mère.

Talons aiguilles est un film coloré dans lequel les tailleurs stricts côtoient les costumes de scène pailletés. Pedro Almodovar rend hommage au monde du spectacle : Becky est une chanteuse reconnue qui a donné sa vie pour son art ; Rebeca et Manuel appartiennent au monde de la télévision, sans cesse en représentation, et sont à ce titre des personnalités publiques ; Letal se travestit pour imiter les débuts de la grande chanteuse, disparaît dès le retour de Becky comme pour lui laisser la vedette et réapparaît sous diverses formes. Les cravates graphiques du juge Dominguez donnent une note de fantaisie à sa sévère fonction. Non sans humour et comme pour bien distinguer ces deux milieux, Rebeca quitte ses tailleurs de ville pour, en prison, enfiler jeans et pulls informes. Le monde carcéral est d’ailleurs éclectique et coloré, gentiment violent mais surtout, virevoltant et dansant, une scène à toit ouvert, une communauté selon laquelle agresser un policier pour retrouver sa copine en prison, ça, c’est être une femme.

Dans Talons aiguilles, aucun couple ne semble heureux. Dans chaque cas, l’un empêche l’autre d’exercer sa propre liberté. Comme si le couple était un obstacle au développement de soi. Les parents de la petite Rebeca sont séparés ; son beau-père interdit à sa mère de mener sa vie d’artiste ; plus tard, Rebeca épousera un homme qui ne l’aime plus, qui a été l’amant de sa mère, le redevient et fréquente d’autres femmes. Epouses, mères, maîtresses, malmenées, empêchées par des hommes qui veulent les contraindre, difficilement amies mais tacitement alliées contre le sexe opposé. Talons aiguilles est une lutte pour la survie. Eliminer pour vivre, tuer le mâle pour être libre, c’est le prix à payer pour briser les chaînes des relations néfastes et faire éclater son art. Face au juge Dominguez, les trois femmes, l’épouse, la mère, la maîtresse, soupçonnées du meurtre de Manuel, ont toutes des raisons d’être passées à l’acte. Chacune à sa manière, elles représentent une relation conflictuelle à l’égard des hommes : la rupture, la dispute (suivie de la menace de suicide), la relation sexuelle (non aboutie). Le film prend alors l’allure d’enquête policière au cours de laquelle le juge est aussi suspect que les femmes qui ont partagé le lit de Manuel. Un indice, un détail, des photographies échangées par erreur, un manteau sur le dos d’une autre, un grain de beauté reconnaissable… mettent sur la voie.

Talons aiguilles, c’est aussi l’histoire d’une relation mère-fille conflictuelle. Une petite fille délaissée par une mère trop occupée d’elle-même. Un père absent (brève apparition, rôle de censeur). Une adolescente qui se construit sans mais aussi dans l’ombre de sa mère. Une jeune femme qui se cherche encore : une fascination pour les imitations de Letal, un mariage raté avec l’amant de sa mère, des boucles d’oreille identiques offertes quinze ans auparavant et gardées précieusement. Rebeca, à la fois, admire sa mère et lui en veut terriblement d’être si brillante. Et pourtant les deux femmes s’aiment d’un amour inconditionnel, à l’image du juge Dominguez et de sa mère collectionneuse de coupures de presse concernant Becky. Les seuls duos sincères, qui protègent de l’agressivité du monde sans se priver de liberté, ce sont ces relations filiales. Becky a sauvé Rebeca comme Rebeca l’a sauvée quinze ans auparavant. Et ce secret partagé avec le juge rend le mâle un peu moins ennemi. « Tu dois apprendre à gérer autrement tes problèmes avec les hommes. » Parmi ceux qui ont des problèmes avec les hommes, il y en a qui ont des méthodes radicales, et il y en a d’autres qui réalisent des films.

Pedro Almodovar. Talons aiguilles. Avec Victoria Abril, Marisa Paredes, Miguel Bosé. 1991

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Kika

Kika, la joyeuse maquilleuse, s’apprête à se marier avec Ramon, photographe voyeur, qu’elle trompe avec Nicholas, le beau-père de celui-ci. Trois ans auparavant, Ramon avait perdu sa mère et les deux hommes étaient restés liés.

Pedro Almodovar plonge le spectateur dans un univers délirant où l’absurde est la norme. Pas de cocaïne dans ce film mais des relations si tordues qu’un psychiatre expérimenté n’aurait pas assez d’une vie pour les dénouer. Kika trompe Ramon avec Nicholas ; Nicholas trompe Kika avec Amparo et d’autres jolies blondes ; ce qui fait dire aux deux amies : « il nous trompe. » Ramon fut le patient d’Andréa, plus dérangée que ceux qu’elle soigne (en témoigne la balafre qu’elle s’est faite elle-même au visage) devenue journaliste de choc pour son émission voyeuriste Le pire du jour. Juana, la bonne de Kika, semble secrètement amoureuse de sa patronne (les lesbiennes sont rares chez Almodovar) et son frère est un acteur de films pornographiques, qualifié de « subnormal », évadé de prison. Inceste, viol, sexe sont traités avec une légèreté déroutante. La scène de viol, doublement filmée par Almodovar et par un voyeur à sa fenêtre, est interminable. Pablo manifeste une énergie sexuelle pathologique qui contribue à rendre le passage ridicule et grotesque, tandis que Kika est d’un sang-froid à toute épreuve (« dépêche-toi, je n’ai pas que ça à faire »). A quatre sur le lit pour retirer l’homme de la femme, on croirait à un gag. Même le meurtre est ridiculisé : « Tuer, c’est comme se couper les ongles des pieds. »

Kika est une héroïne charmante aux vêtements colorés et aux coiffures changeant à chaque période de sa vie. Elle est maquilleuse, comme le sera Benigno, l’infirmier de Parle avec elle, ce qui rappelle le goût du réalisateur pour le travestissement. Aimable, pétillante et bavarde, elle est la princesse des contes de fées. Elle s’oppose en cela à Andréa, la méchante, la cruelle belle-mère, la sorcière, qui endosse tour à tour le costume de reine castratrice adepte du morbide et celui de martienne-insecte-voyeur, filmant toutes les scènes choc de sa vie. C’est sur son lit de mort que Kika rencontre Ramon, Beau au Bois dormant qu’elle réveille par deux fois. Le vrai mâle, c’est Nicholas, Barbe-Bleue, qui multiplie les maîtresses. Un mauvais sort semble avoir été jeté sur cette famille à qui il arrive des malheurs plus délirants les uns que les autres. Kika accuse la bague offerte par Ramon, ayant appartenu à sa mère et se débarrasse de l’objet maléfique pour mettre fin à l’enchainement des tourments.

A travers ce conte burlesque qui multiplie les pistes d’exploration du subconscient, Pedro Almodovar laisse entrevoir ses obsessions de réalisateur. Chaque personnage est en lien avec le milieu artistique : l’écriture, le maquillage, le show télévisé, la photographie, le film X, le chant lyrique… Les manuscrits circulent, on se trompe d’enveloppe et de destinataire, on lit les secrets des morts dans leurs cahiers intimes… Nicholas écrit pour Andréa mais par erreur, il lui envoie les prémices de son prochain roman au lieu de la trame du scénario demandé. Et le roman se confond avec la réalité, la révélant parfois comme si le réel était le brouillon de la fiction. « Remplace le nom de l’héroïne par le mien et cela deviendra mon autobiographie. » Fiction dans la fiction mais aussi film dans le film : le visionnage du Rôdeur enseigne la vérité sur la mort de la mère et le film du voyeur annonce celui du tournage de Filles et valises dans Etreintes brisées. Comme pour se détourner du drame et laisser au spectateur le soin d’imaginer et de juger, Almodovar choisit de ne pas développer l’essentiel : Kika, c’est avant tout l’histoire de deux hommes que deux femmes réunissent, d’une enquête policière non aboutie et d’une relation mère-fils étouffante et douloureuse.

Pedro Almodovar. Kika. Avec Victoria Abril, Peter Coyote, Veronica Forqué. 1993

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La loi du désir

Pablo est un cinéaste adulé du public. Lorsque son amant, Juan, le quitte, il a du mal à l’oublier… Il rencontre néanmoins Antonio, un jeune homme possessif et jaloux. En parallèle, il monte une pièce de théâtre inspirée de la vie (et des échecs) de Tina, sa sœur, née garçon.

Pedro Almodovar rend hommage au monde du spectacle. Pablo, double du maître espagnol, est un réalisateur de talent. Pourtant, autodérision, ses films ont des titres ironiques qui dévalorisent son art et le public admirateur : Tête de cul, Remake, Le paradigme de la moule. Pablo lui-même affirme ne plus supporter ses films une fois réalisés. Dans sa dernière création, il met en scène sa sœur Tina, comédienne jouant son propre rôle. Et les répétitions de la pièce se confondent parfois avec la réalité. Piètre actrice mais grande chanteuse, Tina a été soliste en sa jeunesse. Pedro Almodovar soigne la bande originale de son film. Ne me quitte pas, la chanson de Jacques Brel, revient en leitmotiv.

Cinéma et homosexualité, le film s’ouvre sur une scène de tournage provocante : un jeune homme séduisant est amené à se masturber sous les yeux emplis de désir du réalisateur et de son assistant. Almodovar affectionne particulièrement le milieu de la nuit et de ses amours diverses. La loi du désir est peuplé d’homosexuels et de transsexuels qui sniffent des lignes de cocaïne dans les toilettes et sous-sols des bars et invitent chez eux le premier venu. Alors que le réalisateur madrilène filmera le corps de la femme avec beaucoup de pudeur et de poésie dans Parle avec elle, La loi du désir est un film physique, sensuel, très sexué. Les corps des hommes sont mis à nu, perçus par le regard de l’amoureux et de l’esthète : beauté picturale des corps nus entremêlés. Dans ce film très masculin, les rares femmes ont un rapport ambigu à la féminité : la jeune Ada n’en est pas encore une bien qu’elle éprouve déjà des sentiments pour Pablo ; Tina, malgré sa sensualité éclatante (scène drôle et provocante du jet d’eau un soir d’été) fut garçon en sa jeunesse ; la mère d’Ada, voix grave, mâchoire carrée, se comporte comme un mâle ennemi en abandonnant sa fille ; seule la mère d’Antonio, mi-protectrice mi-castratrice, incarne la mama espagnole comme les aime Almodovar, entre tendresse et dureté, mais elle est vite mise de côté. Pablo, Tina et Ada forment une délicieuse famille recomposée qui compense les déchirures et traumatismes qu’ont subis le réalisateur et sa sœur au cours de leur enfance.

En contrepoint du monde du spectacle et de la nuit, la religion et l’hôpital apportent la clarté nécessaire. Pourtant les mondes s’entremêlent et ne sont pas si contradictoires qu’ils le paraissent. Lorsque Tina entre dans l’église de son enfance, les retrouvailles avec le prêtre semblent réveiller des souvenirs douloureux qui annoncent La mauvaise éducation. Par ailleurs, la jeune Ada prépare sa première communion et sa tenue se confond avec une robe de mariée. Les deux femmes, un pinceau dans les cheveux, passent leur temps à prier devant un autel domestique si monumental qu’il en devient grotesque. En dépit des apparences, l’hôpital n’est pas non plus ce milieu raisonnable capable d’équilibrer la violence du désir des hommes. Suite à son accident de voiture qui préfigure celui des amants dans Etreintes brisées, Pablo est admis dans un hôpital fantaisiste : les sacs poubelle orange jurent sur le sol blanc, les panneaux « sortie de secours » se démultiplient à l’infini et les médecins complices se liguent contre la police.

La loi du désir prend les allures d’enquête policière. Les lettres d’amour qui circulent entre Pablo, Antonio et Juan deviennent des pièces à conviction. Celles signées du pseudonyme Laura P. attirent particulièrement l’attention. Les documents réels et fictifs se mêlent. La lettre rédigée par Pablo pour Pablo (« Je vais t’écrire la lettre que je veux recevoir. Tu mettras l’en-tête et tu signeras ») est relue régulièrement. La machine à écrire, instrument de travail par excellence, est l’objet de tous les regards. Lors de la perquisition, le jeune policier (« Vu ta gueule, t’aurais dû faire mannequin ») s’indigne de son collègue qui sniffe la dernière ligne de Pablo (« pour ce qui reste… ») et affiche ses ambitions : « A ton âge, je serai commissaire, pas inspecteur. » Pourtant le jeune ambitieux est écarté lorsque les choses se corsent et l’homme expérimenté mène le jeu. Pendant une heure, chacun retient son souffle. Malgré leur maîtrise du terrain, même les forces de l’ordre ne peuvent rien devant la loi du désir qui l’emporte qu’elle que soir l’issue de la bataille. Je te voulais à n’importe quel prix.

Pedro Almodovar. La loi du désir. Avec Eusebio Poncela, Carmen Maura, Antonio Banderas. 1986.

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Le mois prochain, on regarde Kika, à vos écrans !

Étreintes brisées

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Scénariste aveugle, Harry Caine travaille avec la fidèle Judit Garcia. Un soir, en l’absence de Judit, Diego, son fils, a un accident. Harry rend visite au jeune homme et, pour le distraire, raconte les évènements, pendant le tournage d’un film quatorze ans auparavant, qui lui ont coûté la vue.

A l’annonce de la mort d’Ernesto Martel, le passé resurgit et l’apparition de Ray X rappelle des souvenirs douloureux. Pedro Almodovar alterne les époques et jongle entre les évènements du passé et leurs conséquences sur le présent. A l’été 1994, Mateo Blanco, avant qu’il ne devienne Harry Caine, rencontre Lena, la maîtresse d’Ernesto Martel, un homme d’affaires puissant. Subjugué, il l’engage aussitôt pour jouer le rôle principal de Filles et valises. Une ellipse masque les jeux de séduction et déjà le réalisateur et l’actrice sont des amants passionnés. Mais Martel, jaloux et violent, veille par l’intermédiaire d’Ernesto fils, chargé de filmer le tournage du long-métrage. Almodovar décrit une histoire d’amour et de sexe, brève mais intense, évidente et passionnelle. Les âmes et les corps se troublent et s’attirent comme ceux de Julieta et Xoan. Mais chez Almodovar, le bonheur ne dure jamais. Il est entaché par l’ombre de Martel qui contraint les amants à un secret difficile à garder. A Madrid, la pression est trop forte ; sur la plage El Golfo, incognito, ils peuvent vivre leur passion au grand jour. Mais rattrapés par l’effervescence de la ville, les amants se montrent et tragiquement, par jalousie et par dépit, sont fauchés par la fatalité de leur destinée.

Le maître espagnol assemble un quatuor et équilibre la composition. Au cœur de ce groupe paritaire, se dessinent deux triangles amoureux (l’un autour de Mateo, l’autre autour de Lena) qui contrarient les amours du couple jusqu’à la tragédie. Hommes comme femmes, dans Etreintes brisées, Almodovar étoffe tous ses personnages. Ernesto Martel porte en lui la virilité ennemie, dominatrice et violente qui détruit par jalousie. C’est le barbon moliéresque. Il s’oppose à Mateo, l’amoureux, l’artiste, qui perd sa virilité en perdant la vue et au jeune Ernesto, son fils, au penchant homosexuel. Dans Filles et valises, Ivan, c’est l’homme absent par excellence, celui que la Leo de La Fleur de mon secret passe son temps à attendre. Lena, quant à elle, protéiforme, variable et changeante, incarne la diversité féminine dans toute sa richesse : fille aimante, secrétaire docile, séductrice, belle-maman, actrice comique… Mais c’est auprès de Mateo, amante passionnée, qu’elle est la plus naturelle. Penelope Cruz, magnifique, représente à elle seule les différentes facettes de la féminité qui séduisent tant Almodovar. Dans un décor coloré et graphique, elle apporte l’étincelle de vie que recherche Mateo réalisateur, double du maître madrilène.

Etreintes brisées concentre les obsessions de Pedro Almodovar. Sur fond de drogue (ecstazy dans le film, cocaïne dans le film dans le film), Lena se prostitue tandis qu’Ernesto fils enfile les robes de sa mère. Chaque pseudonyme qui permet de vivre plusieurs vies incarne, assumée ou non, la part artistique des personnages : Lena et Séverine, Ernesto fils et Ray X, Mateo Blanco et Harry Caine. Dans un monde de fête et de jeux de rôle, la musique, la drogue, le travestissement, l’hôpital apparaît comme contrepoint, séjour glacé, loin de l’agitation de la ville et du tournage : le cancer de l’estomac du père de Lena, l’accident de Diego, la chute de Lena, la tragédie de Mateo. Comme Julieta après la disparition de Xoan, le jeune réalisateur vieillit d’un coup. Chacun porte en lui un lourd secret : Diego ne connait pas son père (préférence pour la version de l’amant de passage) ; Ernesto fils a épousé deux femmes avant d’assumer son homosexualité. Absent, malade ou détestable, la figure paternelle est malmenée. Comme dans Tout sur ma mère, d’étonnants couples mère-fils se forment comme pour se protéger des hommes. C’est le soir de son anniversaire que Judit révèle à Harry, redevenu Mateo en une nuit, ce qui s’est réellement passé quatorze ans auparavant. Accablée par le poids de la culpabilité comme les femmes dans Julieta, elle révèle sa jalousie, son dépit, son amour déçu, son immense regret. La vérité, c’est ce que n’a pu entendre Esteban, le soir de ses dix-sept ans, dans Tout sur ma mère. La vérité, ce qui délivre du poids du passé et réconcilie avec le présent.

Pedro Almodovar rend hommage à l’art en général et au cinéma en particulier. Lena veut faire l’actrice ; Ray X a réalisé un documentaire ; Diego est DJ et futur réalisateur, élève auprès de Mateo qui, lui, tourne un film comique dans le film dramatique. Etreintes brisées multiplie les allusions aux précédents films du réalisateur espagnol et annonce les grands thèmes des prochains. Plus largement, véritable déclaration d’amour au septième art, le film fait référence aux monstres sacrés du cinéma international : cheveux tirés, yeux de biche, « on dirait Audrey » ; s’apprêtant à le quitter, poussée par un mari jaloux, c’est Scarlett du haut de l’escalier. Hommage et personnage, le cinéma a un véritable rôle dramatique. En 1994, Ernesto fils filme le tournage du film dans le film et ce témoignage permet au père d’espionner la maîtresse. Retournement de situation, c’est aussi par ce biais que Lena, jouant sa propre doublure, avoue, face caméra, qu’elle en aime un autre. Le cinéma est un intermédiaire, un moyen de communication. Les photographies déchirées du tournage envahissent le champ et, comme un puzzle, Diego tente de les assembler. Lien entre les époques, le cinéma est une tentative de reconquête du passé qui délie les langues, réconcilie les être et les unit autour d’une passion commune qui dépasse les drames personnels et les hantises intimes.

Pedro Almodovar. Etreintes brisées. Avec Penelope Cruz, Lluis Homar, Blanca Portillo. 2009

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