Premières lignes #4

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Voici les premières lignes d’un de mes romans préférés, que j’ai lu il y a quelques années. Pour moi, c’est un incontournable de la littérature du XXe siècle. Ce paragraphe témoigne bien de l’atmosphère hors du temps dont s’empreigne parfois le récit et du style poétique, ici binaire, très caractéristique. On me dit qu’il faut lire ce roman avant dix-huit ans… J’ai pourtant découvert avec plaisir Solal du même auteur l’été dernier.

Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d’écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d’une victoire. A deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâche et il n’avait pas osé. Aujourd’hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l’aimerait.

Albert Cohen. Belle du seigneur. 1968

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

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La Renverse

La renverse : période de durée variable séparant deux phases de marée (montante ou descendante) durant laquelle le courant devient nul.

Plage du Kélenn à Carantec (Finistère)
Plage du Kélenn à Carantec (Finistère)

 

A l’annonce de la mort accidentelle de Jean-François Laborde, Antoine se remémore le scandale qui a éclaboussé sa mère des années auparavant et a conduit à la rupture des liens familiaux.

Le narrateur plante le décor : une ville de banlieue sans histoire, un père se rendant tous les jours à Paris en TER, une mère un peu trop apprêtée, un jeune frère introverti. Antoine raconte l’humiliation que son frère et lui ont subi, le dégoût que lui ont inspiré ses parents, le sentiment d’injustice à l’égard de Célia B. et Lydie S., la banalisation perverse de l’affaire, la puissance écrasante des grands de ce monde.

Depuis la Bretagne où il s’est réfugié, Antoine retrouve son moi adolescent et se raccroche à de rares images pour reconstituer sa jeunesse fuyante : les jeux avec son frère Camille, l’espionnage de la jeune Léa se déshabillant devant sa fenêtre, la famille heureuse de son ami Nicolas, sa fascination pour Laetitia, la fille révoltée de Laborde. Mais la mémoire individuelle ne suffit pas à reconstituer les faits, elle se dégage d’ailleurs de sa responsabilité : Tout ce qui suivrait resterait sujet à caution. Les époques se superposent. Chloé et Laetitia, insaisissables, décrites par petites touches, à la manière impressionniste, figures féminines à la fois présentes et absentes, se confondent. La mère de famille parfaite reste énigmatique aux yeux du lecteur, malgré les nombreux portraits, tant les points de vue se contredisent : adolescente artificielle, femme hautaine aux aspirations ambitieuses, être instable, mère modèle salie, star déchue, détruite par ses rêves, réduite à la vie rangée qu’elle méprisait, tombée dans la fange, la perversité, l’inhumanité. Combien de personnes successives, contradictoires, opposées, inconciliables abritons-nous en nous-mêmes?

Le narrateur explore les sentiments qu’il éprouvait ou croyait éprouver. La rage de Laetitia n’a-t-elle pas altéré sa propre perception ? Les mots de Camille n’ont-ils pas été dictés par son mal-être et son rêve de fuite ? Antoine a-t-il réagi humainement face à ses parents ? Qui sont les monstres ? Et si les témoignages des proches retraçant l’histoire avaient été biaisés par l’émotion et les angoisses personnelles ? Le narrateur prend conscience de son absence au moment des faits. Les souvenirs sont flous. La vérité est parfois un affront : la famille de Nicolas, en apparence très heureuse, a explosé quelques années plus tard. Le roman prend alors les allures de quête du passé pour un nouveau départ et de reconquête d’une vie entachée mais qui, paradoxalement, ne fait que commencer.

Adam, Olivier. La Renverse. 2016

Gabriel Garcia Marquez. Cent ans de solitude. 1967 #1

Amaranta, dont la dureté de coeur l’épouvantait si fort et dont l’amertume concentrée l’affligeait, lui apparut au contraire, à la faveur de cette ultime révision, comme la femme la plus aimante qui eût jamais existé, et elle comprit avec une lucidité attendrie que les injustes tourments qu’elle avait fait subir à Pietro Crespi ne lui avaient pas été dictés par quelque désir de vengeance, comme tout le monde pensait, et que ce n’était pas le fiel de son amertume, comme pensait tout le monde, qui l’avait décidée à faire de la vie du colonel Gerineldo Marquez un lent martyre, mais qu’en l’un et l’autre cas, ç’avait été une lutte à mort entre un amour démesuré et une invincible lâcheté, qui s’était soldée par le triomphe de cette peur irrationnelle qu’inspirait depuis toujours à Amaranta son propre coeur déchiré.

Julieta

Julieta s’apprête à quitter définitivement Madrid lorsqu’elle croise par hasard Beatriz, une amie d’enfance de sa fille Antia. Voilà treize ans qu’elle n’a plus de nouvelles de celle-ci et ce bref échange avec Beatriz bouleverse ses projets. Julieta quitte son appartement pour retrouver l’immeuble dans lequel elle vivait des années auparavant et, à travers une longue lettre adressée à Antia, se remémore les évènements douloureux de son passé qui ont conduit à la rupture du lien filial.

Pedro Almodovar croise les destinées et la vie apparaît parfois comme un éternel recommencement. Ce sont les femmes qui font l’histoire. Julieta enseigne la littérature antique et interroge ses élèves sur les acceptions du terme « mer ». La mer d’Ulysse, c’est « pontos », la haute mer, celle qui entraîne vers l’inconnu et l’aventure. C’est aussi celle qui fascine Xoan, père d’Antia, pêcheur rencontré dans un train. La première nuit du pêcheur et de l’enseignante, irréelle, floutée comme dans un songe, à la fois tragique et romantique, marquée au fer par la culpabilité, est une véritable bataille que livre l’amour contre la mort. Le couple Julieta – Xoan est un retour aux sources, une attirance primitive menée par le désir et la simplicité de la vie au bord de la mer. Nombreuses ont été les femmes ayant renoncé aux charmes de l’esprit au profit de la vérité de la nature. Comme Stella dans Un tramway nommé Désir, dans Cent ans de solitude, Rebecca abandonne le distingué Crespi au bénéfice de José Arcadio, la brute tatouée. Donnant à son film des allures de récit mythologique, Almodovar rend hommage à la poésie des origines, course fantastique à mi-chemin entre l’humain et l’animal, le regard du cerf croisé au bord des rails et disparaissant sous la neige, les traversées en mer, les vagues, la houle, la tempête, les péripéties qui entravent le retour d’Ulysse, les statuettes en bronze sculptées par la mystérieuse Ava.

En une heure et trente-neuf minutes seulement, Pedro Almodovar aborde avec finesse tous les sujets qui font la complexité et la beauté de la vie. Chaque lieu, chaque personnage est une porte ouverte sur des questions existentielles. Le cinéaste explore toutes les formes de l’amour : l’amour maternel, l’amour filial, l’amitié amoureuse, l’amour désir, l’amour exclusif, l’amour apaisé, l’amour interdit. Chaque personnage porte en lui sa propre tragédie : la maladie de la mère, celle d’Ana, celle d’Ava, la mort du père, l’amour si étouffé qu’il en devient malfaisant de Marian pour Xoan, la perte de l’enfant. Seul le père de Julieta parvient à renaître à travers sa relation à la fois scandaleuse, risible et réjouissante avec l’aide ménagère de sa femme malade. Il faudra que tu viennes rencontrer ton frère. Les personnes vivent en étroite relation avec les lieux qu’elles habitent : le compartiment du train de nuit, romanesque par excellence, les appartements madrilènes, la maison de pêcheur, celle des parents. Quitter un appartement, c’est effacer toute trace de l’être aimé disparu, y retourner, c’est renouer avec le passé. Les lieux relient les êtres, la correspondance scande le récit. Xoan envoie une lettre dans l’établissement où enseigne Julieta, Antia écrit à sa mère à la dernière adresse connue et laisse la sienne au dos de l’enveloppe, invitation aux retrouvailles. Tout au long du film, Julieta s’adresse à Antia à la deuxième personne du singulier. Le principe de la lettre, qu’elle soit envoyée ou gardée précieusement comme un journal intime, permet à la fois l’explication et l’introspection. Le retour dans le passé, s’il ne libère pas du poids de la culpabilité, délie les langues et apaise les liens tendus : Lorenzo, compagnon bienveillant de Julieta, trouve enfin sa place, tout en discrétion, auprès d’elle.

Pedro Almodovar brosse le portrait de femmes aux destinées brisées, écroulées par le poids de la culpabilité, qui n’en finissent pas d’expier leur faute. Les liens sont si étroits qu’ils implosent. L’actrice se métamorphose sous une serviette de toilette, les rides se creusent sous le poids de la souffrance et du manque. Il faudra un nouveau drame, une nouvelle culpabilité pour que le lien filial renaisse. Julieta, Antia, Ava, trio de femmes coupables, tantôt amies, tantôt ennemies, interrogent, tout en élégance, sur l’amour et la mort, le désir et le manque, la beauté de la gravité.

 

Katsushika Hokusai. La Vague. Vers 1929.
Katsushika Hokusai. La Vague. Vers 1929.

Pedro Almodovar. Julieta. Avec Emma Suàrez, Adriana Ugarte, Daniel Grao, Inma Cuesta, Dario Grandinetti. 2016

Extra Fantômes : les vrais, les faux, l’incertain…

Nils Völker, Seventeen
Nils Völker, Seventeen

 

Tout grand esprit fait dans sa vie deux œuvres : son œuvre de vivant et son œuvre de fantôme.

Deviens la lettre, deviens le verbe, deviens la vie ; venge toi, plomb, vers souffles, entends leurs voix

Victor, Hugo. Le Livre des Tables.

Les fantômes numériques du monde contemporain à la Gaîté lyrique : des expériences amusantes et …angoissantes

https://gaite-lyrique.net/extra-fantomes

Angoisses (Peur)

Edvard Munch, Le Cri, 1910
Edvard Munch, Le Cri, 1910

 

A lire tard, la nuit, lorsque tout dort. Les ombres et les bruits deviennent inquiétants, le silence, oppressant. C’est par ennui que la belle Irène Wagner, riche bourgeoise de la société viennoise, trompe son mari avec un jeune pianiste. Pourtant la jeune femme est comblée : satisfaite de sa richesse, de ses relations mondaines, de sa maison bien tenue, de son mari affectueux, de ses enfants bien élevés. Elle s’est laissée aller avec mollesse, sans recherche de la passion. Elle n’aura d’Emma Bovary que la tentation de l’empoisonnement mais le petit pot de morphine acheté à la pharmacie reste suspendu.

A chaque fois qu’Irène saute, voilée, de la voiture jusqu’à l’immeuble où réside son amant, elle ressent l’excitante angoisse d’être reconnue. Mais lorsqu’elle quitte les bras du musicien pour rentrer en sa demeure, l’angoisse devient paralysante. La maître-chanteuse, qui a surpris Irène sortant de chez leur amant commun, est l’incarnation de la peur. Dès lors, Irène se sent observée, épiée, traquée. C’est le Horla de Maupassant, instance malfaisante, incarnation de tous les maux, miroir déformant mettant en lumière les péchés les mieux dissimulés, spirale infernale qui conduit à l’enfermement et à la folie.

Irène est entraînée dans l’engrenage du harcèlement. Le rapport à la famille est bouleversé. Le mari : questionneur, trop bienveillant pour être honnête, fantôme au regard perçant, fauve patient, presque ronronnant, prêt à attendre le moment propice pour se jeter sur sa proie. Les deux enfants : querelleurs, cruels, juges muets rejetant une mère étrangère devenue tout à coup trop présente. Les semaines d’horreur remettent en cause la vie de la belle Viennoise : une course à la mondanité vide de sens, un mari qu’elle ne connaît pas, des enfants qu’elle ignore, nés trop tôt, des moments d’intense émotion qui passent plus vite que huit années de mariage.

La tension est à son comble. Le suspense, insoutenable. L’angoisse s’empare du corps d’Irène. Ses regards sont apeurés, ses phrases, sans suite, ses gestes tremblants, presque ridicules. La place vide laissée par la bague emportée par la maître-chanteuse, marque de la faute, mémoire du corps, provoque une vive brûlure, à l’image de la morsure de Camille dans le cou de Laurent, preuve indélébile du meurtre, si angoissante qu’il faudra arracher la peau pour s’en laver.

Enfermée dans ses mensonges, et empêchée par la lumière trop forte de la chambre, Irène ne peut avouer l’adultère. Prise de délire, ce n’est qu’à la fin du récit, sursaut de conscience avant la chute, qu’elle se rend chez son ancien amant pour implorer son aide. Mais il est trop tard, son discours est incohérent, la folie la guette. Le geste du mari, saisissant le flacon au-dessus du comptoir, met fin au mauvais rêve. Baigné de larmes, le corps d’Irène se convulse. Et le terrible cauchemar, plus cruel encore, se transforme en farce diabolique, presque grotesque, dont le scénario, à la fois rassurant et impitoyable, est digne du théâtre de Feydeau.

 Stefan Zweig. Angoisses (Peur). 1920

Romain Gary, L’Angoisse du roi Salomon

Au moins, lorsqu’on ne comprend pas, il y a mystère, on peut croire qu’il y a quelque chose de caché derrière et au fond, qui peut soudain sortir et tout changer, mais quand on a l’explication, il reste plus rien, que des pièces détachées. Pour moi, l’explication, c’est le pire ennemi de l’ignorance.