La capitana

Hier en club Lecture, on a échangé autour du roman d’Elsa Osorio La Capitana et on s’est extasiées sur le destin exceptionnel de Mika Etchebéhère : fille d’immigrés russes, Mika grandit en Argentine et suit des études pour devenir dentiste. Passionnée de politique, elle participe au groupe marxiste libertaire Insurrexit et y rencontre Hippolyte, son futur mari. La Capitana est à la fois une biographie, un roman politique et un roman d’amour. Le credo du couple : Allons où la révolution nous mène. Citoyens du monde, les voilà donc partis en France dans les années vingt, en Allemagne au début des années trente et en Espagne dès 1936. Refusant la vie stable de la famille qui les brimerait dans leur combat politique mais plaçant néanmoins leur amour au cœur de leurs convictions, Mika et Hippolyte sont de remarquables figures de don de soi vouées corps et âmes à la grande cause de la Révolution. Après la mort de son mari (annoncée dès le début du roman), Mika deviendra la Capitana, cheffe et mère nourricière dans le camp des POUMistes et passera le reste de sa vie en France. Les constants allers-retours entre les différentes époques (des années vingt en Argentine aux années quatre-vingts en France) permettent de faire de l’amour entre Mika et Hippo, le fil conducteur du roman.

Mika Etchebéhère entourée de miliciens POUMistes en 1936

On a aussi lu ensemble ce très beau passage, poétique et très réussi du point de vue de la construction littéraire en miroir, qui narre la naissance de l’amour. Malgré une tournure qui pique un peu (on s’est permises d’accuser la traduction), ce passage témoigne bien d’un couple égalitaire et équilibré, qui se construit dans l’amour et la bienveillance autour de valeurs et de convictions puissantes et partagées. (Ce qui nous a amenées à parler de nos parents, de mariage, de Philippe Le Bel mais aussi d’Aliénor d’Aquitaine).

Ils se reverront le mardi, le jeudi, le samedi et le dimanche, la semaine suivante et le mois suivant. Et celui d’après. Un glissement sur la pente de l’amour, petit à petit, mais sans pause. Conversations, promenades, mains qui se prennent, lectures, discussions, convergences et confidences, un baiser scellant un pacte tacite, projets, la vie devant soi et les idéaux partagés, la révolution, timides caresses et quelques audaces, la revue, les camarades, la révolution russe.

En cet après-midi humide de janvier 1921, avec le quatrième numéro d’Insurrexit fraîchement sorti de l’imprimerie et la certitude de s’être choisis qui n’a cessé de croître, Mika et Hipolito vont faire un pas prévisible – et pourtant surprenant – dans leur union.

Ces mains fortes et tièdes qui en font une femme, ces baisers profonds : émotions ; ce corps savant qui découvre le sien, si disposé au plaisir : passion. Cette tiédeur humide qu’il frôle doucement avec tendresse : émotion ; ce puits généreux et chaud qui l’invite à plonger : passion.

Mika s’étonne – mais elle s’en doutait depuis ce dimanche où Hipolito avait posé la main sur son épaule – de cette paix exaltée avec laquelle son corps accueille le corps aimé de son compagnon.  Hipolito s’étonne – mais il s’en doutait depuis ce dimanche où il avait senti la peau frissonnante de l’épaule de Mika sous sa main – du bonheur foudroyant qu’éprouve son corps à pénétrer enfin le corps aimé de sa compagne.

Elsa Osorio. La Capitana. 2012

Raison et sentiments

Je dis souvent que le coeur n’est pas si déraisonnable qu’il le paraît… mais c’est plus joliment dit ainsi :

La sagesse ne contredit jamais la nature

Juvénal, poète satirique latin (vers 60 – vers 130 après JC)

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A novel written by Jane Austen

Gabriel Garcia Marquez. Cent ans de solitude. 1967 #1

Amaranta, dont la dureté de coeur l’épouvantait si fort et dont l’amertume concentrée l’affligeait, lui apparut au contraire, à la faveur de cette ultime révision, comme la femme la plus aimante qui eût jamais existé, et elle comprit avec une lucidité attendrie que les injustes tourments qu’elle avait fait subir à Pietro Crespi ne lui avaient pas été dictés par quelque désir de vengeance, comme tout le monde pensait, et que ce n’était pas le fiel de son amertume, comme pensait tout le monde, qui l’avait décidée à faire de la vie du colonel Gerineldo Marquez un lent martyre, mais qu’en l’un et l’autre cas, ç’avait été une lutte à mort entre un amour démesuré et une invincible lâcheté, qui s’était soldée par le triomphe de cette peur irrationnelle qu’inspirait depuis toujours à Amaranta son propre coeur déchiré.