Au revoir là-haut

Ce qui t’a sauvé jusqu’ici, c’est que tu es très beau, mon amour.

Albert et Edouard sont deux jeunes rescapés du premier conflit mondial. De retour à Paris, ils tentent de s’en sortir tant bien que mal dans un pays qui peine à se reconstruire. Au revoir là-haut est un entremêlement d’arnaques, de magouilles, de corruptions et d’arrangements en tout genre. Pierre Lemaître observe avec empathie comment ses personnages luttent pour leur survie au cœur d’une France dévastée qui, après la guerre, n’a rien à leur offrir. Qu’il soit comptable, artiste, noble désargenté, riche industriel, banquier Second Empire, ministre, fonctionnaire ou fils de préfet, chacun est une victime du conflit à sa manière. Et ceux qui ne sont pas partis, accablés par le chagrin, pleurent un jeune frère adoré ou un fils à tort mal aimé.

Albert et Edouard nouent une amitié solide à la veille de l’armistice et s’engagent à veiller l’un sur l’autre. Mu par une volonté qui le dépasse, le craintif comptable se soumet aux désirs fantasques de l’artiste qu’est Edouard et se surprend à commettre des actes répréhensibles allant du changement d’identité d’Edouard en Eugène jusqu’à une vaste arnaque aux monuments aux morts. Il y a quelque chose de touchant dans l’inexplicable amitié entre un anti-héros et une gueule cassée fantaisiste qui se rit de la vie, de la morale et jette l’argent pas les fenêtres. Au-dessus de l’étrange duo, plane l’ombre du lieutenant d’Aulnay-Pradelle devenu capitaine depuis l’assaut de la cote 113 qui a coûté sa mâchoire à Edouard. Chacun des deux clans porte un lourd secret qui pourrait anéantir tous les espoirs de l’autre. Ainsi Lemaître noue des relations d’amitié, de rivalité et d’accord tacite entre des personnages qui ont bien intérêt à garder le silence s’ils veulent sauver leur peau.

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Cérémonie de ravivage de la Flamme du Soldat Inconnu sous l’Arc de Triomphe

L’auteur oppose deux camps, deux milieux sociaux et crée pourtant de multiples liens entre les deux. Edouard Péricourt, changeant d’identité, quitte le monde de l’opulence pour celui de la modestie. D’Aulnay-Pradelle, si fier de sa particule, se vautre dans l’argent, le luxe et le pouvoir en épousant Madeleine, la sœur d’Edouard. Riche ou misérable, attiré par l’appât du gain ou par le jeu, chacun bafoue la mémoire des morts pour sauver les survivants. Pradelle fait jouer ses relations pour arnaquer les cimetières tandis que les deux amis exploitent le talent de dessinateur d’Edouard pour monter une vaste arnaque aux monuments aux morts. Ces magouilles d’amateurs, facilement décelables, loin d’être des chefs-d’œuvre d’ingéniosité, défient avec arrogance la loi et la morale et s’attaquent à l’intouchable : la mémoire des morts.

Du récit de guerre au roman policier, avec un style fluide, Lemaître fait évoluer des personnages travaillés qui, loin de subir les hasards et coïncidences de la vie, se sentent articulés par une sorte de puissance supérieure qui se rit de la morale avec beaucoup de cynisme. Magistralement construit, Au revoir là-haut est un récit fort, teinté d’humour, qui s’accélère, réveillant des personnages que l’on croyait éteints (tels que Madeleine) et qui ne ménage ni le suspense ni l’émotion.

Pierre Lemaître. Au revoir là-haut. 2013

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Premières lignes #37

Sam graffe sur les murs de Paris les animaux de l’arche de Noé, joue aux échecs avec Mme Decastel et chante avec les « Copains d’abord », la chorale des sans-abris. Alors qu’il s’apprête à terminer sa grande oeuvre, une petite fugueuse, Lilibelle, glisse sa main dans la sienne et décide que le jeune homme sera sa nouvelle famille. Robin des graffs est une double enquête policière, une course-poursuite mais surtout de belles histoires d’amitié aussi touchantes qu’inattendues.

Geographicus fine antique maps. Paris Monumental et Metropolitain. 1920

Sam glissa la bombe de peinture dans la besace sanglée contre sa hanche et inspira à pleins poumons. Les effluves de diluant s’étaient évaporés dans l’air frais de la nuit. Le graff était terminé. Agrippé à dix mètres de hauteur sur la façade de l’immeuble parisien qu’il avait choisi en guise de toile, le jeune homme était trop proche pour juger du résultat, mais les signes qu’il ressentait ne le trompaient pas. La respiration qui s’accélère, cette fébrilité qui télégraphe en morse dans sa poitrine, le mélange d’envie de rire et de pleurer, autant de sensations qui accompagnaient l’excitation d’un graff réussi.

Muriel Zürcher. Robin des graffs. 2016

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Premières lignes #30

Leïla Slimani a le don de décrire les failles, les détails qui clochent sous l’apparence de l’ordinaire et du bien pensant. Adèle est belle, elle est journaliste, elle est mariée à Richard, chirurgien parisien rêvant de s’installer en Normandie. Ensemble, ils ont un petit garçon, Lucien, un bel appartement et ils partent souvent en vacances. Seulement voilà, Adèle souffre d’un mal honteux, inavouable qui déchire le portrait familial idyllique. Sa vie est en réalité une lutte constante contre ses propres pulsions, son propre corps. Un récit osé et implacable sur l’addiction.

Une semaine qu’elle tient. Une semaine qu’elle n’a pas cédé. Adèle a été sage. En quatre jours, elle a couru trente-deux kilomètres. Elle est allée de Pigalle aux Champs-Élysées, du musée d’Orsay à Bercy. Elle a couru le matin sur les quais déserts. La nuit, sur le boulevard Rochechouart et la place de Clichy. Elle n’a pas bu d’alcool et elle s’est couchée tôt. Mais cette nuit, elle en a rêvé et n’a pas pu se rendormir. Un rêve moite, interminable, qui s’est introduit en elle comme un souffle d’air chaud. Elle se lève, boit un café très fort dans la maison endormie. Debout dans la cuisine, elle se balance d’un pied sur l’autre. Elle fume une cigarette.

Leïla Slimani. Dans le jardin de l’ogre. 2014

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Chanson douce

Lorsque Myriam décide de reprendre son travail d’avocate, il semble indispensable de faire garder les enfants, Adam et Mila. Le couple parisien engage alors Louise. Celle-ci a toutes les qualités pour faire une bonne nounou : disponibilité, discrétion, efficacité. Paul et Myriam retrouvent une vie dynamique entre leur profession, les dîners avec les amis, les enfants et les vacances. Louise devient très vite nécessaire à l’équilibre familial.

Les phrases courtes débutant souvent par le sujet de l’action et le présent de narration rendent le récit vivant et rythmé. Le lecteur entre dans l’intimité des personnages. La réussite du couple s’oppose à la vie modeste de Louise, la bonne éducation des enfants, au délaissement de Stéphanie, la fille de la nounou. Leïla Slimani tour à tour rassure et inquiète. Louise est une excellente gouvernante, pourtant le lecteur, au fait du drame qui s’est joué dans le bel appartement de la rue de Hauteville, recherche les indices, les failles dans le comportement, qui annoncent la tragédie : un trio un peu malsain, des cris disproportionnés, une force physique surhumaine, une morsure inexpliquée, une séance de maquillage inappropriée, une horreur un peu trop marquée pour le gaspillage… Leïla Slimani écrit un thriller à contre-courant. Elle rassemble autant qu’elle disperse les éléments attestant la névrose de Louise. L’auteure fait le portrait une femme transparente et mystérieuse, souvent décrite à travers le prisme du regard des autres.

Tout s’agite dans le monde de l’enfance : les jeux, les rituels des bains et des repas, la communauté des nounous du quartier… Puis les jouets se figent dans un silence glaçant, les rires restent suspendus, la nervosité gagne, le huis clos devient étouffant.

Leïla Slimani. Chanson douce. 2016

Balenciaga : L’œuvre au noir

Les œuvres du couturier sont présentées au musée Bourdelle, certaines rassemblées dans une vaste salle en sous-sol qui ne laisse passer aucun rai de lumière extérieur, d’autres disséminées parmi les collections du musée, le noir des tissus contre le blanc des sculptures, la modernité contre l’antique, la ligne contre le désordre. Quelques pièces très délicates sont masquées des regards par un voile noir à soulever et protégées ainsi de la lumière venue du jardin qui traverse les hautes fenêtres. Balenciaga : L’œuvre au noir est un constant dialogue entre obscurité et clarté. Le jeu des formes et des matières développe le prisme du noir : le velours mat emprisonne la lumière, la dentelle et le voile la diffusent, les plumes la font scintiller, les tissus brillants la renvoient.

Au cœur des années soixante, le couturier fait cohabiter les costumes traditionnels de la duègne espagnole et les lignes épurées de la modernité. Comme le confirment les croquis préparatoires, Balenciaga corrige à sa guise les silhouettes féminines selon qu’il souhaite les rendre longilignes ou ondulantes, mettre en valeur le bas du corps, une taille marquée, des épaules carrées, un haut port de tête. Les tissus étoffent les silhouettes, les dentelles créent du volume, les rubans serrent les tailles, les tissus souples épousent les formes des corps.

Matières, formes, lumière, à travers ces œuvres au noir qui rappellent le roman de Marguerite Yourcenar et la première phase de l’alchimie, le couturier espagnol développe tout le panel de son art.

Palais Galliera / Musée Bourdelle. Balenciaga : L’oeuvre au noir. Du 8 mars au 16 juillet 2017.

Premières lignes #25

La vengeance de la laide contre les belles… La cousine Bette déplace ses pions : son ancien amant devenu artiste reconnu, sa belle et noble cousine, Hortense la jeune mariée, Mme Marneffe, la voisine attirée par le luxe, les vieux beaux ruinés par les jeunes femmes vénales… Le portrait de la bourgeoisie du début du XIXe siècle promet d’être impitoyable.

Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1838, une de ces voitures nouvellement mises en circulation sur les places de Paris et nommées des milords cheminait, rue de l’Université, portant un gros homme de taille moyenne, en uniforme de capitaine de la garde nationale. Dans le nombre de ces Parisiens accusés d’être si spirituels, il s’en trouve qui se croient infiniment mieux en uniforme que dans leurs habits ordinaires, et qui supposent chez les femmes des goûts assez dépravés pour imaginer qu’elles seront favorablement impressionnées à l’aspect d’un bonnet à poil et par le harnais militaire.

Honoré de Balzac. La Cousine Bette. 1846

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Tenue correcte exigée !

Des pourpoints colorés aux jeans déchirés, l’exposition au musée des arts décoratifs dresse le panorama des tenues qui ont scandalisé les Occidentaux depuis le XIVème siècle. Dans le premier espace Le vêtement et la règle, on distingue l’étiquette de l’indécent ; on passe vingt-quatre heures de la vie d’une femme et on change, avec elle, jusqu’à huit fois de tenues ; on s’amuse des surprises de la mode qui inverse parfois le dessous et le dessus, l’intime et le public comme cette collection de pyjamas de soirée et de nuisettes de cocktail ; on soutient la révolte du col de Jack Lang et de la robe à gros motifs de Cécile Duflot.

Dans le deuxième espace Est-ce une fille ou un garçon ?, l’identité sexuée du vêtement est remise en question : les chasseresses, baigneuses et cavalières, à l’instar de Jeanne d’Arc, portent des vêtements ordinairement attribués aux hommes pour libérer leurs mouvements, tandis que ces derniers enfilent des jupes et se fardent. Jusqu’au XVIIIème siècle, les talons étaient d’ailleurs exclusivement masculins (bien pratiques pour tenir l’étrier) et le maquillage indiquait non pas le sexe mais la classe sociale. Et toujours ces encarts (correct / incorrect) fléchant le code et le bon goût de l’époque : le tailleur pantalon a été longtemps mal perçu (Marlène Dietrich fait scandale dans Cœurs brisés), il est entré progressivement dans les mœurs jusqu’à l’abrogation de la loi interdisant aux femmes le port de tenue bifurquée en … janvier 2013 ! Des extraits de films illustrent les différentes tendances : charmante Cécile de France qui, en robe fleurie, contrefait la femme mais redevient elle-même dès qu’elle parle du CAC40.

Dans le dernier espace La provocation des excès, les fantaisies de la mode sont mises en lumière : trop haut, trop court, trop plongeant. Même Cristina Cordula se scandalise. Coiffure monumentale qui place la tête au milieu du corps, au XVIIIème siècle, la mode défie la loi de la gravité. Selon les périodes, les tendances s’inversent : le large est indécent selon l’Eglise mais le moulant est tout aussi impudique. Dégager son visage, le cacher derrière une capeline, porter ou non de la fourrure, trop de tissu ou pas assez… La mode rencontre parfois des obstacles idéologiques : la cause animale, la restriction du matériel pendant les périodes de crise au début du XXème siècle.

Parcours passionnant, bien construit et amusant. Petit bémol toutefois pour le caractère très bruyant du premier étage et la fâcheuse tendance muséographique du clair-obscur qui fatiguerait les yeux d’un pilote de chasse. La mode n’a pas fini de nous provoquer.

Tenue correcte exigée ! Quand le vêtement fait scandale. Musée des arts décoratifs. Du 1er décembre 2016 au 23 avril 2017