Premières lignes #85

Rosalie vit à Paris avec son père, peintre, et ses deux jeunes frères Auguste et Isidore. Très tôt, la jeune fille développe un goût et un talent pour la peinture. Mais au début du dix-neuvième siècle, les cours des Beaux-Arts ne sont pas accessibles aux femmes. Rosalie, déterminée, fait tout pour être renvoyée des cours de couture et autres pensions et finit par obtenir ce qu’elle veut : devenir l’apprentie de son père. Accompagnée de sa fidèle amie Nathalie, Rosa apprend les techniques de peinture classique. Elle se perfectionne dans l’art animalier bien que son père ait tenté, sans succès, de l’orienter vers la peinture d’Histoire, considérée comme la plus noble. Bientôt les portes des Salons s’ouvrent à la jeune femme.

Anna Klumpke. Portrait de Rosa Bonheur. 1898. New York. Metropolitan museum of Art. (Domaine public)

Il est des matins ternes qui, sans prévenir, changent le cours d’une vie. Pour Rosa Bonheur, ce matin-là tomba un lundi. On était en 1837. – Pff. Quelle horrible journée ! Découragée par ce qui l’attendait, Rosa trempait son pain dans son café au lait. Misère ! Pourquoi ? Déjà, elle se sentait lasse. Coude sur la table, elle avait posé sa tête dans sa main. Elle mordit dans sa tartine, et poussa un profond soupir. Elle mâchait lentement, avec un soin exagéré, comme si cela avait pu retardé son départ. D’ici peu, il lui faudrait sortir de son immeuble. Elle emprunterait une enfilade de ruelles, allant à petits pas pressés, parfois elle interromprait sa route pour aller caresser un cheval – dans Paris, on en trouvait à tous les coins de rue, ils tractaient les fiacres et les omnibus -, ou bien elle irait s’occuper d’un chien errant, ou trotter derrière un chat de gouttière en l’appelant à douce voix. Tout plutôt que d’arriver en avance à son cours de couture.

Natacha Henry. Rosa Bonheur : l’audacieuse. 2020

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Never Mind

La France de 1800 a la gueule de bois. Les idéaux ont pris l’eau de toutes parts. Le cœur n’y est plus. Il y a si longtemps qu’on n’a pas rêvé… Alors le petit caporal corse devenu général, puis consul, puis Premier Consul, pourquoi pas ?

Le soir de Noël 1800, Napoléon Bonaparte, accompagné de sa femme Joséphine, de son jeune frère Louis et de sa belle-fille Hortense, se rend à l’opéra. Retardés par Joséphine qui cherchait ses gants, ils traversent la rue Saint-Nicaise à vingt heures au moment où une détonation retentit. Le premier consul et sa famille viennent d’échapper à un attentat mené par Joseph de Limoëlan, un jeune royaliste breton, partisan de la chouannerie.

Après de longues recherches, Gwenaële Robert raconte les temps qui ont suivi cet attentat raté et les évènements qu’il a directement ou indirectement provoqués. On apprend à connaître Joseph de Limoëlan, cet aristocrate banal qui a vu son monde s’effondrer et a voulu retrouver son avenir mais aussi Fouché, ce premier ministre intraitable chargé de la répression des royalistes et des jacobins. Gwenaële Robert aime les nuances et les contradictions : le cœur de Limoëlan a frémi la veille de l’attentat en effleurant la nuque de Laure de Saint-Chef ; Fouché, bon mari et excellent père, s’inquiète de la fièvre de la petite dernière. Seul Napoléon, même dans l’intimité, apparaît égal à lui-même : fier, ambitieux, calculateur, avide de pouvoir jusqu’à la déraison. Si ces trois personnages ont une importance historique indéniable, dans le roman, ils sont les égaux des petites gens qui ont subi les évènements des premières années du XIXe siècle. La voix des petits se mêle à celle des grands pour raconter Paris en 1800. Gwenaële Robert donne la parole à Basile Collin, médecin, Pierre Vigier, étuvier, Justine, prostituée, François Topino-Lebrun, peintre… Elle fait de Marianne Peusol, jeune marchande de quatorze ans, une martyre et un symbole, celui de l’enfance brisée, victime des guerres des adultes. L’héroïne du roman, c’est elle, exterminée en plein rêve, l’obsession de Limoëlan et l’origine de sa rédemption.

Rue Nicaise, 3 Nivôse an 9 de la République française. Attentat à la vie du premier consul

Chez Gwenaële Robert, il n’y a pas de petites histoires dans la grande Histoire (selon l’expression communément employée) mais un ensemble d’histoires personnelles qui forment la grande Histoire. Bien sûr, les décisions de Napoléon ont plus de conséquences sur la marche du pays et l’avenir des citoyens que les rêves de Marianne Peusol mais chacun, à son échelle, participe de l’écriture de l’Histoire et de l’avancée du roman. Avec une délicatesse et un sens de la formule qui ne sont plus à prouver après Tu seras ma beauté  et Le dernier bain, Gwenaële Robert fait l’éloge du commun et sait donner de la noblesse aux petits riens de l’existence : la contemplation de la tête de porc chez Pierre Palloy qui a l’habitude de fêter la mort du dernier monarque chaque 21 janvier autour d’un bon banquet ; la déception du pâtissier François Leclerc qui ne sait plus quoi faire de ses patriotes, ces choux tricolores qu’il vendait par centaines…

Il est comme un homme à qui on aurait montré un trésor avant d’en refermer brusquement le coffre et de jeter la clef à la mer. Sauf que ses mains sont restées agrippées à l’intérieur et que le couvercle lui scie les poignets depuis plus de dix ans.

Gwenaële Robert nomme chacun de ses personnages, petits ou grands, et en leur donnant un nom, leur donne une existence, des pensées et des idéaux. Elle les raconte sans les juger, avec sympathie, qu’ils vendent leurs charmes, tiennent des établissements de bain, suivent les cours d’accouchement du soir, participent au macabre bal des victimes, vendent des légumes ou cherchent à marier leurs filles. Gwenaële Robert aime ses personnages qu’ils soient historiques ou fictifs et sait transmettre sa tendresse au lecteur grâce à la poésie de ses mots et la puissance de ses images.

Gwenaële Robert. Never Mind. 2020

La peau de chagrin

Alors que, désespéré, il s’apprêtait à se jeter dans la Seine, Raphaël entre dans la boutique d’un antiquaire et y découvre mille et un trésors. Parmi ce bric-à-brac venu d’Orient qui rappelle la fascination des auteurs français du dix-neuvième siècle pour l’exotisme, le jeune homme est attiré par une peau de chagrin aux pouvoirs surnaturels : elle serait capable d’exaucer n’importe quel souhait ; en échange de ce don, véritable pacte diabolique, elle serait intimement liée à la vie de son propriétaire et décompterait ses jours à mesure qu’elle répondrait à ses désirs. Raphaël quitte cette caverne d’Ali Baba muni du talisman et rencontre Emile, un écrivaillon mondain de ses amis, à qui il confie les malheurs de son existence.

Agée d’environ trente-six ans, grande et mince, sèche et froide, elle était, comme toutes les vieilles filles, assez embarrassée de son regard qui ne s’accordait plus avec une démarche indécise, gênée, sans élasticité. Tout à la fois vieille et jeune, elle exprimait par une certaine dignité de maintien le haut prix qu’elle attachait à ses trésors et perfections. Du reste, elle avait les gestes discrets et monastiques des femmes habituées à s’aimer elles-mêmes, sans doute pour ne pas faillir à leur destinée d’amour.

Le lecteur rencontre Raphaël, le personnage principal du roman, à un moment crucial de sa vie : le suicide manqué et l’achat de la peau de chagrin. Le récit fait à Emile permet de remonter les années de vie du jeune héros depuis son enfance jusqu’au point de basculement de son existence qui correspond au présent de la narration. Raphaël est un jeune homme modeste, bien éduqué, né dans une famille aimante qui lui a inculqué des principes de droiture, d’économie et de labeur. Le jeune homme, logé chez une femme au grand cœur flanquée de sa charmante fille, Pauline, poursuit des études de droit à Paris. Mais, comme bon nombre de héros masculins balzaciens, Raphaël ne peut se contenter de cette vie simple et rêve de conquérir le monde. Rejetant l’amour de Pauline à cause de sa pauvreté, le jeune homme rêve de gloire littéraire, de succès auprès des femmes les plus courtisées de la capitale et de richesses inépuisables.

Illustration de l’édition originale : le banquet chez le banquier Taillefer

La Peau de chagrin se situe entre le roman d’apprentissage et le conte moral : Balzac narre l’entrée dans le monde d’un jeune homme ambitieux et s’interroge sur la démesure des désirs. La question de l’argent est au cœur du roman : Raphaël, devenu marquis et riche à millions, tremble pour ses jours à chaque instant et n’a pas su apprécier le bonheur simple qui lui était offert. La Peau de chagrin est un récit magistralement construit qui jongle entre passé et présent, voix narratives et récits enchâssés. Comme Balzac, auteur réaliste par excellence qui, cependant, donne des allures fantastiques à son récit, Raphaël enrage de croire au pouvoir du talisman « à une époque où tout s’explique, où la police traduirait un nouveau Messie devant les tribunaux, et soumettrait ses miracles à l’Académie des Sciences. » Le jeune homme soumet sa peau de chagrin à un trio de scientifiques : un naturaliste, un mathématicien et un physicien, sans succès. De même, il soumet sa propre santé à un trio de médecins aux avis divergents : « Caméritus sent, Brisset examine, Maugredie doute. L’homme n’a-t-il pas une âme, un corps et une raison ? »

La Peau de chagrin est un récit de vie vivant et rythmé aux accents fantastiques, un conte moral intemporel qui dénonce la démesure des désirs et la prétention de la science à vouloir tout expliquer en occultant la place des affres irrationnels des pensées, des croyances et des sentiments humains.

Honoré de Balzac. La Peau de chagrin. 1831

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie « Cette année, je (re)lis des classiques » (édition 2020).

Le Comte de Monte-Cristo

Edmond Dantès est un jeune marin destiné à une vie joyeuse : un père aimant, un armateur satisfait de son travail et surtout un mariage prochain avec la jeune fille qu’il aime. C’est sans compter les jaloux et les ambitieux qui dénoncent Edmond comme dangereux espion bonapartiste et l’envoient dans les prisons du château d’If, une île au large de Marseille. A sa sortie de prison, Dantès devient le puissant, impénétrable et fantasque comte de Monte-Cristo bien déterminé à mener à bien sa terrible vengeance.

Le Comte de Monte-Cristo est un roman d’aventure populaire, comme en témoignent son succès commercial et l’engouement des lecteurs du feuilleton paru entre 1844 et 1846. Il s’agit à la fois d’un roman à intrigues et d’un tableau de mœurs. On y côtoie des bergers devenus brigands, des pachas, des abbés, des rescapés du bagne, mais aussi des Pairs de France, des banquiers, des femmes du monde. On assiste à des évasions, des demandes de rançon, des découvertes de trésors mais aussi à des spectacles, des dîners, des bals du Paris à la mode. Dumas fait voyager le lecteur sur les routes de France et d’Italie et dans l’imaginaire oriental cher aux artistes du XIXe siècle. L’auteur a su implanter à merveille les codes du roman d’aventure bien connus des lecteurs de son temps dans le contexte social, politique et culturel du Paris du XIXe siècle. S’identifier et s’évader, voilà les clés d’un succès amplement mérité.

Ile de Monte-Cristo, Toscane

Tout est logique, cohérent, minutieusement construit. Edmond Dantès entre et sort de prison un 28 février, récompense et se révèle à la famille Morrel un 5 septembre, donne des rendez-vous jour pour jour à Albert et Maximilien. Monte-Cristo blesse là où ça fait mal : l’argent, l’honneur, la loi, mais, en souvenir de Mercédès et de son père, il respecte au plus haut point l’amour conjugal et l’amour filial. Le puissant comte se désigne bras armé d’un Dieu qui récompense les Bons et punit les Méchants. Pour satisfaire sa terrible entreprise, s’appuyant sur secrets, failles et erreurs, il resserre les mailles du filet autour de ceux qui ont causé le malheur du jeune marin. Personnages et situations sont corrélés les uns aux autres par un démiurge maléfique qui ne trouvera la paix qu’après la vengeance accomplie, quels que soient les dommages collatéraux.

Même si les personnages tiennent plus du caractère que de la psychologie finement élaborée (l’homme d’honneur, l’ami loyal, l’amante soumise, la jeune fille pure, l’empoisonneuse, l’artiste…), Dumas sait construire un réseau de personnages intéressants autour de Monte-Cristo et nous donne régulièrement accès à leur intériorité. Quant au comte, il est admirable dans son intelligence et sa générosité, effrayant dans son désir démesuré de vengeance et touchant dans ses doutes et ses troubles lorsque l’amour s’en mêle. Un grand héros romanesque qu’on a de la peine à quitter.

Alexandre Dumas. Le Comte de Monte-Cristo. 1846

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

Challenge

Premières lignes #63

Après avoir beaucoup apprécié les deux premiers romans de littérature adulte de Gwenaële Robert : Tu seras ma beauté et Le dernier bain, je suis tombée par hasard sur un de ses romans pour la jeunesse.

Pauline, jeune normande, monte à Paris avec ses deux jeunes sœurs pour trouver du travail et découvrir la grande ville. Employée à L’Elégance parisienne, Pauline gravit aisément les échelons du grand magasin tandis que Lucile sert comme domestique et Ninon commence son éducation de jeune fille.

Gwenaële Robert propose une jolie réécriture du roman de Zola Au Bonheur des dames. Emile Bauvincard est un double de l’ambitieux Octave Mouret tandis que son épouse campe une Marguerite Boucicaut soucieuse des bonnes conditions de travail de ses employées. Auprès de Pauline-Denise, on assiste aux débuts des grands magasins sous le second Empire. Les techniques de vente de Bauvincard semblent avant-gardistes : le prêt-à-porter, l’échange gratuit, la livraison, le rayon enfants… L’autrice nous plonge avec délicatesse dans un Paris lumineux en pleine mutation.

Affiche publicitaire Au Bon Marché de 1911. Illustration de Marcellin Auzolle

Ce lundi-là, les voyageurs qui devaient prendre l’express de six heures quarante se pressaient sous la halle couverte. Il avait plu toute la nuit sur la ville du Havre et un vent froid soufflait à présent, séchant les quais éclairés d’un petit jour pâle, sous un ciel de cendre. – Alors, c’est bien vrai, demanda la tante Berthe que l’émotion du départ étranglait, tu nous écriras ? Pauline hocha la tête. Elle craignait de se mettre à pleurer. Oh, la tante l’eût compris, elle-même n’en menait pas large à cette heure, mais Pauline refusait de laisser couler ses larmes devant ses deux sœurs, que l’émotion sans doute aurait gagnées à leur tour. Lucille et Ninon, à quelques pas d’elle, étaient tout occupées à observer la locomotive, énorme, fumante, attelée à un train de sept wagons soigneusement alignés sur les rails. Jamais elles n’avaient vu pareille machine. Ce qui ajoutait encore à leur ébahissement, c’étaient les tourbillons de vapeur blanche qui s’échappaient de ses flancs dans un bruit de tonnerre.

Gwenaële Barussaud-Robert. Pauline, demoiselle des grands magasins. 2015

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Premières lignes #61

Un mardi, alors que le musée du Louvre est fermé au public, la Tête de cheval blanc de Géricault s’ennuie dans son cadre. L’animal ne veut plus être une œuvre d’art, admirée de tous certes, mais ennuyeusement passive. Il désire plus que tout sortir de sa condition figée, explorer le monde et user d’une toute nouvelle liberté. Son cadre de bois autour du cou, comme un harnais, le cheval blanc explore les salles du musée et rencontre d’autres œuvres, plus vivantes les unes que les autres.

Cet album est une très jolie entrée dans le musée du Louvre. Les dessins sont magnifiques et le scénario apporte une poétique réflexion sur l’identité de l’œuvre d’art.

Olivier Supiot. Le cheval qui ne voulait plus être une œuvre d’art. 2018

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Au revoir là-haut

Ce qui t’a sauvé jusqu’ici, c’est que tu es très beau, mon amour.

Albert et Edouard sont deux jeunes rescapés du premier conflit mondial. De retour à Paris, ils tentent de s’en sortir tant bien que mal dans un pays qui peine à se reconstruire. Au revoir là-haut est un entremêlement d’arnaques, de magouilles, de corruptions et d’arrangements en tout genre. Pierre Lemaître observe avec empathie comment ses personnages luttent pour leur survie au cœur d’une France dévastée qui, après la guerre, n’a rien à leur offrir. Qu’il soit comptable, artiste, noble désargenté, riche industriel, banquier Second Empire, ministre, fonctionnaire ou fils de préfet, chacun est une victime du conflit à sa manière. Et ceux qui ne sont pas partis, accablés par le chagrin, pleurent un jeune frère adoré ou un fils à tort mal aimé.

Albert et Edouard nouent une amitié solide à la veille de l’armistice et s’engagent à veiller l’un sur l’autre. Mu par une volonté qui le dépasse, le craintif comptable se soumet aux désirs fantasques de l’artiste qu’est Edouard et se surprend à commettre des actes répréhensibles allant du changement d’identité d’Edouard en Eugène jusqu’à une vaste arnaque aux monuments aux morts. Il y a quelque chose de touchant dans l’inexplicable amitié entre un anti-héros et une gueule cassée fantaisiste qui se rit de la vie, de la morale et jette l’argent pas les fenêtres. Au-dessus de l’étrange duo, plane l’ombre du lieutenant d’Aulnay-Pradelle devenu capitaine depuis l’assaut de la cote 113 qui a coûté sa mâchoire à Edouard. Chacun des deux clans porte un lourd secret qui pourrait anéantir tous les espoirs de l’autre. Ainsi Lemaître noue des relations d’amitié, de rivalité et d’accord tacite entre des personnages qui ont bien intérêt à garder le silence s’ils veulent sauver leur peau.

Image associée
Cérémonie de ravivage de la Flamme du Soldat Inconnu sous l’Arc de Triomphe

L’auteur oppose deux camps, deux milieux sociaux et crée pourtant de multiples liens entre les deux. Edouard Péricourt, changeant d’identité, quitte le monde de l’opulence pour celui de la modestie. D’Aulnay-Pradelle, si fier de sa particule, se vautre dans l’argent, le luxe et le pouvoir en épousant Madeleine, la sœur d’Edouard. Riche ou misérable, attiré par l’appât du gain ou par le jeu, chacun bafoue la mémoire des morts pour sauver les survivants. Pradelle fait jouer ses relations pour arnaquer les cimetières tandis que les deux amis exploitent le talent de dessinateur d’Edouard pour monter une vaste arnaque aux monuments aux morts. Ces magouilles d’amateurs, facilement décelables, loin d’être des chefs-d’œuvre d’ingéniosité, défient avec arrogance la loi et la morale et s’attaquent à l’intouchable : la mémoire des morts.

Du récit de guerre au roman policier, avec un style fluide, Lemaître fait évoluer des personnages travaillés qui, loin de subir les hasards et coïncidences de la vie, se sentent articulés par une sorte de puissance supérieure qui se rit de la morale avec beaucoup de cynisme. Magistralement construit, Au revoir là-haut est un récit fort, teinté d’humour, qui s’accélère, réveillant des personnages que l’on croyait éteints (tels que Madeleine) et qui ne ménage ni le suspense ni l’émotion.

Pierre Lemaître. Au revoir là-haut. 2013

Premières lignes #37

Sam graffe sur les murs de Paris les animaux de l’arche de Noé, joue aux échecs avec Mme Decastel et chante avec les « Copains d’abord », la chorale des sans-abris. Alors qu’il s’apprête à terminer sa grande oeuvre, une petite fugueuse, Lilibelle, glisse sa main dans la sienne et décide que le jeune homme sera sa nouvelle famille. Robin des graffs est une double enquête policière, une course-poursuite mais surtout de belles histoires d’amitié aussi touchantes qu’inattendues.

Geographicus fine antique maps. Paris Monumental et Metropolitain. 1920

Sam glissa la bombe de peinture dans la besace sanglée contre sa hanche et inspira à pleins poumons. Les effluves de diluant s’étaient évaporés dans l’air frais de la nuit. Le graff était terminé. Agrippé à dix mètres de hauteur sur la façade de l’immeuble parisien qu’il avait choisi en guise de toile, le jeune homme était trop proche pour juger du résultat, mais les signes qu’il ressentait ne le trompaient pas. La respiration qui s’accélère, cette fébrilité qui télégraphe en morse dans sa poitrine, le mélange d’envie de rire et de pleurer, autant de sensations qui accompagnaient l’excitation d’un graff réussi.

Muriel Zürcher. Robin des graffs. 2016

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Premières lignes #30

Leïla Slimani a le don de décrire les failles, les détails qui clochent sous l’apparence de l’ordinaire et du bien pensant. Adèle est belle, elle est journaliste, elle est mariée à Richard, chirurgien parisien rêvant de s’installer en Normandie. Ensemble, ils ont un petit garçon, Lucien, un bel appartement et ils partent souvent en vacances. Seulement voilà, Adèle souffre d’un mal honteux, inavouable qui déchire le portrait familial idyllique. Sa vie est en réalité une lutte constante contre ses propres pulsions, son propre corps. Un récit osé et implacable sur l’addiction.

Une semaine qu’elle tient. Une semaine qu’elle n’a pas cédé. Adèle a été sage. En quatre jours, elle a couru trente-deux kilomètres. Elle est allée de Pigalle aux Champs-Élysées, du musée d’Orsay à Bercy. Elle a couru le matin sur les quais déserts. La nuit, sur le boulevard Rochechouart et la place de Clichy. Elle n’a pas bu d’alcool et elle s’est couchée tôt. Mais cette nuit, elle en a rêvé et n’a pas pu se rendormir. Un rêve moite, interminable, qui s’est introduit en elle comme un souffle d’air chaud. Elle se lève, boit un café très fort dans la maison endormie. Debout dans la cuisine, elle se balance d’un pied sur l’autre. Elle fume une cigarette.

Leïla Slimani. Dans le jardin de l’ogre. 2014

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Chanson douce

Lorsque Myriam décide de reprendre son travail d’avocate, il semble indispensable de faire garder les enfants, Adam et Mila. Le couple parisien engage alors Louise. Celle-ci a toutes les qualités pour faire une bonne nounou : disponibilité, discrétion, efficacité. Paul et Myriam retrouvent une vie dynamique entre leur profession, les dîners avec les amis, les enfants et les vacances. Louise devient très vite nécessaire à l’équilibre familial.

Les phrases courtes débutant souvent par le sujet de l’action et le présent de narration rendent le récit vivant et rythmé. Le lecteur entre dans l’intimité des personnages. La réussite du couple s’oppose à la vie modeste de Louise, la bonne éducation des enfants, au délaissement de Stéphanie, la fille de la nounou. Leïla Slimani tour à tour rassure et inquiète. Louise est une excellente gouvernante, pourtant le lecteur, au fait du drame qui s’est joué dans le bel appartement de la rue de Hauteville, recherche les indices, les failles dans le comportement, qui annoncent la tragédie : un trio un peu malsain, des cris disproportionnés, une force physique surhumaine, une morsure inexpliquée, une séance de maquillage inappropriée, une horreur un peu trop marquée pour le gaspillage… Leïla Slimani écrit un thriller à contre-courant. Elle rassemble autant qu’elle disperse les éléments attestant la névrose de Louise. L’auteure fait le portrait une femme transparente et mystérieuse, souvent décrite à travers le prisme du regard des autres.

Tout s’agite dans le monde de l’enfance : les jeux, les rituels des bains et des repas, la communauté des nounous du quartier… Puis les jouets se figent dans un silence glaçant, les rires restent suspendus, la nervosité gagne, le huis clos devient étouffant.

Leïla Slimani. Chanson douce. 2016