Eden

Dans une région indéterminée coincée entre une autoroute et une forêt menacée de destruction par une exploitation forestière, des adolescentes grandissent, rêvent, aspirent à un avenir meilleur et se révoltent contre un monde injuste et cruel, régenté par des hommes imbus de leur puissance.

Mon cœur battait à un rythme aussi lent que celui de la création de la terre, les mouvements d’un glacier, l’érosion d’une montagne.

Comme le village des origines, Eden se situe à la lisière : à la lisière entre la forêt et la ville, entre l’ordre et le chaos, entre le rêve et le cauchemar, entre la sororité et la meute, entre la justice et la vengeance. Nita, Kishi, Lucy et les autres se rendent chaque jour au lycée. Certaines, comme Lucy, attirent le regard des jeunes hommes ; d’autres, comme Kishi, les repoussent à coups de joggings informes. Nita, elle, la narratrice, subit gestes et mots déplacés qui semblent le quotidien de ces jeunes filles mais refuse la fatalité et, pleine d’énergie et de conviction, ose se confronter au trio Scott, Conrad et Awan ainsi qu’aux hommes de l’exploitation forestière. Le monde semble divisé en deux entités. La forêt protectrice est un refuge pour les animaux traqués mais aussi pour les femmes qui viennent s’y ressourcer entre sœurs, comme les serveuses du Hollywood, puiser des forces en son sein et y prier des esprits bienfaisants. La forêt est associée au féminin dans tout ce qu’il a de plus sacré. A l’opposé, hormis deux figures masculines protectrices : le père de Lucy et l’inspecteur Lipszyc (si l’on met de côté les trois adolescents à qui l’autrice laisse la possibilité de devenir des hommes bons), les hommes sont associés à l’exploitation forestière : ils détruisent, déchirent femmes, forêt et animaux. Depuis que la forêt est menacée, certains hommes subissent d’ailleurs de violentes agressions sans que l’on sache si ce sont les femmes qui se vengent des viols qu’elles subissent ou les animaux, de leur forêt détruite. La police enquête.

Les myriades de cavaliers, envers de la pièce 2, scène 26 de la Tenture de l’Apocalypse © Antoine Ruais / CMN

Monica Sabolo, loin de regretter le paradis perdu, dénonce la violence d’un monde originel qui ne connaissait ni le bien ni le mal. Alors qu’il est communément admis qu’Eve a commis le péché originel en croquant dans la pomme, Eden propose une hypothèse plus violente encore : si les humains ont été chassés du paradis terrestre, c’est qu’Adam a abusé d’Eve. Monica Sabolo multiplie les références aux épisodes bibliques qui font écho à la cruauté du monde contemporain : les filles du Hollywood apparaissent comme des cavaliers de l’Apocalypse, détruisant tout sur leur passage, adeptes de la purification par le feu.

Des points lumineux surgissaient entre les arbres, suspendus aux branches, aussi fugaces qu’une idée, aussitôt disparue. Peu à peu ils parurent se synchroniser, dessinant des constellations éphémères, et ce fut comme un chant silencieux, des mots inscrits dans la nuit, une mystérieuse langue codée.

Eden est un mythe fondateur, réécrit au féminin qui, loin de nier la violence des origines, tente de rétablir l’équilibre en faisant subir un châtiment à ceux qui ont voulu détruire le féminin, le sacré, la nature et surtout l’espoir de ces jeunes filles pleines de rêves, de convictions, d’énergie et de désir d’un monde meilleur. Eden est un récit à la fois violent et onirique, une fable écologiste et féministe qui fait la part belle au mythe, au sacré, au sensible et à l’intangible. Monica Sabolo manie avec talent images et métaphores et sait dégager le lumineux derrière le récit de ces adolescences dévastées.

Monica Sabolo. Eden. 2019

Sorcières

Mona Chollet dresse le portrait de la sorcière par excellence : la méchante de Blanche-Neige cherche à éliminer ses jeunes rivales, belles et surtout désirées par les hommes, alors qu’elle-même désormais vieille, jalouse et solitaire, a été la plus belle femme du royaumeA cette figure affreuse et caricaturale, l’autrice préfère Floppy le Redoux, personnage du Château des enfants volés, un roman jeunesse de la suédoise Maria Gripe (1923-2007). Elle réhabilite la figure de la sorcière et admire ces femmes puissantes, intelligentes et indépendantes.

[Floppy le Redoux] vit dans une maison perchée au sommet d’une colline, abritée sous un très vieux pommier dont la silhouette, visible de loin, se découpe dans le ciel. L’endroit est paisible et beau, mais les habitants du village voisin évitent de s’y aventurer, car autrefois s’y dressait une potence. La nuit, on peut apercevoir une faible lueur à la fenêtre tandis que la vieille femme tisse tout en conversant avec son corbeau, Solon, borgne depuis qu’il a perdu un œil en se penchant sur le Puits-de-la-Sagesse. Plus encore que par les pouvoirs magiques de la sorcière, j’étais impressionnée par l’aura qui émanait d’elle, faite de calme profond, de mystère, de clairvoyance.

Ecrivaine et journaliste au Monde diplomatique, Mona Chollet introduit son propos féministe et engagé par une analyse de la figure de la sorcière : la méchante des contes mais aussi la femme condamnée au bûcher, accusée de pactiser avec le Diable. La sorcière concentre trois figures repoussoirs de la femme : la femme seule, celle qui vit sans homme ; la femme sans enfant, c’est-à-dire celle qui refuse les prétendues lois de la nature et l’asservissement de son corps ; et enfin la vieille femme, celle qui n’est plus désirable. Ces trois aspects de la femme, perçus par le regard exclusif de l’homme, apparaissent comme de dangereuses concurrentes et renversent l’ordre établi.

A la première personne du singulier, Mona Chollet interroge des sources très diversifiées : du Discours de la Méthode de Descartes jusqu’aux attaques de la presse people envers le physique et l’âge de Brigitte Macron en passant par des témoignages d’anonymes, recueillis par d’autres chercheuses ou relevés aux terrasses des cafés, sur les difficultés d’être mère ou la peur de vieillir.

Sorcières est un essai extrêmement bien écrit, une lecture dense et douloureuse qui ne laisse pas indifférente. L’autrice sait instruire et toucher sa lectrice au plus profond d’elle-même. Que celle qui n’a jamais craint de « devenir vieille fille », de ne jamais connaître le « bonheur d’être mère », de voir son corps de flétrir (le fameux déclin de la beauté féminine) ou tout simplement celle qui n’a jamais commencé une phrase par « à mon âge » à peine vingt ans passés (le toujours déjà vieille), lève la main. Mona Chollet refuse néanmoins la fatalité et insiste sur le fait que ces règles établies comme l’injonction de la maternité ou les normes de beauté ne sont pas des lois de la nature (l’autrice dérègle la fameuse « horloge biologique » en un tour de main) mais des constructions sociales certes bien ancrées mais non irréversibles.

Mona Chollet. Sorcières : La puissance invaincue des femmes. 2018

La tresse

Laetitia Colombani raconte trois moments décisifs de la vie de trois femmes dispersées sur trois continents, qui ne se rencontreront probablement jamais. Smita vit en Inde et se bat pour que sa fille Lalita puisse aller à l’école. En Sicile, Giulia reprend les rênes de l’usine familiale de traitement des cheveux. Et Sarah, brillante avocate canadienne, tente d’équilibrer vie professionnelle et vie privée. La vie de ces femmes divergent en de nombreux points mais elles ont en commun une volonté exceptionnelle et une soif de vie et de liberté exemplaire.

Smita tresse les cheveux de Lalita avant son premier jour d’école et le motif de la tresse reviendra à plusieurs reprises au cours du récit. Colombani pose les personnages dans leur contexte. L’installation est lente jusqu’au milieu du roman, laisse croire à un récit sans piment, mais le texte se complexifie progressivement et accroche véritablement le lecteur au fur et à mesure que la tresse se noue. On s’attache aux personnages tant ils ont de la sensibilité et de l’énergie à revendre. On est horrifié par la condition de Smita et sa famille, ému par les premières amours de Giulia et touché par les failles de l’avocate qui semble si forte et si puissante. Trois coups du Destin provoquent un tournant décisif dans la vie de ces trois femmes qui ne se laissent jamais abattre. Au contraire, elles composent avec ce qu’on leur impose et, jamais victimes, transforment les coups durs en élans vers l’avenir.

Colombani propose une variation autour des cheveux qu’on noue, coupe, colore, traite, perd ou tresse. De trois trajectoires divergentes, de trois brins, elle forme une tresse harmonieuse et subtile. L’auteure intercale des intermèdes : une ouvrière au travail lisse, démêle et tresse des fils. Elle pourrait être une travailleuse de l’usine des Lanfredi ou une image de fileuse de Destinée, Arachné ou les trois terribles Parques, elle est surtout une personnification de la création littéraire.

Un récit agréable à lire, pas si modeste qu’il ne le paraît (malgré quelques comparaisons simplistes), des personnages attachants et une jolie ode à la force féminine et au métier d’auteure.

Laetitia Colombani. La Tresse. 2017

Femmes au bord de la crise de nerfs

A bout de nerfs, Pepa attend désespérément un appel d’Ivan, son amant qui vient de la quitter. Elle reçoit la visite de son amie Candela qui, elle, vient d’apprendre que son amant est un terroriste chiite. Quant à Marisa et Carlos, le fils d’Ivan, ils visitent l’appartement que Pepa s’apprête à louer…

Recette almodovarienne de gaspacho : tomates, concombre, poivron, basilic, oignon, sel, poivre, huile d’olive (les somnifères en moins !)

Femmes au bord de la crise de nerfs est un concentré de la philosophie d’Almodovar. Un peu malgré elle, les femmes abandonnées, trompées, dupées, se liguent contre le mâle dominant. Doublure de film, Ivan voit défiler des figures cinématographiques plus séduisantes les unes que les autres. Dans la vie, il est entouré de charmantes hystériques qui, toutes, veulent sa peau : Lucia, l’ex-épouse internée, Pepa, l’actrice femme du monde, Paulina, l’avocate féministe et castratrice. Almodovar condamne la lâcheté du séducteur. Ivan roucoule mais il est incapable de faire face à ses responsabilités. Pour Candela, le pire n’est pas d’avoir fréquenté un terroriste mais qu’il se soit servi d’elle. Certains hommes, un peu ridiculisés, se rangent du côté des femmes blessées. Le chauffeur de taxi sentimental et attentionné, au service de Pepa, mais aux limites bien définies : « Je suis taxi, pas chasseur de primes. » Et Carlos qui ne sait plus où donner de la tête parmi ces femmes qui s’évanouissent dans ses bras et s’habillent devant lui. Par son jeune âge, Carlos appartient au camp du sexe opposé mais n’en manifeste pas moins des prédispositions à la domination, à l’image de son père. Ces femmes en furie, que les hommes ne comprennent pas, établissent, en un joyeux retournement de situation, des vérités générales déroutantes : « La mécanique, c’est plus simple que la psychologie masculine. On peut comprendre une moto, un homme, jamais. »

Almodovar exploite tout le potentiel dramatique de la femme que l’on quitte. La délaissée est un élément narratif explosif dont les émotions sont décuplées. Abandonnée par Ivan, Pepa avale des somnifères, fait valser téléphone et répondeur, passe quantité de coups de fil, entre, sort, se dispute, se change, passe la nuit à espionner, poursuit des taxis en fuite… L’état de son appartement au réveil de Marisa témoigne bien de l’agitation hystérique de ces deux derniers jours : trois hommes endormis (réécriture féministe des contes d’antan), des vitres brisées, du gaspacho renversé, le lit incendié… Il faudra faire venir la femme de ménage. Comme souvent chez le maître espagnol, lieux et personnages entretiennent des liens étroits. Séparée, Pepa ne veut plus vivre dans l’appartement partagé avec Ivan, qu’elle a pourtant aménagé avec chic : immense verrière, terrasse surdimensionnée aux allures de jardin suspendu… La valise de l’amant dont on cherche à se débarrasser, marque du rejet de son propriétaire, véritable leitmotiv, est source de malentendus entre les personnages. La trame narrative qui peut apparaître délirante est en réalité une suite de coïncidences burlesques qui convergent toutes vers Ivan, point focal, élément tantôt à sauver, tantôt à éliminer.

Au delà des débordements hystériques, du goût pour l’absurde et de l’esthétique comique (les boucles d’oreille cafetières de Candela, les coiffures extravagantes de Lucia…), Almodovar amorce une réflexion sur la complexité des femmes en furie ou au désespoir (émouvante image de Pepa qui écoute le doublage d’Ivan comme s’il s’adressait à elle – le pouvoir du cinéma !) mais toujours apaisées par la solidarité de leur camp.

Pedro Almodovar. Femmes au bord de la crise de nerfs. Avec Carmen Maura, Antonio Banderas, Julieta Serrano. 1988

Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Aurore

Séparée, seule auprès de deux filles qui grandissent, Aurore voit son corps vieillir et s’indigne contre les médecins qui n’ont encore rien trouvé contre les bouffées de chaleur. Aurore est un film de femmes sur les femmes. Quatuor parfois en conflit mais toujours en amour : la meilleure amie, la mère pré-ménopausée, la fille aînée enceinte, la cadette amoureuse. La vie d’Aurore se partage entre son intérieur, ses filles, sa meilleure amie et son travail de serveuse, jusqu’au jour où elle retrouve Totoche par hasard, son premier amour qu’elle n’a pas eu la patience d’attendre pendant son service militaire. Ces retrouvailles (à moins que ce ne soient les bouffées de chaleur) donnent l’énergie de tout envoyer valser et d’assumer ce corps qui perd son stock d’ovocytes. Ca vous amuse de briser des couples inconnus ? C’est méchant mais qu’est-ce que ça fait du bien. Après une petite vengeance bien méritée, Aurore est soulagée de quitter son crétin de nouveau patron qui l’avait gardée comme si elle faisait partie des meubles et insiste pour la surnommer Samantha. Confrontée au monde du chômage, Aurore rencontre des femmes qui, comme elle, subissent des sautes d’humeur, sont assaillies par des bouffées de chaleur, ne finissent pas leurs phrases, sont victimes de discriminations en tout genre. Jusqu’à cette communauté de vieilles femmes qui partagent les retraites pour payer le personnel, belle leçon de vie tant elles assument leur âge, resplendissent et respirent la joie. Et cet amour pour Totoche qui renaît et redonne l’envie d’être belle dans cette jupe en plastique, sous l’œil bienveillant des enfants.

Aurore est un film drôle et touchant à la fois, chaleureux et coloré, qui fête bien le commencement d’une nouvelle journée. Sans engagement marqué mais tout de même contre les carcans sexistes, une leçon de solidarité entre femmes de générations différentes, qui fait la part belle aux relations filiales et amicales, et plus discrètement, amoureuses. A cinquante-deux ans, Agnès Jaoui n’a jamais été aussi rayonnante.

Blandine Lenoir. Aurore. Avec Agnès Jaoui. 2017

Une chambre à soi

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Virginia Woolf s’interroge sur les femmes et le roman, les idées contenues dans ces termes et les relations qu’ils entretiennent. Tout au long d’Une Chambre à soi, retranscription de conférences que Woolf aurait données en octobre 1928 devant une assemblée d’étudiantes, le lecteur suit les pas et les humeurs de l’auteure, au bord de la rivière comme à travers les rayonnages de la bibliothèque universitaire. Faut-il aborder les femmes et le roman ? les femmes dans le roman ? les femmes lectrices ? les femmes auteures ? les relations entre les hommes et les femmes dans le roman ? Ces derniers sont omniprésents dans l’étude de Woolf : d’une part, les hommes écrivent sur les femmes, elles sont pour eux de véritables miroirs dans lesquels ils s’admirent plus grands qu’ils ne sont. D’autre part, les hommes inventent des femmes de caractère, dans le théâtre classique, entre autres, mais cette haute importance ne relève que de l’imagination ; en pratique, hélas, les femmes sont bien plus insignifiantes aux yeux des hommes. Pourtant les exemples de femmes inspiratrices sont nombreux. Elles portent en elles une puissance créatrice inégalable.

A ce titre, Virginia Woolf, femme et auteure, défend le sexe opprimé auquel il manque une chambre à soi et cinq cents livres par an pour s’épanouir pleinement dans l’écriture. L’auteure se place sous la tutelle de l’imaginaire sœur de Shakespeare, poétesse aussi brillante qu’inconnue, qui n’a jamais rien pu écrire… Lady Winchelsea, Dorothy Osborne, les sœurs Brontë, Jane Austen, Marry Carmichael…, toutes femmes d’exception, peuplent l’essai de Woolf et leur exemple appuie les arguments en faveur du combat féministe. Dans le salon commun, Austen cachait son manuscrit à chaque fois qu’elle entendait la porte s’ouvrir. Les sœurs Brontë pensaient comme des femmes, non comme on leur disait de penser. Marry Carmichael écrivait comme une femme qui aurait oublié qu’elle en est une. En effet, le génie, part féminine, part masculine, est un être, un esprit androgyne.

Pour Virginia Woolf, il manque à la femme, et c’est là la thèse de son pamphlet, une chambre à soi, un lieu où elle puisse s’isoler, et cinq cents livres par an qui suffiraient à une autonomie financière, pour développer son intelligence, son génie, être l’égale de l’homme et non plus seulement sa fille, son épouse ou son amante.

Secondée par la poétique traduction de Clara Malraux, Virginia Woolf, professeure et lectrice, malgré les méandres et les divagations de son esprit qui font parfois perdre le fil, livre un élégant et positif message d’émancipation féminine ponctué par des portraits d’auteures qui m’ont rappelé le recueil Elles. Portraits de femmes au cours duquel Woolf loue toute en sensibilité ces femmes d’exception qu’elle aurait aimé connaître.

Virginia Woolf. Une chambre à soi. 1929

Women de Lettres

Roman lu dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XXe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.

La Fleur de mon secret

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Pour (bien) gagner sa vie, Léo, bourgeoise madrilène, écrit des romans à l’eau de rose sous le pseudonyme d’Amanda Gris. Dépressive, délaissée par son mari pourtant spécialiste des conflits (« aucune guerre n’est comparable à toi »), elle cherche une nouvelle orientation à son travail d’écrivain et rencontre Angel, journaliste à El Pais, grand lecteur d’Amanda Gris qui ne se doute pas que Léo et l’auteur à succès sont la même personne…

Pedro Almodovar oppose deux types de littérature : celle qui s’appuie sur le réel et celle qui, purement fictionnelle, doit faire rêver le lecteur. Alicia, éditrice d’Amanda Gris, défend l’écriture commerciale et rappelle le contrat : sports d’hiver, banlieues chics, cocktails au bord de la piscine. Angel, le doux rêveur, aime se faire bercer par les sentiments. Quant à Léo, elle incarne le paradoxe entre fiction et réalité : d’une part, elle livre chaque année cinq romans sentimentaux mais se cache derrière un pseudonyme et alimente le mystère Amanda Gris ; d’autre part, elle s’érige contre ce genre de littérature facile, comme on cherche à anéantir une part inavouable de soi, et revendique l’appui sur le document réel. Le nouveau roman d’Amanda Gris déplaît aux éditeurs : l’histoire d’une mère dont la fille tue le compagnon, après une tentative de viol et qui cache le corps dans le congélateur du restaurateur voisin, ça ne fait rêver personne… et pourtant, c’est la trame d’un chef d’œuvre d’Almodovar : Volver. La confrontation entre réalité et fiction se manifeste à travers les articles d’El Pais : Angel considère Amanda Gris comme la nouvelle Alexandre Dumas alors que Léo se demande si elle n’est pas qu’une bonne dactylo. Pourtant cette opposition radicale est source d’une intimité naissante entre les deux critiques littéraires. Et parfois la fiction aide à comprendre le réel : Betty, l’amie de Léo, organise et commente des saynètes filmées dans le cadre de séminaires psychologiques sur le don d’organes.

Le monde de Pedro Almodovar est peuplé de femmes : mères, sœurs, amies… Même les fils sont de leur côté. Paco, le mari, omniprésent dans les pensées de Léo, ne fait qu’une brève apparition : mâle en uniforme, il est glacial et détestable. Entre le clan des hommes et celui des femmes, Angel est le contrepoint de la virilité dominante : tendre et patient, il est un appui pour l’instable Léo, elle, entre force et fragilité, tantôt brillante dans ses tailleurs ajustés, tantôt minuscule sous son chapeau enfoncé et derrière ses lunettes noires. Chaque personnage porte en lui une histoire en puissance, susceptible d’explorer les bizarreries et les fantaisies de l’humanité (comme des pistes que le réalisateur choisit de développer ou non) : le journaliste a toujours rêvé d’écrire des romans à l’eau de rose ; Bianca, la cuisinière, se révèle excellente danseuse et forme avec son fils un couple étrange, presque incestueux ; la mère et la sœur ne cessent de se disputer ; Betty a bien des secrets. Ce réseau féminin s’organise autour de Léo, se croise et se fréquente, parfois à la dérobée. Les fils, figures éphémères, papillonnent autour de l’auteur : scène burlesque au bord de la fontaine ; moment de pré-intimité entre Léo et Antonio. Comme souvent chez Almodovar, les hommes sont absents. Seul Angel parvient à se faire accepter par le camp des femmes. Les autres sont des ennemis.

Plus que décor, les lieux prennent intégralement part à l’histoire. Les personnages se rencontrent rarement à l’extérieur ; les appartements madrilènes, propices aux confidences, sont privilégiés. Comme dans Julieta, les lieux sont intimement associés aux personnes qui les ont habités. Léo est terrorisée à l’idée de monter ses bagages chez elle, pourtant elle doit apprendre à vivre sans Paco. Entre loft d’artiste et chalet de montagne, l’appartement d’Angel témoigne bien de la complexité et du charme paradoxal du caractère humain. Et quand tout va mal, comme dans Volver, on se fait conduire au village. Là-bas, on est accueilli par une communauté de vieilles femmes pépiantes et on raconte des absurdités autour du métier à tisser. Léo et sa mère, douce folle-dingue, fuyant les rudesses de la ville ensemble, se retrouvent, tendre relation, et veillent l’une sur l’autre. Après ce retour aux sources régénérant lors duquel on puise des forces de la terre-mère originelle, c’est l’heure du renouveau.

Pedro Almodovar. La Fleur de mon secret. Avec Marisa Paredes. 1995

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !