Volver

Raimunda, sa fille Paula et sa sœur Sole survivent tant bien que mal dans les quartiers pauvres de Madrid jusqu’au jour où la mort accidentelle de Paco, le conjoint de Raimunda, fait ressurgir les fantômes du passé…

Déclaration d’amour aux femmes dans toute leur diversité et leur complexité, Pedro Almodovar réunit une communauté féminine solidaire contre les aléas de la vie. La proximité entre la mère et la fille est renforcée dès le début du film par un accord passé pour couvrir la mort de Paco. Quant au duo Raimunda / Sole, les deux sœurs ont toujours été très proches bien qu’elles aient été séparées durant leur jeunesse. Autour d’elles gravitent les bavardes clientes qui viennent se faire coiffer chez Sole et les dévouées voisines de Raimunda, toujours prêtes à rendre service ou à participer aux festivités. Lorsque l’on quitte Madrid, le village des origines fait ressurgir des figures presque mortes : la vieille tante Paula, Irene, la mère de Raimunda et Sole, Agustina, la voisine torturée et le bal des villageoises curieuses et charognardes. Toutes ces femmes luttent pour leur survie contre un ennemi commun : les hommes. Emilio est un adjuvant malgré lui : en laissant les clés de son restaurant à Raimunda, il lui donne une deuxième chance professionnelle. Mais le vrai mâle, dans toute sa brutalité, absent mais omniprésent, c’est le père des deux sœurs, redoublé par la figure de Paco qui semble reproduire le modèle patriarcal comme si l’histoire devait se répéter. On a été vernies avec les hommes nous trois. Pourtant la force virile, ce sont bien ces femmes au sang froid qui triment pendant que les hommes sont au chômage.

Gustav Klimt (1862-1918) « Les Trois Âges de la femme »
Huile sur toile – 178 x 198 cm – 1905
Galleria Nationale d’Arte Moderna – Rome

Les fautes du père font peser sur la famille un lourd secret qui tour à tour tend et distend les liens féminins. Après les morts de Paco et de la tante Paula, l’enquête sur celle des parents de Raimunda et Sole, victimes d’un incendie, semble se rouvrir. La présence fantomatique de la mère disparue donne corps aux croyances populaires. Elle multiplie les signes, plus ou moins amusants, de son retour à la vie : vélo d’appartement, biscuits étiquetés, pets pestilentiels, blouse dépliée sur le lit, valise pleine… Almodovar joue avec les codes du thriller. Sonnette, téléphone : ces bruits inquiétants en ce qu’ils manifestent une présence indésirable suspendent les gestes des personnages. Pour lever le voile sur la mort des parents et la disparition simultanée de la mère d’Agustina, cette dernière se présente, un peu malgré elle, à une émission de télévision qui rappelle le goût du réalisateur pour le voyeurisme. Mais, comme le signale Raimunda, il s’agit d’une affaire de famille qui doit se régler entre soi au cœur de ce village qui détient le taux de folie le plus élevé d’Espagne.

Volver est à la fois un film sobre et plein d’émotions. Pedro Almodovar soigne l’aspect esthétique : il fait tourner les éoliennes et varie les plans : plongée, porte entrebâillée, gros plans, tâche de sang qui inonde l’écran… ces indices à la Hitchcock qui annoncent l’action suivante. Les appartements sont toujours aussi colorés et graphiques. Raimunda rayonne dans ses tenues vives parmi l’équipe de tournage qui fréquente son restaurant. Même dans ce Madrid populaire qui fait la part belle sobrement et délicatement aux relations féminines, l’art et le cinéma ont toute leur place. Sublime de pureté.

Pedro Almodovar. Volver. Avec Pénélope Cruz, Carmen Maura, Lola Duenas. 2006

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En chair et en os

Désireux de revoir Helena, Victor se rend chez elle alors que la jeune femme attend son dealer. Alertés par une voisine ayant entendu un coup de feu, deux policiers, David et Sancho, forcent la porte et la scène tourne au drame. Victor est accusé d’avoir tiré sur David, le paralysant à vie. Cinq ans plus tard, à sa sortie de prison, le jeune homme s’immisce dans la vie d’Helena désormais mariée à David…

Pedro Almodovar met en scène un quintet vénéneux et amoureux. Deux couples d’amis : Helena et David, Clara et Sancho, et cet intrus, Victor, le masque dans le foyer, le loup dans la bergerie, ce désirable inconnu sorti d’un passé douloureux qui bouscule les certitudes et révèle les incertitudes. Tantôt les couples contre les couples. Tantôt les hommes contre les femmes. Tantôt les hommes contre les hommes. Mais rarement les femmes contre les femmes, comme si les relations féminines, chères au cœur du réalisateur, étaient dénuées de toute agressivité. Un seul moment de grâce devant le match de football : David et Victor oublient un instant qu’ils sont ennemis. Chaque personnage représente un caractère : Helena, d’une sincérité insultante, est douce et impétueuse ; Clara a la force de l’amoureuse et la fragilité de la victime ; Sancho est l’homme abhorré par le maître espagnol : jaloux, violent et dominateur ; David, champion de basket handisport depuis son accident, est courageux mais il n’en est pas moins diminué ; quant à Victor, c’est l’étalon fougueux et attachant. Solidarité, emprise, désir, amitié, jalousie, orgueil, Almodovar développe le prisme des relations humaines, divise et réunit ses personnages blessés par le drame de l’amour et de la sexualité.

Madrid

Dans ce film noir, le réalisateur espagnol montre à quel point les pulsions gouvernent les vies humaines. Après quatre ans de prison, le plan de vengeance de Victor, c’est faire jouir Helena jusqu’à la fendre en deux, point de convergence entre Eros et Thanatos. Auprès de Clara, le jeune homme fait son éducation sexuelle et compte les leçons. Pendant ce temps, David entraîne durement son corps et Sancho dégrade le sien à coups d’alcool fort. En chair et en os est un film sensuel et physique qui s’ouvre sur les cris de douleur d’une femme sur le point d’accoucher. L’intrigue se complexifie en fonction des relations sexuelles des personnages. Almodovar filme des corps nus légèrement voilés et les changements de plan rendent ces scènes très esthétiques. Les personnages se livrent à des exercices d’espionnage enchâssés et chacun est voyeur de l’autre. Les motifs corporels sont démultipliés : dans l’appartement du père d’Helena, les jambes de la jeune fille, incapables de la porter après le coup de feu, sont longuement filmées ; celles du mannequin de cire dans le film dans le film se détachent de son corps ; et bientôt David, le jeune policier, n’aura plus l’usage des siennes. Almodovar décrit un monde violent dans lequel le corps se délite. Les pistolets sont objets courants et chacun est prêt à en braquer un devant quiconque sera un obstacle à ses désirs.

Fidèle à lui-même, le maître espagnol place son drame sur un fond artistique. Les beaux appartements d’Helena sont décorés de grandes fresques murales et la chanson lyrique accompagne le récit. Le coup de feu se confond avec celui tiré dans le film dans le film La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz et la distinction entre réalité et fiction n’est plus très nette. Almodovar crée un réseau cinématographique : l’espionnage à la fenêtre chez Hitchcock, le photographe voyeur de Kika, l’incendie domestique comme dans Femmes au bord de la crise de nerfs… L’arrière-plan est populaire, un Madrid au bord de la ruine de toutes parts traversé par des bus, parmi ceux-là, la ligne circulaire paradoxalement favorable aux naissances et au renouveau. Alors qu’il fait exploser la violence des relations humaines (« Tu m’as condamné à regarder par terre »), Pedro Almodovar confie à la ville tant aimée, qui a adopté Victor et s’apprête à voir naître son enfant, le soin d’éveiller au bonheur.

Pedro Almodovar. En chair et en os.Avec Javier Bardem, Francesca Neri, Liberto Rabal, Angela Molina et José Sancho. 1997

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Talons Aiguilles

Après quinze ans d’absence, Becky del Paramo, actrice et chanteuse célèbre, rentre à Madrid et retrouve sa fille Rebeca, présentatrice TV fraîchement mariée au directeur de la chaîne, Manuel, l’ancien amant de sa mère.

Talons aiguilles est un film coloré dans lequel les tailleurs stricts côtoient les costumes de scène pailletés. Pedro Almodovar rend hommage au monde du spectacle : Becky est une chanteuse reconnue qui a donné sa vie pour son art ; Rebeca et Manuel appartiennent au monde de la télévision, sans cesse en représentation, et sont à ce titre des personnalités publiques ; Letal se travestit pour imiter les débuts de la grande chanteuse, disparaît dès le retour de Becky comme pour lui laisser la vedette et réapparaît sous diverses formes. Les cravates graphiques du juge Dominguez donnent une note de fantaisie à sa sévère fonction. Non sans humour et comme pour bien distinguer ces deux milieux, Rebeca quitte ses tailleurs de ville pour, en prison, enfiler jeans et pulls informes. Le monde carcéral est d’ailleurs éclectique et coloré, gentiment violent mais surtout, virevoltant et dansant, une scène à toit ouvert, une communauté selon laquelle agresser un policier pour retrouver sa copine en prison, ça, c’est être une femme.

Dans Talons aiguilles, aucun couple ne semble heureux. Dans chaque cas, l’un empêche l’autre d’exercer sa propre liberté. Comme si le couple était un obstacle au développement de soi. Les parents de la petite Rebeca sont séparés ; son beau-père interdit à sa mère de mener sa vie d’artiste ; plus tard, Rebeca épousera un homme qui ne l’aime plus, qui a été l’amant de sa mère, le redevient et fréquente d’autres femmes. Epouses, mères, maîtresses, malmenées, empêchées par des hommes qui veulent les contraindre, difficilement amies mais tacitement alliées contre le sexe opposé. Talons aiguilles est une lutte pour la survie. Eliminer pour vivre, tuer le mâle pour être libre, c’est le prix à payer pour briser les chaînes des relations néfastes et faire éclater son art. Face au juge Dominguez, les trois femmes, l’épouse, la mère, la maîtresse, soupçonnées du meurtre de Manuel, ont toutes des raisons d’être passées à l’acte. Chacune à sa manière, elles représentent une relation conflictuelle à l’égard des hommes : la rupture, la dispute (suivie de la menace de suicide), la relation sexuelle (non aboutie). Le film prend alors l’allure d’enquête policière au cours de laquelle le juge est aussi suspect que les femmes qui ont partagé le lit de Manuel. Un indice, un détail, des photographies échangées par erreur, un manteau sur le dos d’une autre, un grain de beauté reconnaissable… mettent sur la voie.

Talons aiguilles, c’est aussi l’histoire d’une relation mère-fille conflictuelle. Une petite fille délaissée par une mère trop occupée d’elle-même. Un père absent (brève apparition, rôle de censeur). Une adolescente qui se construit sans mais aussi dans l’ombre de sa mère. Une jeune femme qui se cherche encore : une fascination pour les imitations de Letal, un mariage raté avec l’amant de sa mère, des boucles d’oreille identiques offertes quinze ans auparavant et gardées précieusement. Rebeca, à la fois, admire sa mère et lui en veut terriblement d’être si brillante. Et pourtant les deux femmes s’aiment d’un amour inconditionnel, à l’image du juge Dominguez et de sa mère collectionneuse de coupures de presse concernant Becky. Les seuls duos sincères, qui protègent de l’agressivité du monde sans se priver de liberté, ce sont ces relations filiales. Becky a sauvé Rebeca comme Rebeca l’a sauvée quinze ans auparavant. Et ce secret partagé avec le juge rend le mâle un peu moins ennemi. « Tu dois apprendre à gérer autrement tes problèmes avec les hommes. » Parmi ceux qui ont des problèmes avec les hommes, il y en a qui ont des méthodes radicales, et il y en a d’autres qui réalisent des films.

Pedro Almodovar. Talons aiguilles. Avec Victoria Abril, Marisa Paredes, Miguel Bosé. 1991

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Étreintes brisées

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Scénariste aveugle, Harry Caine travaille avec la fidèle Judit Garcia. Un soir, en l’absence de Judit, Diego, son fils, a un accident. Harry rend visite au jeune homme et, pour le distraire, raconte les évènements, pendant le tournage d’un film quatorze ans auparavant, qui lui ont coûté la vue.

A l’annonce de la mort d’Ernesto Martel, le passé resurgit et l’apparition de Ray X rappelle des souvenirs douloureux. Pedro Almodovar alterne les époques et jongle entre les évènements du passé et leurs conséquences sur le présent. A l’été 1994, Mateo Blanco, avant qu’il ne devienne Harry Caine, rencontre Lena, la maîtresse d’Ernesto Martel, un homme d’affaires puissant. Subjugué, il l’engage aussitôt pour jouer le rôle principal de Filles et valises. Une ellipse masque les jeux de séduction et déjà le réalisateur et l’actrice sont des amants passionnés. Mais Martel, jaloux et violent, veille par l’intermédiaire d’Ernesto fils, chargé de filmer le tournage du long-métrage. Almodovar décrit une histoire d’amour et de sexe, brève mais intense, évidente et passionnelle. Les âmes et les corps se troublent et s’attirent comme ceux de Julieta et Xoan. Mais chez Almodovar, le bonheur ne dure jamais. Il est entaché par l’ombre de Martel qui contraint les amants à un secret difficile à garder. A Madrid, la pression est trop forte ; sur la plage El Golfo, incognito, ils peuvent vivre leur passion au grand jour. Mais rattrapés par l’effervescence de la ville, les amants se montrent et tragiquement, par jalousie et par dépit, sont fauchés par la fatalité de leur destinée.

Le maître espagnol assemble un quatuor et équilibre la composition. Au cœur de ce groupe paritaire, se dessinent deux triangles amoureux (l’un autour de Mateo, l’autre autour de Lena) qui contrarient les amours du couple jusqu’à la tragédie. Hommes comme femmes, dans Etreintes brisées, Almodovar étoffe tous ses personnages. Ernesto Martel porte en lui la virilité ennemie, dominatrice et violente qui détruit par jalousie. C’est le barbon moliéresque. Il s’oppose à Mateo, l’amoureux, l’artiste, qui perd sa virilité en perdant la vue et au jeune Ernesto, son fils, au penchant homosexuel. Dans Filles et valises, Ivan, c’est l’homme absent par excellence, celui que la Leo de La Fleur de mon secret passe son temps à attendre. Lena, quant à elle, protéiforme, variable et changeante, incarne la diversité féminine dans toute sa richesse : fille aimante, secrétaire docile, séductrice, belle-maman, actrice comique… Mais c’est auprès de Mateo, amante passionnée, qu’elle est la plus naturelle. Penelope Cruz, magnifique, représente à elle seule les différentes facettes de la féminité qui séduisent tant Almodovar. Dans un décor coloré et graphique, elle apporte l’étincelle de vie que recherche Mateo réalisateur, double du maître madrilène.

Etreintes brisées concentre les obsessions de Pedro Almodovar. Sur fond de drogue (ecstazy dans le film, cocaïne dans le film dans le film), Lena se prostitue tandis qu’Ernesto fils enfile les robes de sa mère. Chaque pseudonyme qui permet de vivre plusieurs vies incarne, assumée ou non, la part artistique des personnages : Lena et Séverine, Ernesto fils et Ray X, Mateo Blanco et Harry Caine. Dans un monde de fête et de jeux de rôle, la musique, la drogue, le travestissement, l’hôpital apparaît comme contrepoint, séjour glacé, loin de l’agitation de la ville et du tournage : le cancer de l’estomac du père de Lena, l’accident de Diego, la chute de Lena, la tragédie de Mateo. Comme Julieta après la disparition de Xoan, le jeune réalisateur vieillit d’un coup. Chacun porte en lui un lourd secret : Diego ne connait pas son père (préférence pour la version de l’amant de passage) ; Ernesto fils a épousé deux femmes avant d’assumer son homosexualité. Absent, malade ou détestable, la figure paternelle est malmenée. Comme dans Tout sur ma mère, d’étonnants couples mère-fils se forment comme pour se protéger des hommes. C’est le soir de son anniversaire que Judit révèle à Harry, redevenu Mateo en une nuit, ce qui s’est réellement passé quatorze ans auparavant. Accablée par le poids de la culpabilité comme les femmes dans Julieta, elle révèle sa jalousie, son dépit, son amour déçu, son immense regret. La vérité, c’est ce que n’a pu entendre Esteban, le soir de ses dix-sept ans, dans Tout sur ma mère. La vérité, ce qui délivre du poids du passé et réconcilie avec le présent.

Pedro Almodovar rend hommage à l’art en général et au cinéma en particulier. Lena veut faire l’actrice ; Ray X a réalisé un documentaire ; Diego est DJ et futur réalisateur, élève auprès de Mateo qui, lui, tourne un film comique dans le film dramatique. Etreintes brisées multiplie les allusions aux précédents films du réalisateur espagnol et annonce les grands thèmes des prochains. Plus largement, véritable déclaration d’amour au septième art, le film fait référence aux monstres sacrés du cinéma international : cheveux tirés, yeux de biche, « on dirait Audrey » ; s’apprêtant à le quitter, poussée par un mari jaloux, c’est Scarlett du haut de l’escalier. Hommage et personnage, le cinéma a un véritable rôle dramatique. En 1994, Ernesto fils filme le tournage du film dans le film et ce témoignage permet au père d’espionner la maîtresse. Retournement de situation, c’est aussi par ce biais que Lena, jouant sa propre doublure, avoue, face caméra, qu’elle en aime un autre. Le cinéma est un intermédiaire, un moyen de communication. Les photographies déchirées du tournage envahissent le champ et, comme un puzzle, Diego tente de les assembler. Lien entre les époques, le cinéma est une tentative de reconquête du passé qui délie les langues, réconcilie les être et les unit autour d’une passion commune qui dépasse les drames personnels et les hantises intimes.

Pedro Almodovar. Etreintes brisées. Avec Penelope Cruz, Lluis Homar, Blanca Portillo. 2009

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Tout sur ma mère

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Manuela est seule à Madrid avec son fils Esteban. Pour fêter les dix-sept ans du jeune homme, ils assistent à une représentation d’Un tramway nommé Désir, une pièce de théâtre dans laquelle joue Huma Rojo, une actrice qu’ils admirent tous les deux. A la fin du spectacle, sous la pluie, Esteban insiste pour attendre un autographe de Huma. Celle-ci saute dans un taxi, à peine sortie des coulisses. Le jeune homme poursuit alors la voiture et se fait renverser par un véhicule croisant sa course. A la mort de son fils, Manuela quitte Madrid pour renouer avec le passé, à Barcelone.

Le soir de sa mort, Esteban écrit dans son journal qu’une moitié, celle dont sa mère ne lui a jamais parlé, manque à sa vie. Pour se construire, le jeune homme manifeste le désir de connaître la vérité sur son père, quelle qu’elle soit. Comme pour répondre à ce dernier vœu qui ne pourra être exaucé de son vivant, Manuela part sur les traces de son passé et cherche à revoir son mari pour lui annoncer la triste nouvelle. Tout sur ma mère s’ouvre sur un drame, deux destinées accidentellement brisées. Manuela hurle sa souffrance et son cri déchirant (hijo mio) se perd dans la nuit, sous la pluie, le bruit sourd du choc, les crissements des pneus, la ville déserte. Pedro Almodovar s’interroge sur la perte de l’enfant, les relations entre mère et fils (Est-ce que tu te prostituerais pour moi ?), le désir de fusion, l’enfant de Rosa, celui de Stella, le sang d’Esteban, le retour originel au bien-être utérin. Ce film douloureux dégage une grande émotion. La musique appuie les moments dramatiques, les gros plans sur les visages attestent des souffrances intimes. Les scènes humoristiques soulignent d’autant plus la dignité du drame : ces quatre femmes proférant des vulgarités en riant ; Agrado racontant les étapes de sa transformation esthétique. Le maître espagnol propose une histoire intime, pleine d’humour et d’émotion, à la construction épurée et au décor coloré et graphique.

Après la tragédie, Manuela quitte Madrid, la ville du présent, pour résoudre les problèmes du passé. Arrivée à Barcelone, elle renoue avec Agrado, un travesti de ses amis, proche d’Esteban/Lola, le père du jeune homme. Elle s’introduit dans le cercle de l’actrice Huma qui joue sa pièce dans la ville et rencontre une jeune sœur qui connaît bien Lola et Agrado. Une communauté féminine se forme et les liens relationnels s’approfondissent. Chacune de ces femmes émouvantes porte en elle une souffrance intime qui touche au cœur. Manuela devient la sœur de la jeune religieuse Rosa et joue l’intermédiaire avec la mère de la jeune femme. Huma est une actrice exceptionnelle mais sa vie privée est un désastre. Comme souvent chez Almodovar, les générations de femmes se mêlent et les hommes sont absents, presque exclus. Les seuls rôles masculins sont joués par des enfants ou des hommes, n’assumant pas leur virilité, transformés en femmes. Du temps de leur jeunesse, Manuela retrouve son mari après deux ans de séparation. Se faisant désormais appelé Lola, il a bien changé. Pourtant Lola garde en elle la virilité ennemie qui malmène les femmes de l’histoire, elle dépouille, fuit, abandonne, engrosse, transmet le sida, comme si elle avait gardé une part de Kowalski, la brute d’Un tramway nommé Désir qu’elle interprétait avec Manuela lorsqu’elle était encore Esteban. Alors qu’elle est omniprésente dans le récit, Lola ne fait qu’une brève apparition : à la fin du film, maternelle et émue, elle semble dévastée. Aller-retour entre Madrid et Barcelone, les trajets en train, romanesques par excellence comme dans Julieta, selon le sens du voyage, symbolisent la fuite ou la réconciliation, avec le passé mais surtout avec soi-même. Entourée des trois Esteban : le père (les souvenirs), le fils (la photo, le carnet), le petit frère (l’enfant bien réel), Manuela entreprend un travail de deuil. Elle fuit deux fois Barcelone avec Esteban et finit par ramener l’enfant et offrir la photographie du jeune homme à son amie actrice. C’est le temps du renouveau.

Pedro Almodovar rend hommage au monde du spectacle auquel se mêle celui du travestissement et de la prostitution. La comédienne amatrice se fait passer pour une prostituée avant d’interpréter la Stella d’Un tramway nommé Désir ; le travesti s’improvise humoriste après avoir quitté le trottoir. En contrepoint, le couvent apparaît comme un havre de paix où vivent des religieuses pas aussi ingénues qu’elles le semblent. Un tramway nommé Désir, théâtre dans le cinéma, fait le lien entre passé et présent. Tout sur ma mère s’ouvre sur un film dans le film, à la traduction approximative : Eve mise à nu. Tout sur Eve. Tout sur mon père. Tout sur mère. L’art dans l’art, la fiction dans la réalité, les formes de la création se mêlent au point que la tragédie de Manuela semble inspirer la pièce de Garcia Lorca que Huma s’apprête à jouer. Chaque personnage a sa spécialité : Esteban veut devenir auteur et écrire des rôles pour sa mère tandis que la mère de Rosa peint des faux Chagall. Le maître espagnol associe volontiers le monde de la création à celui de la médecine. Comme Betty dans La Fleur de mon secret, Manuela, qui travaille dans un centre de transplantation cardiaque, participe à des improvisations sur le don d’organes. Comble du malheur, la fiction rattrape la réalité et Manuela accepte que le cœur de son fils soit prélevé. Addiction, maladie, vieillesse contribuent à la pesanteur du film : les uns se droguent ou meurent du sida, les autres ne reconnaissent plus leurs enfants. La fatalité s’abat sur le petit Esteban puis le quitte par miracle, message d’espoir et revanche sur la médecine pessimiste.

Pedro Almodovar. Tout sur ma mère. Avec Cecilia Roth, Marisa Paredes, Penelope Cruz. 1998

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La Fleur de mon secret

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Pour (bien) gagner sa vie, Léo, bourgeoise madrilène, écrit des romans à l’eau de rose sous le pseudonyme d’Amanda Gris. Dépressive, délaissée par son mari pourtant spécialiste des conflits (« aucune guerre n’est comparable à toi »), elle cherche une nouvelle orientation à son travail d’écrivain et rencontre Angel, journaliste à El Pais, grand lecteur d’Amanda Gris qui ne se doute pas que Léo et l’auteur à succès sont la même personne…

Pedro Almodovar oppose deux types de littérature : celle qui s’appuie sur le réel et celle qui, purement fictionnelle, doit faire rêver le lecteur. Alicia, éditrice d’Amanda Gris, défend l’écriture commerciale et rappelle le contrat : sports d’hiver, banlieues chics, cocktails au bord de la piscine. Angel, le doux rêveur, aime se faire bercer par les sentiments. Quant à Léo, elle incarne le paradoxe entre fiction et réalité : d’une part, elle livre chaque année cinq romans sentimentaux mais se cache derrière un pseudonyme et alimente le mystère Amanda Gris ; d’autre part, elle s’érige contre ce genre de littérature facile, comme on cherche à anéantir une part inavouable de soi, et revendique l’appui sur le document réel. Le nouveau roman d’Amanda Gris déplaît aux éditeurs : l’histoire d’une mère dont la fille tue le compagnon, après une tentative de viol et qui cache le corps dans le congélateur du restaurateur voisin, ça ne fait rêver personne… et pourtant, c’est la trame d’un chef d’œuvre d’Almodovar : Volver. La confrontation entre réalité et fiction se manifeste à travers les articles d’El Pais : Angel considère Amanda Gris comme la nouvelle Alexandre Dumas alors que Léo se demande si elle n’est pas qu’une bonne dactylo. Pourtant cette opposition radicale est source d’une intimité naissante entre les deux critiques littéraires. Et parfois la fiction aide à comprendre le réel : Betty, l’amie de Léo, organise et commente des saynètes filmées dans le cadre de séminaires psychologiques sur le don d’organes.

Le monde de Pedro Almodovar est peuplé de femmes : mères, sœurs, amies… Même les fils sont de leur côté. Paco, le mari, omniprésent dans les pensées de Léo, ne fait qu’une brève apparition : mâle en uniforme, il est glacial et détestable. Entre le clan des hommes et celui des femmes, Angel est le contrepoint de la virilité dominante : tendre et patient, il est un appui pour l’instable Léo, elle, entre force et fragilité, tantôt brillante dans ses tailleurs ajustés, tantôt minuscule sous son chapeau enfoncé et derrière ses lunettes noires. Chaque personnage porte en lui une histoire en puissance, susceptible d’explorer les bizarreries et les fantaisies de l’humanité (comme des pistes que le réalisateur choisit de développer ou non) : le journaliste a toujours rêvé d’écrire des romans à l’eau de rose ; Bianca, la cuisinière, se révèle excellente danseuse et forme avec son fils un couple étrange, presque incestueux ; la mère et la sœur ne cessent de se disputer ; Betty a bien des secrets. Ce réseau féminin s’organise autour de Léo, se croise et se fréquente, parfois à la dérobée. Les fils, figures éphémères, papillonnent autour de l’auteur : scène burlesque au bord de la fontaine ; moment de pré-intimité entre Léo et Antonio. Comme souvent chez Almodovar, les hommes sont absents. Seul Angel parvient à se faire accepter par le camp des femmes. Les autres sont des ennemis.

Plus que décor, les lieux prennent intégralement part à l’histoire. Les personnages se rencontrent rarement à l’extérieur ; les appartements madrilènes, propices aux confidences, sont privilégiés. Comme dans Julieta, les lieux sont intimement associés aux personnes qui les ont habités. Léo est terrorisée à l’idée de monter ses bagages chez elle, pourtant elle doit apprendre à vivre sans Paco. Entre loft d’artiste et chalet de montagne, l’appartement d’Angel témoigne bien de la complexité et du charme paradoxal du caractère humain. Et quand tout va mal, comme dans Volver, on se fait conduire au village. Là-bas, on est accueilli par une communauté de vieilles femmes pépiantes et on raconte des absurdités autour du métier à tisser. Léo et sa mère, douce folle-dingue, fuyant les rudesses de la ville ensemble, se retrouvent, tendre relation, et veillent l’une sur l’autre. Après ce retour aux sources régénérant lors duquel on puise des forces de la terre-mère originelle, c’est l’heure du renouveau.

Pedro Almodovar. La Fleur de mon secret. Avec Marisa Paredes. 1995

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Julieta

Julieta s’apprête à quitter définitivement Madrid lorsqu’elle croise par hasard Beatriz, une amie d’enfance de sa fille Antia. Voilà treize ans qu’elle n’a plus de nouvelles de celle-ci et ce bref échange avec Beatriz bouleverse ses projets. Julieta quitte son appartement pour retrouver l’immeuble dans lequel elle vivait des années auparavant et, à travers une longue lettre adressée à Antia, se remémore les évènements douloureux de son passé qui ont conduit à la rupture du lien filial.

Pedro Almodovar croise les destinées et la vie apparaît parfois comme un éternel recommencement. Ce sont les femmes qui font l’histoire. Julieta enseigne la littérature antique et interroge ses élèves sur les acceptions du terme « mer ». La mer d’Ulysse, c’est « pontos », la haute mer, celle qui entraîne vers l’inconnu et l’aventure. C’est aussi celle qui fascine Xoan, père d’Antia, pêcheur rencontré dans un train. La première nuit du pêcheur et de l’enseignante, irréelle, floutée comme dans un songe, à la fois tragique et romantique, marquée au fer par la culpabilité, est une véritable bataille que livre l’amour contre la mort. Le couple Julieta – Xoan est un retour aux sources, une attirance primitive menée par le désir et la simplicité de la vie au bord de la mer. Nombreuses ont été les femmes ayant renoncé aux charmes de l’esprit au profit de la vérité de la nature. Comme Stella dans Un tramway nommé Désir, dans Cent ans de solitude, Rebecca abandonne le distingué Crespi au bénéfice de José Arcadio, la brute tatouée. Donnant à son film des allures de récit mythologique, Almodovar rend hommage à la poésie des origines, course fantastique à mi-chemin entre l’humain et l’animal, le regard du cerf croisé au bord des rails et disparaissant sous la neige, les traversées en mer, les vagues, la houle, la tempête, les péripéties qui entravent le retour d’Ulysse, les statuettes en bronze sculptées par la mystérieuse Ava.

En une heure et trente-neuf minutes seulement, Pedro Almodovar aborde avec finesse tous les sujets qui font la complexité et la beauté de la vie. Chaque lieu, chaque personnage est une porte ouverte sur des questions existentielles. Le cinéaste explore toutes les formes de l’amour : l’amour maternel, l’amour filial, l’amitié amoureuse, l’amour désir, l’amour exclusif, l’amour apaisé, l’amour interdit. Chaque personnage porte en lui sa propre tragédie : la maladie de la mère, celle d’Ana, celle d’Ava, la mort du père, l’amour si étouffé qu’il en devient malfaisant de Marian pour Xoan, la perte de l’enfant. Seul le père de Julieta parvient à renaître à travers sa relation à la fois scandaleuse, risible et réjouissante avec l’aide ménagère de sa femme malade. Il faudra que tu viennes rencontrer ton frère. Les personnes vivent en étroite relation avec les lieux qu’elles habitent : le compartiment du train de nuit, romanesque par excellence, les appartements madrilènes, la maison de pêcheur, celle des parents. Quitter un appartement, c’est effacer toute trace de l’être aimé disparu, y retourner, c’est renouer avec le passé. Les lieux relient les êtres, la correspondance scande le récit. Xoan envoie une lettre dans l’établissement où enseigne Julieta, Antia écrit à sa mère à la dernière adresse connue et laisse la sienne au dos de l’enveloppe, invitation aux retrouvailles. Tout au long du film, Julieta s’adresse à Antia à la deuxième personne du singulier. Le principe de la lettre, qu’elle soit envoyée ou gardée précieusement comme un journal intime, permet à la fois l’explication et l’introspection. Le retour dans le passé, s’il ne libère pas du poids de la culpabilité, délie les langues et apaise les liens tendus : Lorenzo, compagnon bienveillant de Julieta, trouve enfin sa place, tout en discrétion, auprès d’elle.

Pedro Almodovar brosse le portrait de femmes aux destinées brisées, écroulées par le poids de la culpabilité, qui n’en finissent pas d’expier leur faute. Les liens sont si étroits qu’ils implosent. L’actrice se métamorphose sous une serviette de toilette, les rides se creusent sous le poids de la souffrance et du manque. Il faudra un nouveau drame, une nouvelle culpabilité pour que le lien filial renaisse. Julieta, Antia, Ava, trio de femmes coupables, tantôt amies, tantôt ennemies, interrogent, tout en élégance, sur l’amour et la mort, le désir et le manque, la beauté de la gravité.

 

Katsushika Hokusai. La Vague. Vers 1929.
Katsushika Hokusai. La Vague. Vers 1929.

Pedro Almodovar. Julieta. Avec Emma Suàrez, Adriana Ugarte, Daniel Grao, Inma Cuesta, Dario Grandinetti. 2016