Premières lignes #25

La vengeance de la laide contre les belles… La cousine Bette déplace ses pions : son ancien amant devenu artiste reconnu, sa belle et noble cousine, Hortense la jeune mariée, Mme Marneffe, la voisine attirée par le luxe, les vieux beaux ruinés par les jeunes femmes vénales… Le portrait de la bourgeoisie du début du XIXe siècle promet d’être impitoyable.

Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1838, une de ces voitures nouvellement mises en circulation sur les places de Paris et nommées des milords cheminait, rue de l’Université, portant un gros homme de taille moyenne, en uniforme de capitaine de la garde nationale. Dans le nombre de ces Parisiens accusés d’être si spirituels, il s’en trouve qui se croient infiniment mieux en uniforme que dans leurs habits ordinaires, et qui supposent chez les femmes des goûts assez dépravés pour imaginer qu’elles seront favorablement impressionnées à l’aspect d’un bonnet à poil et par le harnais militaire.

Honoré de Balzac. La Cousine Bette. 1846

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Enquête à Trentemoult

Déjà l’arrêt de tram Gare maritime me fait rêver, alors emprunter le navibus pour me rendre sur l’autre rive de Nantes, je ne me sentais plus. Trentemoult est un village de pêcheurs calme et coloré où il fait bon prendre un verre sur le port, en bord de Loire.

A chaque fois que je vais à Nantes, j’ai l’impression qu’on est tous en vacances, à croire que tout le monde fait le même métier que moi. En terrasse, le serveur fait son show (ah non en fait c’est un relou). A côté de nous fusent des conversations surréalistes (je n’aime pas trop employer ce noble mot pour décrire des choses aussi concrètes mais là je n’en vois pas d’autres) : « J’ai vingt ans de moins qu’elle, elle sait que ça ne va pas durer, je dors sur le canap’ et je m’entends bien avec son fils de dix-sept ans. » « Qu’est ce que tu nous as pécho encore ? Sérieux, elle met 1h30 à se ravaler la façade ? » « On a tous notre façon d’écrire : elle, jouera avec les mots tandis qu’une autre cherchera à t’emmener quelque part. » Dans le café, les serveurs improvisent une boîte de nuit à cinq heures de l’après-midi.

Lorsqu’on s’enfonce dans les petites ruelles de l’île, les touristes se font plus rares. Un autochtone nous indique les spécificités du village : le pendule, l’école en cuivre. Il paraît que la Reine Blanche (avec Catherine Deneuve) a été tournée sur l’île. Il connaît tout le monde ici, les touristes, on les repère. J’ai imaginé le scénario d’un roman policier : Meurtre à Trentemoult, village pittoresque : une pêcheur retrouvé sans vie, le lendemain de la kermesse de l’école. Aucun témoin.

A chaque coin de rue, un signe, un dessin, une fresque. Les couleurs chaudes se détachent sur le bleu du ciel. J’aime bien la complémentarité du bleu et de l’orange. Mes chambres ont longtemps été dans ces teintes. Celle que j’occupe actuellement est bleue avec des touches roses (je me suis retenue pour ne pas faire l’inverse). Dans tous les cas, ces fresques colorées et naïves confirment ma théorie : la beauté réside dans les contrastes. Comme les bruns aux yeux clairs et les blonds à la peau mate.

Et cette jolie maison violette qui semble se moquer d’elle-même avec son mobilier de jardin de la même couleur que les murs. Je suis sûre que la propriétaire est une vieille dame toute mignonne qu’on surnommerait Miss Purple (le violet, c’est tendance en ce moment, mais attention au total look, c’est pas moderne, ma chérie). Elle aurait un rôle très important dans le scénario du roman policier.

Amusant clin d’oeil au street artiste Banksy, cette oeuvre de l’inconnu mais non moins bon imitateur Bugsy. La petite fille représentée, sorte de fantôme qui pèserait sur l’île (tous les villageois savent mais aucun n’a parlé, c’est la loi du silence…) aurait un lien plus ou moins direct avec la mort du pêcheur.

Sous l’apparence naïve et festive de ces guirlandes, fanions et tressages, c’est sur cette place que le malin inspecteur de police trouvera la clé de l’énigme.

(Oui, je lis des romans policiers qui se passent dans de mignons petits villages pittoresques et j’ai même fait un escape game pendant les vacances : j’ai passé une heure enfermée dans le bureau d’un détective alcoolique, névrosé et schyzo.)

Les Proies

Paul Cézanne. Nature morte au compotier. 1879

Huis clos dans un pensionnat pour jeunes filles, isolé en forêt, où le caporal John McBurney (Clint Eastwood), Nordiste blessé pendant les derniers jours de la guerre de Sécession, est recueilli et soigné par les belles Sudistes, les unes ravies par l’homme, les autres offusquées par l’ennemi. Le projet de remettre le prisonnier, une fois rétabli, aux autorités, est tacitement abandonné. Le prédateur manipule ses proies et s’exerce à différentes formes d’amour : la sensualité naissante avec Carol, le romantisme virginal avec Edwina, la paternité incestueuse avec Amy, les derniers élans séducteurs de la maturité avec Martha. Les quatre amoureuses se croisent, se défient, se surprennent, ouvrent des portes, condamnent des fenêtres, montent et descendent des escaliers : le pensionnat devient un véritable théâtre où se jouent les émotions et les drames intimes des personnages. La jalousie divise la communauté. McBurney est à la fois captif, à la merci de ses hôtes, enfermé, portes et fenêtres, dans le salon de musique, et maître du jeu ; les femmes sont tour à tour victimes du séducteur, prisonnières de leurs propres angoisses et manipulatrices. On ne sait plus très bien qui sont les proies tant les rôles, chasseur et gibier, sont redistribués. L’atmosphère devient pesante ; la situation, insoutenable ; rétablir l’ordre est une question de survie ; c’est une lutte à mort. Le cercle des femmes, communauté exclusive, se resserre autour de la table ronde du déjeuner, étouffant les individualités, s’arrachant le mâle et finissant par chasser d’un commun accord, cruel et impitoyable, véritable castration, l’intrus qui bouleverse l’équilibre.

Don Siegel. Les Proies. Avec Clint Eastwood. 1971

Henri IV amoureux

Frans Pourbus le Jeune. Buste de Henri IV portant la croix du Saint-Esprit (1553-1610)

Dans ce recueil de lettres, Henri IV s’adresse aux femmes qu’il a aimées. Hormis les maîtresses passagères, il eut trois relations de longue durée : la comtesse de Gramont dite Corisande en hommage à l’Amadis de Gaule, Gabrielle d’Estrées et la marquise de Verneuil (Henriette). Ces femmes de haute lignée, poussées par leur famille dans le lit royal, ont successivement occupé la charge de favorite.

Le recueil se présente comme un journal de bord. Henri IV raconte son parcours militaire, scandant les étapes en plusieurs lettres par jour ou laissant passer quelques semaines. Il a d’ailleurs toujours associé l’amour des femmes et l’amour de la guerre. A une époque où les nouvelles circulaient exclusivement par courrier, les lettres revêtent un caractère officiel et précieux quant à l’emplacement et au déplacement des troupes royales. Seule Gabrielle suivait Henri en campagne, craignant pour sa place de maîtresse royale. Mais c’est Corisande qui s’y entendait le mieux en politique. Leur relation, très cérébrale, a débuté avant même qu’Henri ne devienne roi et s’est étiolée progressivement pour s’éteindre définitivement en 1590, date de la rencontre avec la belle Gabrielle alors très éprise de Bellegarde. Les amours du roi sont des jeux de pouvoir et de séduction non dissociables de la politique du pays. Toutes ont brigué, sans succès, le mandat de reine. De son côté, Henri se fait plus sentimental, parfois sensuel. Il se plaint auprès d’Henriette d’aimer sans retour ou se languit de Gabrielle. Il nomme ses maîtresses « mon âme », « mon cœur », « mon menon » et « baise [leurs] mains » ou leurs « tétons ». Il est très tendre avec Henriette, pourtant leur relation, qui a duré une dizaine d’années, n’est pas sans heurt. En 1605, la marquise et sa famille s’opposent à la reine jusqu’à la conspiration qui a conduit au procès. Mais la jeune femme, de vingt-six ans la cadette d’Henri, sait se montrer sentimentale et regagner le cœur du roi.

A travers l’expression de l’amour, les lettres nous renseignent sur les coutumes de l’époque. Henri expose sans pudeur ses problèmes de santé : « Je me suis trouvé si mal en sortant des services, qu’il me fallait au lit, demi-mort et pour achever de me plaindre […] il y a huit jours que je ne dors point. » Sur ce point, l’éditeur explique que cet exposé n’est pas marque de disgrâce mais renseignement commun. Bien que l’éditeur ait corrigé quelques tournures orthographiques, certaines expressions méritent traduction : « il a crû et rempli » pour il a grandi et grossi ou « Je ne laurais de hâter mon partement » pour Je hâterais mon départ. Les notes de l’éditeur rappellent le contexte historique mais font aussi preuve d’humour lorsqu’elles interprètent les sentiments des expéditeurs et destinataires des lettres : en terme d’affaires, le roi raconte les bonnes à la marquise de Verneuil et les mauvaises au duc de Sully. Ou plus loin « La réponse de la marquise avait dû être d’une grande impatience » et juste en dessous « La réponse de la marquise avait dû être d’une grande exaspération ».

Un joli témoignage sur l’usage de la lettre à la charnière des XVIe et XVIIe siècles, sur la marche de la campagne royale et sur les amours tumultueuses du roi présenté dans une édition qui rappelle le contexte historique non sans humour.

Henri IV. Lettres d’amour. 1585-1610

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Recueil lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !

Premières lignes #24

Un roman qui commence comme un conte intemporel… Des figures irréelles, fantomatiques, presque des symboles, des allégories même… Trois destinées que tout oppose qui finiront pas converger… dans le drame ? Un village aux apparences tranquilles, une ville-musée, un jardin fleuri, des cars de touristes… Un conte qui tourne mal ou un thriller qui commence bien ?

Claude Monet. Nymphéas. 1897

Trois femmes vivaient dans un village. La première était méchante, la deuxième était menteuse, la troisième était égoïste. Leur village portait un joli nom de jardin. Giverny. La première habitait dans un grand moulin au bord d’un ruisseau, sur le chemin du Roy ; la deuxième occupait un appartement mansardé au-dessus de l’école, rue Blanche-Hoschedé-Monet ; la troisième vivait chez sa mère, une petite maison dont la peinture aux murs se décollait, rue Château-d’Eau. Elles n’avaient pas non plus le même âge. Pas du tout. La première avait plus de quatre-vingts ans et était veuve. Ou presque. La deuxième avait trente-six ans et n’avait jamais trompé son mari. Pour l’instant. La troisième avait onze ans bientôt et tous les garçons de son école voulaient d’elle pour amoureuse. La première s’habillait toujours de noir, la deuxième se maquillait pour son amant, la troisième tressaient ses cheveux pour qu’ils volent au vent.

Michel Bussi. Nymphéas noirs. 2010

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La loi du désir

Pablo est un cinéaste adulé du public. Lorsque son amant, Juan, le quitte, il a du mal à l’oublier… Il rencontre néanmoins Antonio, un jeune homme possessif et jaloux. En parallèle, il monte une pièce de théâtre inspirée de la vie (et des échecs) de Tina, sa sœur, née garçon.

Pedro Almodovar rend hommage au monde du spectacle. Pablo, double du maître espagnol, est un réalisateur de talent. Pourtant, autodérision, ses films ont des titres ironiques qui dévalorisent son art et le public admirateur : Tête de cul, Remake, Le paradigme de la moule. Pablo lui-même affirme ne plus supporter ses films une fois réalisés. Dans sa dernière création, il met en scène sa sœur Tina, comédienne jouant son propre rôle. Et les répétitions de la pièce se confondent parfois avec la réalité. Piètre actrice mais grande chanteuse, Tina a été soliste en sa jeunesse. Pedro Almodovar soigne la bande originale de son film. Ne me quitte pas, la chanson de Jacques Brel, revient en leitmotiv.

Cinéma et homosexualité, le film s’ouvre sur une scène de tournage provocante : un jeune homme séduisant est amené à se masturber sous les yeux emplis de désir du réalisateur et de son assistant. Almodovar affectionne particulièrement le milieu de la nuit et de ses amours diverses. La loi du désir est peuplé d’homosexuels et de transsexuels qui sniffent des lignes de cocaïne dans les toilettes et sous-sols des bars et invitent chez eux le premier venu. Alors que le réalisateur madrilène filmera le corps de la femme avec beaucoup de pudeur et de poésie dans Parle avec elle, La loi du désir est un film physique, sensuel, très sexué. Les corps des hommes sont mis à nu, perçus par le regard de l’amoureux et de l’esthète : beauté picturale des corps nus entremêlés. Dans ce film très masculin, les rares femmes ont un rapport ambigu à la féminité : la jeune Ada n’en est pas encore une bien qu’elle éprouve déjà des sentiments pour Pablo ; Tina, malgré sa sensualité éclatante (scène drôle et provocante du jet d’eau un soir d’été) fut garçon en sa jeunesse ; la mère d’Ada, voix grave, mâchoire carrée, se comporte comme un mâle ennemi en abandonnant sa fille ; seule la mère d’Antonio, mi-protectrice mi-castratrice, incarne la mama espagnole comme les aime Almodovar, entre tendresse et dureté, mais elle est vite mise de côté. Pablo, Tina et Ada forment une délicieuse famille recomposée qui compense les déchirures et traumatismes qu’ont subis le réalisateur et sa sœur au cours de leur enfance.

En contrepoint du monde du spectacle et de la nuit, la religion et l’hôpital apportent la clarté nécessaire. Pourtant les mondes s’entremêlent et ne sont pas si contradictoires qu’ils le paraissent. Lorsque Tina entre dans l’église de son enfance, les retrouvailles avec le prêtre semblent réveiller des souvenirs douloureux qui annoncent La mauvaise éducation. Par ailleurs, la jeune Ada prépare sa première communion et sa tenue se confond avec une robe de mariée. Les deux femmes, un pinceau dans les cheveux, passent leur temps à prier devant un autel domestique si monumental qu’il en devient grotesque. En dépit des apparences, l’hôpital n’est pas non plus ce milieu raisonnable capable d’équilibrer la violence du désir des hommes. Suite à son accident de voiture qui préfigure celui des amants dans Etreintes brisées, Pablo est admis dans un hôpital fantaisiste : les sacs poubelle orange jurent sur le sol blanc, les panneaux « sortie de secours » se démultiplient à l’infini et les médecins complices se liguent contre la police.

La loi du désir prend les allures d’enquête policière. Les lettres d’amour qui circulent entre Pablo, Antonio et Juan deviennent des pièces à conviction. Celles signées du pseudonyme Laura P. attirent particulièrement l’attention. Les documents réels et fictifs se mêlent. La lettre rédigée par Pablo pour Pablo (« Je vais t’écrire la lettre que je veux recevoir. Tu mettras l’en-tête et tu signeras ») est relue régulièrement. La machine à écrire, instrument de travail par excellence, est l’objet de tous les regards. Lors de la perquisition, le jeune policier (« Vu ta gueule, t’aurais dû faire mannequin ») s’indigne de son collègue qui sniffe la dernière ligne de Pablo (« pour ce qui reste… ») et affiche ses ambitions : « A ton âge, je serai commissaire, pas inspecteur. » Pourtant le jeune ambitieux est écarté lorsque les choses se corsent et l’homme expérimenté mène le jeu. Pendant une heure, chacun retient son souffle. Malgré leur maîtrise du terrain, même les forces de l’ordre ne peuvent rien devant la loi du désir qui l’emporte qu’elle que soir l’issue de la bataille. Je te voulais à n’importe quel prix.

Pedro Almodovar. La loi du désir. Avec Eusebio Poncela, Carmen Maura, Antonio Banderas. 1986.

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Le mois prochain, on regarde Kika, à vos écrans !