Couleurs de l’incendie

La conversation suivait un parcours immuable. La politique d’abord, puis l’économie, l’industrie, on terminait toujours par les femmes. Le facteur commun était évidemment l’argent. La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes, de quelle façon on pourrait le dépenser.

Février 1927, à la mort de son père Marcel Péricourt, Madeleine est propulsée à la tête de l’empire financier. Alors qu’elle est propriétaire d’une des plus grandes fortunes françaises, son fils Paul commet l’irréparable et entraîne les descendants Péricourt sur la voie du déclassement.

Dans Au revoir là-haut, le premier tome de la trilogie, Madeleine apparaissait discrète et soumise, soucieuse de plaire à son financier de père et à son escroc de mari. A la fin du roman, elle avait étonné par son discernement et sa force de caractère. Désormais réveillée, Madeleine, dans Couleurs de l’incendie, devient un personnage fort et calculateur qui paraîtrait dépourvu de sentiment si elle ne débordait pas d’amour pour son fils. Au début du deuxième tome, la jeune femme, héritière inexpérimentée, est jouée par une nuée de rapaces qui en veulent à sa fortune. Le rachat de la demeure Péricourt par Joubert, l’ancien numéro deux de la banque, symbolise bien ce retournement de situation. Déclassée et dépossédée, Madeleine a la ferme intention de se venger de tous ceux qui, de près ou de loin, ont causé sa perte.

Alors qu’Au revoir là-haut était un enchevêtrement de magouilles aussi immorales les unes que les autres, Couleurs de l’incendie paraît plus machiavélique encore car l’enjeu n’est plus uniquement la survie mais bien la vengeance. Tout se tisse autour du personnage de Madeleine, calculatrice et manipulatrice. La toile s’étend et chacun est susceptible d’être pris au piège un jour ou l’autre. Pierre Lemaître construit magistralement un récit inextricable dans lequel chacun est le jouet de l’autre. Léonce, épouse, esclave et faire-valoir de Joubert, vole les biens de sa maîtresse et rafle sa fortune avant d’être à la merci de ses caprices, prise au piège de son premier mariage. André exploite la mort de Marcel Péricourt pour entrer dans le domaine du journalisme avant d’être lui-même exploité par des rédacteurs peu scrupuleux. Lemaître plonge le lecteur dans un monde de mensonges, vols, trahisons, manipulations et escroqueries en tout genre. Chaque pensée, chaque action engendre une série d’évènements plus ou moins dévastateurs et rien n’est laissé au hasard.

Les financiers de Lemaître rappellent ceux de Zola un demi-siècle plus tôt. Tous se battent pour leur fortune, seule Madeleine se bat pour son honneur. Mais à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, l’immoralité s’arrête à la frontière du nazisme : ce sont les tentatives abandonnées que Madeleine vend à l’armée allemande et Solange refuse de chanter le programme anti-juif qu’on lui impose. Parmi ces magouilles généralisées, brillent néanmoins de nobles sentiments. Madeleine aime tendrement son fils Paul tout comme Charles Péricourt aime ses deux filles, ses deux fleurs, disgracieuses et ignorantes. Vladi, l’infirmière, et Solange, la chanteuse d’opéra, les seuls personnages véritablement bons du roman, couvrent Paul d’amour et d’attention. Avec virtuosité, Lemaître crée des images puissantes, pleines de symboles : la chute sur le cercueil du grand-père ; la rencontre de Paul et Solange qui ne chantera plus jamais debout.

Couleurs de l’incendie est une guerre d’honneur et d’argent que Lemaître orchestre magistralement. Chacun semble avoir tout donné, tout volé et tout perdu. L’entre-deux-guerres est une période dévastatrice qui révèle la noirceur des âmes. Un subtil mélange entre l’exploration d’une société humaine tantôt triomphante tantôt déliquescente et l’intrigue policière. Captivant.

Pierre Lemaître. Couleurs de l’incendie. 2018

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Premières lignes #42

Alors qu’Elena termine ses études, vient de publier son premier roman et s’apprête à épouser Pietro, un jeune enseignant, Lila trime à l’usine de salaisons, subit l’injustice des patrons et le harcèlement des hommes. A différentes échelles de la société, le troisième tome de L’Amie prodigieuse nous plonge en plein cœur des tumultueux évènements du printemps 1968. Cinquante ans après, de l’autre côté de la frontière alpine, ce récit a une résonance toute particulière. Les slogans anticapitalistes ont remplacé les coups de poing mais la violence des origines ressurgit à chaque instant. Bien qu’Elena et Lila aient des parcours divergents, le quartier de leur enfance reste gravé dans leur identité autant que leur inaltérable amitié.

Ziegler T. Révolution. 2016

La dernière fois que j’ai vu Lila, c’était il y a cinq ans, pendant l’hiver 2005. Nous nous promenions de bon matin le long du boulevard et, comme cela se produisait depuis des années déjà, nous n’arrivions pas à nous sentir véritablement à l’aise. Je me souviens que j’étais seule à parler. Elle ne faisait que chantonner, saluant des gens qui ne répondaient même pas. Les rares fois où elle m’interrompait, c’était pour lancer quelques exclamations sans rapport évident avec ce que je disais. Au fil des ans, il nous était arrivé trop de choses pénibles, parfois même atroces, et pour retrouver le chemin des confidences, il aurait fallu que nous nous disions trop de pensées secrètes. Or moi, je n’avais pas la force de trouver les mots, et elle, qui avait peut-être la force de le faire, elle n’en avait pas l’envie, ou bien n’en voyait pas l’utilité.

Elena Ferrante. L’amie prodigieuse. III, Celle qui fuit et celle qui reste. 2017

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Mars #5

Des vacances bien remplies / Un week-end en Normandie / Un anniversaire surprise / C’était si facile de faire une gaffe / La musique et les jeux / Une bouteille et un trombone / Rendez-vous, tout va bien / Un médecin qui prend la fuite / Ce serait quand même facile de remonter jusqu’à Elena Ferrante / T’en es où toi ? / L’instinct de survie / Changement gare du Nord / Mais pourquoi personne ne lui dit rien à Marguerite ? / La vérité blesse mais le mensonge tue / Assister à une pièce sur les frères Kennedy hantés par Jackie et Marilyn / Dîner avec Pauline, bruncher avec Juliette / Voir Agamemnon en dreads et entendre rapper le coryphée / Repousser maintes fois une séance de cinéma / Envoyer mon soutien / Ce qui t’a sauvé jusqu’ici, c’est que tu es très beau mon amour / Être suspendue au récit de Pierre Lemaître / Obtenir une subvention pour une autre forme de lecture / Bouillonner d’idées / Entraîner ses poulains / Dépenser pour compenser / L’ascenseur émotionnel / Celui qui s’est grillé tout seul, acte manqué / Recevoir si peu / Déjeuner avec Louise et PaulineSur une échelle de 0 à 10, je suis tombée de l’échelle / Tenter de sauver le département / Faire la révolution, c’est fatiguant / Un dîner Picard improvisé chez Léa / Rendre visite à la nouvelle voisine de Nissim de Camondo / Uber et Airbnb, il faut toujours tout expliquer / Défendre le service public / Une portée de chatons piaillant / Visiter le musée Yves Saint-Laurent, rue Marceau / Un méli-mélo de magouilles entre deux guerres / Lire des textes à voix haute dans le château de Fontainebleau / Déjeuner dans le jardin de Diane / Croiser une ancienne blésoise en Seine-et-Marne / Manger une crêpe sur la butte aux cailles / Assister à un spectacle très électrique avec Louise / Une hélice humaine qui accélère et ralentit / Partager les produits de nos régions / Rupture de correspondance / Boire un jus de fruits violet avec Astrid…

D’après une idée de Mokamilla