L’amour est aveugle

Accordeur de génie, Brodie est employé chez Channon, un fabricant de pianos reconnu. Lorsque son patron lui propose un poste dans sa filiale à Paris, c’est l’occasion pour le jeune homme de quitter l’ennui de son Ecosse natale. Arrivé dans la capitale française au tournant du XXe siècle, Brodie devient très vite indispensable au pianiste de renom John Kilbarron, le suit dans ses tournées à travers l’Europe et tombe éperdument amoureux de la cantatrice Lika, compagne de ce dernier.

Le mot « fébrilité » ne convenait pas, non. Il ressentait plutôt l’imminence d’un bouleversement, en bien ou en mal. Une « fébrimminence », s’il pouvait oser ce néologisme.

William Boyd fait voyager le lecteur de l’Ecosse aux îles Andaman au large de l’Inde, en passant par la Russie, pays d’origine de la belle Lika. Entre musique et amour, l’auteur nous fait vivre un drame passionnel d’une grande intensité. C’est d’abord l’amour pour la musique qui rassemble les accordeurs écossais, la cantatrice russe et les jumeaux irlandais. Boyd nous dévoile les astucieuses techniques d’accordage de Brodie et nous fait entrer à l’intérieur même de l’instrument. C’est ensuite l’amour immédiat entre Brodie et Lika. C’est aussi le lien malsain qui relie John Kilbarron à son frère Malachi. C’est enfin le goût destructeur du pianiste pour l’alcool. Tous musiciens mais tous différents, représentatifs d’un certain type de personnage : le jeune premier, l’artiste, la femme fatale et le manipulateur. Alors que l’idylle commence tout en légèreté au nez et à la barbe de John Kilbarron (la seule préoccupation des amants est d’imaginer des astuces pour se retrouver), la seconde partie du roman narre une traque à mort à travers l’Europe, d’Edimbourg à Biarritz en passant par Trieste.

C’est un discours romantique et tragique sur l’échec de l’amour et l’aveuglement des amants mais aussi une plongée passionnante dans l’Europe des pianistes du début du XXe siècle, bien rythmée et bien conçue, qui joue si bien avec les émotions du lecteur.

William Boyd. L’amour est aveugle. 2019

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Premières lignes #60

Calabre, 1905. Après avoir survécu au Grand Tremblement et vengé son honneur en tuant l’homme qui l’a déshonorée, la jeune Graziella quitte l’Italie. Accompagnée de son jeune frère Baldassare et de Mila, la petite fille de l’union maudite, elle part à la recherche de Tammaso, leur frère aîné. D’après de mystérieuses sources, le jeune homme travaillerait sur le port de Marseille. D’indices en intuitions, c’est le début d’une longue quête familiale.

Graziella, Baldassare et Mila forment un trio attachant qui n’a pas froid aux yeux malgré des ennemis qui payeraient pour avoir leur peau. Entre western méditerranéen et drame classique, Tous les bruits du monde est un beau roman initiatique, sans bon sentiment, et un joli hymne à l’amour fraternel.

Aristide Maillol. La Méditerranée. Bronze. 1905. Jardin des Tuileries, Paris.

« Tu le tues ou je te tue », avait dit le vieux Fernando Mancini à sa fille Graziella. Une âme chétive aurait sans doute ajouté une troisième alternative, la fuite. Mais toute fuite était inutile et Graziella n’était pas faite de ce bois-là. Après avoir soupesé le pour et le contre, elle choisit la première option, si tant est que le verbe choisir fût un mot connu à San Bosco. La messe était dite, elle tuerait Antelmo. Antelmo-le-beau, qui l’avait séduite, Antelmo-le-fourbe, qui l’avait demandée en mariage aux yeux du monde, du père Mancini et du Saint-Esprit, Antelmo-le-diable qui l’avait déshonorée, avant de se fiancer sans vergogne avec une fille de son village, cette dinde de Desolina. On ne plaisantait pas avec l’honneur des Mancini, et encore moins avec celui de Graziella Rosaria Speranza.

Sigrid Baffert. Tous les bruits du monde. 2018

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Idaho

Elle va dans la buanderie, où elle prend dans la pile de linge propre quelques vêtements pour June, les plie puis monte frapper à la porte de sa fille et lui dire que ça, ce monde perdu des poupées, c’est la raison pour laquelle l’amour existe.

Dans les montagnes de l’Idaho, Ann donne des cours de piano et de chant aux enfants comme aux adultes. Wade, un homme doux et rustre à la fois, devient l’un de ses élèves et, après la perte tragique de sa femme et de ses deux fillettes, épouse sa professeure de musique. Ann tente de reconstituer le passé que son mari semble avoir oublié.

La construction du roman est centrée autour d’un évènement tragique jamais narré. La disparition des fillettes touche à l’impardonnable, à l’indicible, au monstrueux. Pourtant point d’ancrage du roman, cette journée de l’été 1995 n’est jamais ni expliquée ni excusée. L’auteure se garde de tout jugement moral et soigne la construction littéraire de son récit plus que l’émotion de ses personnages. Hormis des accès de violence inouïe et triste, personne ne crie, personne ne pleure, personne ne se confie. La solitude qu’inspire les grands espaces paraît vider les personnages. Ceux-ci, tantôt force, tantôt faiblesse, supportent silencieusement le poids de la fatalité. L’instinct de vie semble faire défaut. La seule qui a eu l’énergie de s’échapper l’a fait depuis longtemps et les autres passent le reste de leur vie à imaginer la sienne. L’auteure divise son texte en chapitres et en périodes allant de 1995 (date de l’évènement tragique) à 2024 (date du renoncement ou de la fin de la quête d’Ann). Idaho est un roman sur la mémoire : celle que Wade perd, que June cherche à effacer et qu’Ann cherche à reconstituer.

Paysage de l’Idaho

Littérairement, Idaho est un texte finement construit. D’un point de vue émotionnel, il est beaucoup plus difficile d’accès. Le lecteur ne rencontre jamais l’intériorité de Wade, est horrifié par ses moments de violence et ceux de sa première femme, ne comprend ni Jenny, la mère des deux petites, ni Ann, qui épouse un homme brisé et semble n’avoir aucune perspective de bonheur. Les seuls personnages émouvants, les deux fillettes aux prénoms qui rappellent le printemps et annoncent l’été, sont déjà très lointaines.

Idaho est une lecture dérangeante, osée et dure car son sujet touche à l’inconcevable, frôle l’inhumain et dépasse l’entendement du lecteur, malgré quelques moments de douceur poétique, mais l’auteure parvient à en faire un véritable coup de force littéraire.

Emily Ruskovich. Idaho. 2018

Everybody knows

A l’occasion du mariage de sa jeune sœur, Laura et ses deux enfants quittent l’Argentine pour quelques jours de festivité dans son village d’origine, en Espagne. Alors que toute la famille est réunie et que la fête bat son plein, un drame survient et la joie des retrouvailles se transforme en cauchemar. Commence alors une enquête interne menée par Laura, son mari Alejandro débarqué d’Argentine en catastrophe, Paco, le fidèle ami de la famille et un ancien policier à la retraite.

Farhadi divise son récit en trois actes : la fête, le drame et l’enquête et fouille progressivement dans l’intimité de ses personnages. Chacun semble vouloir garder un secret pourtant connu de tous et certaines querelles datent de près de deux décennies. Le vieux policier appuie son doigt là où ça fait mal : il s’interroge sur l’amour de jeunesse entre Laura et Paco ainsi que sur les problèmes d’argent d’Alejandro. Chez Farhadi, chaque propos a son sens et son rôle dans l’histoire : les plaintes de l’ivrogne au bar autant que les demandes de dons du prêtre à l’église. Dans le déroulé de l’intrigue, moins on parle, plus les mots ont un sens. Des questions sont laissées sans réponse. Des conversations, comme celle entre la sœur aînée de Laura et son mari, sont masquées aux yeux et aux oreilles du spectateur. Elles n’en ont pas moins, bien au contraire, une importance capitale.

William Bouguereau. Le secret. 1876

Farhadi s’invite chez Almodovar mais, loin d’être le lieu où on se ressource auprès de ses proches, protégé de l’agitation de la ville, le village des origines fait ressurgir un passé cauchemardesque. Ceux qui sont restés, les sœurs, les mères et leurs maris, accueillent avec joie ceux qui sont partis. Du haut du clocher ou du haut du balcon, les embrassades sont chaleureuses. Mais le village concentre des tensions auxquelles Laura pensait avoir échappé en épousant un Argentin. Les personnages extérieurs à la querelle originelle, Bea, la femme de Paco, par exemple, sont exclus alors qu’ils portent un regard neuf sur l’intrigue. Tout paraît devoir se régler entre soi. Les couples se désunissent, les enfants se méfient des parents et chacun semble pris au piège du silence, de l’inquiétude et de la rancune.

Autour de la figure de Laura, Pénélope Cruz en mère éplorée, Farhadi raconte l’histoire d’un étouffement dans lequel chaque membre de la famille a sa part de responsabilité. Comme dans la Julieta d’Almodovar, chacun traîne un poids mais, chez le réalisateur iranien, l’égoïsme semble l’emporter sur la culpabilité. Un film poignant, qui émeut, inquiète et révolte, sur le don de soi en plein cœur d’une tempête silencieuse.

Asghar Farhadi. Everybody knows. Avec Pénélope Cruz, Javier Bardem et Ricardo Darin. 2018

La piscine

Villa sans vie surplombant la côte méditerranéenne. Drame sourd écrasé de soleil. Huis clos asphyxié. Les corps luisants se meuvent autour de la piscine, se prélassent et se cherchent. L’arrivée d’Harry, ami du couple, et de sa fille Pénélope est une distraction dans ce temple de l’ennui et de la mollesse. La voix d’Harry, le moteur de sa voiture rompent le silence habituellement bercé par le seul bruit de l’eau. Mais le jeu devient dangereux. Pénélope, la fille retrouvée un an plus tôt et depuis, emmenée partout, révèle les intentions du père qu’elle connaît à peine. Marianne se joue de la jalousie de Jean-Paul. Les deux hommes se mesurent l’un à l’autre. Harry veut la femme ; Jean-Paul veut la fille. La tension sensuelle est croissante mais son point culminant, rencontre entre Jean-Paul, de dos, et Pénélope, est masqué aux yeux du spectateur au profit d’une scène au supermarché.

Sous l’œil castrateur d’Harry, les personnages se transforment : sirène sensuelle à la peau mate, Marianne est devenue une amante encombrante, parfaite dans le rôle de maîtresse de maison. Jean-Paul, d’une virilité éclatante, est renvoyé à son état maladif et à son manque de talent. Les relations se délitent jusqu’au dîner chinois, d’une vacuité risible, à la fin duquel chacun part de son côté.

Au cœur de la nuit, duel inévitable, la virilité dramatique de Jean-Paul se confronte à la virilité économique d’Harry. La villa de rêve devient enfer brûlant qu’il faut quitter au plus vite. Même la piscine est désertée. Marianne et Jean-Paul, deux prédateurs-fantômes épuisés, qui n’ont plus rien à se dire. Pénélope passive qu’il faut renvoyer chez elle. Les solitudes des deux amants invitent à l’union. Débarrassés des deux lassants intrus, Jean-Paul retrouve son assurance et le couple, son équilibre, complice, resserré autour du drame qui s’est joué, cet été-là, au bord de la piscine.

Jacques Deray. La Piscine. Avec Alain Delon, Romy Schneider et Maurice Ronet. 1969

Volver

Raimunda, sa fille Paula et sa sœur Sole survivent tant bien que mal dans les quartiers pauvres de Madrid jusqu’au jour où la mort accidentelle de Paco, le conjoint de Raimunda, fait ressurgir les fantômes du passé…

Déclaration d’amour aux femmes dans toute leur diversité et leur complexité, Pedro Almodovar réunit une communauté féminine solidaire contre les aléas de la vie. La proximité entre la mère et la fille est renforcée dès le début du film par un accord passé pour couvrir la mort de Paco. Quant au duo Raimunda / Sole, les deux sœurs ont toujours été très proches bien qu’elles aient été séparées durant leur jeunesse. Autour d’elles gravitent les bavardes clientes qui viennent se faire coiffer chez Sole et les dévouées voisines de Raimunda, toujours prêtes à rendre service ou à participer aux festivités. Lorsque l’on quitte Madrid, le village des origines fait ressurgir des figures presque mortes : la vieille tante Paula, Irene, la mère de Raimunda et Sole, Agustina, la voisine torturée et le bal des villageoises curieuses et charognardes. Toutes ces femmes luttent pour leur survie contre un ennemi commun : les hommes. Emilio est un adjuvant malgré lui : en laissant les clés de son restaurant à Raimunda, il lui donne une deuxième chance professionnelle. Mais le vrai mâle, dans toute sa brutalité, absent mais omniprésent, c’est le père des deux sœurs, redoublé par la figure de Paco qui semble reproduire le modèle patriarcal comme si l’histoire devait se répéter. On a été vernies avec les hommes nous trois. Pourtant la force virile, ce sont bien ces femmes au sang froid qui triment pendant que les hommes sont au chômage.

Gustav Klimt (1862-1918) « Les Trois Âges de la femme »
Huile sur toile – 178 x 198 cm – 1905
Galleria Nationale d’Arte Moderna – Rome

Les fautes du père font peser sur la famille un lourd secret qui tour à tour tend et distend les liens féminins. Après les morts de Paco et de la tante Paula, l’enquête sur celle des parents de Raimunda et Sole, victimes d’un incendie, semble se rouvrir. La présence fantomatique de la mère disparue donne corps aux croyances populaires. Elle multiplie les signes, plus ou moins amusants, de son retour à la vie : vélo d’appartement, biscuits étiquetés, pets pestilentiels, blouse dépliée sur le lit, valise pleine… Almodovar joue avec les codes du thriller. Sonnette, téléphone : ces bruits inquiétants en ce qu’ils manifestent une présence indésirable suspendent les gestes des personnages. Pour lever le voile sur la mort des parents et la disparition simultanée de la mère d’Agustina, cette dernière se présente, un peu malgré elle, à une émission de télévision qui rappelle le goût du réalisateur pour le voyeurisme. Mais, comme le signale Raimunda, il s’agit d’une affaire de famille qui doit se régler entre soi au cœur de ce village qui détient le taux de folie le plus élevé d’Espagne.

Volver est à la fois un film sobre et plein d’émotions. Pedro Almodovar soigne l’aspect esthétique : il fait tourner les éoliennes et varie les plans : plongée, porte entrebâillée, gros plans, tâche de sang qui inonde l’écran… ces indices à la Hitchcock qui annoncent l’action suivante. Les appartements sont toujours aussi colorés et graphiques. Raimunda rayonne dans ses tenues vives parmi l’équipe de tournage qui fréquente son restaurant. Même dans ce Madrid populaire qui fait la part belle sobrement et délicatement aux relations féminines, l’art et le cinéma ont toute leur place. Sublime de pureté.

Pedro Almodovar. Volver. Avec Pénélope Cruz, Carmen Maura, Lola Duenas. 2006

un-ano-con-almodovar

Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Chanson douce

Lorsque Myriam décide de reprendre son travail d’avocate, il semble indispensable de faire garder les enfants, Adam et Mila. Le couple parisien engage alors Louise. Celle-ci a toutes les qualités pour faire une bonne nounou : disponibilité, discrétion, efficacité. Paul et Myriam retrouvent une vie dynamique entre leur profession, les dîners avec les amis, les enfants et les vacances. Louise devient très vite nécessaire à l’équilibre familial.

Les phrases courtes débutant souvent par le sujet de l’action et le présent de narration rendent le récit vivant et rythmé. Le lecteur entre dans l’intimité des personnages. La réussite du couple s’oppose à la vie modeste de Louise, la bonne éducation des enfants, au délaissement de Stéphanie, la fille de la nounou. Leïla Slimani tour à tour rassure et inquiète. Louise est une excellente gouvernante, pourtant le lecteur, au fait du drame qui s’est joué dans le bel appartement de la rue de Hauteville, recherche les indices, les failles dans le comportement, qui annoncent la tragédie : un trio un peu malsain, des cris disproportionnés, une force physique surhumaine, une morsure inexpliquée, une séance de maquillage inappropriée, une horreur un peu trop marquée pour le gaspillage… Leïla Slimani écrit un thriller à contre-courant. Elle rassemble autant qu’elle disperse les éléments attestant la névrose de Louise. L’auteure fait le portrait une femme transparente et mystérieuse, souvent décrite à travers le prisme du regard des autres.

Tout s’agite dans le monde de l’enfance : les jeux, les rituels des bains et des repas, la communauté des nounous du quartier… Puis les jouets se figent dans un silence glaçant, les rires restent suspendus, la nervosité gagne, le huis clos devient étouffant.

Leïla Slimani. Chanson douce. 2016