Premières lignes #77

Le monde de Ben est la suite du roman Le cinquième enfant de Doris Lessing. Alors que dans le premier, Lessing adoptait le point de vue d’Harriet, la mère de Ben, elle adopte le point de vue du cinquième enfant dans le second et renverse ainsi le mécanisme de l’empathie. Ben n’apparaît plus comme un monstre mais comme un jeune homme différent des autres qui ne trouve pas sa place dans le monde. Le traitement littéraire est moins fin psychologiquement mais plus expérimental : Lessing analyse l’introduction d’un élément étrange dans un monde non-adapté. Le monde de Ben tient ainsi plus du roman d’apprentissage inévitablement voué à l’échec que du roman psychologique. Ben alterne les bonnes et les mauvaises rencontres et se retrouve balloté à travers le monde.

– Quel âge avez-vous ? – Dix-huit ans. La réponse ne vint pas tout de suite car Ben redoutait ce qui, il le savait, aller arriver maintenant ; et en effet, derrière la vitre qui le protégeait du public, l’employé posa son stylo-bille sur le formulaire qu’il remplissait , puis, avec sur son visage une expression que Ben connaissait trop bien, examina son client d’un regard à l’amusement empreint d’impatience qui n’était pas tout à fait de la dérision. L’homme qu’il avait devant lui était petit, gros, ou en tout cas trapu. La veste qu’il portait était trop grande pour lui. Il devait avoir au moins quarante ans. Et ce visage ! C’était une large face aux traits grossiers, dont la bouche s’étirait en un grand sourire – qu’est-ce qu’il pouvait bien trouver de si fichtrement drôle ? – , un nez épaté aux narines dilatées, des yeux glauques avec des cils roux pâle, sous des sourcils en bataille de la même couleur.

Doris Lessing. Le monde de Ben. 2000

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Premières lignes #76

Slade House est une demeure fastueuse étrangement dissimulée entre deux ruelles. Impossible à situer, elle attire cependant et se révèle très accueillante. Pourtant lorsque l’atmosphère chaleureuse de la maison se fait oppressante et que les prisonniers se rendent compte du piège, il est déjà trop tard… Tous les neuf ans, les habitants de Slade House, un frère et une sœur, attirent à eux des êtres singuliers nécessaires à leur survie.

Une lecture inclassable qui me sort agréablement de ma zone de confort sans me convertir pour autant : les oraisons, ondes psychovoltaïques et autres fissures temporelles me sont malheureusement toujours obscures.

Ce que Maman dit se noie dans le grondement grisâtre du bus qui, en repartant, laisse apparaître un pub baptisé Renart et Mâtins. L’enseigne montre trois beagles qui encerclent un renard. Ils sont sur le point de bondir et de le réduire en charpie. Une plaque située juste en dessous indique Westwood Road. Les barons et baronnes sont censés être riches : moi, je m’attendais à voir des piscines et des Lamborghini, mais non : Westwood Road est une rue comme une autre. Il y a de bêtes maisons ou pavillons jumelés en briques avec un jardinet sur le devant et une bête voiture. Le ciel humide a une couleur de vieux mouchoir. Sept pies s’envolent devant nous. Sept, c’est un bon chiffre. Le visage de Maman est à quelques centimètres du mien, mais je ne sais pas si elle est énervée ou inquiète.

Slade House. David Mitchell. 2019

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Premières lignes #75

C’est par goût des expériences et des défis que Sylvain Tesson accompagne Vincent Munier, photographe animalier, sur les hauteurs du Tibet, à la recherche de la panthère des neiges. Dans ces espaces glaciaires où règne le silence, Tesson lit, philosophe, observe, se retient de bavarder et remet beaucoup de certitudes en questions. Les apparitions de la panthère des neiges prennent des allures mystiques et la quête de l’animal se révèle quête de soi. La panthère de Sylvain, c’est cette femme qu’il a aimée dans les Landes au cours d’une autre vie, et pour le lecteur, une belle invitation à la poésie et à l’humilité.

Je l’ai rencontré le jour de Pâques, après une projection de son film sur le loup d’Abyssinie. Il m’avait parlé de l’insaisissabilité des bêtes et de cette vertu suprême : la patience. Il m’avait raconté sa vie de photographe animalier et détaillé les techniques de l’affût. C’était un art fragile et raffiné consistant à se camoufler dans la nature pour attendre une bête dont rien ne garantissait la venue. On avait de fortes chances de rentrer bredouille. Cette acceptation de l’incertitude me paraissait très noble – par là même antimoderne.

Moi qui aimais courir les routes et les estrades, accepterais-je de passer des heures, immobile et silencieux ? Tapi dans les orties, j’obéissais à Munier : pas un geste, pas un bruit. Je pouvais respirer, seule vulgarité autorisée. J’avais pris dans les villes l’habitude de dégoiser à tout propos. Le plus difficile consistait à se taire. Les cigares étaient proscrits. « On fumera plus tard, sur un talus de la rivière, ce sera nuit et brouillard ! » avait dit Munier. La perspective de griller un havane au bord de la Moselle faisait supporter la position du guetteur couché.

Sylvain Tesson. La panthère des neiges. 2019

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La capitana

Hier en club Lecture, on a échangé autour du roman d’Elsa Osorio La Capitana et on s’est extasiées sur le destin exceptionnel de Mika Etchebéhère : fille d’immigrés russes, Mika grandit en Argentine et suit des études pour devenir dentiste. Passionnée de politique, elle participe au groupe marxiste libertaire Insurrexit et y rencontre Hippolyte, son futur mari. La Capitana est à la fois une biographie, un roman politique et un roman d’amour. Le credo du couple : Allons où la révolution nous mène. Citoyens du monde, les voilà donc partis en France dans les années vingt, en Allemagne au début des années trente et en Espagne dès 1936. Refusant la vie stable de la famille qui les brimerait dans leur combat politique mais plaçant néanmoins leur amour au cœur de leurs convictions, Mika et Hippolyte sont de remarquables figures de don de soi vouées corps et âmes à la grande cause de la Révolution. Après la mort de son mari (annoncée dès le début du roman), Mika deviendra la Capitana, cheffe et mère nourricière dans le camp des POUMistes et passera le reste de sa vie en France. Les constants allers-retours entre les différentes époques (des années vingt en Argentine aux années quatre-vingts en France) permettent de faire de l’amour entre Mika et Hippo, le fil conducteur du roman.

Mika Etchebéhère entourée de miliciens POUMistes en 1936

On a aussi lu ensemble ce très beau passage, poétique et très réussi du point de vue de la construction littéraire en miroir, qui narre la naissance de l’amour. Malgré une tournure qui pique un peu (on s’est permises d’accuser la traduction), ce passage témoigne bien d’un couple égalitaire et équilibré, qui se construit dans l’amour et la bienveillance autour de valeurs et de convictions puissantes et partagées. (Ce qui nous a amenées à parler de nos parents, de mariage, de Philippe Le Bel mais aussi d’Aliénor d’Aquitaine).

Ils se reverront le mardi, le jeudi, le samedi et le dimanche, la semaine suivante et le mois suivant. Et celui d’après. Un glissement sur la pente de l’amour, petit à petit, mais sans pause. Conversations, promenades, mains qui se prennent, lectures, discussions, convergences et confidences, un baiser scellant un pacte tacite, projets, la vie devant soi et les idéaux partagés, la révolution, timides caresses et quelques audaces, la revue, les camarades, la révolution russe.

En cet après-midi humide de janvier 1921, avec le quatrième numéro d’Insurrexit fraîchement sorti de l’imprimerie et la certitude de s’être choisis qui n’a cessé de croître, Mika et Hipolito vont faire un pas prévisible – et pourtant surprenant – dans leur union.

Ces mains fortes et tièdes qui en font une femme, ces baisers profonds : émotions ; ce corps savant qui découvre le sien, si disposé au plaisir : passion. Cette tiédeur humide qu’il frôle doucement avec tendresse : émotion ; ce puits généreux et chaud qui l’invite à plonger : passion.

Mika s’étonne – mais elle s’en doutait depuis ce dimanche où Hipolito avait posé la main sur son épaule – de cette paix exaltée avec laquelle son corps accueille le corps aimé de son compagnon.  Hipolito s’étonne – mais il s’en doutait depuis ce dimanche où il avait senti la peau frissonnante de l’épaule de Mika sous sa main – du bonheur foudroyant qu’éprouve son corps à pénétrer enfin le corps aimé de sa compagne.

Elsa Osorio. La Capitana. 2012