Fashion Freak Show

Projet mégalo ou rêve d’enfant, Jean-Paul Gaultier a travaillé trois ans sur un spectacle aux Folies Bergère retraçant sa carrière depuis les premiers essais de couture sur son ours en peluche jusqu’à ses derniers défilés. Le spectacle mêle danse, vidéo, humour, défilé, chant… Les tableaux s’enchaînent dans un tourbillon de couleurs et de costumes qui défient la loi de la gravité et les proportions des corps. Ceux des hommes ressemblent à ceux des femmes dans les formes et les postures et la brouille des genres fait le charme du spectacle. Les personnalités de la mode défilent à l’écran et sur scène. Malgré la présence de personnages récurrents (la chanteuse, l’incarnation de JPG, l’ours en peluche de sa jeunesse…), il ne faut toutefois pas chercher de discours linéaire dans la juxtaposition des tableaux (les années d’apprentissage sont malheureusement occultées).

Edouard Manet. Un bar aux Folies Bergère. 1882

Jean-Paul Gaultier mise sur le show (ce qui correspond à sa personnalité sympathique mais c’est) au risque de faire passer le monde factice de la fête avant l’art de la haute couture malgré l’éclectisme et le travail des costumes. Celle qu’on désigne star, c’est Dita von Teese, invitée exceptionnelle pour sept représentations, experte en l’art burlesque de l’effeuillage, divine et agaçante à la fois, pourtant bien pâle (c’est le cas de le dire) à côté de la puissante chanteuse rock.

Face caméra, JPG, tout en bonhommie, nous incite à prendre plaisir au spectacle, comme lui a eu du plaisir à le concevoir. Il rappelle qu’il vient d’un milieu modeste et ouvert d’esprit dans lequel on lui a appris à aimer toutes les beautés (dans la limite d’1m80 / 70kg pour les hommes et 1m70 / 55kg pour les femmes).

Un show festif et coloré qu’il faut prendre à la légère mais qui rappelle avec humour les innovations couture de Jean-Paul Gaultier.

Fashion Freak Show. Folies Bergère. Jusqu’au 21 avril 2019

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Il était une fois… Sergio Leone

J’ai vu trois de ces cache-poussières en ville. Dans les trois cache-poussières, il y avait trois hommes. Dans les trois hommes, il y avait trois balles.

L’histoire de Sergio Leone (1929-1989) est un conte peuplé de personnages réels et imaginaires. Fils de réalisateur, Leone grandit dans le monde du cinéma et fréquente assidûment les tournages. Grand lecteur, inspiré par des auteurs traditionnels (la commedia del arte) et classiques voire antiques (selon lui, Homère serait le plus grand auteur de western), Sergio Leone renouvelle un genre et crée avec Pour une poignée de dollars en 1964, le western spaghetti. Plans resserrés, temps dilaté, mâles taiseux, répliques acerbes, bruit du vent sur la poussière qui annonce la bataille.

– Vous avez un cheval pour moi ? – Malheureusement ils sont tous occupés. – J’en vois deux qui ne sont à personne.

Le réalisateur transforme ses acteurs en « gueules » pour en faire des fripouilles du désert : traits marqués, air d’avoir vécu, teint brûlé par le soleil, yeux limpides, dents blanches. Mais ces brutes ne sont pas si inhumaines : écorchées et mystérieuses, elles cachent souvent un passé douloureux et des blessures intimes.

Tu vois, le monde se divise en deux catégories, ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi tu creuses.

Sergio Leone renouvelle le genre du western mais aussi les pratiques cinématographiques : dans Il était une fois dans l’Ouest, prélude interminable, focus sur trois personnages qui finalement ne passeront pas le premier quart d’heure du film. On n’avait vu ça qu’une fois, dans Psychose d’Alfred Hitchcock huit ans auparavant. La mouche, la goutte d’eau, les doigts qui craquent, l’éolienne qui grince au loin, Leone fait du fond sonore un véritable acteur du scénario. Il collabore avec Ennio Morricone, un camarade de classe, et tous deux composent les motifs musicaux des films de Leone. Chaque personnage a sa musique qui retentit pour annoncer avec humour son apparition.

Il joue quand il devrait parler et il parle quand il devrait jouer.

L’exposition à la cinémathèque retrace le parcours artistique du réalisateur italien aux sept chefs-d’œuvre et met en scène les différents univers cinématographiques depuis Pour une poignée de dollars jusqu’à Il était une fois en Amérique réalisé en 1984. On peut y voir les costumes d’Henry Fonda et de Claudia Cardinale, le poncho de Clint Eastwood, les maquettes des villes, les techniques de vieillissement de Robert de Niro dans Il était une fois en Amérique, les rapprochements des plans dans Le bon, la brute et le truand et bien sûr, des morceaux d’anthologie sur grand écran.

Il était une fois… Sergio Leone. Cinémathèque.

Du 10 octobre au 4 février 2019

Les loyautés

Quiconque vit ou a vécu en couple sait que l’Autre est une énigme. Je le sais aussi. Oui, oui, oui, une part de l’Autre nous échappe, résolument, car l’Autre est un être mystérieux qui abrite ses propres secrets, et une âme ténébreuse et fragile, l’Autre recèle par-devers lui sa part d’enfance, ses blessures secrètes, tente de réprimer ses troubles émotions et ses obscurs sentiments.

Théo est en classe de cinquième. Très proche de Mathis, il semble souffrir pourtant de solitude et de mal-être. A la maison, il vit une semaine avec sa mère et une semaine avec son père et les deux se font la guerre. Au collège, Hélène Destrée, sa professeure de sciences s’inquiète pour sa santé tandis que Cécile Guillaume, la maman de Mathis, cherche à tout prix à éloigner ce garçon étrange de son fils.

Delphine de Vigan focalise chaque court chapitre sur un des quatre personnages : Hélène, Cécile, Théo et Mathis. Pourtant seules les deux femmes prennent la parole à la première personne du singulier. Les parties concernant les deux collégiens donnent des pistes d’analyse sans clairement livrer au lecteur l’intériorité des personnages. Quant aux hommes, le père de Théo et William, le mari de Cécile, ils sont inaccessibles et pire, considérés comme des objets d’interrogation de la part des femmes de leur entourage. Pour Cécile, il y a deux William, son mari bien élevé et Wilmor, son double virtuel qui déverse sa haine sur les réseaux sociaux. Quant à son ex-mari, la maman de Théo ne juge même plus utile de mentionner son existence. Les rapports semblent inversés entre père et fils et Théo couvre, sous le sceau de la honte et du secret, ce parent déchu. L’auteur fait émerger la part sombre de chacun de ses personnages, leur mal-être et leurs douleurs profondes. Personne ne semble se comprendre, même les couples mariés depuis longtemps, et chacun demeure seul, inaccessible et incompris. Les couples se délitent et les collègues se désolidarisent les uns des autres. Chacun projette sur les autres les souffrances qu’il a vécues et tous demeurent enfermés dans leur malheur et leur solitude. L’ayant été elle-même dans sa jeunesse, Hélène est persuadée que Théo souffre de maltraitance et cherche les marques de coups. Eliane Berthelot, la professeure d’EPS humilie ses élèves en cours. Cécile parle toute seule. Frédéric accompagne douloureusement la maladie de sa femme. Mathis est influençable mais loyal. Et enfin Théo, ce mystère qui inquiète tant les adultes de son entourage, cherche à tester les limites de son corps et de son esprit.

Delphine de Vigan propose un roman simple et douloureux sur les projections et les souffrances intimes, les désastres du manque d’amour, les problèmes qu’on ne résout jamais et surtout les difficultés relationnelles qui font que, sans communication, nous restons des énigmes les uns pour les autres.

Delphine de Vigan. Les loyautés. 2018

Premières lignes #59

Après la publication de Rien ne s’oppose à la nuit, roman très personnel, Delphine reçoit des lettres anonymes menaçantes. Alors qu’elle cherche l’inspiration pour écrire un nouveau livre et répondre à son détracteur, elle rencontre la mystérieuse L. (dans ma tête elle s’appelait Laurence jusqu’à ce que je me rende compte que L., c’est aussi « elle ») lors d’une soirée chez une amie d’amie. L. et Delphine deviennent très proches et, très vite, une relation exclusive s’installe entre celle qui cherche l’inspiration et celle qui écrit la vie des autres.

Delphine de Vigan propose une autofiction très bien construite qui rend un bel hommage à la littérature, aux études de lettres et au métier d’écrivain. Facile et agréable à lire, j’aurais pourtant aimé que le roman soit davantage centré sur les doubles de l’écrivain, le jeu littéraire entre fiction et réalité et l’inquiétante emprise psychologique plutôt que sur l’écrivain qui se regarde écrire mais je peux me le permettre car ce n’est pas une autobiographie mais une autofiction nah !

Quelques mois après la parution de mon dernier roman, j’ai cessé d’écrire. Pendant presque trois années, je n’ai pas écrit une ligne. Les expressions figées doivent parfois s’entendre au pied de la lettre : je n’ai pas écrit une lettre administrative, pas un carton de remerciement, pas une carte postale de vacances, pas une liste de courses. Rien qui demande un quelconque effort de rédaction, qui obéissent à quelque préoccupation de forme. Pas une ligne, pas un mot. La vue d’un bloc, d’un carnet, d’une fiche bristol me donnait mal au cœur. Peu à peu, le geste lui-même est devenu occasionnel, hésitant, ne s’exécutait plus sans appréhension. Le simple fait de tenir un stylo m’est apparu de plus en plus difficile. Plus tard, j’ai été prise de panique dès que j’ouvrais un document Word. Je cherchais la bonne position, l’orientation optimale de l’écran, j’étirais mes jambes sous la table. Et puis je restais là, immobile, des heures durant, les yeux rivés sur l’écran.

Delphine de Vigan. D’après une histoire vraie. 2017

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Premières lignes #58

Inspiré d’un fait divers survenu en 1856, Beloved retrace l’histoire de Sethe, une ancienne esclave du Kentucky qui a tué sa petite fille pour qu’elle échappe à son destin malheureux. Plusieurs années après la tragédie, le passé refait surface sous les traits du fantôme de la fillette, devenue jeune femme, et ceux de Paul D., ancien esclave qui avait trimé au Bon-Abri auprès de Sethe et de son mari disparu. La nouvelle famille tente de survivre parmi les morts, les disparus et les fantômes. Un roman difficile (tant l’écriture que le sujet) mais profond sur les souffrances physiques et morales infligées par la privation de liberté.

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la Duchesse !

Le 124 était habité de malveillance. Imprégné de la malédiction d’un bébé. Les femmes de la maison le savaient, et les enfants aussi. Pendant des années, chacun s’accommoda à sa manière de cette méchanceté ; puis, à partir de 1873, il n’y eu plus que Sethe et sa fille Denver à en être victimes. La grand-mère, Baby Suggs, était morte et les fils, Howard et Buglar s’étaient enfuis à l’âge de treize ans, l’un, le jour où un simple regard sur un miroir le fit voler en éclats (ce fut le signal pour Buglar) ; l’autre, le jour où l’empreinte de deux petits mains apparut sur le gâteau (cela décida Howard). Aucun des deux garçons n’attendit d’en voir davantage.

Toni Morrison. Beloved. 1987

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Décembre #14

Une centaine de chutes de tissu pour patienter / Retrouver la Marseillaise et la Sarthoise le temps d’une soirée / Retrouvailles amicales le 5 / Noix de Saint-Jacques et album griffonné contre Goncourt des lycéens, petit mot et moment partagé / Participer à une réunion professionnelle au milieu des camemberts / Peser le pour et le contre dans un tableau à double entrée, coefficients à l’appui / Week-end familial, repas désormais traditionnel / Souffler les bougies avec Mimi / Assembler les anses du sac bleu jeans numéro 5 / Envoyer mon dossier à Arcueil, quatre exemplaires, recommandé simple / Remplir mon agenda de numéros de dossiers / Retrouver Pauline dans le deuxième arrondissement pour un thé origami / Participer à un atelier créatif en sous-sol / La bonne odeur du bois / Marquer, mesurer, scier, percer, découper, fixer / Rentrer en banlieue une baguette de fée à la main / Jeu de piste au musée des Arts et Métiers / Découvrir les techniques qui ont mené à l’invention du cinéma / Le triple anniversaire fêté chez Marie-Anne / Une soirée pyjama comme quand on était petites / Se souvenir de nos chorégraphies inventées dans notre chambre d’internat / Découvrir le marché de Noël d’Amiens / Visiter la maison de Jules Verne / Retenir les théories de Copernic, Newton et Képler / Passer une soirée oubliée / Organiser une soirée jeux au collège, toujours la fine équipe / Faire la liste des tâches à effectuer pendant les vacances / Un sapin en biscuits / Un petit mot dessiné par Riad Sattouf / Fabriquer mon premier produit cosmétique / Quarante-huit heures en famille autour du sapin de Noël : repas, jeux, cadeaux et balades / Remplir la hotte de la petite mère Noël / Abandonner le roman chéri des couloirs de métro / Acheter trois places pour le spectacle de Jean-Paul Gaultier / Inaugurer mes pinceaux à eau le dernier jour de l’année / Se retrouver devant le jardin des Plantes illuminé / Partager des burgers festifs / Tenter de s’échapper en imitant Indiana Jones…

D’après une idée de Mokamilla