Premières lignes #64

Otis, un Américain, achète le manoir de Canterville malgré les nombreuses tentatives de dissuasion. Le château est réputé hanté : un fantôme joue des tours depuis des siècles à ceux qui osent troubler son repos. La famille Otis n’est pas de celle qu’on impressionne : moderne à souhait, elle fait la chasse à ce spectre venu d’un autre âge, à la domination révolue.

La clarté des planches et le choix des teintes donnent du charme à cette adaptation sans prétention du texte d’Oscar Wilde, tout en soulignant l’humour originel du récit.

Elléa Bird d’après Oscar Wilde. Le Fantôme de Canterville. 2018

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

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De l’amour et autres démons

Je vis dans l’épouvante d’être vivant, avait-il déclaré un jour.

Alors qu’elle préparait sa fête d’anniversaire pour ses douze ans, la jeune Sierva Maria, fille unique du marquis de Casalduero, est mordue par un chien portant une lune blanche sur le front. Ayant voulu barrer la route de l’animal, trois esclaves ont succombé à leurs morsures. Quant à Sierva Maria, elle ne manifeste aucun symptôme de la rage.

Bottoni. Entrée en réclusion de Jeanne Le Ber. 1908

Inspiré par la découverte en 1942 du cadavre d’une recluse portant une chevelure de vingt-deux mètres de long, Garcia Marquez place son récit dans les Caraïbes du XVIIIe siècle. La jeune fille, délaissée par ses parents, grandit dans un milieu pauvre mais joyeux, parmi les esclaves noirs de la maisonnée. L’auteur narre le basculement de la vie de Sierva Maria depuis les gaies coutumes venues d’Afrique jusqu’aux rites exorcistes infligés par l’Inquisition. Alors que la petite ne semble pas avoir contracté la rage (une simple égratignure), tous s’acharnent à déceler le mal. Les médecins défilent chez le marquis jusqu’à ce que les prêtres s’en mêlent, alarmés par les maux infligés par les multiples traitements. La jeune fille contracte alors un mal-être physique assimilé à une forme de démence, une présence diabolique à exorciser. De la médecine à la religion, du mal physique au mal diabolique, Garcia Marquez fait basculer son récit (et la vie de son personnage) dans une atmosphère sensuelle et malsaine. Contrairement à la religieuse de Diderot, Sierva Maria ne se rebelle pas contre son enfermement injustifié mais n’en subit pas moins les perversions du couvent. La claustration aiguise la tension sexuelle de ces femmes frustrées, soumises, idéologiquement et administrativement, aux prêtres. La communauté se resserre contre celle qui porte en elle la marque du Diable (la morsure à la cheville) et celle de la féminité par excellence (la magnifique chevelure), pour l’ostraciser et l’exorciser.

Parce que les athées ne peuvent se passer des curés, dit Abrenuncio. Les patients nous confient leur corps mais non leur âme, et pour tenter de l’arracher à Dieu nous faisons le diable.

Sans pour autant dénoncer l’enfermement des femmes au XVIIIe siècle, Garcia Marquez oppose la vie à l’extérieur : la fête d’anniversaire, les jeux des esclaves, les achats au marché… à la vie à l’intérieur : la frustration, la jalousie, les relations perverses causées par la dénaturation de cette situation. Un brin voyeuriste, il éprouve toutefois un malin plaisir (et le lecteur aussi) à assister à la décadence et à la destruction des êtres les uns par les autres, sur fond de joyeuse confusion des sens et des mœurs.

Gabriel Garcia Marquez. De l’amour et autres démons. 1994

Le crime de l’Orient-Express

A bord de l’Orient-Express, ce train mythique qui traverse l’Europe, par une nuit d’hiver enneigée, un crime est commis dans le wagon reliant Stamboul à Calais. Hercule Poirot, le célèbre détective belge, voyageant dans le train par hasard, mène l’enquête.

Agatha Christie construit son roman de manière très méthodique, en trois parties. Dans un premier temps, elle installe la scène, plante le décor, laisse traîner des indices (une inquiétude quant au retard du train) ou des conversations suspectes (« quand l’affaire sera finie » lâche Miss Debenham au colonel Arbuthnot) et place son enquêteur, rappelé d’urgence pour une affaire à Londres. A la suite de l’assassinat de Ratchett, un Américain à l’allure peu sympathique, Poirot s’empare de l’affaire et fait défiler les voyageurs au wagon-restaurant. Enfin, alors que les déclarations semblent emmêler les fils plus que dénouer le crime, Poirot, en petit homme réfléchi, logique et minutieux, expose devant l’assemblée réunie, la clé de l’énigme.

Comme l’enquête, le texte est orchestré d’une main de maître. Agatha Christie installe l’atmosphère bourgeoise et cosmopolite propre à l’Orient-Express en y ajoutant sa touche personnelle : une psychologie travaillée des personnages et un humour pincé qui tourne en dérision les suspects tout autant que l’inspecteur, toujours présenté comme un petit homme ridicule. La linéarité du texte permet au lecteur de bien comprendre les rebondissements de l’intrigue et les mécanismes psychologiques qui ont conduit Poirot à dénouer l’affaire. La rigueur de la construction peut sembler manquer de saveur mais l’enquête est si fine qu’elle fait oublier la froideur du texte et explique l’immense succès de ce petit roman.

Agatha Christie. Le crime de l’Orient-Express. 1934

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

Challenge

J’ai couru vers le Nil

En 2011, au Caire, la place Tahir se noircit de monde. Après un appel à mobilisation largement diffusé sur les réseaux sociaux, les jeunes Egyptiens manifestent pour faire tomber un régime autoritaire et corrompu. De l’étudiant pauvre au puissant général, Alaa el Aswany, fait se croiser des destinées bouleversées par la révolution.

Vue du Nil depuis Le Caire

L’auteur égyptien fait vivre des personnages autour de la place Tahir. Asma et Mazen, révolutionnaires de la première heure, échangent des lettres d’amour naissant sur fond de conflits politiques. Achraf, riche copte et acteur raté, est gagné à la cause et, semblant renaître, dispense locaux et argent aux jeunes de la révolution, amoureusement et fidèlement accompagné de sa servante Akram. Khaled et Dania, étudiants en médecine, servent la révolution, lui, pauvre, fils de chauffeur, elle, riche, fille du général Alouani. Issam Chaalane, écartelé entre son passé de militant communiste et son statut de directeur d’usine ; et sa femme Nourhane, prête à tout pour satisfaire son ambition, devenue icône de la télévision d’Etat.

Vous imaginez que le Christ se fâche uniquement quand vous le faîtes. Laissez-moi me débrouiller avec le Christ.

L’auteur construit son roman de manière ascensionnelle. Les jeunes Egyptiens sortent, des amours naissent et des idées de révolution et de démocratie émergent. Le coup de force de l’armée paraît d’autant plus brutal. L’auteur raconte minutieusement la manipulation du peuple par les dirigeants et les médias qui laissent croire au complot, se plaçant tantôt du point de vue du général Alouani, tantôt de celui de Nourhane, la journaliste opportuniste. Alors que la violence éclate, que la corruption règne en maîtresse et que les arrangements immoraux avec la religion dictent les comportements, El Aswany réussit le pari de susciter la révolte du lecteur. Pour dénoncer la sauvagerie et l’immoralité du régime autoritaire, l’auteur égyptien oppose des figures sensibles dévastées par le conflit. La mort de son ami anéantit la douce Dania qui peine à s’opposer à sa famille. Quant à Mazen et Asma, ils veillent l’un sur l’autre très tendrement. El Aswany entre dans les maisons et évoque des relations intimes bouleversées par la révolution : des divorces, des séparations, des liens parents-enfants rompus mais aussi la formation de jolis couples comme Asma et Mazen ou Achraf et Akram qui n’auraient pu voir le jour dans un autre contexte.

La pire chose au monde est d’affronter violemment une personne que l’on aime parce que, en même temps qu’on la défie, on la plaint.

C’est avec une émotion douloureuse que l’auteur propose une chronique du printemps égyptien, sa manière à lui, exilé, de rendre hommage au combat juste des jeunes d’un pays qu’il aime tant.

Alaa el Aswany. J’ai couru vers le Nil. 2018

Cette lecture me permet de participer au défi de Madame lit sur le thème de l’Histoire pour ce mois de mars.

Premières lignes #63

Après avoir beaucoup apprécié les deux premiers romans de littérature adulte de Gwenaële Robert : Tu seras ma beauté et Le dernier bain, je suis tombée par hasard sur un de ses romans pour la jeunesse.

Pauline, jeune normande, monte à Paris avec ses deux jeunes sœurs pour trouver du travail et découvrir la grande ville. Employée à L’Elégance parisienne, Pauline gravit aisément les échelons du grand magasin tandis que Lucile sert comme domestique et Ninon commence son éducation de jeune fille.

Gwenaële Robert propose une jolie réécriture du roman de Zola Au Bonheur des dames. Emile Bauvincard est un double de l’ambitieux Octave Mouret tandis que son épouse campe une Marguerite Boucicaut soucieuse des bonnes conditions de travail de ses employées. Auprès de Pauline-Denise, on assiste aux débuts des grands magasins sous le second Empire. Les techniques de vente de Bauvincard semblent avant-gardistes : le prêt-à-porter, l’échange gratuit, la livraison, le rayon enfants… L’autrice nous plonge avec délicatesse dans un Paris lumineux en pleine mutation.

Affiche publicitaire Au Bon Marché de 1911. Illustration de Marcellin Auzolle

Ce lundi-là, les voyageurs qui devaient prendre l’express de six heures quarante se pressaient sous la halle couverte. Il avait plu toute la nuit sur la ville du Havre et un vent froid soufflait à présent, séchant les quais éclairés d’un petit jour pâle, sous un ciel de cendre. – Alors, c’est bien vrai, demanda la tante Berthe que l’émotion du départ étranglait, tu nous écriras ? Pauline hocha la tête. Elle craignait de se mettre à pleurer. Oh, la tante l’eût compris, elle-même n’en menait pas large à cette heure, mais Pauline refusait de laisser couler ses larmes devant ses deux sœurs, que l’émotion sans doute aurait gagnées à leur tour. Lucille et Ninon, à quelques pas d’elle, étaient tout occupées à observer la locomotive, énorme, fumante, attelée à un train de sept wagons soigneusement alignés sur les rails. Jamais elles n’avaient vu pareille machine. Ce qui ajoutait encore à leur ébahissement, c’étaient les tourbillons de vapeur blanche qui s’échappaient de ses flancs dans un bruit de tonnerre.

Gwenaële Barussaud-Robert. Pauline, demoiselle des grands magasins. 2015

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Premières lignes #62

Dans ce dernier tome de la série, Elena est devenue une auteure reconnue et une mère débordée. Elle voyage entre Paris, Naples, Florence et Milan au gré de ses obligations professionnelles et des caprices de son amant Nino, son amour de jeunesse. Lila, quant à elle, vit toujours au quartier, à Naples, et se passionne pour l’informatique et la programmation, en duo avec Enzo.

Ma vie entière se réduirait à une bataille mesquine pour changer de classe sociale.

La ville des origines agit à la fois comme un repoussoir et un aimant : Elena y fait de courts séjours avant de s’y installer plus longuement. Elle retrouve les amis de sa jeunesse qui, eux aussi, usent leur vie pour s’en sortir, toujours sous le joug de la Camorra, mafia napolitaine, incarnée par les puissants frères Solara. La violence des origines terrifie les filles d’Elena, méchamment surnommées « les demoiselles », et les assassinats sordides ont remplacé les coups de poing de l’enfance. A cette violence physique répond celle des mots et des idées, exprimée à travers les répliques piquantes de Lila et les romans d’Elena, comme un hommage à l’écriture et à l’interprétation du vrai et du vécu.

Jean-Baptiste Camille Corot (1796-1875). Petite fille avec une poupée (date inconnue). Collection particulière.

A partir du mois d’octobre 1976 et jusqu’en 1979, lorsque je revins vivre à Naples, j’évitai de renouer une relation stable avec Lila. Mais ce ne fut pas facile. Elle chercha presque tout de suite à revenir de force dans ma vie ; moi je l’ignorai, la tolérai ou la subis. Bien qu’elle se comportât comme si elle désirait m’être proche dans un moment difficile, je ne parvenais pas à oublier le mépris avec lequel elle m’avait traitée. Aujourd’hui, je pense que si j’avais été blessée uniquement par ses paroles insultantes – T’es qu’une crétine ! m’avait-elle crié au téléphone lorsque je lui avais parlé de Nino, alors que jamais auparavant, non jamais, elle ne m’avait parlé ainsi -, je me serais vite calmée. En fait, plus que cette remarque vexante, j’avais été affectée par son allusion à Dede et Elsa. Pense au mal que tu fais à tes filles !

Elena Ferrante. L’amie prodigieuse. IV, L’enfant perdue. 2018

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Le diable au corps

Il faut admettre que si le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas, c’est que celle-ci est moins raisonnable que notre cœur.

En 1918, François, narrateur du récit issu d’une famille bourgeoise, lycéen en dilettante, s’éprend de Marthe, une jeune femme oisive à peine plus âgée, alors que son mari, Jacques, est à la guerre.

Le Diable au corps est le premier roman de Raymond Radiguet, mort à vingt ans, auteur injustement méconnu malgré son amitié avec Cocteau (c’est d’ailleurs ce seul élément biographique qui semble avoir intéressé les critiques littéraires). Pourtant Le Diable au corps est un beau roman sur la fougue de la jeunesse et la passion. François a soif de vie et d’expériences. Il s’éprend de Marthe comme il se serait épris d’une autre, mais il le fait avec application. Présents, moments tendres, jalousie, mensonges…, cette passion enfantine mime scrupuleusement les amours littéraires des romans du siècle précédent. Le narrateur a l’innocence et la naïveté d’un jeune homme de seize ans qui découvre les joies de l’école buissonnière, des balades à Paris, des promenades champêtres et des premières amours. Il a aussi la lucidité et la sagesse d’un futur intellectuel capable d’analyser ses sentiments, de les mettre à nu sans jugement de valeur mais sans épargner non plus leur fausseté passagère.

Amedeo Modigliani. Raymond Radiguet. 1915 (collection privée)

Le Diable au corps prend les allures d’un roman autobiographique, un texte d’apprentissage qui place une première histoire d’amour comme évènement formateur. L’écriture, à la fois légère (le ton) et profonde (le sujet), mime bien les difficultés d’une jeunesse, insouciante par nature, à se voir confronter à une vie d’adulte (les responsabilités et la morale) dans un contexte de guerre douloureux.

Raymond Radiguet. Le Diable au corps. 1923

Cette lecture me permet de participer au défi de Madame lit sur le thème de l’amour pour ce mois de février et à celui de Blandine et Nathalie Cette année, je (re)lis des classiques !

Challenge