La Renverse

La renverse : période de durée variable séparant deux phases de marée (montante ou descendante) durant laquelle le courant devient nul.

Plage du Kélenn à Carantec (Finistère)
Plage du Kélenn à Carantec (Finistère)

 

A l’annonce de la mort accidentelle de Jean-François Laborde, Antoine se remémore le scandale qui a éclaboussé sa mère des années auparavant et a conduit à la rupture des liens familiaux.

Le narrateur plante le décor : une ville de banlieue sans histoire, un père se rendant tous les jours à Paris en TER, une mère un peu trop apprêtée, un jeune frère introverti. Antoine raconte l’humiliation que son frère et lui ont subi, le dégoût que lui ont inspiré ses parents, le sentiment d’injustice à l’égard de Célia B. et Lydie S., la banalisation perverse de l’affaire, la puissance écrasante des grands de ce monde.

Depuis la Bretagne où il s’est réfugié, Antoine retrouve son moi adolescent et se raccroche à de rares images pour reconstituer sa jeunesse fuyante : les jeux avec son frère Camille, l’espionnage de la jeune Léa se déshabillant devant sa fenêtre, la famille heureuse de son ami Nicolas, sa fascination pour Laetitia, la fille révoltée de Laborde. Mais la mémoire individuelle ne suffit pas à reconstituer les faits, elle se dégage d’ailleurs de sa responsabilité : Tout ce qui suivrait resterait sujet à caution. Les époques se superposent. Chloé et Laetitia, insaisissables, décrites par petites touches, à la manière impressionniste, figures féminines à la fois présentes et absentes, se confondent. La mère de famille parfaite reste énigmatique aux yeux du lecteur, malgré les nombreux portraits, tant les points de vue se contredisent : adolescente artificielle, femme hautaine aux aspirations ambitieuses, être instable, mère modèle salie, star déchue, détruite par ses rêves, réduite à la vie rangée qu’elle méprisait, tombée dans la fange, la perversité, l’inhumanité. Combien de personnes successives, contradictoires, opposées, inconciliables abritons-nous en nous-mêmes?

Le narrateur explore les sentiments qu’il éprouvait ou croyait éprouver. La rage de Laetitia n’a-t-elle pas altéré sa propre perception ? Les mots de Camille n’ont-ils pas été dictés par son mal-être et son rêve de fuite ? Antoine a-t-il réagi humainement face à ses parents ? Qui sont les monstres ? Et si les témoignages des proches retraçant l’histoire avaient été biaisés par l’émotion et les angoisses personnelles ? Le narrateur prend conscience de son absence au moment des faits. Les souvenirs sont flous. La vérité est parfois un affront : la famille de Nicolas, en apparence très heureuse, a explosé quelques années plus tard. Le roman prend alors les allures de quête du passé pour un nouveau départ et de reconquête d’une vie entachée mais qui, paradoxalement, ne fait que commencer.

Adam, Olivier. La Renverse. 2016

Le désert des Tartares

Tartaria, sive magni Chami Imperium ex credendis amplissimi viri, Amsterdam 1705 60 x 51 cm
Tartaria, sive magni Chami Imperium ex credendis amplissimi viri, Amsterdam 1705 60 x 51 cm

Tout juste sorti de l’école militaire, le jeune lieutenant Giovanni Drogo est affecté à son premier poste. Le temps de faire ses adieux à sa mère, le voilà en route vers le fort Bastiani. La forteresse protège des invasions susceptibles de venir de la plaine du Nord, surnommée le Désert des Tartares. Comme la plupart de ses camarades, Drogo n’a pas l’intention de rester, quatre mois tout au plus, le temps d’obtenir un certificat médical le déclarant inapte aux conditions montagneuses. Alors qu’il se réjouissait de la vie de garnison en ville, contre toute attente, Drogo refuse de faire signer le fameux papier par sa hiérarchie. Quelle force a-t-elle donc retenu le lieutenant au fort Bastiani, ce fort qui n’a plus subi d’assauts ennemis depuis des générations ? Buzzati dépeint le quotidien d’une communauté d’hommes, la vie militaire bien réglée, les chambres glacées, les repas servis au mess. Les journées sont longues et pourtant le temps file. Dans ce temple du silence et de l’ennui, la moindre toux, le moindre bruit d’eau empêche de s’endormir. Les hommes ne cherchent pas à divertir leur attente. Certains s’empressent de quitter le fort tant qu’ils le peuvent encore, d’autres y consument leur jeunesse. Le jeune Drogo a la vie devant lui, il a le temps d’attendre. Et pourtant il voit ses camarades le quitter petit à petit. En bas, en ville, il n’a plus sa place, ses amis occupent des postes importants, sa fiancée s’est bien éloignée. Il est déjà trop tard en ville mais il est encore temps qu’un événement se produise là-haut dans les montagnes. Devenu capitaine, Drogo rencontre, sur la route qui mène au fort, le jeune lieutenant Moro, nouvellement affecté, et se prend d’amitié pour lui. Cette scène rappelle l’arrivée de Drogo des années auparavant et sa relation avec Ortiz. Ortiz est à la retraite à présent et la nouvelle génération a déjà pris sa place. Le temps passe et l’histoire est un éternel recommencement. Buzzati décrit l’inexplicable attraction du fort. Le lecteur suit les pas de Drogo sans pour autant percer le mystère de la forteresse. A deux reprises, le regard du narrateur quitte le personnage principal, une première fois pour suivre Angustina, double du lieutenant, en expédition sous la neige, une seconde pour s’interroger sur l’identité du militaire qui observe la plaine. Mais le fort Bastiani ne tolère par les étrangers, même celui parmi eux qui n’a pas eu vent du mot de passe est froidement abattu. Au cours de cette vie morne, tout cheval abandonné, tout point mouvant à l’horizon prend une ampleur surdimensionnée. Les hommes sont toujours prêts à bondir. Buzzati décrit l’énergie bouillonnante de ses personnages soumis au Destin malgré l’enlisement de leur situation. De l’autre côté du paysage aride, les Tartares, ennemis fantasmés, incarnent l’espoir d’action et de gloire des hommes du fort Bastiani qui, en croyant attendre la raison de leur existence, l’ont vécue intensément : la solitude, l’espoir, la déception, l’énigme et le tragique de la vie.

Dino Buzzati. Le Désert des Tartares. 1949