Premières lignes #62

Dans ce dernier tome de la série, Elena est devenue une auteure reconnue et une mère débordée. Elle voyage entre Paris, Naples, Florence et Milan au gré de ses obligations professionnelles et des caprices de son amant Nino, son amour de jeunesse. Lila, quant à elle, vit toujours au quartier, à Naples, et se passionne pour l’informatique et la programmation, en duo avec Enzo.

Ma vie entière se réduirait à une bataille mesquine pour changer de classe sociale.

La ville des origines agit à la fois comme un repoussoir et un aimant : Elena y fait de courts séjours avant de s’y installer plus longuement. Elle retrouve les amis de sa jeunesse qui, eux aussi, usent leur vie pour s’en sortir, toujours sous le joug de la Camorra, mafia napolitaine, incarnée par les puissants frères Solara. La violence des origines terrifie les filles d’Elena, méchamment surnommées « les demoiselles », et les assassinats sordides ont remplacé les coups de poing de l’enfance. A cette violence physique répond celle des mots et des idées, exprimée à travers les répliques piquantes de Lila et les romans d’Elena, comme un hommage à l’écriture et à l’interprétation du vrai et du vécu.

Jean-Baptiste Camille Corot (1796-1875). Petite fille avec une poupée (date inconnue). Collection particulière.

A partir du mois d’octobre 1976 et jusqu’en 1979, lorsque je revins vivre à Naples, j’évitai de renouer une relation stable avec Lila. Mais ce ne fut pas facile. Elle chercha presque tout de suite à revenir de force dans ma vie ; moi je l’ignorai, la tolérai ou la subis. Bien qu’elle se comportât comme si elle désirait m’être proche dans un moment difficile, je ne parvenais pas à oublier le mépris avec lequel elle m’avait traitée. Aujourd’hui, je pense que si j’avais été blessée uniquement par ses paroles insultantes – T’es qu’une crétine ! m’avait-elle crié au téléphone lorsque je lui avais parlé de Nino, alors que jamais auparavant, non jamais, elle ne m’avait parlé ainsi -, je me serais vite calmée. En fait, plus que cette remarque vexante, j’avais été affectée par son allusion à Dede et Elsa. Pense au mal que tu fais à tes filles !

Elena Ferrante. L’amie prodigieuse. IV, L’enfant perdue. 2018

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Premières lignes #59

Après la publication de Rien ne s’oppose à la nuit, roman très personnel, Delphine reçoit des lettres anonymes menaçantes. Alors qu’elle cherche l’inspiration pour écrire un nouveau livre et répondre à son détracteur, elle rencontre la mystérieuse L. (dans ma tête elle s’appelait Laurence jusqu’à ce que je me rende compte que L., c’est aussi « elle ») lors d’une soirée chez une amie d’amie. L. et Delphine deviennent très proches et, très vite, une relation exclusive s’installe entre celle qui cherche l’inspiration et celle qui écrit la vie des autres.

Delphine de Vigan propose une autofiction très bien construite qui rend un bel hommage à la littérature, aux études de lettres et au métier d’écrivain. Facile et agréable à lire, j’aurais pourtant aimé que le roman soit davantage centré sur les doubles de l’écrivain, le jeu littéraire entre fiction et réalité et l’inquiétante emprise psychologique plutôt que sur l’écrivain qui se regarde écrire mais je peux me le permettre car ce n’est pas une autobiographie mais une autofiction nah !

Quelques mois après la parution de mon dernier roman, j’ai cessé d’écrire. Pendant presque trois années, je n’ai pas écrit une ligne. Les expressions figées doivent parfois s’entendre au pied de la lettre : je n’ai pas écrit une lettre administrative, pas un carton de remerciement, pas une carte postale de vacances, pas une liste de courses. Rien qui demande un quelconque effort de rédaction, qui obéissent à quelque préoccupation de forme. Pas une ligne, pas un mot. La vue d’un bloc, d’un carnet, d’une fiche bristol me donnait mal au cœur. Peu à peu, le geste lui-même est devenu occasionnel, hésitant, ne s’exécutait plus sans appréhension. Le simple fait de tenir un stylo m’est apparu de plus en plus difficile. Plus tard, j’ai été prise de panique dès que j’ouvrais un document Word. Je cherchais la bonne position, l’orientation optimale de l’écran, j’étirais mes jambes sous la table. Et puis je restais là, immobile, des heures durant, les yeux rivés sur l’écran.

Delphine de Vigan. D’après une histoire vraie. 2017

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Martin Eden

Dans la région d’Oakland (Californie), Martin Eden, marin de son état, rencontre la famille Morse à la suite d’une bagarre au cours de laquelle il a protégé le fils, Arthur. Reconnaissant, le jeune homme invite Martin à dîner chez son père, un des notables de la ville. Le jeune marin y rencontre Ruth, en tombe éperdument amoureux et cherche à l’atteindre en corrigeant son éducation.

L’amour était l’expression la plus exaltée de la vie. La nature avait travaillé un million de siècles à faire éclore ce chef d’œuvre en lui, à le parfaire, à l’embellir de toutes les merveilles de l’imagination, pour le lancer ensuite sur cette planète à seule fin de vibrer, d’aimer et de s’unir.

Martin est un être pur, une brute nietzschéenne qui cherche sans cesse à se dépasser. Conscient de sa classe, il ne la considère pas comme une fatalité mais comme le moyen de comprendre le monde qui l’entoure. Eu égard à son statut social et à son instruction, il choisit la carrière la plus difficile qui soit, celle du journalisme et de la littérature. Autodidacte, Martin étudie dix-neuf heures par jour comme il trimerait sur les bateaux ou à la blanchisserie. Le jeune marin cherche à s’extraire de son milieu – le dur labeur, l’alcool, les filles, la castagne – sans pour autant le renier ou le mépriser. Il poursuit un idéal d’accomplissement de soi et cherche à assouvir sa volonté de puissance, niant les classes sociales et les codes de la bourgeoisie. Autour de lui, gravitent des personnages qui ne cessent de lui rappeler les limites du carcan social : ses sœurs et ses beaux-frères, sa logeuse Maria, les marins et les ouvriers, les rédacteurs des magazines, la belle Ruth et la famille Morse. Martin développe une maîtrise du langage et une intelligence hors du commun qui lui permettent de comprendre les petites gens et de contredire les codes étriqués de la bourgeoisie. De mentor raffiné et idéalisé, Ruth devient bourgeoise enfermée dans les conventions sociales. A ses côtés, Lizzie et son généreux don de soi touchent au sublime. Les rapports de force basculent. Martin est un être supérieur dont la grande intelligence le rend inadapté au monde malgré sa soif de vie, de puissance et de création.

Jack London. Sunset Magazine. 1914

Ils se figurent qu’ils pensent et ce sont ces êtres sans pensées qui s’érigent en arbitres de ceux qui pensent vraiment.

Martin Eden est un roman d’apprentissage balzacien (double outre-Atlantique d’un Lucien de Rubempré) renvoyant dos à dos la morale bien-pensante et le règne de l’argent qui tour à tour détruisent et encensent. Le jeune homme a un fort pouvoir d’attraction (la puissance physique et intellectuelle) et d’identification : on admire et on plaint cette intelligence incomprise, gâchée par le carcan de la société. C’est le roman le plus autobiographique de Jack London, journaliste socialiste ayant connu la faim et la prison, mais aussi l’un des textes les plus aboutis du début du XXe siècle.

Jack London. Martin Eden. 1909

L’Art de perdre

Quand il parle, il est à la fois lui-même et sa postérité rayonnante.

J’avais repoussé la lecture de cette somme depuis près d’un an, regrette un peu cette attente mais suis satisfaite du moment choisi pour m’y plonger : les vacances de la Toussaint et le retour de l’automne sous un ciel dégagé. Cette lecture m’a permis de poser quelques questions à mon pied-noir de grand-père, sur la guerre d’Algérie, pays qui hante aussi ses souvenirs.

Alice Zeniter divise son récit en trois parties : la première raconte la vie en Algérie d’Ali, le grand-père, considéré comme harki à la fin de la guerre, on ne sait pas bien pour quelles actions ; la deuxième raconte la traversée de la Méditerranée, abîme entre l’Algérie et la France, où s’installent Hamid, le fils aîné, et ses parents après les affrontements ; la troisième se concentre autour du personnage de Naïma, la petite-fille, qui se questionne et s’intéresse à l’Algérie, à la fois originelle et inconnue.

Le roman se présente comme la quête de Naïma, héritière d’une Histoire qu’elle ne connaît pas. Face au silence de son père et de ses grands-parents, la jeune Parisienne, employée dans une galerie d’art contemporain, interroge les livres d’Histoire, les sites Internet et les souvenirs des Anciens. Se rendant en Algérie, elle tente de réconcilier passé et présent, mémoire et Histoire, souvenirs et réalité, origine et destination. Naïma est en quête de ses origines, en quête d’elle-même, même si l’auteure refuse le roman d’apprentissage et préfère le terme de mouvement.

Alger la Blanche

Alice Zeniter raconte une vaste épopée qui mêle la grande Histoire : la guerre d’Algérie vue par la lorgnette méconnue des harkis, ces Algériens embarqués plus ou moins malgré eux contre l’indépendance et dont ni l’Algérie ni la France ne sait que faire en 1962, et l’histoire générationnelle de la famille de Naïma, perdue entre deux nationalités. L’Art de perdre est le résultat d’un incroyable travail de recherche (lectures, voyages, rencontres) du personnage principal comme de l’auteure (qu’on a parfois du mal à distinguer, si ce n’est quelques interventions d’Alice Zeniter à la première personne du singulier) et d’un travail d’écriture exceptionnel : profondeur des personnages, finesse des comparaisons, liens subtiles entre les êtres et leur quête, de la violence mais aussi beaucoup de bienveillance.

Elle a cette beauté fanée des grosses fleurs, qui paraissent être au summum de leur déploiement chatoyant quand déjà un simple effleurement suffirait à en détacher tous les pétales.

L’auteure signe un roman dont on ne sort pas indifférent, à la fois nostalgique et positif, sur les blessures de l’Histoire et la reconquête des origines.

Alice Zeniter. L’Art de perdre. 2017

La tresse

Laetitia Colombani raconte trois moments décisifs de la vie de trois femmes dispersées sur trois continents, qui ne se rencontreront probablement jamais. Smita vit en Inde et se bat pour que sa fille Lalita puisse aller à l’école. En Sicile, Giulia reprend les rênes de l’usine familiale de traitement des cheveux. Et Sarah, brillante avocate canadienne, tente d’équilibrer vie professionnelle et vie privée. La vie de ces femmes divergent en de nombreux points mais elles ont en commun une volonté exceptionnelle et une soif de vie et de liberté exemplaire.

Smita tresse les cheveux de Lalita avant son premier jour d’école et le motif de la tresse reviendra à plusieurs reprises au cours du récit. Colombani pose les personnages dans leur contexte. L’installation est lente jusqu’au milieu du roman, laisse croire à un récit sans piment, mais le texte se complexifie progressivement et accroche véritablement le lecteur au fur et à mesure que la tresse se noue. On s’attache aux personnages tant ils ont de la sensibilité et de l’énergie à revendre. On est horrifié par la condition de Smita et sa famille, ému par les premières amours de Giulia et touché par les failles de l’avocate qui semble si forte et si puissante. Trois coups du Destin provoquent un tournant décisif dans la vie de ces trois femmes qui ne se laissent jamais abattre. Au contraire, elles composent avec ce qu’on leur impose et, jamais victimes, transforment les coups durs en élans vers l’avenir.

Colombani propose une variation autour des cheveux qu’on noue, coupe, colore, traite, perd ou tresse. De trois trajectoires divergentes, de trois brins, elle forme une tresse harmonieuse et subtile. L’auteure intercale des intermèdes : une ouvrière au travail lisse, démêle et tresse des fils. Elle pourrait être une travailleuse de l’usine des Lanfredi ou une image de fileuse de Destinée, Arachné ou les trois terribles Parques, elle est surtout une personnification de la création littéraire.

Un récit agréable à lire, pas si modeste qu’il ne le paraît (malgré quelques comparaisons simplistes), des personnages attachants et une jolie ode à la force féminine et au métier d’auteure.

Laetitia Colombani. La Tresse. 2017

Premières lignes #45

Dans ce texte autobiographique, Charles Juliet s’adresse d’abord à ses deux mères : celle qui l’a mis au monde et celle qui l’a élevé, puis au garçon en quête de soi qu’il a été. Avec une grande émotion, l’auteur trace la vie douloureuse de sa mère biologique : jeunesse paysanne, petites sœurs à charge, goût balayé pour les études, amour tragique, grossesses coup sur coup… et rend hommage à celle qui l’a recueilli et a trimé toute sa vie. En parallèle, l’auteur dresse son portrait en train de devenir écrivain dans la douleur et le labeur. Un texte émouvant sur l’origine et la destination de Charles Juliet.

Jean-François Millet. Glaneuses. 1857. Paris, musée d’Orsay.

Tu es l’aînée et c’est toi qui t’occupes d’elles. Le plus souvent, la mère est dehors, dans les champs, à travailler avec le père. Toi, rivée à la maison, très tôt astreinte aux soins du ménage, aux multiples tâches liées à la vie de la ferme. L’hiver venu, dans la petite usine d’un village proche, la mère est employée à monter des horloges. Quatre kilomètres le matin, et le soir, autant pour le retour. A pied. Presque toujours sans le froid, le brouillard et la neige.

Charles Juliet. Lambeaux. 1995

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Manon emprisonnée

En 1793, alors que madame Roland, femme de ministre et égérie du Parti Girondin, s’apprête à monter sur l’échafaud, elle éprouve un singulier bonheur oppressée et confinée dans les prisons de l’Abbaye et de Sainte-Pélagie. Malgré la fatalité qui pèse sur sa destinée et l’agitation extérieure, elle exprime, à travers ses écrits, un bien curieux bien-être nouvellement atteint grâce à la libération intérieure. Il est paradoxal que la liberté se déploie dans les fers par un renversement singulier comme si la liberté d’aller et venir faisait obstacle à la liberté intérieure qui ne trouve possibilité qu’à l’instant où le corps est emmuré. La force puisée en elle-même donne naissance à une nouvelle femme aux diverses facettes : une femme politique dorénavant reconnue comme telle qui clame son engagement et crie à l’injustice ; une femme amoureuse qui s’autorise enfin à exprimer sa passion ; un philosophe qui s’adonne à ses activités favorites sans se préoccuper des contraintes extérieures : la lecture, l’étude, la réflexion et qui se transforme en écrivain prolifique.

Henri Philippoteaux. Le Dernier banquet des Girondins. 1850

La prison permet à madame Roland de satisfaire une vocation. Les murs de la prison font résonner une voix politique rendue tout à coup intéressante mais, essoufflée, elle laisse sa place au repli sur soi. L’enfermement est l’occasion rêvée pour mettre à profit les leçons des maîtres à penser. Guidée par Plutarque, la foi en une Gironde, une république stable et une postérité meilleure est affermie. Les mémoires s’inscrivent dans la lignée des Confessions de Rousseau et les lettres à Buzot dans celle de sa Nouvelle Héloïse : sage, madame Roland satisfait un besoin de justification publique ; sentimentale, romanesque et romantique, elle prétexte Buzot pour se perdre avec délectation dans la Passion, son imaginaire et son expression. Les maîtres incontestables de l’ascèse à laquelle s’adonne la détenue demeurent les sages stoïciens. Au cours de son existence, elle s’était forgé une disposition au bonheur qui la rendrait capable de supporter n’importe quelle situation. La situation extrême qu’est la prison permet de mettre en pratique cette force morale. La claustration est l’occasion d’une connaissance véritable de son être intime. En suivant sa nature avec sa raison, madame Roland s’engage dans la voie de la liberté stoïcienne qui conduit à l’ataraxie. On peut toutefois se demander si l’absence de troubles et la tranquillité de l’âme sont synonymes de bonheur. C’est par l’intermédiaire sublimant de l’écriture, autobiographique en particulier, que la prisonnière transforme un état neutre en bonheur.

Manon Roland. Mémoires. 1793

Women de Lettres

Mémoires lus dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XVIIIe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.