Premières lignes #17

En plein cours de maths, Louise a un malaise. Seule, elle met au monde un enfant qu’elle n’a ni désiré, ni attendu. A partir de plusieurs points de vue (Louise, Samuel, Awa, Virginie…), Isabelle Pandazopoulos retrace l’année de terminale de cette adolescente bouleversée par un évènement qui dépasse l’entendement. L’auteure s’interroge sur les relations familiales, amicales et sentimentales à l’aube de l’âge adulte et se centre sur le combat contre soi-même qui fait à la fois aimer et rejeter l’enfant venu de nulle part. Ce drame intime, poignant et émouvant, entre crises et silences, prend parfois l’allure d’une enquête policière : qu’est-il arrivé à cette adolescente ordinaire, meilleure élève du lycée entourée d’une famille aimante ?

Ce soir-là sans savoir j’ai su. J’étais au concert à la salle Pleyel. J’ai su à travers la musique, à cause ou avec elle. C’était la 9e de Mahler dirigée par Claudio Abbado. Je me suis mise à attendre, à attendre si fort que les larmes ont coulé. Une émotion brute, douloureuse et si lourde, ça monte crescendo, pas à pas, et puis ça se déchire dans un chaos sonore, pas tout de suite, pas encore, ça menace, ça tourmente et puis ça disparaît, la mélodie revient, comme un souvenir, légère, insouciante, et pourtant nostalgique, déjà perdue, elle s’enfuit, s’estompe, et la violence reprend, explosive… Ballottée, submergée, je me rends, il n’y a rien à comprendre, et soudain ce silence, l’intuition du vertige, quelque chose qui s’incarne, la sensation d’un massacre, si ce n’était la douceur de la flûte…

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Isabelle Pandazopoulos. La Décision. 2013

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Lucile, adolescente amoureuse

Eugène Lami. Couple s'embrassant dans le studio d'un artiste. 1881
Eugène Lami. Couple s’embrassant dans le studio d’un artiste. 1881

Lucile Le Verrier est née en 1853. Fille de l’astronome qui a découvert la planète Neptune, elle grandit dans un Second Empire mondain, peuplé d’artistes. Comme bon nombre de jeunes filles de son âge et de son milieu, Lucile entreprend l’écriture de son journal, exercice préconisé par l’Eglise catholique pour corriger ses défauts. Journal d’une jeune fille Second Empire fait entrer le lecteur dans un quotidien riche en émotions, narré avec humour et spiritualité, qui nous mène des jeux de l’enfant jusqu’à la rencontre avec Lucien Magne, architecte et futur mari, en passant par les troubles et les émois de l’adolescente.

            Le journal est le récit d’une enfant perturbée par une révolution intime : le passage à l’âge adulte. Pourtant, à part quelques portraits et les descriptions de maladies, par décence et par pudeur, l’écriture du corps est censurée. La jeune fille a une vision socialisée de sa propre apparence. En effet, Lucile se conforme à un genre très codifié ; elle ne fait allusion qu’aux parties visibles en société de son anatomie : le visage, les mains, l’allure générale. De fait, les changements pubertaires se limitent à cette allusion ; « j’ai grandi, enforci, embelli. » Toutefois Lucile décrit ses tourments, ses rêves, son impatience de l’amour. Elle fait parfois preuve de mélancolie et s’en étonne elle-même, accusant son caractère passionné, exacerbé par un spleen adolescent passager. Lucile rêve secrètement à l’amour. Son imagination se focalise sur le désir d’aimer et d’être aimée. Subissant la pression sociale, la jeune fille ressent un manque que pallient, un temps, la foi chrétienne et l’amitié féminine. Rêveuse, elle est aussi exaltée par la lecture romanesque dans laquelle elle puise sa théorie de l’amour idéal. La jeune catholique reste toutefois prudente dans ses épanchements, respectant les consignes édictées par la morale sociale et religieuse, et se contente de vagues aspirations.

            A la maison, Lucile reçoit l’éducation édulcorée prescrite aux jeunes filles de son milieu et apprend, auprès de sa mère, à devenir une bonne chrétienne, une bonne épouse et une bonne mère. En société, elle met à profit ce qu’elle a appris au sein de sa famille ; elle a le devoir d’observer des critères de décence, d’élégance simple et de pudeur et d’être réservée avec les hommes. Le passage du cercle familial privé au cercle social public est une véritable seconde naissance pour la jeune membre de la haute sphère, découvrant avec plaisir la vie mondaine. Elle note sa fierté à être reçue et reconnue jeune fille par le monde au cours de soirées officielles. Musicienne admirée, elle suscite l’ovation du public en mettant son art en scène et se réjouit d’être au centre de l’attention. Adolescente troublée projetée dans un milieu inconnu, Lucile trouble également un environnement dans lequel elle doit se faire une place. La rencontre de jeunes hommes permet à la jeune fille de mettre enfin des mots et des visages sur l’être auquel elle rêvait secrètement. Attentive au moindre regard, elle se plaît à attirer admiration et compliments, se renvoyant ainsi une image agréable d’elle-même. Lucile joue, en effet, avec les limites mais, soucieuse du respect des convenances, ne les transgresse jamais. Après ses pas dans le monde et ses premiers contacts avec les hommes, la jeune diariste raconte les assiduités de Lucien menant au mariage, sa principale préoccupation. Sensible et romantique, rêvant encore au prince charmant, Lucile rencontre Lucien le jour de ses vingt ans. Ils apprennent à se connaître et, quelques mois plus tard, signent un véritable contrat d’amour.

Le journal de la jeune fille est le récit d’une adolescence type de la bourgeoisie du Second Empire et un exemple de discours conventionnel sur soi, qui laisse néanmoins échapper la vivacité d’esprit de l’auteur. Malgré la frustration de ne pas être devenue compositrice, l’élève de César Franck a réalisé ses rêves d’adolescente et nous en livre le récit, à la fois touchant et amusant.

Lucile Le Verrier. Journal d’une jeune fille Second Empire (1866-1878). 1994

Women de Lettres

Journal intime lu dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XIXe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.

Premières lignes #16

Pierre André, un précepteur à la jeunesse passée et aux illusions perdues, revient au pays auprès de sa vieille mère après six ans d’absence. Pendant ce temps, la jeune voisine, Marianne Chevreuse a bien grandi, a perdu père et mère, refusé une installation en ville et éconduit plusieurs prétendants. Alors que les sentiments de Pierre pour la jeune fille s’éclaircissent, un jeune rival cherche à épouser Marianne…

Au cours de cette lecture, j’ai appris un joli adjectif qui rappelle le signe astrologique et annonce l’amour :

sagitté,ée. adj 1778. du latin sagittatus, de sagitta « flèche ». didact. Qui a la forme d’un fer de flèche, de lance. Feuilles sagittées.

Auguste Charpentier. George Sand. 1835
Auguste Charpentier. George Sand. 1835

Quand tu passes le long des buissons, sur ce maigre cheval qui a l’air d’une chèvre sauvage, à quoi penses-tu, belle endormie ? Quand je dis belle… tu ne l’es point, tu es trop menue, trop pâle, tu manques d’éclat, et tes yeux, qui sont grands et noirs, n’ont pas la moindre étincelle de vie. Or quand tu passes le long des buissons, sans soupçonner que quelqu’un peut être là pour te voir paraître et disparaître, – quel est le but de ta promenade et le sujet de ta rêverie ? Tes yeux regardent droit devant eux, ils ont l’air de regarder loin. Peut-être ta pensée va-t-elle aussi loin que tes yeux ; peut-être dort-elle, concentrée en toi-même.

Il lui manquait pour être jolie que d’avoir songé à l’être, ou de croire qu’elle pourrait le paraître.

George Sand. Marianne. 1875

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Les vies extraordinaires d’Eugène

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Dès son premier roman, Isabelle Monnin s’inscrit dans la lignée de ces auteurs qui (se) racontent en train d’écrire. Le narrateur, jeune chercheur en Histoire parisien, entreprend le journal de ses fouilles : il tente de reconstituer la vie de son fils, Eugène, né grand prématuré et mort à quelques jours. Pendant un an, il rassemble les petits riens qui ont composé, si ce n’est la vie, du moins l’existence de son fils.

Dans ce roman douloureux, l’auteur s’interroge sur l’infiniment petit, l’échelle microscopique de la vie humaine. Comment faire le deuil de ce qui a été sans avoir vécu ? L’angoisse des parents d’Eugène de voir leur fils oublié renvoie à l’obsession originelle de laisser une trace de notre passage éphémère sur Terre. Le narrateur et sa femme ont deux manières différentes de porter le deuil : elle, se mure dans le silence (S’il n’y a plus rien à dire alors je ne parlerais plus). Lui, le taiseux du couple jusqu’alors, ne cesse plus de parler et d’écrire. Chaque page de son journal est datée en fonction de l’anniversaire de la mort d’Eugène, premier jour du deuil. Tous les deux s’imposent des défis, sortes de dépassements de soi en hommage au petit. La jeune femme coud des pantalons rouges pour chaque âge de la vie (jusqu’à quatre-vingt-seize ans) selon la stature moyenne des hommes. Le narrateur s’entraîne pour participer au marathon de New York en novembre, mois de naissance et de mort du bébé. Le salon de l’appartement se transforme en atelier de confection d’un côté, en terrain de course de l’autre. En faisant vivre ce qui n’a pas vécu, l’écriture est une tentative de reconquête de la parole. Cherchant ceux d’Eugène, le narrateur évoque les souvenirs de sa propre jeunesse. La semaine passée auprès du grand-père qui n’arrive pas à mourir est un retour aux sources, à la terre natale. Le jeune homme retrouve Mathieu, son ami d’enfance, bain de minuit dans la piscine des de Villedieu, ils ont à nouveau quinze ans. Dans le délire du grand-père Marcel, la figure d’Eugène le brave se superpose sur celle d’Alphonse, l’arrière-grand-père, rentré de la guerre à vingt-deux ans, estropié. Les générations se mêlent : le narrateur vient de perdre son fils, il s’apprête désormais à perdre son grand-père.

Le roman dans le roman, l’histoire d’Eugène dans le journal de son père, est un travail de recherche, un écrit historique, quasi-scientifique. Comme il a l’habitude de le faire dans son laboratoire, le narrateur s’appuie sur des faits. Il dresse d’abord la bibliographie puis rassemble les documents dont il a besoin pour reconstituer la vie du petit : photos, interviews, émissions de radio, mails, plan de quartier, liste d’enfants inscrits à la crèche… L’abondance des documents et des chiffres (le père est professeur de mathématiques) intégrés au texte interroge sur la porosité entre les genres littéraires. Le fictionnel réside là où on ne l’attend pas. Parmi les statistiques sur les chances des enfants prématurés, les adresses des futurs camarades du bébé, les interviews des infirmières, se glissent les vies extraordinaires d’Eugène, peintre ou médecin. Le roman est à la fois le texte que le narrateur est en train d’écrire, dont il nous livre l’intégralité, et le livre que nous lisons. A travers le journal du père, Isabelle Monnin raconte la souffrance du couple, leur isolement, leur grande tendresse mais aussi une vie d’adolescent dans les années quatre-vingts, une famille passionnée par le sport, des anecdotes amusantes (le trafic de dédicaces récoltées au salon du livre)… Et pourtant la sentence finale Mais nous ne sommes pas dans un livre est un véritable renversement entre réalité et fiction, document et roman.

L’auteur révèle dans ce premier roman ses obsessions d’écrivain enfermées dans la case 21710 du columbarium du cimetière du Père-Lachaise : la terre natale, les générations, la perte de l’enfant, la dignité de la souffrance, le deuil comme puissance créatrice.

Isabelle Monnin. Les Vies extraordinaires d’Eugène. 2010

Women de Lettres

Roman lu dans le cadre du Challenge Femmes de Lettres

Auteure du XXIe siècle

Le challenge est proposé par Les Livres de George d’après une idée de Céline du Blog Bleu. Il s’agit de lire des auteurs féminins (ou auteures) du XVIIe au XXIe siècle et de partager nos billets. Modalités du challenge, participants et liens vers les lectures sur le blog de George.

Frédéric Bazille, la jeunesse de l’impressionnisme

Je suis bien sûr de ne pas être tué,

j’ai trop de choses à faire dans la vie

L’exposition au musée d’Orsay Frédéric Bazille, la jeunesse de l’impressionnisme met en lumière les multiples talents du peintre : destiné à une carrière de médecin, Bazille abandonne ses études pour se consacrer à la peinture mais aussi à la musique (il pratique le piano). Le jeune Montpelliérain a une vie courte (il meurt au combat en 1870, à l’aube de ses vingt-neuf ans) mais une carrière intense. Arrivé à Paris au début des années soixante, il s’inscrit dans l’atelier de Charles Gleyre où il rencontre Renoir, Sisley, Fantin-Latour, Monet. Auprès de ces jeunes gens qui formeront le groupe des Impressionnistes au cours de la décennie suivante, Bazille participe à la modernisation de la peinture. Tous quittent l’atelier de Gleyre, jugé trop académique et, libérés des contraintes de l’art classique, cherchent à peindre sur le motif, en plein air.

Issu de la grande bourgeoisie de Montpellier, Bazille partage ses ateliers avec ses contemporains : rue Visconti, rue de la Condamine ou rue de Furstenberg, on peut croiser Renoir, Sisley, Monet ou encore Zola. Les tableaux représentant les ateliers de l’artiste multiplient les références aux amitiés de Bazille : les toiles de ses contemporains sont accrochées au mur et chaque artiste trouve sa place, révélant le climat amical et stimulant qui régnait. Bazille par Renoir, Renoir par Bazille, Nature morte au héron version Bazille, Nature morte au héron version Sisley, Bazille peint par Manet dans une toile du Montpelliérain représentant son atelier… Les échanges, travaux collectifs, références diverses témoignent bien de l’effervescence artistique des années soixante.

Frédéric Bazille. L'atelier de Bazille. 1870 Coll. musée d'Orsay. C RMN-Grand Palais
Frédéric Bazille. L’atelier de Bazille. 1870 Coll. musée d’Orsay. C RMN-Grand Palais

Autoportrait à contre-jour, figure de dos, jeux de points de vue, nus masculins, le jeune peintre révèle une touche d’une grande modernité. Dans la jeunesse de l’art, Bazille s’essaie à différents genres picturaux : les scènes d’atelier, les natures mortes, les paysages, les portraits, les nus… Il a séjourné à plusieurs reprises avec son ami dans la région natale de Monet et y a découvert et peint les côtes normandes ; il a également été entraîné dans la forêt de Fontainebleau ; mais c’est véritablement le Languedoc méditerranéen et ses couleurs chaudes qui l’appellent. Bazille place des figures dans ce paysage ensoleillé, essentiellement des proches. La figure dans le paysage est la grande quête du groupe des futurs Impressionnistes et, si l’on en croit le succès de la Réunion de famille (1868) et Scène d’été (1869), Bazille semblait sur la bonne voie.

Frédéric Bazille. Réunion de famille. 1867-1869. Coll. musée d'Orsay. C RMN-Grand Palais
Frédéric Bazille. Réunion de famille. 1867-1869. Coll. musée d’Orsay. C RMN-Grand Palais

Musée d’Orsay. Frédéric Bazille, la jeunesse de l’Impressionnisme. Du 15 novembre 2016 au 5 mars 2017.

Premières lignes #15

Dans les premières lignes du premier roman de la grande fresque des Rougon-Macquart, une famille sous le Second Empire, Emile Zola expose son projet : une étude fine des comportements selon le tempérament de chaque personnage. La Fortune des Rougon, c’est le roman des origines, le portrait de l’ancêtre Adélaïde, la scission initiale, à l’échelle familiale mais aussi politique et nationale. Dans cette société en feu, deux adolescents se battent, Miette et Silvère, une des plus belles histoires d’amour du XIXe siècle, tout en tendresse, au sommet des barricades.

Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d’êtres, se comporte en société, en s’épanouissant pour donner naissance à dix, vingt individus qui paraissent, au premier coup d’œil, profondément dissemblables, mais que l’analyse montre intimement liés les uns aux autres. L’hérédité a ses lois, comme la pesanteur.

Emile Zola. La Fortune des Rougon. 1871

Eugène Delacroix. La liberté guidant le peuple. 1830
Eugène Delacroix. La liberté guidant le peuple. 1830

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Tout sur ma mère

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Manuela est seule à Madrid avec son fils Esteban. Pour fêter les dix-sept ans du jeune homme, ils assistent à une représentation d’Un tramway nommé Désir, une pièce de théâtre dans laquelle joue Huma Rojo, une actrice qu’ils admirent tous les deux. A la fin du spectacle, sous la pluie, Esteban insiste pour attendre un autographe de Huma. Celle-ci saute dans un taxi, à peine sortie des coulisses. Le jeune homme poursuit alors la voiture et se fait renverser par un véhicule croisant sa course. A la mort de son fils, Manuela quitte Madrid pour renouer avec le passé, à Barcelone.

Le soir de sa mort, Esteban écrit dans son journal qu’une moitié, celle dont sa mère ne lui a jamais parlé, manque à sa vie. Pour se construire, le jeune homme manifeste le désir de connaître la vérité sur son père, quelle qu’elle soit. Comme pour répondre à ce dernier vœu qui ne pourra être exaucé de son vivant, Manuela part sur les traces de son passé et cherche à revoir son mari pour lui annoncer la triste nouvelle. Tout sur ma mère s’ouvre sur un drame, deux destinées accidentellement brisées. Manuela hurle sa souffrance et son cri déchirant (hijo mio) se perd dans la nuit, sous la pluie, le bruit sourd du choc, les crissements des pneus, la ville déserte. Pedro Almodovar s’interroge sur la perte de l’enfant, les relations entre mère et fils (Est-ce que tu te prostituerais pour moi ?), le désir de fusion, l’enfant de Rosa, celui de Stella, le sang d’Esteban, le retour originel au bien-être utérin. Ce film douloureux dégage une grande émotion. La musique appuie les moments dramatiques, les gros plans sur les visages attestent des souffrances intimes. Les scènes humoristiques soulignent d’autant plus la dignité du drame : ces quatre femmes proférant des vulgarités en riant ; Agrado racontant les étapes de sa transformation esthétique. Le maître espagnol propose une histoire intime, pleine d’humour et d’émotion, à la construction épurée et au décor coloré et graphique.

Après la tragédie, Manuela quitte Madrid, la ville du présent, pour résoudre les problèmes du passé. Arrivée à Barcelone, elle renoue avec Agrado, un travesti de ses amis, proche d’Esteban/Lola, le père du jeune homme. Elle s’introduit dans le cercle de l’actrice Huma qui joue sa pièce dans la ville et rencontre une jeune sœur qui connaît bien Lola et Agrado. Une communauté féminine se forme et les liens relationnels s’approfondissent. Chacune de ces femmes émouvantes porte en elle une souffrance intime qui touche au cœur. Manuela devient la sœur de la jeune religieuse Rosa et joue l’intermédiaire avec la mère de la jeune femme. Huma est une actrice exceptionnelle mais sa vie privée est un désastre. Comme souvent chez Almodovar, les générations de femmes se mêlent et les hommes sont absents, presque exclus. Les seuls rôles masculins sont joués par des enfants ou des hommes, n’assumant pas leur virilité, transformés en femmes. Du temps de leur jeunesse, Manuela retrouve son mari après deux ans de séparation. Se faisant désormais appelé Lola, il a bien changé. Pourtant Lola garde en elle la virilité ennemie qui malmène les femmes de l’histoire, elle dépouille, fuit, abandonne, engrosse, transmet le sida, comme si elle avait gardé une part de Kowalski, la brute d’Un tramway nommé Désir qu’elle interprétait avec Manuela lorsqu’elle était encore Esteban. Alors qu’elle est omniprésente dans le récit, Lola ne fait qu’une brève apparition : à la fin du film, maternelle et émue, elle semble dévastée. Aller-retour entre Madrid et Barcelone, les trajets en train, romanesques par excellence comme dans Julieta, selon le sens du voyage, symbolisent la fuite ou la réconciliation, avec le passé mais surtout avec soi-même. Entourée des trois Esteban : le père (les souvenirs), le fils (la photo, le carnet), le petit frère (l’enfant bien réel), Manuela entreprend un travail de deuil. Elle fuit deux fois Barcelone avec Esteban et finit par ramener l’enfant et offrir la photographie du jeune homme à son amie actrice. C’est le temps du renouveau.

Pedro Almodovar rend hommage au monde du spectacle auquel se mêle celui du travestissement et de la prostitution. La comédienne amatrice se fait passer pour une prostituée avant d’interpréter la Stella d’Un tramway nommé Désir ; le travesti s’improvise humoriste après avoir quitté le trottoir. En contrepoint, le couvent apparaît comme un havre de paix où vivent des religieuses pas aussi ingénues qu’elles le semblent. Un tramway nommé Désir, théâtre dans le cinéma, fait le lien entre passé et présent. Tout sur ma mère s’ouvre sur un film dans le film, à la traduction approximative : Eve mise à nu. Tout sur Eve. Tout sur mon père. Tout sur mère. L’art dans l’art, la fiction dans la réalité, les formes de la création se mêlent au point que la tragédie de Manuela semble inspirer la pièce de Garcia Lorca que Huma s’apprête à jouer. Chaque personnage a sa spécialité : Esteban veut devenir auteur et écrire des rôles pour sa mère tandis que la mère de Rosa peint des faux Chagall. Le maître espagnol associe volontiers le monde de la création à celui de la médecine. Comme Betty dans La Fleur de mon secret, Manuela, qui travaille dans un centre de transplantation cardiaque, participe à des improvisations sur le don d’organes. Comble du malheur, la fiction rattrape la réalité et Manuela accepte que le cœur de son fils soit prélevé. Addiction, maladie, vieillesse contribuent à la pesanteur du film : les uns se droguent ou meurent du sida, les autres ne reconnaissent plus leurs enfants. La fatalité s’abat sur le petit Esteban puis le quitte par miracle, message d’espoir et revanche sur la médecine pessimiste.

Pedro Almodovar. Tout sur ma mère. Avec Cecilia Roth, Marisa Paredes, Penelope Cruz. 1998

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Le mois prochain, on regarde Étreintes brisées, à vos écrans !