Miroir de nos peines

Avril 1940. Louise est une jeune institutrice qui travaille aussi au café de Monsieur Jules La Petite Bohême. Raoul et Gabriel, deux soldats en attente de combat, affectés au Mayenberg, sur la ligne de défense Maginot. Fernand est garde-mobile et Désiré, personnage fantasque et multiple, tantôt avocat, informateur ou prêtre. Au cours du printemps 1940, ces personnages vont traverser un tournant de la guerre, un grand moment historique avec chacun leurs désirs et leurs peines.

En attendant de mourir pour la patrie, on s’emmerdait.

Emblème des unités de la ligne Maginot, représentant un canon pointant hors d’un créneau, surmonté par une tourelle, le tout couronné par la devise « On ne passe pas » héritée de la Première Guerre mondiale.

Pierre Lemaître prouve une nouvelle fois qu’il est un chroniqueur hors pair capable de captiver son lecteur dès les premières lignes : Que se passe-t-il dans cette chambre de l’hôtel Aragon ? Gabriel va-t-il sortir vivant du Mayenberg envahi par les gaz allemands ? L’auteur dresse avec minutie le portrait de personnages attachants. On a plaisir à retrouver Louise dont la mère avait logé Edouard Péricourt et Albert Maillard, les héros d’Au revoir là-haut. On suit avec intérêt l’évolution de la relation entre Gabriel et Raoul. On s’attache à ce dernier qui pisse sur le lit des bourgeois, vole la voiture d’un jeune couple sous ses yeux mais sauve un chien abandonné et déploie toute l’ingéniosité dont il est capable pour aider son camarade blessé. On s’amuse des usurpations d’identité de Désiré Migault et on prie pour qu’il s’en sorte dignement à chaque fois. Et bien sûr, on suit de près la quête de Louise qui la mène sur les traces de l’histoire d’amour de sa mère avec le docteur Thirion dans l’espoir de trouver des réponses à ses questions (le désir d’enfant notamment) et d’apporter réparation au garçon abandonné d’un côté, recueilli par une femme perverse de l’autre.

Les gens cherchaient une bonbonne de gaz, une roue de landau, un endroit où enterrer leur chien, une femme portant une cage à oiseaux, des timbres, des pièces mécaniques pour une Renault, des pneus de vélo, un téléphone qui marche, un train pour Bordeaux… Chercher des autobus parisiens à cent kilomètres de la capitale ne déparait pas dans le flot des interrogations.

Après le récit de l’arnaque dans Au revoir là-haut, celui de la vengeance dans Couleurs de l’incendie, dans Miroir de nos peines, l’auteur de roman policier s’efface devant le conteur et le chroniqueur. Pierre Lemaître offre un récit moins haletant mais peut-être plus sensible. Ce dernier roman reste néanmoins magistralement bien construit : moins de surprises et de retournements de situation mais de belles lignes convergentes qui emportent personnages et lecteurs, sans oublier une pointe d’humour et de dérision très plaisante.

Pierre Lemaître. Miroir de nos peines. 2020

Premières lignes #73

Quand elle souriait, Isamberte s’éclairait de l’intérieur. C’était un phénomène tout à fait étonnant. Sans doute, ses circuits internes, activés par la contraction des zygomatiques, propageaient un courant qui produisait une lumière incandescente.

A l’aube de la révolution industrielle, le jeune Gustave Eiffel intègre une mystérieuse société : la Société Super Secrète des Savants en Sciences Surnaturelles. Après avoir réussi à casser une bouteille sans utiliser aucune des surfaces de la pièce de recrutement et prouvé son esprit d’équipe, le jeune homme rejoint les rangs des savants menés par le chimiste Louis Pasteur et sa compagne Constance, experte en techniques de combat. Guidé par sa curiosité naturelle et sa soif d’aventures, Gustave se confronte, malgré son esprit très rationnel, aux étranges méthodes de cette bande de savants pas si fous.

Entre calculs farfelus et jeux de mots douteux, Flore Vesco plonge le lecteur dans l’univers de la métallurgie et revisite avec beaucoup d’humour et un soupçon d’aventures la légende de Gustave Eiffel.

Gustave Eiffel empoigna fermement le fer. Sa main était assurée. Il effectua une légère rotation pour assouplir son poignée et soupeser le métal. Il prit une profonde inspiration. Ses doigts se crispèrent. D’un geste vif, sans hésitation, il appuya la pointe métallique contre le col. Il détendit le bras de manière fluide, dans un mouvement imparable, presque instinctif.

Du premier coup, il repassa l’encolure de sa chemise.

Puis il attaqua les manches. Il gagna du terrain, déplissa les pans de devant et derrière. Sans faiblir, il traquait les plis. Sa respiration était régulière, son œil vif et concentré. Cependant le plus dur restait à faire. Il fallait lisser la boutonnière. Gustave serra le poing sur le manche. Ses épaules tendues trahissaient sa détermination. Il s’élança. Le fer serpenta entre les boutons, défroissant le tissu jusque dans les recoins les plus inaccessibles. Enfin, à bout de forces, Gustave reposa son fer à repasser. Il brandit victorieusement sa chemise. Il était venu à bout de tous les plis.

Flore Vesco. Gustave Eiffel et les âmes de fer. 2018

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Premières lignes #43

Guerrière, gynécologue, rebelle, impératrice, amoureuse, actrice… Pénélope Bagieu dresse le portrait de femmes d’influence à travers le monde. De l’Antiquité à nos jours, à l’échelle individuelle, familiale ou internationale, toutes ont mené un combat pour défendre leurs idées et prouver qu’elles valent autant que les hommes.

Les planches de Pénélope Bagieu sont colorées et audacieuses, elles ne manquent ni d’humour ni de piquant. Auteure blog, Pénélope multiplie les clins d’œil avec les lectrices et les femmes en général du XXIe siècle. Sacrée performance que de permettre de s’identifier à une impératrice chinoise ou à une gynécologue du IVe siècle avant JC !

Pénélope Bagieu. Culottées, 1. Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent. 2016

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Premières lignes #36

Alors que Roméo, onze ans, se prépare à un concours de pâtisserie, son meilleur ami, Yann, lui rend visite. Il a rencontré une jeune fille chez l’orthodontiste et celle-ci veut qu’ils s’écrivent des lettres pour faire connaissance. Yann voudrait que Roméo corrige ses lettres… Lorsque celui-ci apprend qu’il s’agit de Juliette, sa jeune voisine dont il est amoureux, Roméo est très partagé…

Version élève de Tu seras ma beauté, ce récit propose une relecture humoristique de Roméo et Juliette et de Cyrano de Bergerac, entrecoupée de recettes de gâteaux plus alléchantes les unes que les autres ! La littérature classique n’a pas fini d’inspirer…

Hyper concentré, j’ai battu les blancs en neige en incorporant le sucre, petit à petit. D’après la recette, je devais obtenir un mélange ferme et brillant. J’ai laissé échappé un soupir satisfait, j’y étais. Oups ! Vite allumer le four pour le préchauffer. – Ch’est bon, je peux te parler maintenant ? a murmuré Yann. Il m’observait en silence depuis cinq minutes, impatient de me raconter pourquoi il s’était précipité chez moi après son rendez-vous chez l’orthodontiste. Je m’en voulais un peu de le faire attendre, mais la cuisine, c’est sacré, surtout quand je réalise une recette pour la première fois.

Agnès Laroche. La vraie recette de l’amour. 2017

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Femmes au bord de la crise de nerfs

A bout de nerfs, Pepa attend désespérément un appel d’Ivan, son amant qui vient de la quitter. Elle reçoit la visite de son amie Candela qui, elle, vient d’apprendre que son amant est un terroriste chiite. Quant à Marisa et Carlos, le fils d’Ivan, ils visitent l’appartement que Pepa s’apprête à louer…

Recette almodovarienne de gaspacho : tomates, concombre, poivron, basilic, oignon, sel, poivre, huile d’olive (les somnifères en moins !)

Femmes au bord de la crise de nerfs est un concentré de la philosophie d’Almodovar. Un peu malgré elle, les femmes abandonnées, trompées, dupées, se liguent contre le mâle dominant. Doublure de film, Ivan voit défiler des figures cinématographiques plus séduisantes les unes que les autres. Dans la vie, il est entouré de charmantes hystériques qui, toutes, veulent sa peau : Lucia, l’ex-épouse internée, Pepa, l’actrice femme du monde, Paulina, l’avocate féministe et castratrice. Almodovar condamne la lâcheté du séducteur. Ivan roucoule mais il est incapable de faire face à ses responsabilités. Pour Candela, le pire n’est pas d’avoir fréquenté un terroriste mais qu’il se soit servi d’elle. Certains hommes, un peu ridiculisés, se rangent du côté des femmes blessées. Le chauffeur de taxi sentimental et attentionné, au service de Pepa, mais aux limites bien définies : « Je suis taxi, pas chasseur de primes. » Et Carlos qui ne sait plus où donner de la tête parmi ces femmes qui s’évanouissent dans ses bras et s’habillent devant lui. Par son jeune âge, Carlos appartient au camp du sexe opposé mais n’en manifeste pas moins des prédispositions à la domination, à l’image de son père. Ces femmes en furie, que les hommes ne comprennent pas, établissent, en un joyeux retournement de situation, des vérités générales déroutantes : « La mécanique, c’est plus simple que la psychologie masculine. On peut comprendre une moto, un homme, jamais. »

Almodovar exploite tout le potentiel dramatique de la femme que l’on quitte. La délaissée est un élément narratif explosif dont les émotions sont décuplées. Abandonnée par Ivan, Pepa avale des somnifères, fait valser téléphone et répondeur, passe quantité de coups de fil, entre, sort, se dispute, se change, passe la nuit à espionner, poursuit des taxis en fuite… L’état de son appartement au réveil de Marisa témoigne bien de l’agitation hystérique de ces deux derniers jours : trois hommes endormis (réécriture féministe des contes d’antan), des vitres brisées, du gaspacho renversé, le lit incendié… Il faudra faire venir la femme de ménage. Comme souvent chez le maître espagnol, lieux et personnages entretiennent des liens étroits. Séparée, Pepa ne veut plus vivre dans l’appartement partagé avec Ivan, qu’elle a pourtant aménagé avec chic : immense verrière, terrasse surdimensionnée aux allures de jardin suspendu… La valise de l’amant dont on cherche à se débarrasser, marque du rejet de son propriétaire, véritable leitmotiv, est source de malentendus entre les personnages. La trame narrative qui peut apparaître délirante est en réalité une suite de coïncidences burlesques qui convergent toutes vers Ivan, point focal, élément tantôt à sauver, tantôt à éliminer.

Au delà des débordements hystériques, du goût pour l’absurde et de l’esthétique comique (les boucles d’oreille cafetières de Candela, les coiffures extravagantes de Lucia…), Almodovar amorce une réflexion sur la complexité des femmes en furie ou au désespoir (émouvante image de Pepa qui écoute le doublage d’Ivan comme s’il s’adressait à elle – le pouvoir du cinéma !) mais toujours apaisées par la solidarité de leur camp.

Pedro Almodovar. Femmes au bord de la crise de nerfs. Avec Carmen Maura, Antonio Banderas, Julieta Serrano. 1988

Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

L’Arabe du futur 3

Riad Sattouf présente L’Arabe du futur 3 aux Rendez-vous de l’Histoire à Blois

Photo NR - Chloé Bossard
Photo NR – Chloé Bossard

Interrogé par Nadia Daam, Riad Sattouf impressionne par la multitude de souvenirs qu’il conserve en mémoire depuis l’âge de deux ans et qu’il organise dans la série à succès L’Arabe du futur. En exerçant la mémoire, certains souvenirs enfouis refont surface et les sens (l’odorat entre autres, l’odeur du vieil oncle par exemple) contribuent à faire advenir ce projet, en maturation depuis dix ans. Sattouf porte un regard acerbe sur lui-même : il se perçoit comme un troll qui aurait gardé les souvenirs de sa vie d’elfe. Car l’auteur, en sa jeunesse, était une somptuosité, un ange à la blondeur immaculée. Le basculement de l’elfe au troll sera expliqué dans le quatrième tome, Sattouf n’en révèle rien aujourd’hui. En parallèle, on s’interroge sur ces auteurs autobiographes entièrement bienveillants envers eux-mêmes, toujours magnifiquement dessinés. Rêvant, Riad suppose que la vie doit être autrement plus positive lorsqu’on est beau, quoiqu’une vie trop simple peut aussi avoir des aspects déprimants… Il se rappelle une anecdote : Longeant une rue parisienne, Sattouf se trouve dans les pas d’une jeune femme. Il ne voit que son dos mais il se rend compte que chaque passant la croisant (hommes âgés comme adolescentes) réagit à sa présence. Chez Marivaux, Marianne, d’un seul regard, suscite la jalousie des femmes et l’admiration des hommes. Quel pouvoir a la beauté !

Riad Sattouf évoque son enfance et reconnaît que c’est un sujet qui plaît aux lecteurs : universalité, douceur, nostalgie… même si « tous les enfants sont de droite ». Patrie et politique imprègnent l’œuvre et le discours du dessinateur-voyageur. Au salon du livre, il se demande (et demande discrètement) si ses lecteurs sont plutôt de gauche ou de droite. Sur soixante (parmi eux, 90% de professeurs d’histoire-géographie), un seul de droite (un ingénieur très gentil),  et le reste, massivement, à gauche (dont six-sept Mélenchon). Dans son oeuvre, les couleurs des drapeaux français, lybiens et syriens soulignent des moments dramatiques de l’histoire. Le jaune du soleil est associé à la Lybie, le bleu de la mer bretonne est associé à la France et le rouge de la terre, à la Syrie. Dans son enfance, par souci d’intégration, Riad s’est fait plus antisémite que les antisémites afin d’éviter qu’on le prenne pour un juif. La violence a été, en effet, très présente dans sa jeunesse, essentiellement envers les enfants et les animaux. Sattouf raconte comment ses camarades et lui-même apportaient des bâtons au maître d’école pour se faire battre.

Grandir sous une dictature mais surtout sous la tyrannie de son père, chef de famille à la pensée radicale. L’auteur évoque sa famille. Une mère et une grand-mère très encourageantes : enfant représentant Pompidou à l’âge de deux ans ; Riad meilleur dessinateur que Picasso lui-même (dommage que ce bon peintre se soit mis à représenter des ronds et des carrés…) ; artiste incompris, mal jugé par un jury de péquenots bretons, insultés par la mamie en colère, à l’occasion d’un concours de bande dessinée. Depuis, l’ego de Sattouf, dit-il, est devenu surdimensionné.

L’auteur développe quelques anecdotes relevées par la journaliste : la grenouille attachée à la roue de vélo, l’épreuve de la circoncision à l’âge de sept-huit ans, les roues carrées de la Mercedes.

La conférence se termine par un clin d’œil aux nombreux professeurs d’histoire-géographie présents (je suis content de vous voir mais je ne veux pas voir vos élèves, ils vont me demander combien je gagne, si je connais le mec qui fait Titeuf, ça me déprime, et les lycéens, c’est pire. Toutefois j’admire votre faculté à apercevoir chez vos élèves un intérêt profond) et par une expérience unique dans la belle salle des Etats généraux du château de Blois : le bruit de la pluie imité par le public tapotant son doigt contre sa paume accompagné par Sattouf filmant et soufflant le vent.

Riad Sattouf. L’Arabe du futur 3. 2016