Balenciaga : L’œuvre au noir

Les œuvres du couturier sont présentées au musée Bourdelle, certaines rassemblées dans une vaste salle en sous-sol qui ne laisse passer aucun rai de lumière extérieur, d’autres disséminées parmi les collections du musée, le noir des tissus contre le blanc des sculptures, la modernité contre l’antique, la ligne contre le désordre. Quelques pièces très délicates sont masquées des regards par un voile noir à soulever et protégées ainsi de la lumière venue du jardin qui traverse les hautes fenêtres. Balenciaga : L’œuvre au noir est un constant dialogue entre obscurité et clarté. Le jeu des formes et des matières développe le prisme du noir : le velours mat emprisonne la lumière, la dentelle et le voile la diffusent, les plumes la font scintiller, les tissus brillants la renvoient.

Au cœur des années soixante, le couturier fait cohabiter les costumes traditionnels de la duègne espagnole et les lignes épurées de la modernité. Comme le confirment les croquis préparatoires, Balenciaga corrige à sa guise les silhouettes féminines selon qu’il souhaite les rendre longilignes ou ondulantes, mettre en valeur le bas du corps, une taille marquée, des épaules carrées, un haut port de tête. Les tissus étoffent les silhouettes, les dentelles créent du volume, les rubans serrent les tailles, les tissus souples épousent les formes des corps.

Matières, formes, lumière, à travers ces œuvres au noir qui rappellent le roman de Marguerite Yourcenar et la première phase de l’alchimie, le couturier espagnol développe tout le panel de son art.

Palais Galliera / Musée Bourdelle. Balenciaga : L’oeuvre au noir. Du 8 mars au 16 juillet 2017.

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Tenue correcte exigée !

Des pourpoints colorés aux jeans déchirés, l’exposition au musée des arts décoratifs dresse le panorama des tenues qui ont scandalisé les Occidentaux depuis le XIVème siècle. Dans le premier espace Le vêtement et la règle, on distingue l’étiquette de l’indécent ; on passe vingt-quatre heures de la vie d’une femme et on change, avec elle, jusqu’à huit fois de tenues ; on s’amuse des surprises de la mode qui inverse parfois le dessous et le dessus, l’intime et le public comme cette collection de pyjamas de soirée et de nuisettes de cocktail ; on soutient la révolte du col de Jack Lang et de la robe à gros motifs de Cécile Duflot.

Dans le deuxième espace Est-ce une fille ou un garçon ?, l’identité sexuée du vêtement est remise en question : les chasseresses, baigneuses et cavalières, à l’instar de Jeanne d’Arc, portent des vêtements ordinairement attribués aux hommes pour libérer leurs mouvements, tandis que ces derniers enfilent des jupes et se fardent. Jusqu’au XVIIIème siècle, les talons étaient d’ailleurs exclusivement masculins (bien pratiques pour tenir l’étrier) et le maquillage indiquait non pas le sexe mais la classe sociale. Et toujours ces encarts (correct / incorrect) fléchant le code et le bon goût de l’époque : le tailleur pantalon a été longtemps mal perçu (Marlène Dietrich fait scandale dans Cœurs brisés), il est entré progressivement dans les mœurs jusqu’à l’abrogation de la loi interdisant aux femmes le port de tenue bifurquée en … janvier 2013 ! Des extraits de films illustrent les différentes tendances : charmante Cécile de France qui, en robe fleurie, contrefait la femme mais redevient elle-même dès qu’elle parle du CAC40.

Dans le dernier espace La provocation des excès, les fantaisies de la mode sont mises en lumière : trop haut, trop court, trop plongeant. Même Cristina Cordula se scandalise. Coiffure monumentale qui place la tête au milieu du corps, au XVIIIème siècle, la mode défie la loi de la gravité. Selon les périodes, les tendances s’inversent : le large est indécent selon l’Eglise mais le moulant est tout aussi impudique. Dégager son visage, le cacher derrière une capeline, porter ou non de la fourrure, trop de tissu ou pas assez… La mode rencontre parfois des obstacles idéologiques : la cause animale, la restriction du matériel pendant les périodes de crise au début du XXème siècle.

Parcours passionnant, bien construit et amusant. Petit bémol toutefois pour le caractère très bruyant du premier étage et la fâcheuse tendance muséographique du clair-obscur qui fatiguerait les yeux d’un pilote de chasse. La mode n’a pas fini de nous provoquer.

Tenue correcte exigée ! Quand le vêtement fait scandale. Musée des arts décoratifs. Du 1er décembre 2016 au 23 avril 2017

Frédéric Bazille, la jeunesse de l’impressionnisme

Je suis bien sûr de ne pas être tué,

j’ai trop de choses à faire dans la vie

L’exposition au musée d’Orsay Frédéric Bazille, la jeunesse de l’impressionnisme met en lumière les multiples talents du peintre : destiné à une carrière de médecin, Bazille abandonne ses études pour se consacrer à la peinture mais aussi à la musique (il pratique le piano). Le jeune Montpelliérain a une vie courte (il meurt au combat en 1870, à l’aube de ses vingt-neuf ans) mais une carrière intense. Arrivé à Paris au début des années soixante, il s’inscrit dans l’atelier de Charles Gleyre où il rencontre Renoir, Sisley, Fantin-Latour, Monet. Auprès de ces jeunes gens qui formeront le groupe des Impressionnistes au cours de la décennie suivante, Bazille participe à la modernisation de la peinture. Tous quittent l’atelier de Gleyre, jugé trop académique et, libérés des contraintes de l’art classique, cherchent à peindre sur le motif, en plein air.

Issu de la grande bourgeoisie de Montpellier, Bazille partage ses ateliers avec ses contemporains : rue Visconti, rue de la Condamine ou rue de Furstenberg, on peut croiser Renoir, Sisley, Monet ou encore Zola. Les tableaux représentant les ateliers de l’artiste multiplient les références aux amitiés de Bazille : les toiles de ses contemporains sont accrochées au mur et chaque artiste trouve sa place, révélant le climat amical et stimulant qui régnait. Bazille par Renoir, Renoir par Bazille, Nature morte au héron version Bazille, Nature morte au héron version Sisley, Bazille peint par Manet dans une toile du Montpelliérain représentant son atelier… Les échanges, travaux collectifs, références diverses témoignent bien de l’effervescence artistique des années soixante.

Frédéric Bazille. L'atelier de Bazille. 1870 Coll. musée d'Orsay. C RMN-Grand Palais
Frédéric Bazille. L’atelier de Bazille. 1870 Coll. musée d’Orsay. C RMN-Grand Palais

Autoportrait à contre-jour, figure de dos, jeux de points de vue, nus masculins, le jeune peintre révèle une touche d’une grande modernité. Dans la jeunesse de l’art, Bazille s’essaie à différents genres picturaux : les scènes d’atelier, les natures mortes, les paysages, les portraits, les nus… Il a séjourné à plusieurs reprises avec son ami dans la région natale de Monet et y a découvert et peint les côtes normandes ; il a également été entraîné dans la forêt de Fontainebleau ; mais c’est véritablement le Languedoc méditerranéen et ses couleurs chaudes qui l’appellent. Bazille place des figures dans ce paysage ensoleillé, essentiellement des proches. La figure dans le paysage est la grande quête du groupe des futurs Impressionnistes et, si l’on en croit le succès de la Réunion de famille (1868) et Scène d’été (1869), Bazille semblait sur la bonne voie.

Frédéric Bazille. Réunion de famille. 1867-1869. Coll. musée d'Orsay. C RMN-Grand Palais
Frédéric Bazille. Réunion de famille. 1867-1869. Coll. musée d’Orsay. C RMN-Grand Palais

Musée d’Orsay. Frédéric Bazille, la jeunesse de l’Impressionnisme. Du 15 novembre 2016 au 5 mars 2017.

Noël à Colmar

A Colmar, on mêle histoire de l’art et artisanat. Les marchés de Noël sont répartis dans la ville ; les artisans font la démonstration de leur art ; la ville s’illumine à 16h30 (c’est drôle comme il fait nuit plus tôt dans l’est). La ville est plus petite que Strasbourg et les charmants chalets respirent la tradition.

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Colmar accueille le musée Unterlinden rénové depuis 2015 par Herzog et de Meuron. Les deux architectes ont conçu une galerie souterraine permettant de relier le cloître au couvent des Dominicains et d’avancer dans le temps depuis le Moyen-Age jusqu’à l’époque contemporaine en passant par la Renaissance. Le cloître abrite le chef-d’œuvre de la collection du musée : le retable d’Issenheim (1512-1516) réalisé par Mathias Grünewald et Nicolas de Haguenau. Celui-ci est présenté dans un écrin de blancheur, au regard de tableaux de la même époque pour en magnifier la modernité. Les panneaux sont décloisonnés et chaque scène à son unicité. Le Christ en croix impressionne par l’expressivité de ses traits. Accrochées au mur du cloître, des maquettes permettent de se rendre compte de l’objet retable en ouvrant et fermant les deux séries de pans de bois, devant lesquelles les malades d’Issenheim défilaient pour espérer la guérison.

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Bilan du séjour :

  • Des discussions, des rires
  • Du thé, des épices, des sablés
  • Des décorations de Noël artisanales
  • Des couches de vêtements
  • Des trajets en train
  • Des légendes alsaciennes
  • Des découvertes culturelles
  • De belles photos, des souvenirs
  • Et surtout… la satisfaction d’un voyage en féérie, comme hors du temps..

Noël, c’est aussi à Strasbourg !

Mode et costumes : anecdotes

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Au musée de la mode et du costume, j’ai appris que :

  • Selon Issey Miyake, une robe n’est faite qu’à 50% tant qu’elle n’est pas portée
  • Le musée a acquis 100 000 vêtements en 35 ans, je me demande où ils les rangent
  • On portait des vêtements clinquants pour être visible dans la pénombre, à la seule lueur des bougies, un peu comme mon manteau orange en hiver
  • Les mesures étaient empiriques avant l’invention du gabarit
  • Marie-Antoinette mesurait 53 cm de tour de taille et 110 cm de tour de poitrine, ça, c’est ma préférée
  • Le nœud des robes près du cou s’appelle le nœud du parfait contentement, c’est joli, ça me rappelle le suivez-moi-jeune-homme
  • Le jean vient de Gênes et le denim de Nîmes, logique
  • La dernière merveille du musée, une robe de l’époque 1750 a coûté 173 000 euros
  • La crinoline vient de la jupe en crin, logique
  • Le corset était porté par 2% de la population, 98% de la population pouvait respirer normalement
  • On disait de la duchesse de Talleyrand qu’elle était belle vue de dot, marrant
  • Le pantalon pour femme a été inventé par Yves Saint-Laurent, merci monsieur

Palais Galliera. Anatomie d’une collection. Jusqu’au 12 février 2017

Frida Anatomicum

Benjamin Lacombe expose ses planches originales au musée d’Histoire de la Médecine, rue de l’Ecole de médecine à Paris (6e) du 9 novembre au 7 décembre. Vernissage avec ma copine des Benjamin(s). – On y va ? – J’allais te le proposer 🙂 Merci les réseaux sociaux (Facebook – Instagram : 1-1). 490 participants sur l’évènement sans compter Juliette qui n’a pas Facebook (ça fait 491 participants pour une jauge réduite). 17h45 : on repère les lieux. 17h50 : on prend un chocolat chaud dans le café du coin. 18h25 : on se dirige vers le musée. Déjà une vingtaine de personnes qui se resserre de plus en plus de l’entrée. 18h58 : il y a foule. 19h tapantes : le vigile nous laisse entrer, cinq par cinq. Petit coup d’œil à la bibliothèque. On croise quelques étudiants en médecine ; leur université est superbe. Chez moi, c’étaient les grands moulins et en face, la halle aux farines et béton salon. Ju’ était à la Sorbonne, ça va. 19h15 : on se fait servir un verre de vin et on jubile de visiter une exposition en présence de l’artiste… D’ailleurs, il est où Benjamin ?

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Les planches originales se marient avec les vitrines du musée de la médecine : plein d’instruments aussi bizarres que rigolos pour explorer et soigner le corps humain malade. J’ai bien aimé l’abaisse-langue lumineux. Il y avait même une table avec un pied et des bouts d’oreilles, on ne s’est pas attardées…

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19h35 : un homme nous fait remarquer qu’il y a beaucoup de femmes ici et s’interroge sur l’intérêt essentiellement féminin que suscite l’exposition. J’ai répondu un truc très intello, je suis fière. 19h45 : on repère l’artiste depuis la mezzanine (Ju’ trouve qu’il a forci des joues), tout le monde le salue, lui touche le bras, il discute, qu’est qu’il est cool ce Benjamin. 20h05 : on repère le moment où il cherche à s’appuyer pour faire une dédicace sauvage. (Bon j’avoue, on le suivait depuis un quart d’heure). Il s’installe ; je suis en quatrième position. Ju’ fait la queue le temps que je paye le livre. Je demande un joli perroquet pendant que la file s’allonge.

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20h30 : on laisse notre place aux admirateurs qui vont se faire remercier dans une demi-heure, les pauvres. (C’est vrai, comment ils font les gens qui travaillent pour être à l’heure à 19h ?) et on s’enchante de la soirée hors du temps que l’on vient de passer.

Pour plus d’informations sur Frida Kahlo et l’album publié par Benjamin Lacombe et Sébastien Perez, lisez Double hommage à Frida Kahlo !

Double hommage à Frida Kahlo

22 Jan 1931 Image by © Bettmann/CORBIS

En cette fin d’année, double hommage à Frida Kahlo, l’une des plus grandes artistes mexicaines du début du XXe siècle. Frida est née en 1907 à Coyoacan au Mexique mais elle prétend être née en 1910, date du commencement de la révolution de son pays. Au Grand Palais, l’exposition Mexique 1900-1950 met l’accent sur le rôle politique de la jeune peintre. Dès 1928, elle rejoint les Jeunesses communistes. Plus tard, elle rencontrera Léon Trotski et les français André Breton et Marcel Duchamp. Entre tradition et influence moderniste des Etats-Unis, le Mexique est en pleine mutation. L’avion semble un jouet dans les mains de la jeune femme profondément ancrée dans le sol mexicain. Frida sent la rupture mais son cœur est mexicain comme le prouvent ses autoportraits en costume traditionnel sur fond déchiré entre les deux pays frontaliers. D’ailleurs Frida ne supportera pas ses trois années passées aux Etats-Unis entre 1930 et 1933 où son célèbre peintre de mari, Diego Rivera, doit réaliser des peintures murales.

Moi et mes perroquets. 1941
Moi et mes perroquets. 1941

Benjamin Lacombe et Sébastien Perez publient un magnifique album intitulé Frida. A partir de ces cinq lettres, l’auteur et l’illustrateur développent des thèmes intimes chers à la peintre mexicaine. La destinée de la jeune femme, brisée par un accident d’autocar qui lui a fracturé la colonne vertébrale est indissociable de la médecine et du rapport au corps. Frida a commencé des études de médecine auxquelles, accidentée, elle a renoncé. Alitée, la malade trompe son ennui en peignant. On raconte même qu’elle a fait installer un miroir au plafond de sa chambre pour pouvoir se représenter sans se lever. Elle est en effet son propre modèle dans la plupart de ses œuvres. Exprimant ses souffrances physiques et psychologiques, l’art de Frida a un aspect thérapeutique qui a séduit le maître du muralisme, de vingt ans son aîné, Diego Rivera. La rencontre avec ce grand peintre fut le deuxième accident grave de la vie de Kahlo et, de loin, le pire, confie-t-elle à son journal intime débuté à l’âge de trente-cinq ans. Les deux peintres ont entretenu une relation passionnelle et tumultueuse qui a inspiré l’œuvre de Frida. L’amour, la mort, la souffrance physique, la perte de l’enfant. La biographie de la peintre est ponctuée par les interventions médicales, les avortements et les fausses couches. Diego, le mari, le père, l’enfant, parvient à peine à combler ce manque douloureux. Frida a des amants, elle se sépare de Diego puis se remarie avec lui un an plus tard. La nature apporte sa force créatrice au corps faible de la jeune peintre, morte à quarante-sept ans : la faune (singes, perroquets, chiens…) et la terre, gardienne des souvenirs… : le sol désertique du Mexique est plein de ressources. Mythologie antique et forces cosmiques veillent sur Kahlo.

Les Deux Frida. 1939
Les Deux Frida. 1939

Comme on tourne une page dans sa vie, Lacombe et Perez proposent une couleur pour aborder chaque drame de la destinée de Frida : jaune pour la colonne brisée, bleu pour la médecine… L’épisode de l’accident apparaît comme la fin et le commencement. Les extraits du journal et le récit de Perez, texte à la typographie soignée, développent poétiquement les thèmes intimes ; les illustrations de Lacombe découpées (déchirées ?) sont à la fois, expérience risquée mais pari réussi, un hommage à la peintre et une œuvre personnelle. Entre méthode de recherche, plans photographiques, poésie morbide et délicatesse du trait, c’est bien du Lacombe. Le papillon bleu cher à l’illustrateur, qui volète sur les pages de l’album sans jamais se poser, est là pour nous le rappeler.

Exposition au Grand Palais (Paris, 8e) Mexique 1900-1950 du 5 octobre 2016 au 23 janvier 2017.

Benjamin Lacombe et Sébastien Perez. FRIDA. 2016

Les planches originales de l’album sont exposées au musée d’Histoire de la médecine, lisez Frida Anatomicum !