Frédéric Bazille, la jeunesse de l’impressionnisme

Je suis bien sûr de ne pas être tué,

j’ai trop de choses à faire dans la vie

L’exposition au musée d’Orsay Frédéric Bazille, la jeunesse de l’impressionnisme met en lumière les multiples talents du peintre : destiné à une carrière de médecin, Bazille abandonne ses études pour se consacrer à la peinture mais aussi à la musique (il pratique le piano). Le jeune Montpelliérain a une vie courte (il meurt au combat en 1870, à l’aube de ses vingt-neuf ans) mais une carrière intense. Arrivé à Paris au début des années soixante, il s’inscrit dans l’atelier de Charles Gleyre où il rencontre Renoir, Sisley, Fantin-Latour, Monet. Auprès de ces jeunes gens qui formeront le groupe des Impressionnistes au cours de la décennie suivante, Bazille participe à la modernisation de la peinture. Tous quittent l’atelier de Gleyre, jugé trop académique et, libérés des contraintes de l’art classique, cherchent à peindre sur le motif, en plein air.

Issu de la grande bourgeoisie de Montpellier, Bazille partage ses ateliers avec ses contemporains : rue Visconti, rue de la Condamine ou rue de Furstenberg, on peut croiser Renoir, Sisley, Monet ou encore Zola. Les tableaux représentant les ateliers de l’artiste multiplient les références aux amitiés de Bazille : les toiles de ses contemporains sont accrochées au mur et chaque artiste trouve sa place, révélant le climat amical et stimulant qui régnait. Bazille par Renoir, Renoir par Bazille, Nature morte au héron version Bazille, Nature morte au héron version Sisley, Bazille peint par Manet dans une toile du Montpelliérain représentant son atelier… Les échanges, travaux collectifs, références diverses témoignent bien de l’effervescence artistique des années soixante.

Frédéric Bazille. L'atelier de Bazille. 1870 Coll. musée d'Orsay. C RMN-Grand Palais
Frédéric Bazille. L’atelier de Bazille. 1870 Coll. musée d’Orsay. C RMN-Grand Palais

Autoportrait à contre-jour, figure de dos, jeux de points de vue, nus masculins, le jeune peintre révèle une touche d’une grande modernité. Dans la jeunesse de l’art, Bazille s’essaie à différents genres picturaux : les scènes d’atelier, les natures mortes, les paysages, les portraits, les nus… Il a séjourné à plusieurs reprises avec son ami dans la région natale de Monet et y a découvert et peint les côtes normandes ; il a également été entraîné dans la forêt de Fontainebleau ; mais c’est véritablement le Languedoc méditerranéen et ses couleurs chaudes qui l’appellent. Bazille place des figures dans ce paysage ensoleillé, essentiellement des proches. La figure dans le paysage est la grande quête du groupe des futurs Impressionnistes et, si l’on en croit le succès de la Réunion de famille (1868) et Scène d’été (1869), Bazille semblait sur la bonne voie.

Frédéric Bazille. Réunion de famille. 1867-1869. Coll. musée d'Orsay. C RMN-Grand Palais
Frédéric Bazille. Réunion de famille. 1867-1869. Coll. musée d’Orsay. C RMN-Grand Palais

Musée d’Orsay. Frédéric Bazille, la jeunesse de l’Impressionnisme. Du 15 novembre 2016 au 5 mars 2017.

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Charlotte

Si David Foenkinos a éprouvé le besoin de retourner à la ligne à chaque phrase pour respirer, j’ai dû reprendre mon souffle à chaque page pour mesurer l’étendue de la tragédie de Charlotte ou pour m’en échapper quelques instants. Le texte, puissant, c’est l’adjectif que je choisirais s’il n’en fallait qu’un pour le décrire, révèle les liens forts teintés de rêve, d’admiration et de poésie qui unissent David, l’écrivain français du XXIe siècle à Charlotte, la peintre juive allemande à la destinée brisée par la seconde guerre mondiale. Charlotte grandit délaissée par les absents, étouffée par les morts. Sa famille maternelle semble victime d’une malédiction : la jeune fille apprend à lire son prénom sur une tombe, il faut se surveiller constamment, la mort s’abat comme une fatalité.

David fait de la vie de Charlotte un roman qui émeut en profondeur sans négliger la pudeur. Le récit à la troisième personne permet de s’émanciper du récit autobiographique de la jeune fille et impose une distance qui, au lieu de brimer les sentiments, invite à la vénération de Charlotte Salomon, artiste talentueuse à la courte vie tumultueuse. Avec l’art de la formule qui le caractérise, David rend hommage à l’inspiration et à la création. Charlotte tombe éperdument amoureuse du professeur de chant de sa belle-mère et cette passion est à l’origine de son œuvre. Bien des années après leur séparation, Alfred, admirateur du talent de la jeune fille, est bouleversé de comprendre à quel point leur histoire a inspiré une œuvre autobiographique et picturale, qui continue de fasciner et d’émouvoir, sentiments proches de la catharsis, des décennies plus tard.

Charlotte Salomon. from Leben? oder Theater? Ein singspiel. entre 1940 et 1942.
Charlotte Salomon. from Leben? oder Theater? Ein singspiel. entre 1940 et 1942.

Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe. Elle n’est donc pas la première Charlotte. Il y eut d’abord sa tante, la soeur de sa mère. Les deux soeurs sont très unies jusqu’à un soir de novembre 1913. Franziska et Charlotte chantent ensemble, dansent, rient aussi. Ce n’est jamais extravagant. Il y a une pudeur dans leur exercice du bonheur. C’est peut-être lié à la personnalité de leur père. Un intellectuel rigide, amateur d’art et d’antiquités. A ses yeux, rien n’a davantage d’intérêt qu’une poussière romaine. Leur mère est plus douce. Mais d’une douceur qui confine à la tristesse. Sa vie a été une succession de drames. Il sera bien utile de les énoncer plus tard.

David Foenkinos. Charlotte. 2014

Premières lignes #13

L’accident de la célèbre peintre mexicaine Frida Kahlo à l’âge de dix-huit est à la fois une fin et un commencement. Pour Sébastien Perez, c’est une deuxième naissance, presque un dédoublement, un papillon sortant de sa chrysalide :

C’est ainsi que je nais. Dans une pluie d’or qui en un instant m’éblouit le visage. Dans les odeurs de fer chaud et des fumées qui irritent les yeux, le soleil se lève sur un paysage nouveau. La jeune boiteuse est là, allongée sur le sol mécanique. Elle comprend alors qu’elle n’est qu’une chrysalide qui s’éventre. La vie la quitte tandis que je m’éveille.

Benjamin Lacombe et Sébastien Perez. FRIDA. 2016

Planche extraite du dictionnaire universel d'histoire naturelle. 1849
Planche extraite du dictionnaire universel d’histoire naturelle. 1849

Pour plus d’informations sur Frida Kahlo et l’album publié par Benjamin Lacombe et Sébastien Perez, lisez Double hommage à Frida Kahlo !

Les planches originales de l’album sont exposées au musée d’Histoire de la médecine, lisez Frida Anatomicum !

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Rembrandt intime

Aujourd’hui, c’est musée. J’ai aperçu l’affiche dans les couloirs du métro et le seul nom de Rembrandt a attiré mon regard : la peinture hollandaise du 17ème siècle, c’est ma petite marotte et la maison de Rembrandt à Amsterdam ressemble à une maison de poupée, c’est mignon. En plus, ce sera l’occasion de visiter le musée Jacquemart-André, qui n’est pas loin de ma ligne de RER, ça tombe bien. Apparemment, je ne suis pas la seule à avoir eu cette idée. En attendant mon tour, j’ai eu le temps d’apprendre par cœur les dates de naissance et de mort de Nélie Jacquemart (1841-1912) et Edouard André (1833-1894), couple amateur et collectionneur d’art dont le goût en terme d’œuvres et de muséologie a contribué à l’écriture de l’histoire de l’art. J’ai aussi consulté la grille des tarifs (en gros, c’est plein tarif pour tout le monde). A la billetterie, j’ai eu le choix entre deux attitudes : « Je ne suis plus à ça près » ou « J’ai dépensé assez comme ça dans mon billet d’entrée ». J’ai penché pour la seconde option et je suis entrée sans audioguide et sans brochure. Demeure majestueuse, j’ai traversé les salons richement meublés (j’aime bien entrer dans l’intimité des personnages influents par ce biais, la maison, apparat ou intime, en dit long sur les goûts et les habitudes) avant de rejoindre l’exposition située au premier étage (Une femme d’affaires aux boucles impeccables s’agace de ne pas trouver l’entrée… suffit de suivre les flèches, ce n’est pas compliqué). Coup de cœur pour le jardin d’hiver très Second Empire (« second en pire » entendu ce matin à la radio) ; j’ai cru voir les personnages de Zola, en particulier Renée et Maxime, cachés derrière les plantes vertes.

La disposition des huit salles consacrées à Rembrandt est très intime. On y découvre un dessinateur, un peintre, un graveur, un jeune prodige (premier chef-d’œuvre à 23 ans), un brillant portraitiste. J’ai appris que Rembrandt ne faisait jamais de dessin préparatoire. J’aime bien ses clairs-obscurs et je connais surtout ses sujets bibliques. Les chefs-d’œuvre du maître hollandais sont disposés au regard des œuvres contemporaines et d’un réseau historique plus large (jolie comparaison entre son Souper à Emmaüs et celui du Caravage). Dans la dernière salle, on entre dans le cercle familial de l’artiste : portraits de son fils, des deux femmes qu’il a aimées, d’une jeune fille à la fenêtre, dans un style plus libéré.

Malgré la foule des visiteurs, une relation privilégiée avec un Rembrandt intimiste.

Le Caravage. Le Souper à Emmaüs. 1606
Le Caravage. Le Souper à Emmaüs. 1606
Rembrandt. Le Souper à Emmaüs. 1629
Rembrandt. Le Souper à Emmaüs. 1629

Musée Jacquemart-André. Rembrandt intime.

Du 16 septembre au 23 janvier 2017

Honfleur impressionniste

Le musée Eugène Boudin, fondé par Louis-Alexandre Dubourg et Eugène Boudin lui-même, se situe dans la chapelle de l’ancien couvent des Augustines, rue de l’Homme de bois.

L’exposition Etre jeune au temps des Impressionnistes (1860-1910) occupe les salles du premier étage, depuis la chapelle jusqu’à la vaste salle donnant vue sur l’estuaire à travers une large baie vitrée.

La période 1860-1910 couvre la grande époque de l’impressionnisme mais aussi les courants qui ont co-existé : académisme, réalisme, naturalisme, symbolisme, post-impressionnisme… Le choix des bornes chronologiques place le mouvement impressionniste dans le contexte de l’histoire de l’art.

La figure de l’enfant est mise à l’honneur cette année. A la fin du XIXe siècle, on commence à prendre en considération le développement de l’enfant ; les lois sur l’éducation en témoignent. L’enfant n’est plus simplement un adulte en devenir, c’est un être à part entière. En sciences, en sociologie, en art, en littérature, on s’intéresse aux bouleversements du passage de l’enfance à l’âge adulte. Réduite jusqu’à présent à la puberté, l’adolescence devient un sujet d’étude. Et le regard des artistes change. Fernand Pelez, peignant des enfants martyrs qui tentent de survivre dans la ville hostile, se fait porte-parole de la misère tandis que les peintres impressionnistes représentent des jeunes de la bonne société (souvent leurs enfants ou ceux de leurs amis) lisant sagement ou jouant au jardin, en toute insouciance, bonheur idyllique.

Alexandre Dubourg. Portrait d'un jeune garçon au chapeau bleu
Alexandre Dubourg. Portrait d’un jeune garçon au chapeau bleu
Fernand Pelez. Martyr ou le petit marchand de violettes.
Fernand Pelez. Martyr ou le petit marchand de violettes

L’exposition s’inscrit également dans la géographie : elle fait la part belle aux peintres normands : Felix Cals, Alexandre Dubourg, Ernest-Ange Duez, Jacques-Emile Blanche et bien sûr Eugène Boudin. Un cabinet lui est entièrement consacré. On y découvre ses natures mortes, ses paysages, ses vues d’Honfleur.

Il est intéressant de comparer les tableaux de Boudin à la ville elle-même. Port de pêche depuis le XVIe siècle, Honfleur a attiré les peintres impressionnistes qui y ont fait quelques séjours. Monet y a rendu visite à son maître.

Eugène Boudin. Le port d'Honfleur
Eugène Boudin. Le port d’Honfleur

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Loin du luxe tapageur de Deauville (de 700 à plus de 7000 euros la nuit à l’hôtel Normandy !), Honfleur respire les vacances tranquilles avec ses ruelles moyen-âgeuses, son église en bois au clocher séparé (la structure en bois n’aurait pas supporté le poids et le balancement des cloches), son petit port et ses places ombragées.

Boudin et Monet. L'église d'Honfleur
Boudin et Monet. L’église d’Honfleur

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Coup de coeur pour le cabinet des dessins au troisième étage du musée, petite salle intime où on regarde les dessins comme un tourne les pages d’un album photo : Eugène Boudin croque un personnage en un seul trait de plume !

Rouen impressionniste

Cathédrale de lumière

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Chaque soir de l’été, la cathédrale de Rouen s’habille de lumière grâce à deux projections successives réalisées par la technique du video mapping (les images vidéo et la 3D subliment l’édifice). Se frayer un chemin pour être aux premières loges et admirer Les Vikings, spectacle qui retrace les invasions des guerriers du nord au IXe siècle (donnant naissance à la Normandie) puis Première impression. Au cours de cette seconde projection, la cathédrale se pare des couleurs qui ont ébloui les peintres impressionnistes. On retrouve de nombreux effets qui les ont séduits : mouvement gracieux de l’eau, couleurs changeantes des paysages, vent léger dans les cheveux et les robes des femmes, détente au cours d’un déjeuner sur l’herbe, assemblage de dessins aux traits enfantins…

Musée des Beaux Arts

Manet, Renoir, Monet, Morisot… Scènes de la vie impressionniste

Au cours de cette exposition, on entre dans l’intimité des peintres impressionnistes, on tente de comprendre leurs généalogies entremêlées (les Renoir, les Manet-Morisot…), et on s’émeut de la représentation des enfants des artistes. Dans chaque salle, les papiers peints sombres inspirés des collections des Arts décoratifs donnent l’impression de pénétrer chez quelqu’un. Au XIXe siècle, la représentation de la famille est à la mode : on s’intéresse en effet à l’intime, aux scènes familiales, au quotidien de la maison. Les artistes créent un entre-soi : ils sont à la fois peintres et modèles. Berthe Morisot : peintre et muse de Manet (Edouard). Julie Manet (fille de Berthe et Eugène) : source d’inspiration pour Morisot, Renoir et les autres. Les femmes et les enfants, véritables héros de la vie familiale, remplacent les modèles professionnels. On les peint dans leur intimité, songeurs ou bouillonnants de vie, jouant ou lisant, au jardin ou à la maison. Les peintres interprètent une société mouvante qui fait la part belle au cercle familial.

Mes trois coups de coeur :

Albert Bartholomé. Dans la serre. 1881 et Anonyme. Robe d'été. 1881
Albert Bartholomé. Dans la serre. 1881 et Anonyme. Robe d’été. 1881

La mise en scène du tableau de Bartholomé et de la robe d’été de coupe princesse dans laquelle sa jeune épouse a posé met en valeur les deux éléments : la robe est exposée devant le tableau, dans une vitrine au centre de la salle. On peut ainsi faire le tour de la robe, admirer les deux oeuvres ensemble (le tableau à travers la vitrine) et séparément (l’espace entre la vitrine et le tableau est assez grand pour que l’on puisse regarder la peinture à quelques mètres).

Gustave Caillebotte. Intérieur ou femme lisant. 1880
Gustave Caillebotte. Intérieur ou femme lisant. 1880

Dans ce tableau, le peintre inverse des relations traditionnelles entre masculin et féminin. Au premier plan, une jeune femme lit les nouvelles dans le journal assise dans un fauteuil rigide tandis que son mari est confortablement installé dans un immense canapé, absorbé par son roman. Le raccourci entre les plans témoigne d’une mise en scène photographique, quasi cinématographique, d’une grande modernité.

Claude Monet. Jean Monet sur son cheval de bois. 1872
Claude Monet. Jean Monet sur son cheval de bois. 1872

Claude Monet peint son fils alors âgé de cinq ans dans ses occupations quotidiennes. Il détourne des portraits officiels des aristocrates représentés sur leurs nobles montures. Le cheval de bois est le jouet de luxe de la modernité.

Giverny impressionniste (pléonasme ?)

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Je suis dans le ravissement, Giverny est un pays splendide pour moi.

Monet à Duret

Première étape à Giverny où les ruelles du village grouillent de monde. Il fait beau, on prend une glace, on piétine dans les boutiques (c’est quand même mignon les enveloppes – cartes postales – graines de nymphéas à offrir…)