La La Land

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Après Whiplash, Damien Chazelle signe un bel hommage au cinéma en général et à la comédie musicale en particulier. Jacques Demy, Fred Astaire, Ginger Rogers, James Dean, Woody Allen, les plus grands noms du cinéma se croisent dans La La Land. Le duo formé par Emma Stone et Ryan Gosling est un couple romantique mais surtout artistique. Comédienne depuis l’enfance, elle enchaîne les castings ; lui, rêve de monter son club de jazz. C’est au cinéma, passion commune qui les rapproche, qu’ils passent leur premier rendez-vous : il la rêvait sur grand écran, il la retrouve devant le grand écran, sur l’estrade, et n’en est pas moins séduit. Dans le film dans le film, celui qui marque le début de la relation amoureuse, La fureur de vivre, la scène finale se déroule dans un observatoire : dans ce décor de cinéma qui rappelle aussi le refuge du couple dans Magic in the moonlight, Sebastian et Mia rejouent la fin du film mythique. Le théâtre d’un côté : le one woman show de Mia ; la musique de l’autre : le free jazz de Seb ; mais toujours le cinéma au cœur, comme si le septième art portait en lui et unifiait tous les domaines artistiques du monde du spectacle.

Dans La La Land, le soleil brille toute l’année et quelle que soit la saison, c’est tous les jours l’été. Les robes de Mia et de ses joyeuses colocataires virevoltent, véritable ballet aux mille couleurs. Les personnages respirent la joie de vivre et le moindre coup de mou est emporté dans un tourbillon d’émotions positives. Le klaxon des voitures, agression sonore, se transforme en leitmotiv annonçant la présence de Seb. Dans ce monde idéal, on se balade dans les rues des studios de cinéma : ici, un tournage, là, un montage photo, une célébrité à chaque coin de rue. Damien Chazelle soigne l’esthétique du film : couleurs éclatantes, chorégraphies rythmées, chants joyeux, ce qu’il faut de magie sur fond d’ombres chinoises qui rappellent les élégants Princes et Princesses de Michel Ocelot.

A La La Land, on se doit de réaliser son rêve. Chaque soirée mondaine est l’occasion pour les comédiennes aux multiples visages de rencontrer du beau monde et de s’introduire dans le milieu très prisé du cinéma : actrices adulées, musiciens en tournée, réalisateurs prétentieux aux idées farfelues (réécrire Boucle d’or du point de vue d’un des ours). Comme une volonté du destin, Mia et Sebastian se croisent à plusieurs reprises dans ce microcosme étourdissant. L’histoire d’amour se mesure à l’aune de la réalisation des rêves. Chacun projette l’autre dans un avenir radieux qui doit les mener de plaisirs en réussites jusqu’au bonheur espéré. Le film adopte un rythme ascensionnel jusqu’à la chute brutale (renoncer à ses rêves ? qu’étaient-ils initialement ?). Il ne pleut toujours pas mais il s’en est fallu de peu. Une porte qui claque et tout bascule, c’est le désenchantement. La deuxième ascension se passe hors champ, ellipse temporelle de cinq ans. Les scènes semblent se rejouer à quelques détails près, bande-annonce d’une vie rêvée qui contraste avec la réalité. Toutefois, le sourire final de Mia, d’une tendre franchise, est une véritable pirouette, clin d’œil à Cafe Society, qui éloigne la mélancolie et rappelle le bonheur éphémère de la rencontre artistique et amoureuse dans un monde euphorique et poétique.

Damien Chazelle. La La Land. Avec Emma Stone et Ryan Gosling. 2017

Tout sur ma mère

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Manuela est seule à Madrid avec son fils Esteban. Pour fêter les dix-sept ans du jeune homme, ils assistent à une représentation d’Un tramway nommé Désir, une pièce de théâtre dans laquelle joue Huma Rojo, une actrice qu’ils admirent tous les deux. A la fin du spectacle, sous la pluie, Esteban insiste pour attendre un autographe de Huma. Celle-ci saute dans un taxi, à peine sortie des coulisses. Le jeune homme poursuit alors la voiture et se fait renverser par un véhicule croisant sa course. A la mort de son fils, Manuela quitte Madrid pour renouer avec le passé, à Barcelone.

Le soir de sa mort, Esteban écrit dans son journal qu’une moitié, celle dont sa mère ne lui a jamais parlé, manque à sa vie. Pour se construire, le jeune homme manifeste le désir de connaître la vérité sur son père, quelle qu’elle soit. Comme pour répondre à ce dernier vœu qui ne pourra être exaucé de son vivant, Manuela part sur les traces de son passé et cherche à revoir son mari pour lui annoncer la triste nouvelle. Tout sur ma mère s’ouvre sur un drame, deux destinées accidentellement brisées. Manuela hurle sa souffrance et son cri déchirant (hijo mio) se perd dans la nuit, sous la pluie, le bruit sourd du choc, les crissements des pneus, la ville déserte. Pedro Almodovar s’interroge sur la perte de l’enfant, les relations entre mère et fils (Est-ce que tu te prostituerais pour moi ?), le désir de fusion, l’enfant de Rosa, celui de Stella, le sang d’Esteban, le retour originel au bien-être utérin. Ce film douloureux dégage une grande émotion. La musique appuie les moments dramatiques, les gros plans sur les visages attestent des souffrances intimes. Les scènes humoristiques soulignent d’autant plus la dignité du drame : ces quatre femmes proférant des vulgarités en riant ; Agrado racontant les étapes de sa transformation esthétique. Le maître espagnol propose une histoire intime, pleine d’humour et d’émotion, à la construction épurée et au décor coloré et graphique.

Après la tragédie, Manuela quitte Madrid, la ville du présent, pour résoudre les problèmes du passé. Arrivée à Barcelone, elle renoue avec Agrado, un travesti de ses amis, proche d’Esteban/Lola, le père du jeune homme. Elle s’introduit dans le cercle de l’actrice Huma qui joue sa pièce dans la ville et rencontre une jeune sœur qui connaît bien Lola et Agrado. Une communauté féminine se forme et les liens relationnels s’approfondissent. Chacune de ces femmes émouvantes porte en elle une souffrance intime qui touche au cœur. Manuela devient la sœur de la jeune religieuse Rosa et joue l’intermédiaire avec la mère de la jeune femme. Huma est une actrice exceptionnelle mais sa vie privée est un désastre. Comme souvent chez Almodovar, les générations de femmes se mêlent et les hommes sont absents, presque exclus. Les seuls rôles masculins sont joués par des enfants ou des hommes, n’assumant pas leur virilité, transformés en femmes. Du temps de leur jeunesse, Manuela retrouve son mari après deux ans de séparation. Se faisant désormais appelé Lola, il a bien changé. Pourtant Lola garde en elle la virilité ennemie qui malmène les femmes de l’histoire, elle dépouille, fuit, abandonne, engrosse, transmet le sida, comme si elle avait gardé une part de Kowalski, la brute d’Un tramway nommé Désir qu’elle interprétait avec Manuela lorsqu’elle était encore Esteban. Alors qu’elle est omniprésente dans le récit, Lola ne fait qu’une brève apparition : à la fin du film, maternelle et émue, elle semble dévastée. Aller-retour entre Madrid et Barcelone, les trajets en train, romanesques par excellence comme dans Julieta, selon le sens du voyage, symbolisent la fuite ou la réconciliation, avec le passé mais surtout avec soi-même. Entourée des trois Esteban : le père (les souvenirs), le fils (la photo, le carnet), le petit frère (l’enfant bien réel), Manuela entreprend un travail de deuil. Elle fuit deux fois Barcelone avec Esteban et finit par ramener l’enfant et offrir la photographie du jeune homme à son amie actrice. C’est le temps du renouveau.

Pedro Almodovar rend hommage au monde du spectacle auquel se mêle celui du travestissement et de la prostitution. La comédienne amatrice se fait passer pour une prostituée avant d’interpréter la Stella d’Un tramway nommé Désir ; le travesti s’improvise humoriste après avoir quitté le trottoir. En contrepoint, le couvent apparaît comme un havre de paix où vivent des religieuses pas aussi ingénues qu’elles le semblent. Un tramway nommé Désir, théâtre dans le cinéma, fait le lien entre passé et présent. Tout sur ma mère s’ouvre sur un film dans le film, à la traduction approximative : Eve mise à nu. Tout sur Eve. Tout sur mon père. Tout sur mère. L’art dans l’art, la fiction dans la réalité, les formes de la création se mêlent au point que la tragédie de Manuela semble inspirer la pièce de Garcia Lorca que Huma s’apprête à jouer. Chaque personnage a sa spécialité : Esteban veut devenir auteur et écrire des rôles pour sa mère tandis que la mère de Rosa peint des faux Chagall. Le maître espagnol associe volontiers le monde de la création à celui de la médecine. Comme Betty dans La Fleur de mon secret, Manuela, qui travaille dans un centre de transplantation cardiaque, participe à des improvisations sur le don d’organes. Comble du malheur, la fiction rattrape la réalité et Manuela accepte que le cœur de son fils soit prélevé. Addiction, maladie, vieillesse contribuent à la pesanteur du film : les uns se droguent ou meurent du sida, les autres ne reconnaissent plus leurs enfants. La fatalité s’abat sur le petit Esteban puis le quitte par miracle, message d’espoir et revanche sur la médecine pessimiste.

Pedro Almodovar. Tout sur ma mère. Avec Cecilia Roth, Marisa Paredes, Penelope Cruz. 1998

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Le mois prochain, on regarde Étreintes brisées, à vos écrans !

Les Femmes savantes

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Chrysale et Philaminte s’apprêtent à marier Henriette, leur fille cadette, mais ils se disputent sur le choix du prétendant. Philaminte, Armande, la fille aînée, et Bélise, la belle-sœur, se piquent de sciences et de philosophie et proposent Monsieur Trissotin, un pédant qui fréquente la maison, pour époux. De leur côté, Chrysale et son frère Ariste favorisent l’amour de Clitandre pour Henriette et souhaitent marier la jeune fille et le jeune premier.

Dans cette pièce de Molière, l’intrigue ne multiplie pas les rebondissements (pas de personnage salvateur, de révélation ou de déguisement, une simple fausse nouvelle suffit à dénouer la situation en faveur des jeunes gens) mais le texte fait la part belle à la joute verbale qui confronte les discours des deux camps. Contrairement à son habitude, Molière ne prend pas ici la défense de la jeune génération contre l’ancienne mais oppose les partisans du pragmatisme à ceux de la culture à outrance. Les pères sont du côté des jeunes, les mères, du côté de la science. Les femmes savantes qui étalent leurs connaissances et se pâment devant la bêtise sont ridiculisées comme si l’étude était une dénaturation de la féminité. Alors que les mères sont très rares dans le théâtre de Molière, Philaminte, interprétée par Agnès Jaoui, n’a que peu de chaleur maternelle, contredit les vœux de sa fille Henriette et malmène l’autorité de son bourgeois de mari, Jean-Pierre Bacri, parfait en couard, invectivant sa sœur, n’osant affronter sa femme castratrice. Chrysale, comme Molière, prône l’ordre dans la maison. Clitandre, faire-valoir de ce discours, ne cherche pas, en épousant Henriette, à établir un ordre nouveau mais à rétablir l’autorité des hommes.

Dans la maison bourgeoise, les femmes savantes sont maîtresses. La scène, transformée en temple de la culture, fait étalage des livres, cartes et documents qui enrichissent chaque jour le savoir de ces dames. En présence de Monsieur Trissotin, les globes tournent et les affiches se déroulent. Lorsque Chrysale prend la parole, comble du mépris, les livres s’ouvrent, se prêtent ou se rangent. Des objets sortent des coffres et les squelettes d’oiseaux préhistoriques traversent la scène pour être mieux étudiés. Dans ce cabinet de curiosités, les caisses en bois, coffres ou assises, se déplacent à chaque changement d’acte, lorsque le rideau transparent se baisse. Au cours du premier acte, le jour éclaire la scène à travers le vitrail central puis la lumière se tamise lorsque le soir approche. A la fin du spectacle, l’éclairage aux bougies, qui fait évoluer dans la pénombre, rappelle l’époque du dramaturge et l’obscurité dénonce les lumières d’une science hypocrite : paradoxalement, alors qu’il brillait en plein jour, c’est dans les ténèbres que l’imposteur est démasqué.

Domenico Remps. Cabinet de curiosités. 1690
Domenico Remps. Cabinet de curiosités. 1690

Jean-Baptiste Poquelin dit Molière. Les Femmes savantes. 1672. Mise en scène par Catherine Hiegel, avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri. Au théâtre de la Porte Saint-Martin (Paris, 10e)

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