Lettre d’une inconnue

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J’ai commencé cette lecture dans le RER car le pays de Gaël Faye a beau être petit, le Burundi ne rentrait pas dans mon sac. Je connaissais Lettre d’une inconnue, le film réalisé par Max Ophüls en 1948 et l’histoire de cette jeune femme, dont on ne connait pas le nom (elle reste anonyme aux yeux du lecteur comme à ceux du destinataire de la lettre) m’avait déjà beaucoup touchée. Dans le roman, Stefan Zweig utilise l’épistolaire pour tracer une destinée amoureuse et malheureuse, tragique et romantique.

Le matin de ses quarante-et-un ans, R. reçoit une enveloppe épaisse qui contient le récit de vie d’une jeune femme. Chez l’auteur autrichien, européen de cœur, les émotions sont décuplées. Quand on a peur, on devient fou ; quand on a pitié, on donne son âme ; quand on est amoureux, on en meurt. La construction littéraire permet la distance entre le temps du récit qui retrace la vie de la jeune inconnue commençant véritablement le jour où elle voit R., l’homme à qui elle adresse sa lettre, pour la première fois, le temps de l’écriture, c’est l’heure du bilan au crépuscule de l’existence et le temps de la lecture, celui de la révélation. La jeune narratrice raconte combien sa vie a été consacrée à son amour pour R., un écrivain voisin de palier, solitaire et passionné, mais aussi joueur et séducteur, n’aimant rien plus que la légèreté et la liberté. Les deux destinées se sont croisées à plusieurs reprises par volonté ou par hasard mais jamais le jeune homme n’a reconnu l’adolescente qui lui a tenu la porte en rougissant et se consumait pour lui en secret. Au lendemain de la mort du fils caché, substitut du père, l’amour que la belle inconnue avait enfoui en son corps perd son réceptacle, ne peut plus être contenu, il doit être révélé au grand jour, déclaration d’échec, forme de renoncement, marque de désespoir. La lettre-confession semble rédigée d’un trait, en une nuit, à la lueur vacillante d’une chandelle, auprès du cadavre encore chaud de l’enfant. Tremblante, la jeune femme révèle la misère d’une vie, malgré la multitude d’amants riches écartés ou évaporés en ce moment de peine extrême qui ne tolère pas la présence d’étrangers profanateurs, consacrée à un amour unilatéral.

Lettre d’une inconnue est à la fois le récit de vie d’une jeune viennoise (on côtoie son entourage, on connaît son emploi, on assiste à ses rencontres, on accompagne l’enfance de son fils) et une des plus belles déclarations d’amour du XXe siècle, tout en humilité et noblesse, discrétion et puissance. Le rythme s’accélère, on ne termine plus ses phrases, on revient sur ce qu’on a dit, les points de suspension se multiplient, le style devient oralité, la lettre, conversation, ou plutôt, monologue. Il n’y a rien eu. Ou si peu. Et pourtant pour elle, ça a duré des années. Des années d’attente, de doute, de vide comblé, de regards croisés et perdus pour quelques heures de bonheur, des moments d’intenses émotions pour lesquels on donne sa vie. La plus riche des deux, c’est elle, qui a beaucoup aimé et beaucoup souffert. Lui est resté dans l’ignorance, n’a pas vu, n’a pas su, n’a pas reconnu, a multiplié les rencontres mais n’a pas vécu et pire, n’a pas compris, ne comprend pas, ne se souvient pas. Seul Johann le domestique a vu, la jeune femme sortant de l’appartement les yeux embués, en un seul regard, il a compris toute sa vie.

Stefan Zweig, secondé par une brillante traductrice, maîtrise à la perfection l’art de la chute, la peinture de la violence des sentiments, la cruauté des disproportions, la beauté tragique des causes perdues qui lutte contre la fatalité et sort triomphante, qu’elle que soit l’issue du combat.

Stefan Zweig. Lettre d’une inconnue. 1922

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Roman lu dans le cadre du projet Je vous écris car je vous aime. Toutes les modalités du projet chez Pousse et Comète !

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Angoisses (Peur)

Edvard Munch, Le Cri, 1910
Edvard Munch, Le Cri, 1910

 

A lire tard, la nuit, lorsque tout dort. Les ombres et les bruits deviennent inquiétants, le silence, oppressant. C’est par ennui que la belle Irène Wagner, riche bourgeoise de la société viennoise, trompe son mari avec un jeune pianiste. Pourtant la jeune femme est comblée : satisfaite de sa richesse, de ses relations mondaines, de sa maison bien tenue, de son mari affectueux, de ses enfants bien élevés. Elle s’est laissée aller avec mollesse, sans recherche de la passion. Elle n’aura d’Emma Bovary que la tentation de l’empoisonnement mais le petit pot de morphine acheté à la pharmacie reste suspendu.

A chaque fois qu’Irène saute, voilée, de la voiture jusqu’à l’immeuble où réside son amant, elle ressent l’excitante angoisse d’être reconnue. Mais lorsqu’elle quitte les bras du musicien pour rentrer en sa demeure, l’angoisse devient paralysante. La maître-chanteuse, qui a surpris Irène sortant de chez leur amant commun, est l’incarnation de la peur. Dès lors, Irène se sent observée, épiée, traquée. C’est le Horla de Maupassant, instance malfaisante, incarnation de tous les maux, miroir déformant mettant en lumière les péchés les mieux dissimulés, spirale infernale qui conduit à l’enfermement et à la folie.

Irène est entraînée dans l’engrenage du harcèlement. Le rapport à la famille est bouleversé. Le mari : questionneur, trop bienveillant pour être honnête, fantôme au regard perçant, fauve patient, presque ronronnant, prêt à attendre le moment propice pour se jeter sur sa proie. Les deux enfants : querelleurs, cruels, juges muets rejetant une mère étrangère devenue tout à coup trop présente. Les semaines d’horreur remettent en cause la vie de la belle Viennoise : une course à la mondanité vide de sens, un mari qu’elle ne connaît pas, des enfants qu’elle ignore, nés trop tôt, des moments d’intense émotion qui passent plus vite que huit années de mariage.

La tension est à son comble. Le suspense, insoutenable. L’angoisse s’empare du corps d’Irène. Ses regards sont apeurés, ses phrases, sans suite, ses gestes tremblants, presque ridicules. La place vide laissée par la bague emportée par la maître-chanteuse, marque de la faute, mémoire du corps, provoque une vive brûlure, à l’image de la morsure de Camille dans le cou de Laurent, preuve indélébile du meurtre, si angoissante qu’il faudra arracher la peau pour s’en laver.

Enfermée dans ses mensonges, et empêchée par la lumière trop forte de la chambre, Irène ne peut avouer l’adultère. Prise de délire, ce n’est qu’à la fin du récit, sursaut de conscience avant la chute, qu’elle se rend chez son ancien amant pour implorer son aide. Mais il est trop tard, son discours est incohérent, la folie la guette. Le geste du mari, saisissant le flacon au-dessus du comptoir, met fin au mauvais rêve. Baigné de larmes, le corps d’Irène se convulse. Et le terrible cauchemar, plus cruel encore, se transforme en farce diabolique, presque grotesque, dont le scénario, à la fois rassurant et impitoyable, est digne du théâtre de Feydeau.

 Stefan Zweig. Angoisses (Peur). 1920