La piscine

Villa sans vie surplombant la côte méditerranéenne. Drame sourd écrasé de soleil. Huis clos asphyxié. Les corps luisants se meuvent autour de la piscine, se prélassent et se cherchent. L’arrivée d’Harry, ami du couple, et de sa fille Pénélope est une distraction dans ce temple de l’ennui et de la mollesse. La voix d’Harry, le moteur de sa voiture rompent le silence habituellement bercé par le seul bruit de l’eau. Mais le jeu devient dangereux. Pénélope, la fille retrouvée un an plus tôt et depuis, emmenée partout, révèle les intentions du père qu’elle connaît à peine. Marianne se joue de la jalousie de Jean-Paul. Les deux hommes se mesurent l’un à l’autre. Harry veut la femme ; Jean-Paul veut la fille. La tension sensuelle est croissante mais son point culminant, rencontre entre Jean-Paul, de dos, et Pénélope, est masqué aux yeux du spectateur au profit d’une scène au supermarché.

Sous l’œil castrateur d’Harry, les personnages se transforment : sirène sensuelle à la peau mate, Marianne est devenue une amante encombrante, parfaite dans le rôle de maîtresse de maison. Jean-Paul, d’une virilité éclatante, est renvoyé à son état maladif et à son manque de talent. Les relations se délitent jusqu’au dîner chinois, d’une vacuité risible, à la fin duquel chacun part de son côté.

Au cœur de la nuit, duel inévitable, la virilité dramatique de Jean-Paul se confronte à la virilité économique d’Harry. La villa de rêve devient enfer brûlant qu’il faut quitter au plus vite. Même la piscine est désertée. Marianne et Jean-Paul, deux prédateurs-fantômes épuisés, qui n’ont plus rien à se dire. Pénélope passive qu’il faut renvoyer chez elle. Les solitudes des deux amants invitent à l’union. Débarrassés des deux lassants intrus, Jean-Paul retrouve son assurance et le couple, son équilibre, complice, resserré autour du drame qui s’est joué, cet été-là, au bord de la piscine.

Jacques Deray. La Piscine. Avec Alain Delon, Romy Schneider et Maurice Ronet. 1969

Les Proies

Paul Cézanne. Nature morte au compotier. 1879

Huis clos dans un pensionnat pour jeunes filles, isolé en forêt, où le caporal John McBurney (Clint Eastwood), Nordiste blessé pendant les derniers jours de la guerre de Sécession, est recueilli et soigné par les belles Sudistes, les unes ravies par l’homme, les autres offusquées par l’ennemi. Le projet de remettre le prisonnier, une fois rétabli, aux autorités, est tacitement abandonné. Le prédateur manipule ses proies et s’exerce à différentes formes d’amour : la sensualité naissante avec Carol, le romantisme virginal avec Edwina, la paternité incestueuse avec Amy, les derniers élans séducteurs de la maturité avec Martha. Les quatre amoureuses se croisent, se défient, se surprennent, ouvrent des portes, condamnent des fenêtres, montent et descendent des escaliers : le pensionnat devient un véritable théâtre où se jouent les émotions et les drames intimes des personnages. La jalousie divise la communauté. McBurney est à la fois captif, à la merci de ses hôtes, enfermé, portes et fenêtres, dans le salon de musique, et maître du jeu ; les femmes sont tour à tour victimes du séducteur, prisonnières de leurs propres angoisses et manipulatrices. On ne sait plus très bien qui sont les proies tant les rôles, chasseur et gibier, sont redistribués. L’atmosphère devient pesante ; la situation, insoutenable ; rétablir l’ordre est une question de survie ; c’est une lutte à mort. Le cercle des femmes, communauté exclusive, se resserre autour de la table ronde du déjeuner, étouffant les individualités, s’arrachant le mâle et finissant par chasser d’un commun accord, cruel et impitoyable, véritable castration, l’intrus qui bouleverse l’équilibre.

Don Siegel. Les Proies. Avec Clint Eastwood. 1971

La Mauvaise éducation

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Enrique et Ignacio ont découvert l’amour et le cinéma dans une institution religieuse. Après une séparation d’une quinzaine d’années, les deux personnages se retrouvent et tentent de reconstituer leur histoire.

Pedro Almodovar divise la temporalité de son film en trois époques qui subtilement s’entremêlent. Au début des années soixante, les deux jeunes garçons apprennent à s’aimer sous l’œil du père Manolo. Enrique est finalement renvoyé et les amoureux, séparés. A la fin des années soixante-dix, les deux hommes se retrouvent et entretiennent à nouveau une relation mystérieuse et érotique. Entre ces deux époques, Almodovar insère un épisode à la temporalité incertaine : les deux hommes auraient passé ensemble une nuit isolée mais Enrique n’aurait pas reconnu son compagnon, travesti. Commence alors une reconstitution du passé qui révèle bien des secrets. Comme la lettre-confession de Julieta, le scénario d’Angel pose l’histoire. Le narrateur a plusieurs voix : celle de l’enfant amoureux, harcelé, abusé, celle de l’homme blessé, celle du maître-chanteur impassible. Dans ce récit enchâssé, les lettres servent de moyens de communication comme d’objets de chantage. Le narrateur, Ignacio sous toutes ses apparences, s’adresse tantôt au père Manolo devenu éditeur, tantôt à la femme de celui-ci, tantôt au ministère de la Culture, tantôt à Enrique. Comme dans La Fleur de mon secret, les lettres et manuscrits, monnaies d’échange, s’arrachent et se cachent. Les documents lus, reçus, annotés, déchirés, se superposent. Enrique part à la recherche de la jeunesse d’Ignacio. Le film prend alors des allures d’enquête policière. Le briquet oublié permet de remonter jusqu’à la mère du jeune homme ; celle-ci est entendue comme témoin, confidence essentielle pour la reconstitution, mais cette rencontre hors du temps éclaire autant qu’elle complexifie l’intrigue.

A l’image du maître espagnol, Enrique et Ignacio appartiennent au monde des artistes, celui qui transforme les perversités humaines en objets d’art, le malsain en beau. Petits, ils ont découvert parallèlement l’amour et le cinéma, ou plus précisément, ils ont découvert l’amour dans une salle de cinéma. Sensible au beau artistique, Pedro Almodovar réalise un film esthétique, coloré et graphique. Il fait à la fois jour et nuit dans la villa d’Enrique. Les corps lissés des hommes plongent avec souplesse dans l’eau transparente de la piscine. La séduction est latente. Le film s’ouvre sur la figure de l’artiste au travail. Comme la Léo de La Fleur de mon secret, Enrique est surpris en pleine création. Il est réalisateur. Ignacio, lui, est acteur et scénariste, et il veut jouer pour son ancien compagnon. Pedro Almodovar explore différentes formes d’art : le cinéma, la littérature, le théâtre, mais aussi le chant et le monde du spectacle, peuplé d’étranges figures. La Mauvaise éducation est un monde exclusivement masculin, même les personnages féminins sont joués par des hommes qui passent leur temps à jouer leur vie. Mais c’est le cinéma, discipline reine, qui à la fois ponctue les épisodes de l’intrigue et marque la vie (la naissance à l’amour) et la mort des personnages. A croire que tous ces films parlent de nous. Films dans le film, récits dans le récit, les mises en abyme convergent vers le mystère Ignacio autant qu’elles brouillent les frontières entre réalité et fiction.

Le film d’Almodovar se confond tantôt avec le scénario d’Angel, tantôt avec les lettres-confessions d’Ignacio. Le texte lu par Enrique s’inspire de l’enfance des jeunes hommes mais le basculement de la réalité vers la fiction est volontairement flouté. La rencontre intermédiaire a-t-elle réellement eu lieu ou est-elle le fruit de l’imagination de l’amant-auteur ? De même, la scène chez le père Manolo apparaît véridique, pourtant, dans la seconde partie du film, le champ s’élargit et laisse apparaître la caméra d’Enrique, double d’Almodovar. Ignacio joue son propre rôle. Il faudra l’arrivée d’un tiers en plein tournage pour rétablir la vérité. Ca s’est passé à peu près comme dans ton film, comme si la fiction avait inspiré la réalité par rétroaction. Jeu permanent entre réalité et fiction, l’épilogue, annonçant le destin des personnages principaux, présente le film comme tiré d’une histoire vraie. La part autobiographique de La Mauvaise éducation est en effet évidente, mais jusqu’à quel point ? Comme deux facettes du réalisateur espagnol, à eux deux, Enrique et Ignacio sont parvenus à réaliser ce qu’Almodovar a réussi à lui seul : transformer le traumatisme de l’enfance en puissance créatrice.

Pedro Almodovar. La Mauvaise éducation. Avec Gael Garcia Bernal, Fele Martinez, Daniel Gimenez Cacho. 2004

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Film commenté dans le cadre du projet Un ano con Almodovar. Rendez aussi visite à ma copine du blog Aux bouquins garnis et lisez son billet sur le même sujet !

Le mois prochain, on regarde Dans les ténèbres, à vos écrans !

Suivez-moi-jeune-homme

J’ai découvert par hasard un joli mot à la désuétude poétique :

Suivez-moi-jeune-homme. n. m. inv. 1866 de suivre, moi et jeune homme. fam. vieilli. Pans d’un ruban de chapeau de femme, qui flottent sur la nuque.

Il m’a rappelé une belle exposition au musée d’Orsay : « L’impressionnisme et la mode » visitée il y a trois ou quatre ans.

 

Monet, Claude. Bazille et Camille (Etude pour le Déjeuner sur l'herbe), 1865.
Monet, Claude. Bazille et Camille (Etude pour le Déjeuner sur l’herbe), 1865.