Le désert des Tartares

Tartaria, sive magni Chami Imperium ex credendis amplissimi viri, Amsterdam 1705 60 x 51 cm
Tartaria, sive magni Chami Imperium ex credendis amplissimi viri, Amsterdam 1705 60 x 51 cm

Tout juste sorti de l’école militaire, le jeune lieutenant Giovanni Drogo est affecté à son premier poste. Le temps de faire ses adieux à sa mère, le voilà en route vers le fort Bastiani. La forteresse protège des invasions susceptibles de venir de la plaine du Nord, surnommée le Désert des Tartares. Comme la plupart de ses camarades, Drogo n’a pas l’intention de rester, quatre mois tout au plus, le temps d’obtenir un certificat médical le déclarant inapte aux conditions montagneuses. Alors qu’il se réjouissait de la vie de garnison en ville, contre toute attente, Drogo refuse de faire signer le fameux papier par sa hiérarchie. Quelle force a-t-elle donc retenu le lieutenant au fort Bastiani, ce fort qui n’a plus subi d’assauts ennemis depuis des générations ? Buzzati dépeint le quotidien d’une communauté d’hommes, la vie militaire bien réglée, les chambres glacées, les repas servis au mess. Les journées sont longues et pourtant le temps file. Dans ce temple du silence et de l’ennui, la moindre toux, le moindre bruit d’eau empêche de s’endormir. Les hommes ne cherchent pas à divertir leur attente. Certains s’empressent de quitter le fort tant qu’ils le peuvent encore, d’autres y consument leur jeunesse. Le jeune Drogo a la vie devant lui, il a le temps d’attendre. Et pourtant il voit ses camarades le quitter petit à petit. En bas, en ville, il n’a plus sa place, ses amis occupent des postes importants, sa fiancée s’est bien éloignée. Il est déjà trop tard en ville mais il est encore temps qu’un événement se produise là-haut dans les montagnes. Devenu capitaine, Drogo rencontre, sur la route qui mène au fort, le jeune lieutenant Moro, nouvellement affecté, et se prend d’amitié pour lui. Cette scène rappelle l’arrivée de Drogo des années auparavant et sa relation avec Ortiz. Ortiz est à la retraite à présent et la nouvelle génération a déjà pris sa place. Le temps passe et l’histoire est un éternel recommencement. Buzzati décrit l’inexplicable attraction du fort. Le lecteur suit les pas de Drogo sans pour autant percer le mystère de la forteresse. A deux reprises, le regard du narrateur quitte le personnage principal, une première fois pour suivre Angustina, double du lieutenant, en expédition sous la neige, une seconde pour s’interroger sur l’identité du militaire qui observe la plaine. Mais le fort Bastiani ne tolère par les étrangers, même celui parmi eux qui n’a pas eu vent du mot de passe est froidement abattu. Au cours de cette vie morne, tout cheval abandonné, tout point mouvant à l’horizon prend une ampleur surdimensionnée. Les hommes sont toujours prêts à bondir. Buzzati décrit l’énergie bouillonnante de ses personnages soumis au Destin malgré l’enlisement de leur situation. De l’autre côté du paysage aride, les Tartares, ennemis fantasmés, incarnent l’espoir d’action et de gloire des hommes du fort Bastiani qui, en croyant attendre la raison de leur existence, l’ont vécue intensément : la solitude, l’espoir, la déception, l’énigme et le tragique de la vie.

Dino Buzzati. Le Désert des Tartares. 1949

Angoisses (Peur)

Edvard Munch, Le Cri, 1910
Edvard Munch, Le Cri, 1910

 

A lire tard, la nuit, lorsque tout dort. Les ombres et les bruits deviennent inquiétants, le silence, oppressant. C’est par ennui que la belle Irène Wagner, riche bourgeoise de la société viennoise, trompe son mari avec un jeune pianiste. Pourtant la jeune femme est comblée : satisfaite de sa richesse, de ses relations mondaines, de sa maison bien tenue, de son mari affectueux, de ses enfants bien élevés. Elle s’est laissée aller avec mollesse, sans recherche de la passion. Elle n’aura d’Emma Bovary que la tentation de l’empoisonnement mais le petit pot de morphine acheté à la pharmacie reste suspendu.

A chaque fois qu’Irène saute, voilée, de la voiture jusqu’à l’immeuble où réside son amant, elle ressent l’excitante angoisse d’être reconnue. Mais lorsqu’elle quitte les bras du musicien pour rentrer en sa demeure, l’angoisse devient paralysante. La maître-chanteuse, qui a surpris Irène sortant de chez leur amant commun, est l’incarnation de la peur. Dès lors, Irène se sent observée, épiée, traquée. C’est le Horla de Maupassant, instance malfaisante, incarnation de tous les maux, miroir déformant mettant en lumière les péchés les mieux dissimulés, spirale infernale qui conduit à l’enfermement et à la folie.

Irène est entraînée dans l’engrenage du harcèlement. Le rapport à la famille est bouleversé. Le mari : questionneur, trop bienveillant pour être honnête, fantôme au regard perçant, fauve patient, presque ronronnant, prêt à attendre le moment propice pour se jeter sur sa proie. Les deux enfants : querelleurs, cruels, juges muets rejetant une mère étrangère devenue tout à coup trop présente. Les semaines d’horreur remettent en cause la vie de la belle Viennoise : une course à la mondanité vide de sens, un mari qu’elle ne connaît pas, des enfants qu’elle ignore, nés trop tôt, des moments d’intense émotion qui passent plus vite que huit années de mariage.

La tension est à son comble. Le suspense, insoutenable. L’angoisse s’empare du corps d’Irène. Ses regards sont apeurés, ses phrases, sans suite, ses gestes tremblants, presque ridicules. La place vide laissée par la bague emportée par la maître-chanteuse, marque de la faute, mémoire du corps, provoque une vive brûlure, à l’image de la morsure de Camille dans le cou de Laurent, preuve indélébile du meurtre, si angoissante qu’il faudra arracher la peau pour s’en laver.

Enfermée dans ses mensonges, et empêchée par la lumière trop forte de la chambre, Irène ne peut avouer l’adultère. Prise de délire, ce n’est qu’à la fin du récit, sursaut de conscience avant la chute, qu’elle se rend chez son ancien amant pour implorer son aide. Mais il est trop tard, son discours est incohérent, la folie la guette. Le geste du mari, saisissant le flacon au-dessus du comptoir, met fin au mauvais rêve. Baigné de larmes, le corps d’Irène se convulse. Et le terrible cauchemar, plus cruel encore, se transforme en farce diabolique, presque grotesque, dont le scénario, à la fois rassurant et impitoyable, est digne du théâtre de Feydeau.

 Stefan Zweig. Angoisses (Peur). 1920

Une fille, qui danse

Au lycée, dans l’Angleterre des années soixante, Tony, le narrateur, et Alex et Colin, ses amis, pensent aux filles et se passionnent pour leurs études. Apparaît, dans ce trio constitué, Adrian, brillant jeune homme destiné à une carrière universitaire exemplaire. C’est philosophiquement évident, comme se plaisent à le répéter ses trois nouveaux camarades. Les chemins se séparent mais les liens perdurent à travers une assidue correspondance. Tony rencontre Veronica, une étrange jeune fille, tantôt mystérieuse, tantôt manipulatrice, parfois même toquée, jamais ennuyeuse. Après un court mais marquant séjour chez Veronica, et une année de relation, le couple se sépare. C’est vers Adrian que se tourne dorénavant Veronica. Au retour d’un long voyage, Tony apprend le suicide de première classe de son ami. Quarante ans plus tard, ayant mystérieusement reçu un journal intime par testament, le narrateur se remémore cet épisode fondateur de sa jeunesse.

Et ce qui était le récit des années d’apprentissage de quatre jeunes gens dans les années soixante se transforme en roman de la mémoire, quête des souvenirs. La lettre écrite à Adrian, quelques mois avant sa mort, surgit, épouvantable, infernale, choquant le narrateur autant que le lecteur. Le récit de la jeunesse prend une tout autre dimension : et si le narrateur, à l’époque des évènements comme au moment de l’écriture, avait manqué de discernement ? Est-on le mieux placé pour parler de ce qui nous a touché ? Le processus de la mémoire s’inverse : les souvenirs (ré)apparaissent. La nouvelle version des faits semble plus vraie à travers le prisme des années écoulées. C’est le décalage entre la réalité, la pensée et la vérité. Le discours sur la réalité est si lent à se construire que des milliers d’évènements peuvent se passer avant qu’on ait eu le temps de penser les premiers. Paradoxalement, le discours instantané est souvent erroné. Tony a eu besoin de quarante ans pour piger ce qui s’est déroulé, à un moment donné, au début de sa vie. La jeunesse racontée par le narrateur dans la première partie du roman n’est-elle donc pas la vérité ? Mais est-ce toujours un roman ? Le lecteur est soumis aux facultés intellectuelles et à la mémoire du narrateur. Et la vérité ne lui sera révélée qu’une fois que Tony aura compris. Evidente, elle éclaire le roman de la première partie autant que les messages énigmatiques de Veronica, renvoie chacun à ses responsabilités et révèle le mystère de la courte vie d’Adrian : la chute depuis les hautes sphères de la recherche philosophique vers la perversion des relations humaines, dégénérescence insupportable. La quête de la vérité prend la forme d’un jeu de piste à travers Londres et ses environs. Le narrateur retrouve Veronica. Il s’interroge sur le temps passé, son mariage avec Margaret, puis leur divorce, son statut de père et de grand-père, ses sentiments envers sa première amie : A ton avis, est-ce que j’étais amoureux de toi ? Le passé se brouille ou s’illumine. Certains souvenirs sont inventés : Adrian était toujours très caustique à ton sujet en ton absence. D’autres se révèlent faux : il n’y a jamais eu d’église Saint Michael à Chislehurst : mensonge des hôtes ou trouble de la mémoire ? D’autres encore refont surface : la fille qui ne dansait jamais, a dansé, une fois.

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Julian Barnes. Une fille, qui danse. 2013