Nous sommes l’étincelle

Dans la série « Je ne suis plus une princesse », je suis, pour la première fois, allée jusqu’au bout d’un roman d’anticipation : encore une histoire de survie en pleine forêt. Vincent Villeminot divise le temps de Nous sommes l’étincelle en quatre époques : la première a lieu dans les années 2020 : la jeune génération mène une manifestation qui se transforme en révolution. Aux quatre coins de l’Europe, des groupes d’anciens étudiants se retirent en forêt et tentent un modèle de vie en communauté plus proche de la nature, guidés par le traité de Thomas F., un doctorant dissident, Do not Count on Us dont des extraits ponctuent le récit. Dans les années trente, cette communauté s’éteint et laisse place à des ennemis sanguinaires. Dans les années quarante, Adam, fils des révolutionnaires du premier âge, et Allis, jeune lieutenante de police, traquent les braconniers avant de s’installer dans une cabane en pleine forêt. Vingt ans plus tard, les enfants du couple, éduqués comme trois petits sauvages, sont enlevés par leurs ennemis. Leurs parents, ainsi que les trois ermites qui ont traversé les quatre époques du récit, partent à leur recherche.

La nature nous enseigne le respect, la patience, l’endurance et la douceur… Mais c’est faux. Ces hommes mauvais connaissent parfaitement la nature, eux aussi, malgré leur violence. Ils la connaissent dans sa cruauté comme dans sa prodigalité. Ils s’en inspirent.

Nous sommes l’étincelle est une dystopie très politisée qui transpire la rage et le sang. Les personnages de tous les âges, effrayés par les bouleversements politiques et les catastrophes climatiques, vivent dans l’urgence et l’angoisse permanente que leur monde s’écroule. Révoltés par le silence et l’impuissance des pouvoirs politiques, ils prennent eux-mêmes en main leur propre survie. Dans la grande forêt, les cris, les coups et les balles pleuvent. L’espoir d’un monde meilleur a disparu ; on détruit l’utopie à travers les coups portés au corps ; l’instinct de survie dicte seul les comportements. Vincent Villeminot signe un roman noir, violent et sans pitié. Sa tendresse pour la communauté non-violente de la première époque est balayée par l’incompréhension des pouvoirs politiques et les armes à feu des hommes des années trente qui, eux, ont perdu espoir, idéalisme et foi en l’humanité.

Tu sais, on dit que quitter l’enfance, c’est perdre ses utopies… Devenir raisonnable. Moi, je crois que c’est l’inverse. C’est plutôt les choisir.

Villeminot aime la littérature et le fait savoir en baptisant un des arbres de la grande forêt, symbole de force vitale et de développement à la connotation biblique, du nom d’un des personnages principaux de Cent ans de solitude, le chef-d’œuvre de Gabriel Garcia Marquez. Nous sommes l’étincelle est le récit d’une traque haletante mimée par un style brutal et rythmé. En amoureux des mots, l’auteur parvient à faire ressentir la poésie de la violence et de l’horreur dans un monde étouffant, privé d’espoir. Les fréquents retours à la ligne permettent de mettre en valeur un mot ou une expression et de prendre de la distance avec la violence du propos pour goûter la beauté de la langue. Villeminot joue sur les chapitres et leurs sous-divisions pour ajouter du rythme à son récit : la lecture, comme le style, est scandée, rapide et douloureuse. Véritable coup de force littéraire pour nous faire comprendre, à travers ce roman engagé, à la fois poétique et sans concession, l’urgence de notre situation.

Vincent Villeminot. Nous sommes l’étincelle. 2019

J’ai couru vers le Nil

En 2011, au Caire, la place Tahir se noircit de monde. Après un appel à mobilisation largement diffusé sur les réseaux sociaux, les jeunes Egyptiens manifestent pour faire tomber un régime autoritaire et corrompu. De l’étudiant pauvre au puissant général, Alaa el Aswany, fait se croiser des destinées bouleversées par la révolution.

Vue du Nil depuis Le Caire

L’auteur égyptien fait vivre des personnages autour de la place Tahir. Asma et Mazen, révolutionnaires de la première heure, échangent des lettres d’amour naissant sur fond de conflits politiques. Achraf, riche copte et acteur raté, est gagné à la cause et, semblant renaître, dispense locaux et argent aux jeunes de la révolution, amoureusement et fidèlement accompagné de sa servante Akram. Khaled et Dania, étudiants en médecine, servent la révolution, lui, pauvre, fils de chauffeur, elle, riche, fille du général Alouani. Issam Chaalane, écartelé entre son passé de militant communiste et son statut de directeur d’usine ; et sa femme Nourhane, prête à tout pour satisfaire son ambition, devenue icône de la télévision d’Etat.

Vous imaginez que le Christ se fâche uniquement quand vous le faîtes. Laissez-moi me débrouiller avec le Christ.

L’auteur construit son roman de manière ascensionnelle. Les jeunes Egyptiens sortent, des amours naissent et des idées de révolution et de démocratie émergent. Le coup de force de l’armée paraît d’autant plus brutal. L’auteur raconte minutieusement la manipulation du peuple par les dirigeants et les médias qui laissent croire au complot, se plaçant tantôt du point de vue du général Alouani, tantôt de celui de Nourhane, la journaliste opportuniste. Alors que la violence éclate, que la corruption règne en maîtresse et que les arrangements immoraux avec la religion dictent les comportements, El Aswany réussit le pari de susciter la révolte du lecteur. Pour dénoncer la sauvagerie et l’immoralité du régime autoritaire, l’auteur égyptien oppose des figures sensibles dévastées par le conflit. La mort de son ami anéantit la douce Dania qui peine à s’opposer à sa famille. Quant à Mazen et Asma, ils veillent l’un sur l’autre très tendrement. El Aswany entre dans les maisons et évoque des relations intimes bouleversées par la révolution : des divorces, des séparations, des liens parents-enfants rompus mais aussi la formation de jolis couples comme Asma et Mazen ou Achraf et Akram qui n’auraient pu voir le jour dans un autre contexte.

La pire chose au monde est d’affronter violemment une personne que l’on aime parce que, en même temps qu’on la défie, on la plaint.

C’est avec une émotion douloureuse que l’auteur propose une chronique du printemps égyptien, sa manière à lui, exilé, de rendre hommage au combat juste des jeunes d’un pays qu’il aime tant.

Alaa el Aswany. J’ai couru vers le Nil. 2018

Cette lecture me permet de participer au défi de Madame lit sur le thème de l’Histoire pour ce mois de mars.

Premières lignes #42

Alors qu’Elena termine ses études, vient de publier son premier roman et s’apprête à épouser Pietro, un jeune enseignant, Lila trime à l’usine de salaisons, subit l’injustice des patrons et le harcèlement des hommes. A différentes échelles de la société, le troisième tome de L’Amie prodigieuse nous plonge en plein cœur des tumultueux évènements du printemps 1968. Cinquante ans après, de l’autre côté de la frontière alpine, ce récit a une résonance toute particulière. Les slogans anticapitalistes ont remplacé les coups de poing mais la violence des origines ressurgit à chaque instant. Bien qu’Elena et Lila aient des parcours divergents, le quartier de leur enfance reste gravé dans leur identité autant que leur inaltérable amitié.

Ziegler T. Révolution. 2016

La dernière fois que j’ai vu Lila, c’était il y a cinq ans, pendant l’hiver 2005. Nous nous promenions de bon matin le long du boulevard et, comme cela se produisait depuis des années déjà, nous n’arrivions pas à nous sentir véritablement à l’aise. Je me souviens que j’étais seule à parler. Elle ne faisait que chantonner, saluant des gens qui ne répondaient même pas. Les rares fois où elle m’interrompait, c’était pour lancer quelques exclamations sans rapport évident avec ce que je disais. Au fil des ans, il nous était arrivé trop de choses pénibles, parfois même atroces, et pour retrouver le chemin des confidences, il aurait fallu que nous nous disions trop de pensées secrètes. Or moi, je n’avais pas la force de trouver les mots, et elle, qui avait peut-être la force de le faire, elle n’en avait pas l’envie, ou bien n’en voyait pas l’utilité.

Elena Ferrante. L’amie prodigieuse. III, Celle qui fuit et celle qui reste. 2017

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Double hommage à Frida Kahlo

22 Jan 1931 Image by © Bettmann/CORBIS

En cette fin d’année, double hommage à Frida Kahlo, l’une des plus grandes artistes mexicaines du début du XXe siècle. Frida est née en 1907 à Coyoacan au Mexique mais elle prétend être née en 1910, date du commencement de la révolution de son pays. Au Grand Palais, l’exposition Mexique 1900-1950 met l’accent sur le rôle politique de la jeune peintre. Dès 1928, elle rejoint les Jeunesses communistes. Plus tard, elle rencontrera Léon Trotski et les français André Breton et Marcel Duchamp. Entre tradition et influence moderniste des Etats-Unis, le Mexique est en pleine mutation. L’avion semble un jouet dans les mains de la jeune femme profondément ancrée dans le sol mexicain. Frida sent la rupture mais son cœur est mexicain comme le prouvent ses autoportraits en costume traditionnel sur fond déchiré entre les deux pays frontaliers. D’ailleurs Frida ne supportera pas ses trois années passées aux Etats-Unis entre 1930 et 1933 où son célèbre peintre de mari, Diego Rivera, doit réaliser des peintures murales.

Moi et mes perroquets. 1941
Moi et mes perroquets. 1941

Benjamin Lacombe et Sébastien Perez publient un magnifique album intitulé Frida. A partir de ces cinq lettres, l’auteur et l’illustrateur développent des thèmes intimes chers à la peintre mexicaine. La destinée de la jeune femme, brisée par un accident d’autocar qui lui a fracturé la colonne vertébrale est indissociable de la médecine et du rapport au corps. Frida a commencé des études de médecine auxquelles, accidentée, elle a renoncé. Alitée, la malade trompe son ennui en peignant. On raconte même qu’elle a fait installer un miroir au plafond de sa chambre pour pouvoir se représenter sans se lever. Elle est en effet son propre modèle dans la plupart de ses œuvres. Exprimant ses souffrances physiques et psychologiques, l’art de Frida a un aspect thérapeutique qui a séduit le maître du muralisme, de vingt ans son aîné, Diego Rivera. La rencontre avec ce grand peintre fut le deuxième accident grave de la vie de Kahlo et, de loin, le pire, confie-t-elle à son journal intime débuté à l’âge de trente-cinq ans. Les deux peintres ont entretenu une relation passionnelle et tumultueuse qui a inspiré l’œuvre de Frida. L’amour, la mort, la souffrance physique, la perte de l’enfant. La biographie de la peintre est ponctuée par les interventions médicales, les avortements et les fausses couches. Diego, le mari, le père, l’enfant, parvient à peine à combler ce manque douloureux. Frida a des amants, elle se sépare de Diego puis se remarie avec lui un an plus tard. La nature apporte sa force créatrice au corps faible de la jeune peintre, morte à quarante-sept ans : la faune (singes, perroquets, chiens…) et la terre, gardienne des souvenirs… : le sol désertique du Mexique est plein de ressources. Mythologie antique et forces cosmiques veillent sur Kahlo.

Les Deux Frida. 1939
Les Deux Frida. 1939

Comme on tourne une page dans sa vie, Lacombe et Perez proposent une couleur pour aborder chaque drame de la destinée de Frida : jaune pour la colonne brisée, bleu pour la médecine… L’épisode de l’accident apparaît comme la fin et le commencement. Les extraits du journal et le récit de Perez, texte à la typographie soignée, développent poétiquement les thèmes intimes ; les illustrations de Lacombe découpées (déchirées ?) sont à la fois, expérience risquée mais pari réussi, un hommage à la peintre et une œuvre personnelle. Entre méthode de recherche, plans photographiques, poésie morbide et délicatesse du trait, c’est bien du Lacombe. Le papillon bleu cher à l’illustrateur, qui volète sur les pages de l’album sans jamais se poser, est là pour nous le rappeler.

Exposition au Grand Palais (Paris, 8e) Mexique 1900-1950 du 5 octobre 2016 au 23 janvier 2017.

Benjamin Lacombe et Sébastien Perez. FRIDA. 2016

Les planches originales de l’album sont exposées au musée d’Histoire de la médecine, lisez Frida Anatomicum !