Sucre noir

Dans un village des Caraïbes, en plein XXe siècle, la légende du corsaire Henry Morgan dont le navire s’est échoué trois cents auparavant, attire toujours les chercheurs d’or. La famille Otero occupe les terres qui, selon de savants calculs, recouvrent le fameux butin.

Sucre noir est une histoire de famille sur plusieurs générations bien ancrée dans la plantation de cannes à sucre qui prospère chaque année. Les Otero ont acheté la propriété pour une somme dérisoire en acceptant une étrange clause morale : ne rien toucher à la chambre du fond. Chaque premier novembre, une vieille femme s’y enferme avec un seau vide et y pleure son mari toute la journée. La fille Otero, Serena, devient Bracamonte le jour où elle épouse Severo, ambitieux chercheur d’or qui laissera sa vie dans cette quête.

Plantation de cannes à sucre. Licence CC

Miguel Bonnefoy joue un peu facilement avec le fameux trésor, ses occurrences et ses interprétations : où se cache-t-il ? Existe-t-il vraiment ? N’est-il pas le symbole de la quête du bonheur ? Ne serait-il pas tout simplement cette plantation qui prospère ou ces liens qui unissent la famille ? Seule Serena semble se désintéresser du butin, elle lui préfère ses rêveries amoureuses et ses études botaniques. Même sa fille adoptive Eva Fuego laissera son bonheur dans cette quête ambitieuse. Le mythe du trésor semble une malédiction qui dicte les destinées : son emprise paraît relever d’une instance magique : Sucre noir s’inscrit à mi-chemin entre le conte merveilleux et le récit familial. L’arrivée de Severo semble répondre aux incantations de Serena et à ses annonces anonymes transmises par l’intermédiaire du poste TSF. La jeune fille se soumet aux vœux du ciel même si le jeune ambitieux ne ressemble en rien au mari qu’elle imaginait. De même, souhaitant devenir mère, elle accepte les potions à base de coings en poudre et de rosiers de montagne proposées par les guérisseurs et les femmes du village qui lui conseillent également d’éviter le regard des hommes qui ont été piqués par un serpent.

Un récit agréable à lire qui mêle magie, attachement à la terre et fait la part belle aux liens familiaux.

Miguel Bonnefoy. Sucre noir. 2017

La maison aux esprits

Ils se découvraient pour la première fois et n’avaient rien à se dire. La lune parcourut tout l’horizon sans qu’ils s’en aperçussent, occupés qu’ils étaient à explorer leur plus secrète intimité, à insatiablement se glisser dans la peau l’un de l’autre.

Dans un pays qui ressemble au Chili, Esteban Garcia construit son monde à la force de ses bras et de son caractère. Entre l’exploitation agricole des Trois Maria et les activités à la capitale, les lignées bâtarde et légitime issues du patriarche nouent des relations d’amour, de haine et de violence sous l’œil bienveillant des esprits ancestraux mais dans un contexte politique de plus en plus oppressant.

Alfred Agache. Les Parques (ou Moires). Palais des beaux-arts de Lille. 1882

Isabel Allende, petite cousine du Président, romance la situation politique du Chili qui lui a valu de se réfugier au Venezuela suite au coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973. L’ancien monde, peuplé d’esprits, qui rappelle sans peine le réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez, laisse place à un monde moderne privé de fantaisie, terre-à-terre et violent. Allende accompagne cette transition d’épisodes drôles et cocasses qui donnent un souffle joyeux au pesant contexte politique : la tête de Nivea oubliée dans un carton pendant un demi-siècle, l’élevage de chinchillas de Jean de Satigny, sans oublier les détails inexplicables qui font le charme du réalisme magique comme la chevelure verte d’Alba, héritée de sa tante Rosa. Clara, la clairvoyante matriarche, traverse son époque avec distraction tandis que ses enfants et petits-enfants rêvent de changer leur pays. Tous pourtant vivent des émotions puissantes : un amour indestructible unit des couples que tout oppose et des haines ancestrales divisent des familles générations après générations.

Elle me divertissait beaucoup. Je pouvais l’apprécier à sa juste valeur, car, à force de tant rencontrer l’ambition dans la glace quand je me rasais le matin, j’avais fini par savoir la reconnaître quand je la rencontrais chez les autres.

La maison aux esprits met en scène les classiques combats entre Eros et Thanatos, entre les pauvres et les riches, entre les idéalistes et les conservateurs, combats dans lesquels les morts semblent aussi puissants que les vivants. Malgré le contexte historique très présent, surtout dans la deuxième partie du roman, Allende inscrit l’histoire de trois générations dans un temps cyclique qui permet de prendre de la hauteur sur les évènements comme en témoignent les malédictions ancestrales, les viols répétés, les frises animalières infinies de Rosa, Clara et Blanca… Et cette épopée se déroule sous l’œil des trois sœurs Mora, invocatrices d’esprits et prédicatrices d’avenir, Moires du nouveau monde qui filent le temps et fixent les destinées.

Isabel Allende. La maison aux esprits. 1982