Premières lignes #78

Lord Dunlevy, riche oisif anglais souffre d’une maladie peu commune : il est claustromane. Il appréhende le monde extérieur et s’épanouit pleinement dans le milieu clos de son appartement. Lorsqu’un de ses amis lui propose un séjour au Mas de la Gasparine, Lord Dunlevy se confronte à ses pires terreurs : un vieux manoir ouvert à tous les vents, une terrasse au bord d’une falaise et des voisins curieux. Mais c’est l’occasion pour le jeune homme d’affronter ses peurs et d’éclaircir une sombre histoire de famille.

Provence. Licence CC

Le docteur Mornay insista : – Lord Dunlevy, vous êtes parfaitement guéri. Son patient eut d’abord l’air incrédule puis ennuyé. Le psychiatre l’observait derrière ses lunettes. Lord Dunlevy pensa qu’il ressemblait de plus en plus à Woddy Allen. Aussi éclata-t-il de rire. – Ravi de constater que cela vous met de bonne humeur, dit le psy, toujours sinistre. – Je ne me sens pas guéri, répondit Lord Dunlevy. Mécaniquement le médecin enclencha son magnétophone. – Vous pouvez m’expliquer ça ? demanda-t-il. – Non. Je trouve simplement déplaisant de m’entendre dire que je suis guéri alors que je n’en ai aucune envie. – Vous ne voulez pas guérir ? Je vis très bien avec ma psychose. Pourquoi m’en séparer ? – Avouez qu’elle ne facilite pas vos relations sociales. – Oui, mais c’est pratique pour se débarrasser des imbéciles.

Moka. La chambre du pendu. 2001

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Le hussard sur le toit

Angelo, un jeune hussard piémontais, traverse une France dévastée par le choléra de 1838 avant de rejoindre l’Italie, suite à un duel politique.

Jean Giono inscrit son récit dans une géographie très précise : le lecteur rencontre Angelo sur la route de Banon, le suit à Manosque et le quitte à Théus, prêt à traverser les Alpes. La Provence du XIXe siècle est riche en odeurs et en saveurs. Angelo se nourrit de melons, de tomates, de vin et de fromage de chèvre mais se garde bien de boire l’eau, par crainte de la contamination. Le lecteur ressent la chaleur, la moiteur de la canicule et l’orage qui menace à chaque instant, sur la route du village au hameau, de la forêt à la ville. Le jeune homme traverse une région désolée où les cholériques tombent les uns après les autres avec une fulgurance terrifiante, où les morts s’entassent dans les charrettes et où les étrangers sont à tout moment, menacés de quarantaine.

C’est à Manosque qu’Angelo séjourne le plus longtemps : quatre jours sur les toits de la ville, au cours desquels il rencontre pour la première fois Pauline de Théus et trois jours auprès d’une nonne qui apporte les derniers soins aux morts qui s’accumulent. Ailleurs, le jeune hussard passe sans s’arrêter, croisant des hommes et des femmes, des soldats et des paysans, sans profondeur narrative. Dans ce brouillard humain, hormis le souvenir invoqué des mères, seules cinq figures se dessinent : le « petit Français », un jeune médecin qui se donne corps et âme au soin des malades, l’homme à la redingote, un médecin philosophe, Guiseppe et Lavinia, le frère de lait d’Angelo et sa femme, et surtout, Pauline, auprès de qui le jeune homme passera une dizaine de jours, le temps de voyager de Manosque à Théus, en prenant soin d’éviter les soldats et les quarantaines. L’être le plus précisément décrit reste néanmoins le malade au « faciès éminemment cholérique », ce qui fait du Hussard sur le toit, un roman très physique. Pas de romantisme (la qualification de « romance en Provence » destinée à captiver un public ciblé paraît tout à fait abusive) mais une analyse minutieuse des corps qui souffrent et un souci des besoins vitaux.

Le cholérique n’est pas un patient : c’est un impatient. Il vient de comprendre trop de choses essentielles. Il a hâte d’en connaître plus. Cela seul l’intéresse et, seriez-vous cholériques l’un et l’autre qui vous cesseriez d’être quoi que ce soit l’un pour l’autre. Vous auriez trouvé mieux. […] L’être cher vous quitte, pour une nouvelle passion, et que vous savez être définitive.

Le récit est encadré par deux figures de médecin diamétralement opposées. Le second reproche au premier de se vouer à la survie des malades non par amour de son prochain mais par orgueil. Pour l’homme à la redingote, le pays subit avant tout une épidémie de peur. Et si Angelo est épargné alors qu’il côtoie de près les malades, c’est qu’il est bon et courageux. La maladie est une forme d’égoïsme, un dernier « sursaut d’orgueil. » Plus rien ne compte pour le contaminé, ses peines et ses joies tombent en poussière devant son anatomie dévastée. Ce dernier discours semble la clé de compréhension de ce récit à la fois physique et métaphorique.

Jean Giono donne à voir le parcours initiatique d’un jeune homme noble et courageux, qui prend des allures d’expérience sensuelle et philosophique, dans un milieu hostile finement analysé faisant écho au contexte actuel.

Jean Giono. Le hussard sur le toit. 1951

Roman lu dans le cadre du club Lecture de la Duchesse

Cette lecture me permet de participer au défi de Blandine et Nathalie « Cette année, je (re)lis des classiques » (édition 2020).