Gabriel Garcia Marquez. Cent ans de solitude. 1967 #1

Amaranta, dont la dureté de coeur l’épouvantait si fort et dont l’amertume concentrée l’affligeait, lui apparut au contraire, à la faveur de cette ultime révision, comme la femme la plus aimante qui eût jamais existé, et elle comprit avec une lucidité attendrie que les injustes tourments qu’elle avait fait subir à Pietro Crespi ne lui avaient pas été dictés par quelque désir de vengeance, comme tout le monde pensait, et que ce n’était pas le fiel de son amertume, comme pensait tout le monde, qui l’avait décidée à faire de la vie du colonel Gerineldo Marquez un lent martyre, mais qu’en l’un et l’autre cas, ç’avait été une lutte à mort entre un amour démesuré et une invincible lâcheté, qui s’était soldée par le triomphe de cette peur irrationnelle qu’inspirait depuis toujours à Amaranta son propre coeur déchiré.

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Extra Fantômes : les vrais, les faux, l’incertain…

Nils Völker, Seventeen
Nils Völker, Seventeen

 

Tout grand esprit fait dans sa vie deux œuvres : son œuvre de vivant et son œuvre de fantôme.

Deviens la lettre, deviens le verbe, deviens la vie ; venge toi, plomb, vers souffles, entends leurs voix

Victor, Hugo. Le Livre des Tables.

Les fantômes numériques du monde contemporain à la Gaîté lyrique : des expériences amusantes et …angoissantes

https://gaite-lyrique.net/extra-fantomes

Angoisses (Peur)

Edvard Munch, Le Cri, 1910
Edvard Munch, Le Cri, 1910

 

A lire tard, la nuit, lorsque tout dort. Les ombres et les bruits deviennent inquiétants, le silence, oppressant. C’est par ennui que la belle Irène Wagner, riche bourgeoise de la société viennoise, trompe son mari avec un jeune pianiste. Pourtant la jeune femme est comblée : satisfaite de sa richesse, de ses relations mondaines, de sa maison bien tenue, de son mari affectueux, de ses enfants bien élevés. Elle s’est laissée aller avec mollesse, sans recherche de la passion. Elle n’aura d’Emma Bovary que la tentation de l’empoisonnement mais le petit pot de morphine acheté à la pharmacie reste suspendu.

A chaque fois qu’Irène saute, voilée, de la voiture jusqu’à l’immeuble où réside son amant, elle ressent l’excitante angoisse d’être reconnue. Mais lorsqu’elle quitte les bras du musicien pour rentrer en sa demeure, l’angoisse devient paralysante. La maître-chanteuse, qui a surpris Irène sortant de chez leur amant commun, est l’incarnation de la peur. Dès lors, Irène se sent observée, épiée, traquée. C’est le Horla de Maupassant, instance malfaisante, incarnation de tous les maux, miroir déformant mettant en lumière les péchés les mieux dissimulés, spirale infernale qui conduit à l’enfermement et à la folie.

Irène est entraînée dans l’engrenage du harcèlement. Le rapport à la famille est bouleversé. Le mari : questionneur, trop bienveillant pour être honnête, fantôme au regard perçant, fauve patient, presque ronronnant, prêt à attendre le moment propice pour se jeter sur sa proie. Les deux enfants : querelleurs, cruels, juges muets rejetant une mère étrangère devenue tout à coup trop présente. Les semaines d’horreur remettent en cause la vie de la belle Viennoise : une course à la mondanité vide de sens, un mari qu’elle ne connaît pas, des enfants qu’elle ignore, nés trop tôt, des moments d’intense émotion qui passent plus vite que huit années de mariage.

La tension est à son comble. Le suspense, insoutenable. L’angoisse s’empare du corps d’Irène. Ses regards sont apeurés, ses phrases, sans suite, ses gestes tremblants, presque ridicules. La place vide laissée par la bague emportée par la maître-chanteuse, marque de la faute, mémoire du corps, provoque une vive brûlure, à l’image de la morsure de Camille dans le cou de Laurent, preuve indélébile du meurtre, si angoissante qu’il faudra arracher la peau pour s’en laver.

Enfermée dans ses mensonges, et empêchée par la lumière trop forte de la chambre, Irène ne peut avouer l’adultère. Prise de délire, ce n’est qu’à la fin du récit, sursaut de conscience avant la chute, qu’elle se rend chez son ancien amant pour implorer son aide. Mais il est trop tard, son discours est incohérent, la folie la guette. Le geste du mari, saisissant le flacon au-dessus du comptoir, met fin au mauvais rêve. Baigné de larmes, le corps d’Irène se convulse. Et le terrible cauchemar, plus cruel encore, se transforme en farce diabolique, presque grotesque, dont le scénario, à la fois rassurant et impitoyable, est digne du théâtre de Feydeau.

 Stefan Zweig. Angoisses (Peur). 1920