L’amour est aveugle

Accordeur de génie, Brodie est employé chez Channon, un fabricant de pianos reconnu. Lorsque son patron lui propose un poste dans sa filiale à Paris, c’est l’occasion pour le jeune homme de quitter l’ennui de son Ecosse natale. Arrivé dans la capitale française au tournant du XXe siècle, Brodie devient très vite indispensable au pianiste de renom John Kilbarron, le suit dans ses tournées à travers l’Europe et tombe éperdument amoureux de la cantatrice Lika, compagne de ce dernier.

Le mot « fébrilité » ne convenait pas, non. Il ressentait plutôt l’imminence d’un bouleversement, en bien ou en mal. Une « fébrimminence », s’il pouvait oser ce néologisme.

William Boyd fait voyager le lecteur de l’Ecosse aux îles Andaman au large de l’Inde, en passant par la Russie, pays d’origine de la belle Lika. Entre musique et amour, l’auteur nous fait vivre un drame passionnel d’une grande intensité. C’est d’abord l’amour pour la musique qui rassemble les accordeurs écossais, la cantatrice russe et les jumeaux irlandais. Boyd nous dévoile les astucieuses techniques d’accordage de Brodie et nous fait entrer à l’intérieur même de l’instrument. C’est ensuite l’amour immédiat entre Brodie et Lika. C’est aussi le lien malsain qui relie John Kilbarron à son frère Malachi. C’est enfin le goût destructeur du pianiste pour l’alcool. Tous musiciens mais tous différents, représentatifs d’un certain type de personnage : le jeune premier, l’artiste, la femme fatale et le manipulateur. Alors que l’idylle commence tout en légèreté au nez et à la barbe de John Kilbarron (la seule préoccupation des amants est d’imaginer des astuces pour se retrouver), la seconde partie du roman narre une traque à mort à travers l’Europe, d’Edimbourg à Biarritz en passant par Trieste.

C’est un discours romantique et tragique sur l’échec de l’amour et l’aveuglement des amants mais aussi une plongée passionnante dans l’Europe des pianistes du début du XXe siècle, bien rythmée et bien conçue, qui joue si bien avec les émotions du lecteur.

William Boyd. L’amour est aveugle. 2019

La La Land

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Après Whiplash, Damien Chazelle signe un bel hommage au cinéma en général et à la comédie musicale en particulier. Jacques Demy, Fred Astaire, Ginger Rogers, James Dean, Woody Allen, les plus grands noms du cinéma se croisent dans La La Land. Le duo formé par Emma Stone et Ryan Gosling est un couple romantique mais surtout artistique. Comédienne depuis l’enfance, elle enchaîne les castings ; lui, rêve de monter son club de jazz. C’est au cinéma, passion commune qui les rapproche, qu’ils passent leur premier rendez-vous : il la rêvait sur grand écran, il la retrouve devant le grand écran, sur l’estrade, et n’en est pas moins séduit. Dans le film dans le film, celui qui marque le début de la relation amoureuse, La fureur de vivre, la scène finale se déroule dans un observatoire : dans ce décor de cinéma qui rappelle aussi le refuge du couple dans Magic in the moonlight, Sebastian et Mia rejouent la fin du film mythique. Le théâtre d’un côté : le one woman show de Mia ; la musique de l’autre : le free jazz de Seb ; mais toujours le cinéma au cœur, comme si le septième art portait en lui et unifiait tous les domaines artistiques du monde du spectacle.

Dans La La Land, le soleil brille toute l’année et quelle que soit la saison, c’est tous les jours l’été. Les robes de Mia et de ses joyeuses colocataires virevoltent, véritable ballet aux mille couleurs. Les personnages respirent la joie de vivre et le moindre coup de mou est emporté dans un tourbillon d’émotions positives. Le klaxon des voitures, agression sonore, se transforme en leitmotiv annonçant la présence de Seb. Dans ce monde idéal, on se balade dans les rues des studios de cinéma : ici, un tournage, là, un montage photo, une célébrité à chaque coin de rue. Damien Chazelle soigne l’esthétique du film : couleurs éclatantes, chorégraphies rythmées, chants joyeux, ce qu’il faut de magie sur fond d’ombres chinoises qui rappellent les élégants Princes et Princesses de Michel Ocelot.

A La La Land, on se doit de réaliser son rêve. Chaque soirée mondaine est l’occasion pour les comédiennes aux multiples visages de rencontrer du beau monde et de s’introduire dans le milieu très prisé du cinéma : actrices adulées, musiciens en tournée, réalisateurs prétentieux aux idées farfelues (réécrire Boucle d’or du point de vue d’un des ours). Comme une volonté du destin, Mia et Sebastian se croisent à plusieurs reprises dans ce microcosme étourdissant. L’histoire d’amour se mesure à l’aune de la réalisation des rêves. Chacun projette l’autre dans un avenir radieux qui doit les mener de plaisirs en réussites jusqu’au bonheur espéré. Le film adopte un rythme ascensionnel jusqu’à la chute brutale (renoncer à ses rêves ? qu’étaient-ils initialement ?). Il ne pleut toujours pas mais il s’en est fallu de peu. Une porte qui claque et tout bascule, c’est le désenchantement. La deuxième ascension se passe hors champ, ellipse temporelle de cinq ans. Les scènes semblent se rejouer à quelques détails près, bande-annonce d’une vie rêvée qui contraste avec la réalité. Toutefois, le sourire final de Mia, d’une tendre franchise, est une véritable pirouette, clin d’œil à Cafe Society, qui éloigne la mélancolie et rappelle le bonheur éphémère de la rencontre artistique et amoureuse dans un monde euphorique et poétique.

Damien Chazelle. La La Land. Avec Emma Stone et Ryan Gosling. 2017