Les huit montagnes

C’était ma mère qui nous donnait des nouvelles l’un de l’autre, habituée qu’elle était à vivre parmi des hommes qui ne se parlaient pas.

Chaque été, Pietro et ses parents se rendent à Grana, un village de montagne au cœur du val d’Aoste. Les deux mois de vacances sont l’occasion pour le jeune garçon d’oublier le rythme effréné de la ville, de suivre son père sur les sentiers et de se laisser entraîner par Bruno, un adolescent natif de Grana.

Paolo Cognetti divise son roman en trois parties, trois saisons, trois époques de la vie. Le temps passe pour Pietro et Bruno mais les montagnes semblent immuables. Grana a un pouvoir attractif inaltérable sur le narrateur. C’est au cœur des montagnes que le jeune garçon effectue son apprentissage, auprès de son père, amoureux du lieu, et auprès des jeunes villageois, véritables produits de la montagne. C’est aussi à Grana que Pietro subit une crise d’adolescence froide, triste et silencieuse qui l’éloignera à la fois de Bruno, de son père et de la montagne. Des années plus tard, le jeune homme revient sur le lieu de vacances de son enfance et tente de se réconcilier avec son passé. Pietro retrouve Bruno, son ami, et redécouvre l’homme qu’était son père en suivant les traces laissées dans la montagne.

Piémont (Postua). Septembre 2017

Cognetti confronte la figure de celui qui fuit à celle de celui qui reste et se demande lequel, de celui qui a fait le tour des huit montagnes ou de celui qui a gravi le plus haut sommet, a mieux compris le sens de l’existence. Pétris d’une vérité simple, les baite, les alpages, les mélèzes, les lacs gelés, les sentiers enneigés, la science du berger et celle du maçon semblent donner une leçon de vie à l’humble documentariste voyageur qu’est devenu Pietro. Véritable déclaration d’amour à la montagne, Cognetti signe un premier roman nostalgique et pudique sur l’ascétisme et la civilisation, l’ancrage et le besoin de fuite, les silences et les bruits de la nature, les difficultés relationnelles entre les hommes et l’inaltérabilité de l’amitié. Un sentiment triste de pureté qui donne des envies de retranchement.

Paolo Cognetti. Les huit montagnes. 2017

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Le désert des Tartares

Tartaria, sive magni Chami Imperium ex credendis amplissimi viri, Amsterdam 1705 60 x 51 cm
Tartaria, sive magni Chami Imperium ex credendis amplissimi viri, Amsterdam 1705 60 x 51 cm

Tout juste sorti de l’école militaire, le jeune lieutenant Giovanni Drogo est affecté à son premier poste. Le temps de faire ses adieux à sa mère, le voilà en route vers le fort Bastiani. La forteresse protège des invasions susceptibles de venir de la plaine du Nord, surnommée le Désert des Tartares. Comme la plupart de ses camarades, Drogo n’a pas l’intention de rester, quatre mois tout au plus, le temps d’obtenir un certificat médical le déclarant inapte aux conditions montagneuses. Alors qu’il se réjouissait de la vie de garnison en ville, contre toute attente, Drogo refuse de faire signer le fameux papier par sa hiérarchie. Quelle force a-t-elle donc retenu le lieutenant au fort Bastiani, ce fort qui n’a plus subi d’assauts ennemis depuis des générations ? Buzzati dépeint le quotidien d’une communauté d’hommes, la vie militaire bien réglée, les chambres glacées, les repas servis au mess. Les journées sont longues et pourtant le temps file. Dans ce temple du silence et de l’ennui, la moindre toux, le moindre bruit d’eau empêche de s’endormir. Les hommes ne cherchent pas à divertir leur attente. Certains s’empressent de quitter le fort tant qu’ils le peuvent encore, d’autres y consument leur jeunesse. Le jeune Drogo a la vie devant lui, il a le temps d’attendre. Et pourtant il voit ses camarades le quitter petit à petit. En bas, en ville, il n’a plus sa place, ses amis occupent des postes importants, sa fiancée s’est bien éloignée. Il est déjà trop tard en ville mais il est encore temps qu’un événement se produise là-haut dans les montagnes. Devenu capitaine, Drogo rencontre, sur la route qui mène au fort, le jeune lieutenant Moro, nouvellement affecté, et se prend d’amitié pour lui. Cette scène rappelle l’arrivée de Drogo des années auparavant et sa relation avec Ortiz. Ortiz est à la retraite à présent et la nouvelle génération a déjà pris sa place. Le temps passe et l’histoire est un éternel recommencement. Buzzati décrit l’inexplicable attraction du fort. Le lecteur suit les pas de Drogo sans pour autant percer le mystère de la forteresse. A deux reprises, le regard du narrateur quitte le personnage principal, une première fois pour suivre Angustina, double du lieutenant, en expédition sous la neige, une seconde pour s’interroger sur l’identité du militaire qui observe la plaine. Mais le fort Bastiani ne tolère par les étrangers, même celui parmi eux qui n’a pas eu vent du mot de passe est froidement abattu. Au cours de cette vie morne, tout cheval abandonné, tout point mouvant à l’horizon prend une ampleur surdimensionnée. Les hommes sont toujours prêts à bondir. Buzzati décrit l’énergie bouillonnante de ses personnages soumis au Destin malgré l’enlisement de leur situation. De l’autre côté du paysage aride, les Tartares, ennemis fantasmés, incarnent l’espoir d’action et de gloire des hommes du fort Bastiani qui, en croyant attendre la raison de leur existence, l’ont vécue intensément : la solitude, l’espoir, la déception, l’énigme et le tragique de la vie.

Dino Buzzati. Le Désert des Tartares. 1949