Premières lignes #84

Entre meurtres sordides et histoires de famille, Joyce Carol Oates clôt sa trilogie gothique par Les Mystères de Winterthurn. Ce roman est divisé en trois parties, trois enquêtes que le détective Xavier Kilgarvan va tenter de résoudre au cours de trois moments différents de sa vie. C’est d’abord un bébé que l’on retrouve égorgé, douze ans plus tard, ce sont cinq jeunes filles et encore douze ans plus tard, le pasteur, sa mère et une de ses paroissiennes. Xavier Kilgarvan, souvent seul contre tous, se bat pour la vérité, au risque d’y perdre sa santé. Il se retrouve confronté aux grandes familles aristocratiques de Winterthurn qui font tout pour étouffer les scandales et préserver leur réputation. Guidé par son sens de la justice, Xavier n’hésite pas à dévoiler au grand jour la perversion des grands de ce monde.

A l’aube d’une matinée particulièrement froide pour un mois de mai – d’énormes flocons de neige mouillée voltigeaient comme des fleurs -, la fille aînée du juge défunt, Mlle Georgina Kilgarvan, apparut suivie sz Pride, son domestique noir, et alla tirer la sonnette d’un marchand nommé Phineas Cutter (de Cutter Brothers Mills, route de la vallée de la Tempérance) auquel elle prtésenta une requête fort singulière. Pauvre Phineas !… Brutalement tiré de son sommeil, sourd de l’oreille droite, il se demanda si cette forme drapée de noir était la fille du juge ou un fantôme surgi de ses cauchemars : se pouvait-il que Mlle Georgina du manoir de Glen Mawr, habillée de ses lourds vêtements de deuil, discrètement voilée comme à l’accoutumée, fût venue à pied pour lui acheter… cinquante livres de chaux vive !

Joyce Carol Oates. Les Mystères de Winterthurn. 1984

Les premières lignes sont des rendez-vous hebdomadaires initiés par Ma Lecturothèque. Les Premières lignes des autres participants sont à découvrir sur son blog.

Bellefleur

Les Bellefleur, famille d’origine française, exercent leur pouvoir en Amérique, dans l’Etat de New York. Ils possèdent un vaste domaine au bord du Lac Noir et règnent depuis les hautes tours et les mille pièces du manoir qui porte leur nom, érigé par l’ancêtre Raphaël.

On n’a guère l’occasion de pénétrer dans un château tel que le manoir des Bellefleur. Lorsque l’on pousse les lourdes portes, ouvertes au public qu’en de rares occasions comme les anniversaires des aïeux, de la petite dernière ou le conseil de famille réuni par Leah, on découvre des enfilades de pièces, d’innombrables chambres et de majestueux escaliers. Dans cette vaste demeure, grouille tout un petit monde : l’aristocratique famille, les serviteurs et une ribambelle d’animaux domestiques ou indésirables.

Aucune expérience humaine, pas même celle de l’amour érotique passionné, ne pouvait l’égaler [la vengeance]. […] Dans la vengeance on a la sensation de satisfaire l’univers tout entier. La justice est rendue par son propre acte de violence. La justice est exigée à l’encontre des souhaits de l’humanité. Car la vengeance, bien qu’elle soit une sorte de justice, va toujours à l’encontre des souhaits prédominants de l’humanité. Elle combat ce qui est établi. Elle est toujours révolutionnaire.

Joyce Carol Oates, en jouant avec les temps du récit et en ignorant la linéarité chronologique, laisse à voir des morceaux d’existence qui construisent la légende des Bellefleur. La jeune génération est sans cesse comparée aux ancêtres ; le tragique côtoie le grotesque ; l’insignifiant, l’essentiel. L’élan mystique de Jedediah est traité sur le même plan que les passions successives de Gideon pour les chevaux, les automobiles et les avions. L’arrivée du chat Mahalaleel semble aussi important que le massacre de Bushkill’s Ferry qui a emporté six membres de la famille Bellefleur en 1825. Alors que les maîtres dirigent fermement leurs colonies et croulent sous des préoccupations d’argent et de pouvoir, la plupart des Bellefleur sont sensibles aux signes, aux esprits, aux légendes et aux malédictions. Le récit est empreint de magie et l’autrice renonce à clarifier certains évènements étranges : la disparition de Samuel, celle de Raphaël, le suicide de Violet, les rêves de Veronica… Les Bellefleur traversent des évènements douloureux et morbides dignes des plus grandes tragédies classiques mais aussi des épisodes ridicules et grotesques, qui n’en façonnent pas moins la légende des Bellefleur : Jedediah qui se vide de ses entrailles, Elvira qui contracte un mariage d’amour à cent ans passés… Et souvent le déluge accompagne ces moments marquants.

« Joyce Carol Oates » by Oregon State University is licensed under CC BY-SA 2.0

Joyce Carol Oates centre son récit autour de la figure charismatique de Leah et de la petite dernière Germaine, dont la naissance relève à la fois du répugnant et du magique. Ses anniversaires et ses premières fois rythment le récit tant sa mère lui est maladivement attachée. Enjeu entre ses deux parents qui finissent par se faire la guerre, Germaine ouvre le récit : « C’était il y a des années, lors de la période obscure, chaotique, insondable, qui précéda (de près de douze mois) la naissance de Germaine… » et le referme près de mille pages plus tard à travers la lointaine aïeule qui porte son prénom, seule survivante du massacre de Bushkill’s Ferry.

Bellefleur est un récit monumental qui dresse le portrait d’une famille d’aristocrates plus originaux les uns que les autres. Le récit s’inscrit dans le quotidien des colonies du XIXe siècle mais aussi dans l’intemporalité du monde des légendes, des malédictions et des rivalités ancestrales. L’autrice traite à égalité les petits et les grands évènements de la vie. On est emporté par sa verve teintée d’humour et par ses personnages hauts en couleurs, tantôt nobles, tantôt ridicules, toujours plus humains.

Joyce Carol Oates. Bellefleur. 1980

Je vous emmène

Je vous emmène raconte trois épisodes consécutifs fondateurs de la vie d’une jeune femme américaine, dont le nom restera inconnu aux yeux du lecteur tout au long du récit. Joyce Carol Oates donne la parole à cette femme sensible, en marge d’une société conformiste, à qui il manque une sœur (inexistante), une mère (morte en couches) et un père (aux abonnés absents). Celle qui utilise le nom d’emprunt Annellia tente de se faire une place parmi les sœurs Kappa Gamma Pi, membres d’une des plus prestigieuses sororités d’un campus de l’état de New York au début des années soixante. La jeune femme, différente en tout point de ses camarades, se réfugie dans l’étude et l’écriture.

Je comprenais que même lorsqu’un homme est seul, il reste en sympathie avec les autres hommes et avec la qualité d’homme. Il ne se sent pas seul comme cela peut arriver à une femme. Ses jugements, rapides et infaillibles, ont été forgés dans l’enfance et constituent un jugement collectif. Il a le pouvoir de voir avec les yeux des autres, et pas seulement avec les siens. Je n’attendais pas de pitié de ces yeux-là.

Joyce Carol Oates sonde l’âme de cette brillante étudiante en philosophie, issue d’un milieu populaire. Dans la première partie du récit, la jeune femme lutte pour étouffer les différences : vêtements d’occasion, maquillage, petits boulots… mais les dettes s’accumulent et le fossé se creuse. En cours de philosophie, elle fait une rencontre décisive et tombe immédiatement et éperdument amoureuse d’un doctorant Noir : Vernor Mathéius. L’autrice analyse le regard porté sur le couple mixte mais aussi le mécanisme d’un amour destructeur. Le jeune doctorant arrogant souffre d’un mal de vivre qui l’incite souvent à rejeter grossièrement la jeune femme et qui le rend à la fois touchant et détestable aux yeux du lecteur. Joyce Carol Oates décrit un couple qui vit la tête dans les étoiles et les pieds dans la crasse. Vernor s’endort sous un portrait de Descartes et pisse sous les yeux de Wittgenstein ; Annellia lutte pour sa propreté en rédigeant son premier livre.

Je vous emmène est un récit initiatique en trois étapes. Les évènements narrés permettent à la jeune femme de faire l’expérience de la solitude, de comprendre les manques dont elle souffre et de se construire sa propre identité. Le troisième évènement, une perte douloureuse, marque le début d’une nouvelle vie. C’est un récit profond et vertigineux, magnifiquement bien écrit, qui ne laisse pas indifférent. Oates sait captiver son lecteur en traitant à égalité les histoires de cœur des sœurs Kappa, les maladies des parents et les crises existentielles de Vernor, sans jugement, avec humour et tendresse.

Joyce Carol Oates. Je vous emmène. 2002