Martin Eden

Dans la région d’Oakland (Californie), Martin Eden, marin de son état, rencontre la famille Morse à la suite d’une bagarre au cours de laquelle il a protégé le fils, Arthur. Reconnaissant, le jeune homme invite Martin à dîner chez son père, un des notables de la ville. Le jeune marin y rencontre Ruth, en tombe éperdument amoureux et cherche à l’atteindre en corrigeant son éducation.

L’amour était l’expression la plus exaltée de la vie. La nature avait travaillé un million de siècles à faire éclore ce chef d’œuvre en lui, à le parfaire, à l’embellir de toutes les merveilles de l’imagination, pour le lancer ensuite sur cette planète à seule fin de vibrer, d’aimer et de s’unir.

Martin est un être pur, une brute nietzschéenne qui cherche sans cesse à se dépasser. Conscient de sa classe, il ne la considère pas comme une fatalité mais comme le moyen de comprendre le monde qui l’entoure. Eu égard à son statut social et à son instruction, il choisit la carrière la plus difficile qui soit, celle du journalisme et de la littérature. Autodidacte, Martin étudie dix-neuf heures par jour comme il trimerait sur les bateaux ou à la blanchisserie. Le jeune marin cherche à s’extraire de son milieu – le dur labeur, l’alcool, les filles, la castagne – sans pour autant le renier ou le mépriser. Il poursuit un idéal d’accomplissement de soi et cherche à assouvir sa volonté de puissance, niant les classes sociales et les codes de la bourgeoisie. Autour de lui, gravitent des personnages qui ne cessent de lui rappeler les limites du carcan social : ses sœurs et ses beaux-frères, sa logeuse Maria, les marins et les ouvriers, les rédacteurs des magazines, la belle Ruth et la famille Morse. Martin développe une maîtrise du langage et une intelligence hors du commun qui lui permettent de comprendre les petites gens et de contredire les codes étriqués de la bourgeoisie. De mentor raffiné et idéalisé, Ruth devient bourgeoise enfermée dans les conventions sociales. A ses côtés, Lizzie et son généreux don de soi touchent au sublime. Les rapports de force basculent. Martin est un être supérieur dont la grande intelligence le rend inadapté au monde malgré sa soif de vie, de puissance et de création.

Jack London. Sunset Magazine. 1914

Ils se figurent qu’ils pensent et ce sont ces êtres sans pensées qui s’érigent en arbitres de ceux qui pensent vraiment.

Martin Eden est un roman d’apprentissage balzacien (double outre-Atlantique d’un Lucien de Rubempré) renvoyant dos à dos la morale bien-pensante et le règne de l’argent qui tour à tour détruisent et encensent. Le jeune homme a un fort pouvoir d’attraction (la puissance physique et intellectuelle) et d’identification : on admire et on plaint cette intelligence incomprise, gâchée par le carcan de la société. C’est le roman le plus autobiographique de Jack London, journaliste socialiste ayant connu la faim et la prison, mais aussi l’un des textes les plus aboutis du début du XXe siècle.

Jack London. Martin Eden. 1909

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L’Apparition

Jacques (Vincent Lindon) est grand reporter pour Ouest France. Alors qu’il vient de perdre son plus cher ami, photographe de guerre, et s’enferme dans la solitude et la culpabilité, il reçoit un étrange appel du Vatican : l’Evêque lui propose de rejoindre une commission d’enquête canonique et de constituer un dossier sur les prétendues apparitions de la Vierge dans le sud-est de la France. Le journaliste rencontre alors la communauté religieuse du village alpin, où se rassemblent des milliers de pèlerins, ainsi que la célèbre voyante, Anna, une jeune fille de dix-huit ans.

L’Apparition est la rencontre entre le monde du journalisme et des enquêtes de terrain et celui de la religion, de la foi catholique en particulier. Jacques appartient au premier : il croit aux faits, aux preuves et cherche la vérité. La communauté religieuse, elle, admet les faits surnaturels dans la mesure où ils sont validés par l’Evêque. Jacques apprend que dans la tradition catholique, une tâche de sang de groupe sanguin AB+ est généralement attribuée au Christ et ce genre d’acceptation non-scientifique, bien loin de ses méthodes personnelles d’investigation, bouleverse ses certitudes. Au contact d’Anna, qui fait immédiatement confiance au journaliste, Jacques évolue, admet une part de mystère et, loin de trouver toutes les réponses, accepte de se poser une multitude de questions. L’Apparition interroge sur les différentes manières de croire et sur les signes et leurs sens. « Vous croyez aux signes, maintenant ? »

La Vierge du Houras, Laruns (Pyrénées-Atlantiques). 2017

L’Apparition s’inscrit dans la spiritualité mais ne néglige pas la matérialité des choses. Les icônes et les chapelets envahissent l’écran et le Père Anton représente l’exploitation commerciale du message de paix et d’amour délivré par la Vierge. Dans la tradition catholique, toucher les objets du culte est un geste sacré : Anton demande à Anna de toucher les effigies de la Vierge qu’il s’apprête à envoyer aux quatre coins du monde ; elle-même est révérencieusement effleurée par une multitude de pèlerins lors de ses sorties à l’église. L’Apparition fait la part belle au corps et aux sens. Corps comme objet de culte ou symbole de martyre mais aussi mains qui se serrent en prison ou à l’église. Alors que ses oreilles font souffrir Jacques, sa vue, brouillée par la tristesse et les plaques de carton qui couvrent ses fenêtres, se dévoile peu à peu. Yeux, vue, vision, regard, c’est ce qui consume Anna et ce que le réalisateur réclame de Vincent : « Donne-moi ton regard. » Ce sont ces échanges de regards qui semblent nourrir des personnages qui quittent la table du restaurant ou refusent de s’alimenter.

Car L’Apparition est avant tout la rencontre entre deux personnages, Jacques et Anna, qui s’élisent alors qu’ils appartiennent à deux mondes très différents. Le journaliste enquête sur une jeune fille esseulée, une adolescente baladée de foyers en familles d’accueil. Il y a quelque chose de touchant dans l’élection de ces deux êtres que tout semble opposer : le sexe, l’âge, la religion, le cadre familial et social. Pourtant ils ont un point commun indéniable : Jacques et Anna ont connu une histoire d’amitié si fusionnelle que, dans chacun des cas, l’un s’est sacrifié pour l’autre. Et c’est à cette amitié exceptionnelle que le journaliste dédie sa quête.

Xavier Gianolli signe un film original, d’une émotion pudique, qui réunit un grand acteur et un sujet foisonnant : la communauté religieuse et la question de la foi. L’Apparition est un récit qui marque et touche en profondeur, qui fait réfléchir sur la quête de la vérité mais surtout sur la sincérité et l’élection inexplicable de certaines relations humaines.

Xavier Gianolli. L’Apparition. Avec Vincent Lindon et Galatea Bellugi. 2018